Polaroïd Song #2
Publié par maximgar à 18:04:36 dans Les écrits de Vikram | Commentaires (2) | Permaliens
Polaroïd Song #1
Publié par maximgar à 01:17:06 dans Les écrits de Vikram | Commentaires (0) | Permaliens
O Carnaval dos Amantes
Les rythmes qui débordent de la fenêtre ne l'empêchent pas de se rappeler une version bien précise de Nothing compares 2u. Lajos ajuste son masque, et dans le miroir, cherche à savoir ce qu'il y a de lui qui dépasse encore. Ou peut-être se demande-t-il comment un simple loup pourrait faire de lui un autre ? Entre ces deux futilités sur la précision du rasage, ou la fausse mouche crayonnée, il ne peut s'empêcher de penser à cette version bien précise de Nothing compares 2u. A laquelle rien ne se compare, inévitablement. Les accoudoirs, la chaise, le parquet craquent à chacun de ses gestes, gémissements d'une fragrance de vieille Espagne sous les Tropiques. Comment ne pas mourir de chaud, là où février ne veut rien dire ? A Rio de Janeiro, ça pourrait se comprendre, mais là ?
Cette version de Nothing compares 2u était tombée précisément dans l'à-peu-près vingt et une heures. Une version de piano-bar enfumé et de cacahuètes, avec assez de silence pour apprécier le frottement des marteaux au retour des cordes. Et parce qu'on ne fumait plus dans les piano-bars, c'était très silencieux. La scène était vide, pas de musicien, pas de piano, un petit écrin de poussière. Et la musique sortait d'un vieux haut-parleur qui tentait sans succès de faire vibrer les rangées de verres. Il y avait bien des cacahuètes, et Lajos se léchait le sel sur les doigts. Etonné, sans le laisser paraître, il demanda, « qui le chante comme ça ? » Michal qui en savait toujours plus qu'il n'en avait l'air, se contenta d'un : « Jimmy Scott » sans lever les yeux des bocs qu'il douchait copieusement. « Elle chante bien », continua Lajos. Michal corrigea : « Il chante bien. »
Lajos se leva. Debout, il ne voit plus rien de son visage dans la commode. Mais il a pris du bide, c'est indéniable. La chemise tout en volants n'en cache rien. Il jouera de sa cape. A force de passages en boucles et en dérives de la chanson, (il en avait trouvé un exemplaire à Eimsbüttel, en se promenant au hasard), les pronoms possessifs masculins lui avaient confirmé que Jimmy Scott était bien un homme. Les photographies du livret auraient pu le faire, mais Lajos n'y avait jamais pensé. Là, son ventre l'inquiète et il ne pense à rien d'autre. Mais pour peu de temps. Il parle fort, il crie presque : « June, ton Zorro est prêt ! », de la salle de bains on le corrige : « Tu n'es pas Zorro, mais Pantalone. »
Assise sur les toilettes, un pied dans le lavabo, June fume et regarde l'échange par le vasistas : ses volutes contre un éclat de soleil aveuglant et des divisions de musique écartelées dans le verre poli. Echappée elle aussi d'un épisode de la Commedia dell'arte, elle se perd dans ses frous-frous de Colombine en bautta. Elle se dit qu'après les avoir trempés de sueur(s), de rires, de nuit, de chaleur, il la prendra sans lui laisser le temps de s'échapper des voiles. La cigarette arrive à son mégot, et le vernis de ses orteils brillent. Elle se lève.
Au sambadrome de la place San-Marco, entre deux Gilles binchois, un char, un Arlecchino, une compagnie de police, une troupe de musiciens éméchés, quatre touloulous en route pour les Universités, quatre confettis et des souvenirs jacméliens, on danse et on feint des émotions gratuites, des instincts simulés, l'appétit, l'envie, la démence, la peur, tout pour le déhanchement, en couleurs falotes à trop se mouvoir, en étourdissements qui appellent la nuit.
A quelques mètres des bruits qui bourdonnent, là où l'ombre laisse la place aux paillettes, sous un nuage de mouches à l'abri d'une poubelle, un chien meurt. Il a dans le regard une immensité d'incompréhension. Les chiens ont souvent une lueur d'incompréhension dans le regard, comme un relent d'on ne m'y reprendra plus, ou de je mérite bien une caresse, une lueur d'incompréhension qui appelle à la clémence, à la reconnaissance. Celui-ci à l'immensité d'incompréhension, pas juste une lueur. Elle touche au pourquoi des choses. Il ne prend même plus le temps de réagir aux effluves qui volent tout autour. Le tambourinage martelé sur le pavé vient qui l'entoure, et oubliant ses plaies à même les rigoles humides dans le caniveau noirâtre, il bat de la queue. Il se souvient les processions qu'il suivait avec les autres galeux du bas bourg, ou, bien avant de sombrer dans l'alcool et la chasse aux poivrots, quand il vivait encore dans une maison, où le grand homme arqué le faisait tournoyer leurs deux pattes avant ensemble. C'était avant qu'on mette le vieil homme dans une vieille boîte et que celle-ci ne devienne le char principal d'une procession silencieuse. Ça c'était avant l'alcool. Mais tout se mélange dans ses souvenirs de chien.
Alors que les tours lui ont fait oublier l'équilibre, qu'il ne se sert plus de sa cape que pour voler comme un oiseau, entre deux gambades, Lajos s'oublie. Les tambourinages militaires et métronomes des parades se confondent au bordel des collapsus collatéraux des pas de côtés, des coudes qui cognent, des genoux qui se frôlent. Lajos perd la tête, et parfois la cadence. Sous le masque, l'ère de Jimmy Scott s'évanouit, decrescendo magnifique, et les souvenirs qui s'y attachent s'estompent. Dans le monde, cette partie chamarrée qui s'ébroue du Vieux-Québec à Trinidad, sur la salissure des murs et l'écrin des rues du Vieux Carré, jusqu'à Jackson Square, pauvre maillon déboîté, June ne lui échappe pas. Différente de tous les jours, réplique de gravure vénitienne, démantibulée par une section cuivres et percussions, alors qu'un feu brûle le pavé et se nourrit du sang qui cogne les tempes, les temps, la mesure, elle est tout simplement belle. Méconnaissable dans la foule des méconnaissables, éreintée dans l'excès des éreintées, maquillée dans la multitude des maquillées, invisible dans la troupe des invisibles, à tous, à l'euphonie, au synchronisme, à la désespérance d'avant Carême, à lui, rien qu'à lui, quand ses lèvres frôlent sa nuque, quand sa main agrippe son bras, quand ils glissent l'un sur l'autre, comme deux pauvres vagues qui se coursent en pleine mer.
Au Carnaval des Amants, certains ont tourné casaque, certains, des bêtes tapies dans l'ombre du travestissement, ont tourné animal, certains ont mal tourné, à pleines dents dans le gras du mardi, aux braises dans les cendres du mercredi. Calcinés. Lajos dans le lien qui défile, la bobine qui bat le pavé, bat la chamade au bord des canaux. Et ses pensées gondolent : à la mort du jour, à l'essoufflement des festivités, il donnera au jour son nom de Carême-prenant : « amant » ; sigisbée épileptique de la hanche, sillonné des griffures, travaillé des morsures, taillant dans l'humidité des cuisses de June, les derniers soubresauts d'un Vaval mourant, nourri des applaudissements éteints du public essouflé.
Juste le temps d'un soupir, les paumes aux genoux, il voit ce chien qui passe avec un grand homme arqué. Et Lajos reprend sa dance.
Publié par maximgar à 21:59:26 dans Les écrits de Kushal | Commentaires (1) | Permaliens
Analogic Travel Clock, les retards du calendrier
Le temps qui passe n'a déjà plus le goût de la mousson. Et s'il en conserve un parfum silencieux, celui-ci s'assoupira bientôt dans la nuit, sous le chant d'insectes en proie aux oiseaux chasseurs. De la montée des eaux de rouille, Radjen a sauvé une vieille horloge, dont le coucou ne se tire plus qu'à midi pour quatorze heures, en crissant sur sa poulie. Il la nettoie aux douze coups de minuit de la musique mécanique de son engrenage qui part de travers, mais part quand même.
Il ne verra pas la nuit passer. Il ne verra pas Itkila non plus. Mais cette dernière comprenant qu'il remet sur pied la boîte pour elle et qu'elle s'émerveillera autant de la trotteuse et des plus lentes que du volatile fêlé, elle ne dit rien. Elle se tient discrètement dans la nitescence de son sari, le sourire en cachette.
A des heures de décalage, ou aux méridiennes décalées de là, sur ces crans de la journée qui tient encore, en retard sur sa vie et sans le goût de mousson. Joël entend les rumeurs sur l'Adour... que depuis toujours, tu l'aimes... ou bien c'est ce qui s'évade des écouteurs. Qu'est-ce qu'il ne donnerait pas pour qu'on lui redonne cinq minutes !
L'air suffoque encore de pluies grondantes. Et les rumeurs ne lui disent rien qui vaille, qu'elles viennent du fleuve ou des chansons. Joël se lance, contre la montre à gousset, dans une tentative désespérée de réparer le tout et les chaînes. Et les habitudes, parce qu'une aubade à l'heure de la sérénade, ou à l'heure tout court, c'est dépassé de quelques années.
Publié par maximgar à 14:49:46 dans Les écrits de Kushal | Commentaires (1) | Permaliens
Digital Traveller, le court voyage d'un industriel du littéraire
Pourquoi l'Inde ? C'est étrange quand même d'en être à l'heure du départ, à six mètres à peine du tarmac pour se poser la question. Mais ça tient un peu à toi, à ton caractère, tu es plus du genre à aimer les questions qui demandent comment. Tu n'as jamais apprécié les questions qui commencent par pourquoi en un seul mot. Ni celles qui commencent par pour quoi en deux mots. Dans les premières tu as l'impression d'avoir un but. Dans les secondes un intérêt. Et toi, il n'y a pas à dire, c'est surtout à ton errance qu'on te reconnaît dans les colonnes des pertes et profits, voire des pertes et fracas.
Et puis, tu restes l'adepte des phrases qui retranchent au bégaiement : « celles qui commencent par comment », rien que de la dire celle-là, rien que de la penser, tu aimes sa lourdeur, son indécision, sa fausse recherche d'une rythmique qui ferait com... com... com... et d'un phrasé contrebasse en an... an... an...
Et puis, comment répondre à ces questions qui commencent par pourquoi, quand la réponse semble être une évidence. Même après-coup, même avec ce petit goût de coïncidence.
Et puis...
(Notes entre l'arrivée et le départ : Je n'ai pas d'itinéraire précis. Je me contenterai de savoir que je suis venu. Trois âmes suffiraient largement. Trois intermittences d'imagination. [...] Ce ne serait que pour moi, je ferais marche arrière. Alors, ce serait que ce ne serait pas que pour moi. Etonnant. [...] L'abandon d'un je pluriel, pour un nous tout court, un eux fondu de moi dedans. Je me lasse de cette sensation du revenir. [...] 1880 peut-être un peu plus tôt. [...] J'observe la course noire des chaloupes, et je reconnais des gestes, les dessalages, l'embrun, la bise.)
L'appartement du boulevard Cafarelli était devenu étouffant d'un jour au lendemain. Dehors, malgré la pluie, il faisait meilleur, et le café maison n'était pas meilleur que les cafés en terrasse les pieds dans les flaques et les joues sous les éclats de ronds de parapluie en sueur. Et c'était tellement évident, pas juste un hasard, pas que cette impression du moment, qu'une question s'imposait : comment allais-tu rentrer ? si tu t'étais demandé pourquoi ou pour quoi, c'est que tu avais déjà perdu tes clefs... il te restait encore le temps d'errer, le temps de faire un double, un triple, un tour du monde en quatrième vitesse.
Dans les faits, c'était une idée de Freddy que de déconcentrer les activités en Inde. Tu aurais eu un local, quelque chose d'autre que ton appartement rue Cafarelli, qu'on aurait dit délocaliser et pas déconcentrer.
Là, on mérite une virgule. Une relativité, ou du moins, de relativiser. Car on parle de quoi là ? de fabriques de babouches, d'usines à T-shirt, de décarcassage des grands bateaux ont-ils des jambes ? Même pas. On parle juste d'écritures, et même pas des meilleures. Des rendus stylés en amateur, même pas sur du papier : du même pas froissable. Et parce que qui ne se froisse pas n'est plus vivant, nous pourrions tous repasser par la case départ des publications sur LCD.
L'idée de Freddy était assez simple.
« Ça nous arrive à tous de fermer les usines, de vouloir souffler un peu, mais là, je te parle de délocalisation sauvage ! Sauvage parce que c'est là où les sauvages travaillent à notre place, avant d'apprendre à lire, parfois. Mais nous, il nous en faudrait d'autres. Un deux, ou trois Indiens qui écrivent à ta place, jour et nuit, selon un cahier des charges bien précis... »
Alors ? comment allais-tu rentrer ?
Alors tu notes, c'est tout.
Notes tirées du Cahier du Capitaine d'Industrie Littéraire : grandes lignes et indsolences. [tu as écrit à la main, est-ce indolence, est-ce insolence, est-ce l'Inde ou le trop de soleil aux pluies lourdes qui viennent et repartent comme des sinusoïdales piégées entre le Cancer et le Capricorne ? les frontières de tes souvenirs, n'est-ce pas ? N'est-ce pas qu'il n'y a rien plus au Sud qu'autour des équateurs ?]
« ... J'ai avalé à Mumbaï les parfums qui m'avaient manqué. Et alors ? les carnavals se succèdent, leurs cadences sont une saison, ils ne jouent que le temps d'une, pour être en sourdine le temps de trois, quand ce n'est pas plus. Ces parfums sont une vie, et elle m'avait manqué, mais jusque là, j'avais vécu. Il me manque mille autres parfums, devrais-je courir le monde ? comment et peut-être que oui.
« ... Sûr. Sholay fait partie de mes dix films préférés. Je suis incapable de dire quels sont mes dix films préférés, mais Sholay fait partie des douze ou treize qui doivent en faire partie.
« ... Tu es là qui te tient droite ? quel âge as-tu maintenant ? je maîtrise deux ou trois phrases de marâthî, tu sais. Et peut-être quatre fois plus d'hindi. De quoi m'en sortir jusqu'à la prochaine ambassade, en restant poli. Mais toi... tu es comme toutes les poussières du monde, et différente. Les propriétés sont les mêmes, mais c'est juste l'artifice de la science, la fumisterie des mathématiques appliquée.
« ... Je garderai sans aucun doute le troisième que j'ai rencontré ce matin. Ses lunettes lui donnent un air sérieux - quoique non, à peine - et puis il s'appelle Kushal, et ça, ailleurs où j'ai tant traîné aux parfums qui me manquent, c'est drôle. Je ne lui dirai pas.
« ... Et donc ça, c'était pas épicé ?
« ... Chandernagor, Pondichéry, les premiers comptoirs étaient tenus par des poètes à l'aube de l'Inde Française.
« ... Comment l'Inde ? du bout de mes doigts, évidemment. »
« ... Ce sera comme ça, trois rédacteurs : Kushal, Eshita et Vikram. Ça me paraît suffisant, et je leurs parais suffisant. Nous sommes faits pour nous entendre, et eux, surtout, pour écouter. Je dis ça, je dis rien, je me donne un genre, une allure. Bientôt ils me rachèteront, et au bout de l'action, je coulerai l'ensemble.
« ... Comment l'Inde ? du bout de mes doigts. Je n'ajouterai pas évidemment, parce que raconter des évidences ça consiste en quoi, si ce n'est à perdre du temps.
[...]
Punkara dans ton IPod, tu tiens plus de Londres que de Delhi. D'initié itinérant sur des routes mal empruntées, tu deviendras un industriel des voyages vissé à même ta chaise. Ta seule révolution sera de t'étourdir en vrille sur son axe. Combien de temps es-tu resté finalement ? Juste assez. C'est devenu ta marque de fabrique, la concordance de dernière minute pour catéchisme. Juste assez pour ouvrir les bras, et les refermer sur ton objet de désir, trois prête-noms virtuels et immatériels. Après tout, ça ne faisait que cent trente ans que tu n'étais pas revenu.
Pour ne rien voir des paysages, pour échapper aux bruits, à ses langues étrangères dont les mots lèchent les bruits, pour ne pas photographier plus que de raison, ou parce que ça te fatigue de ne plus voir qu'après, en déballant les pellicules octets, tu as écrit tout le long dans des calepins. Rien ne t'empêchera de continuer ainsi. Aveugle voyant à la cartomancie du terme, acteur passif de la débandade du tout autour.
Tu notes des dialogues à la terre, à son goût poussiéreux, à son amertume cendrée. Tu décris toutes les conversations que tu n'as pas, et dans la buée des vitres, à cette fugacité, ce vite passé, tu dessines les promenades que personne ne te verra jamais faire.
Cent trente ans, ce ne peut pas être qu'un hasard au détour d'une conversation qui répond à cette question des origines : pourquoi l'Inde ? Ce hasard c'est un prétexte, et cette délocalisation factice une déclaration d'amour sauvage.
Aux écrits.
Publié par maximgar à 23:16:34 dans Les écrits d'Eshita | Commentaires (0) | Permaliens