Dans son « Traité d'athéologie » (Grasset) Michel Onfray, le défenseur du matérialisme et de l'hédonisme s'en prend à ces extincteurs de vie que sont à ses yeux les religions. Un procès à charge qui réjouira ceux qui pensent vivre un retour de l'obscurantisme et agacera ceux qui croient que l'Occident est né de la rupture du Décalogue
Michel Onfray : Vous le dites vous-même, c'est au début du livre : j'ose espérer, une fois la totalité du livre lu, que vous trouverez quelques arguments en faveur de la démonstration. L'idée de l'athéisme comme croyance est, pardonnez-moi, plutôt attendue... La croyance des religions s'appuie sur des affirmations gratuites : Dieu existe, il crée le monde, Jésus meurt et ressuscite. Or il existe un autre registre intellectuel qui consiste à affirmer que Dieu est une fiction fabriquée par les hommes pour conjurer l'angoisse et la peur de la mort. Enfin, je ne m'adresse pas particulièrement aux croyants, ni à personne d'ailleurs. J'essaie de rendre possible une pensée athée franche et nette.
Je ne moralise pas ni ne méprise... Je ne hais pas les faibles ou la faiblesse, mais il y a mieux à faire que le bovarysme, le déni ou le refus pur et simple de l'évidence et de la vérité tragique du monde. La philosophie fait place à autre chose que des solutions de fuite. Quant à la finitude humaine, je l'ai ressentie, et plus souvent qu'à mon tour, mais on ne peut pas résoudre les problèmes qu'elle soulève par la pensée magique.
Je ne rêve pas d'humanité, je ne propose pas d'utopie sociale collective, communautaire, généralisée et planétaire, car cette option est devenue une fiction. Contentons-nous d'un humanisme postchrétien à l'usage de ceux qui veulent en finir avec la vie mutilée, ce ne sera déjà pas si mal.
L'athée n'est pas par définition subversif, mais, dans un monde dominé par le religieux, il le devient de fait. Je n'ai pas écrit un livre contre le pape et l'Eglise, mais sur les trois monothéismes traités à égalité ; ces trois communautés disposent aujourd'hui de moyens d'intimidation en rapport avec leur puissance. Bien sûr, on observe un déclin de la pratique de la religion chrétienne en Europe, mais c'est ce qui reste de judéo-chrétien dans les cerveaux ou dans les inconscients qui m'intéresse. Lorsque j'ai publié mon premier livre, en 1989, l'athéisme semblait acquis, il était serein. Aujourd'hui, on assiste à une montée en puissance de l'islam sur le terrain politique, la laïcité devient un enjeu de taille. Le gouvernement Raffarin, par nombre d'aspects, réactive les vieilles valeurs chrétiennes : le travail comme vertu (d'où l'abolition des 35 heures, le recul de l'âge de la retraite), la famille comme horizon indépassable (d'où le refus du mariage homosexuel). Sans parler des positions personnelles antiavortement d'un ex-ministre de la Santé...
Les traiter à égalité, oui, conclure à l'égalité de leur dangerosité, non... Quand une religion appelle au meurtre des autres qualifiés d'infidèles, si elle vise l'universel - christianisme d'hier et islam d'aujourd'hui, par exemple -, elle est politiquement plus dangereuse que quand elle se donne comme but la construction d'une religion nationale sur la terre dite des ancêtres - judaïsme d'hier et d'aujourd'hui. Fondamentalement, sur le terrain métaphysique, le mécanisme est le même. Concrètement, les effets dans l'Histoire, l'étendue des dégâts sont incomparables.
C'est vous qui poussez ce raisonnement à son terme... Je me contente, ici, de réfléchir au triangle responsabilité-choix-culpabilité. Dans la conception judéo-chrétienne du libre-arbitre, j'ai choisi d'être philosophe et Dutroux a choisi d'être pédophile. Or Marx et Freud nous montrent qu'il existe des déterminismes et qu'on ne choisit pas librement ce qu'on est. Les parents, le milieu, l'époque et bien d'autres facteurs contribuent à notre identité. Je n'oublie pas que ces déterminismes procèdent aujourd'hui du libéralisme (devenu religion d'Etat dans nombre de pays), qui génère une négativité et une frustration sexuelle, psychologique, affective dont on ne veut pas voir les conséquences. Je vous rappelle qu'il y a peu de gens diplômés de l'enseignement supérieur dans les prisons... De fait, je suis bêtement de gauche : pour moi, la prévention est préférable à la répression, et seule la pratique active de la première en amont justifie qu'on puisse recourir à la seconde.
Dans le contexte du livre, il s'agit d'interdits précis - alimentaires, rituels, sexuels, vestimentaires - et non d'interdits majeurs et nécessaires parce que fondateurs de la communauté éthique, sociale, politique. Ces derniers doivent être peu nombreux et radicaux. En revanche, dans la vie quotidienne, trop interdire empêche qu'on respecte ce qu'il faut vraiment s'empêcher de transgresser.
Faites-moi l'amitié de reconnaître que je ne dis ni n'écris, ni même ne pense, que « tous les maux viennent de Dieu » ! Je tiens l'Eglise pour coupable et responsable des horreurs de l'Histoire quand elle l'est, mais pas plus - et c'est déjà bien assez accablant pour elle... Certes, ces horreurs tiennent effectivement à la nature humaine, mais que les religions, qui se prétendent d'amour universel, de paix, de tolérance, en rajoutent sur ce terrain, cela me paraît pour le moins contradictoire et paradoxal...
Je ne fais pas de comptabilité morbide. Pas plus que je ne regarde le curriculum des victimes avant de me mettre à réfléchir. Si je reviens sur le nombre des martyrs chrétiens, c'est parce que l'Eglise, qui, sur ce point, est juge et partie, nous parle d'un martyrologe permanent, alors que l'excellent livre de Glenn Bowersock « Rome et le martyre » (Flammarion) révise considérablement à la baisse le chiffre qu'elle donne. Par ailleurs, n'oublions pas que les persécutés se sont promptement faits persécuteurs, et pas à moitié... Faisons de l'Histoire, pas de l'histoire sainte ! Bien sûr, il ne suffit pas qu'un régime soit athée pour qu'il soit innocent ! Si je suis athée, en contrepoint je suis aussi tenant, en politique, d'une gauche libertaire, et donc guère plus confiant dans les religions sociales...
Elle ne croque pas la pomme, il n'y a pas de pomme dans le texte, elle goûte du fruit de l'arbre de la connaissance... Quant à Bataille, il pense ce qu'il veut, on a les jouissances qu'on peut, les miennes ne sont pas dans cette conception très chrétienne de la jouissance dans la transgression. Par ailleurs, en appeler à tel ou tel concept de la psychanalyse n'oblige tout de même pas à souscrire à la totalité de ce que Freud a été, a écrit, a pensé ou même à ce qu'on lui fait dire depuis. L'homme freudien n'est pas biblique, mais libidinal : c'est le génie de cet homme d'avoir pensé au-delà de la théologie - en philosophe.
Il n'a pas été à l'origine, quelle idée ! L'art existe indépendamment des religions, même s'il en subit l'influence. Lascaux démontre qu'on n'a pas attendu le monothéisme pour qu'il y ait de l'art ! La religion ne génère pas l'essence de l'art, elle lui fournit des formes, il y en a d'autres. On ne peut pas non plus dresser un portrait complètement à décharge et prêter à la religion ce qui ne lui revient pas... Recenser ce qu'il faudrait porter au crédit des religions conduirait à un tout autre livre. Et, me semble-t-il, le génie du christianisme a déjà été écrit...
N'avoir jamais condamné la discrimination raciale dans le pays, pis, l'avoir pratiquée activement sur le terrain et au plus haut niveau dans les instances officielles de l'Eglise rwandaise, puis se taire alors qu'on peut et qu'on doit défendre les victimes tutsies pendant et après le génocide, enfin demander avant leur procès la clémence pour les bourreaux hutus armés avec le silence complice des autorités religieuses du pays - ce qu'a fait Jean-Paul II -, voilà qui ressemble étrangement au comportement de Pie XII avec les juifs pendant le IIIe Reich, non ? Quant aux prêtres dans les camps, ils étaient enfermés pour leur héroïsme résistant, pas à cause de leur appartenance à l'Eglise catholique : que je sache, la religion chrétienne n'était pas inquiétée officiellement dans le Reich - à la différence des témoins de Jéhovah, qui, eux, devaient arborer le triangle violet. Mais qui s'en souvient ?
Il y aura un âge postchrétien, mais il n'existera jamais de civilisation totalement délivrée de la religion. Ce n'est pas une raison pour que les philosophes ne fassent pas leur travail, qui est de contribuer autant que faire se peut au règne de la Raison. C'est pour cela qu'en philosophie comme en politique je travaille de ce côté de la barricade : à gauche, sans Dieu ni clergé. Je tiens en piètre estime les intellectuels qui professent l'athéisme et l'esprit fort pour leur caste rive gauche, mais trouvent la religion nécessaire pour tenir le peuple en laisse. Ces athées d'opérette qui pratiquent la génuflexion au Vatican avant de faire retour au Flore en évitant Billancourt ont une responsabilité considérable dans l'état de misère mentale de notre époque.
Tous les mouvements chrétiens de gauche ont été peu ou prou condamnés par l'Eglise. Pour moi, il y a une antinomie radicale entre la religion catholique apostolique et romaine et la gauche, en tout cas celle qui m'intéresse, la gauche laïque, anticléricale. Car, contrairement au chrétien, l'homme de gauche veut le paradis sur Terre.
C'est leur problème ! Ils peuvent toujours apostasier et lire les philosophes... Leur erreur est d'aspirer à la sainteté, une vue de l'esprit. Pour ma part, j'aspire à la sagesse, immanente et terrestre. Mieux vaut être un sage partiellement réussi qu'un saint franchement raté
Michel Onfray "Traité d'athéologie" (Grasset, 278 pages, 18,50 e).
Propos recueillis par Elisabeth Lévy
© Le Point,10/02/05 - N°1691 - Page 98 - 2032 mots
Reperes:
Cet adversaire des cléricalismes en tout genre n'aimerait guère être qualifié de gourou. Peut-être cet amoureux d'Epicure et de nombre d'auteurs grecs, injustement oubliés selon lui, reconnaîtra-t-il néanmoins comme ses disciples les centaines d'auditeurs qui se pressent chaque semaine au musée des Beaux-Arts de Caen où se tiennent les séances de son Université populaire. Ce « nietzschéen de gauche » qui a quitté l'Education nationale pour mettre la philosophie à portée de tous poursuit l'élaboration de ce qu'on pourrait appeler une antiphilosophie. Qu'on soit ou pas d'accord avec cette pensée libertaire qui entend libérer la sensualité de toute culpabilité, il faut admettre qu'Onfray a le mérite de la défendre avec allégresse. C'est peut-être pour cela que, dans une époque marquée par l'esprit de sérieux, la liste est longue de ceux qui semblent voir en lui une sorte de grand frère.
A lire de Michel Onfray:
« La sculpture de soi », Grasset, 1993 (prix Médicis Essai).
« Politique du rebelle », Grasset, 1997.
« Antimanuel de philosophie », Bréal, 2001.
« Féeries anatomiques , généalogie du corps faustien », Grasset, 2003.
« La communauté philosophique » (manifeste pour l'Université populaire), Galilée, 2004.
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L'essayiste et urbaniste, Paul Virilio publie «Ville panique» et parle de l'imposture de la «guerre préventive», du chaos urbain et des nouveaux visages du terrorisme
La nouvelle guerre d'Irak nous oblige à changer notre façon de regarder la guerre. La guerre du Golfe est un conflit encore classique. Il y a bien sûr le pool CNN-Pentagone qui se met en place, le contrôle de l'information par les militaires, mais ce sont des missiles à l'ancienne qu'on déverse sur l'Irak. La vraie rupture aujourd'hui est flagrante: la guerre d'Irak est une guerre truquée de A à Z. Le traitement de l'information a été totalement théâtral: escamotage à vue de la Garde républicaine par exemple. Nous avons assisté à la naissance de l'infowar, de la guerre de l'information considérée comme une guerre au réel, une déréalisation tous azimuts où l'arme de communication massive est stratégiquement supérieure à l'arme de destruction massive. Né en 1932 à Paris, Paul Virilio, urbaniste et essayiste, spécialiste des questions stratégiques concernant les nouvelles technologies, est professeur émérite à l'Ecole spéciale d'Architecture. Il a publié aux Ed. Galilée « Vitesse et politique », « l'Insécurité du territoire », « Stratégie de la déception ». « Ville panique. Ailleurs commence ici » vient de sortir chez le même éditeur. |
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Comptant parmi les meilleurs écrivains anglais, l'auteur d'Empire du Soleil et de Crash! revient avec un roman choc où il se penche sur la crise de la société d'abondance. Rencontre
Ils sont nombreux, les journalistes, écrivains ou simples admirateurs, à avoir pris un jour le tortillard qui part de Waterloo Station pour se rendre à Shepperton, cette petite cité perdue aux confins de la banlieue londonienne. Que viennent-ils faire dans ce trou? Simplement observer ce que James G. Ballard peut bien apercevoir par la fenêtre du modeste pavillon qu'il occupe là depuis plus de quarante ans. Et qui expliquerait peut-être le regard si juste, si aigu, que cet auteur a su porter sur le monde.
«Toutes les tendances depuis l'après-guerre sont parties des banlieues».
Longtemps chef de file de la nouvelle science-fiction britannique, avant de s'imposer en littérature générale avec Empire du Soleil (1984), Ballard n'a pas été surnommé par hasard «the Seer» - le visionnaire. Car, à travers la trentaine de livres qu'il a écrits à ce jour, nombre de ses «prédictions» se sont, hélas, révélées exactes. Dès son premier titre, Le Monde englouti (1962), l'écrivain annonçait la catastrophe écologique que nous subissons aujourd'hui. Dans son livre culte - La Foire aux atrocités (1970) - on pouvait lire l'avènement de Ronald Reagan et l'apogée de la politique spectacle. Quant à Crash! (1973), où Ballard - mêlant sexe, mort, amour, célébrité et grosses cylindrées - décryptait le trouble érotisme des accidents de voiture, Salman Rushdie y a détecté une répétition générale avant la fin tragique de lady Di. Et une métaphore des maux dont souffre le monde moderne. Le choc fut tel qu'aujourd'hui encore l'adaptation cinématographique de cette oeuvre par David Cronenberg est interdite à Londres.
Imaginaire hors du commun. Alors, que voit-il par sa fenêtre, notre visionnaire? Une rue déserte sous la grisaille d'hiver, un arbust dépouillé, des bicoques de brique toutes semblables, avec leur quota de gazon anglais, et la voiture garée devant le garage. Mais pas la moindre boule de cristal! Ballard lui-même n'a d'ailleurs rien, au physique, d'un Nostradamus. Autant ses livres sont inquiétants, autant lui, avec ses rondeurs rassurantes et sa mine affable, a tout du grand-père tranquille.
Ce n'est qu'en pénétrant dans son antre que l'on comprend mieux ce monde intérieur et cet imaginaire hors du commun qui l'habitent. Dans les pièces étroites, poussiéreuses, sont posés, en vrac sur de vieux tapis élimés ou du lino troué, une tondeuse à gazon, un vélo d'équilibriste, une machine à écrire antédiluvienne, des tables basses chinoises (souvenirs de son enfance en Asie) mêlées à du simili rustique anglais. On voit aussi des montagnes de cassettes vidéo et de bouquins, une armée de paires de chaussures trônant sur les fauteuils, des cartes de voeux des enfants ou des petits-enfants, des photos du maître des lieux avec deux de ses icônes - William Burroughs et Francis Bacon - mais aussi d'immenses reproductions d'oeuvres de Paul Delvaux, le peintre surréaliste qui l'a beaucoup inspiré. Bref, un monde profus et éclectique, à l'image de son propriétaire.
L'air d'un père tranquille. «Ce que je vois par ma fenêtre? s'interroge l'écrivain en répétant notre question. La banlieue! C'est-à-dire le meilleur des postes d'observation pour comprendre mes contemporains. Toutes les modes, toutes les grandes tendances depuis l'après-guerre sont parties des banlieues. La télé, la voiture, la pop music, la vidéo, l'Internet, le consumérisme et la culture de masse, tout cela a pris corps dans ces lieux où règnent les classes moyennes.»
Cette fameuse middle class est justement au coeur de Millenium People, son nouveau roman magistral et prophétique, plein de folie, de noirceur et d'humour. L'affaire débute dans la marina de Chelsea, un quartier cossu des abords de Kings Road, où les avocats, journalistes, médecins et architectes qui y vivent se révoltent. Jadis piliers de la société, ces professionnels ont perdu leur statut d'antan. Menacés par le chômage et un avenir incertain, pressurés par leurs employeurs ou leurs clients, saignés à blanc par leurs propriétaires ou les écoles privées de leurs enfants, ils se considèrent comme les prolétaires du XXIe siècle. Sous l'égide d'un toubib illuminé et avec la complicité d'un psychologue d'entreprise censé infiltrer leur mouvement, ces révolutionnaires en costume trois pièces vont se lancer dans un terrorisme aussi farfelu qu'inutile. Ils lapident les huissiers avec des cailloux rapportés des Seychelles, attaquent les pingouins du zoo de Londres, tuent une célébrité de la télé, lancent des raids sur les vidéoclubs, incendient ou quittent leurs demeures londoniennes pour se réfugier dans leurs maisons de campagne avant de finalement rentrer dans le rang. Bref, faute d'ennemi identifiable, ils se révoltent contre eux-mêmes, comme de vieux adolescents qu'ils sont. Et cherchent un sens à une époque dénuée de sens.
Une société infantilisée. Avec un air bienveillant, Ballard ressert un verre d'eau pétillante à son visiteur, comme pour faire passer les propos qui vont suivre: «Nous vivons dans une société du divertissement, un immense parc à thème, un univers aseptisé où l'on nous sert le mirage de la liberté. Les gens voyagent sans voir le monde, consomment par paresse et évitent de réfléchir. Ils imaginent que tout tourne autour d'eux, qu'on leur doit la santé, la sécurité, la prospérité. Ils en oublient que la vie est étrange et dangereuse. Comment Voltaire a-t-il pu imaginer que l'homme serait gouverné par la raison? Quelle erreur!»
Et Ballard d'enfoncer le clou: «Dans 1984, Orwell annonçait un totalitarisme brutal. En fait, on nous infantilise avec une dictature soft et un nouveau fascisme comme celui qui est en train de naître aux Etats-Unis. On nous sourit, on nous dit que tout va bien, on nous divertit avec des téléphones portables ou des voitures, on nous anesthésie. C'est le nouvel esclavagisme. Seuls une immense épidémie ou un phénomène extérieur imprévisible pourraient en venir à bout.»
Annonce d'un nouvel âge sombre. Pourquoi avoir imaginé cette révolte tragi-comique des classes moyennes quand la montée de l'islamisme semble le fait majeur de ce début de millénaire? «Le World Trade Center, ce sont 3 000 victimes en 2001. Un acte de guerre inutile de plus! Moi, je m'intéresse à ce qui touche au plus profond de la psychologie humaine, ce besoin concomitant de sécurité et de violence extrême. On vit par exemple dans un monde où l'automobile est reine, alors qu'elle fait un million de morts chaque année. Ça me passionne d'essayer de comprendre pourquoi les hommes sont fascinés et pervertis par les machines. Quand un fou tire aveuglément dans un supermarché, il en dit infiniment plus sur le malaise de l'espèce humaine que l'attentat du 11 septembre.»
Si, au long de ses livres, Ballard a toujours su faire passer les mauvaises nouvelles grâce à son formidable humour et à son infaillible construction narrative, en tête à tête il ne cherche plus à prendre de gants. «Nous entrons dans un nouvel âge sombre. Les lumières sont toujours là, mais on ne distingue déjà plus rien. Dans la première moitié du XXe siècle, on a eu de grands peintres, de grands philosophes, des génies littéraires ou scientifiques pour éclairer la route. Où sont leurs successeurs? Franchement, je ne vois pas.»
Est-ce l'âge qui pousse James G. Ballard à un tel pessimisme? «Non, je suis simplement réaliste. Mais rassurez-vous, confie-t-il en riant, mes enfants et mes petits-enfants ne me prennent pas trop au sérieux. Je ne suis même pas sûr qu'ils me lisent!» Bonne année tout de même, monsieur Ballard.
Feuille de route
Né à Shanghai en 1930 de parents anglais, James G. Ballard a vécu dans le luxe pendant ses sept premières années, jusqu'à ce que l'invasion japonaise fasse exploser sa bulle et qu'on l'interne trois ans dans un camp de prisonniers. De cette expérience, il tirera, en 1984, un extraordinaire roman, Empire du Soleil, qui fera le tour du monde, notamment après son adaptation au cinéma par Spielberg. Quand il rentre en Grande-Bretagne, le jeune Ballard envisage d'être peintre. En l'absence de réel talent, il se lance dans des études de médecine qu'il abandonnera pour l'écriture (dans ses romans, ceux qui sont censés soigner les autres sont les premiers à dérailler...). Installé depuis à Shepperton, vivant en père de famille tranquille, J. G. Ballard, allant de la SF à l'écriture expérimentale en passant par le roman traditionnel, n'a cessé de construire cette œuvre qui examine au microscope les convulsions de notre modernité.
par Olivier Le Naire
L'Express livres, lundi 3 janvier 2005
Publié par Arthole à 21:16:51 dans Vient De Sortir | Commentaires (0) | Permaliens

Funny peculiar Much has happened to Marshall Mathers in the two-and-a-half years since his last solo album, The Eminem Show. He has been embroiled in a vicious war of words with another superstar rapper. He has been investigated by the CIA. He has been compared to Hitler, after a 16-year-old tape of him advising listeners to "never date a black chick" was discovered.
Why is Eminem doing jokes? Perhaps he's run out of things to rage about, says Alexis Petridis
For any other artist, just one of these incidents would constitute a career-threatening disaster. By Eminem's standards, however, they amount to a stable and controversy-free few years. He has not been convicted of anything, nor denounced by the White House. The CIA concluded that he posed no threat to national security. The voice comparing him to Hitler belonged not to a human rights activist, but to Ray "Benzino" Scott, who was trying to jump-start his own ailing rap career and justify the racist coverage of Eminem in the Source, a magazine he co-owns. The war of words was with dunderheaded Ja Rule, which is a bit like pitting Alexander Pope against Pam Ayres. Even Mathers' reliably appalling mother finally seems to have shut up.
Perversely, his fourth album suggests the one thing that could constitute a career-threatening disaster for Eminem is relative peace and quiet. Ever since he escaped the trailer-park poverty featured on his 1999 debut The Slim Shady LP, Eminem has required regular supplies of fresh controversy and new targets. "He can't keep saying the same shit," remarked Proof, a rapper from Eminem's woeful posse D12, prior to the release of The Eminem Show. But he did, just more vociferously than before. The result was a commercially and artistically successful cul-de-sac. When you have recorded a track like Cleaning Out My Closet - which called his mother a "selfish fucking bitch" and hoped she would "burn in hell" - you have no further to go: there is no way to continue exploring hatred as a theme without becoming self-parodic.
To his credit, Eminem seems to realise that. Encore's opener Evil Deeds takes a half-hearted pop at his mother, but the subject is quickly forgotten. Puke attempts to make capital out of his ex-wife Kim's well-publicised drug addiction ("you're a fucking cokehead and I hope you fucking die" etc) but he sounds strained as he sings, as if he is trying to work up some bile even though his heart isn't in the task. In any case, sermonising about drugs is rather hard to take from a man with a Vicodin pill and a load of magic mushrooms tattooed on his arm.
To Encore's detriment, Eminem seems to have little idea as to what might replace the vitriol and existential angst. On My First Single and Just Lose It, his plan appears to involve belching and making fart noises, which, with the best will in the world, won't suffice. He makes jokes: some work (there's a good one about Christopher Reeve's able-bodied shadow waiting to beat Eminem up for making fun of his paralysis) but most are feeble, relying on the rapper's pyrotechnic delivery to make them work. There's no wit about telling his critics to ring "1-800-I'M-A-DICK-SUCKER", but the relish in his voice can make you laugh out loud. More often, he sounds bored, as if he's going through the motions. The flat and repetitive music follows suit - even Dr Dre's production lacks its usual inventive spark.
Three tracks demonstrate precisely what the rest of Encore is lacking, reminding you how remarkable Eminem can be when he has something to react against.
Yellow Brick Road addresses the "racist" mixtape, offering the unlikely sound of Eminem being reasonable. Forced to justify his place within the rap pantheon, he is at his most inventive, mixing autobiography with hip-hop history, finally apologising. Like Toy Soldiers, about Ja Rule and Benzino, is similarly brilliant. Set to the album's one genuinely fantastic backing track, involving a military drumbeat and a sample from Martika's forgotten 1980s hit Toy Soldiers, its lyrics switch from truce-calling to belligerent indignation and back again, often in the space of one line.
Finally, there is Mosh, the anti-war, anti-Bush track "leaked" just before the election. It offers both the best lyric Eminem has ever written and the one moment on the album where the repetitious production style works, providing a suitably relentless basis for his quickfire hectoring.
That Mosh seemingly did nothing to affect the election's outcome is something of a double-edged sword. Eminem has said all along that his lyrics are essentially harmless, but conversely, The Eminem Show's White America claimed his fans were like a vast army of young nihilistic discontents at his disposal. Perhaps they're too young to vote or too nihilistic even to do his bidding. In that case, they're unlikely to notice or care that much of Encore is lacklustre: another multi-platinum success seems a given.
But Eminem is nobody's fool: you suspect he knows perfectly well what the album's shortcomings are. His audible lack of interest during Encore's least-inspired moments raises intriguing questions about what happens next.
3 stars/of 5 (Interscope/Shady)
Alexis Petridis
Friday November 12, 2004
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![]() Encore performance... this is not the first time that an Eminem record has had to be released earlier than scheduled |
Originally scheduled to be released next Monday, November 15, the album, Encore, will be on sale from today.
Polydor said it was advised of the leak this week, and because it was unable to detect how many tracks had been posted on the net, decided to bring the release forward by three days.
"With something like that it can spread like wildfire," Polydor said yesterday.
"Once one person downloads it, it can be in everyone's inbox and just goes crazy. It's a nice bit of hype and pre-publicity, but it is quite a pain to have to rush something out like this."
It is not the first time an Eminem release has been bought forward. His last album, The Eminem Show, came out early as a damage control exercise after pirated copies began appearing on American street stalls.
Island Records has also had to decide whether to release U2's new album early this week, after copies began appearing on the internet two weeks before its schedule release date.
The band had concerns that the hugely anticipated album would be the target for internet pirates after a tape was stolen from a recording studio in Nice this summer.
But Island Records has said the release date will remain the same, and the album would be available from November 22.
Lee Glendinning
Friday November 12, 2004
The Guardian
Publié par Arthole à 13:01:11 dans Vient De Sortir | Commentaires (0) | Permaliens