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Mec errant

dans la mitraille des jours

Jouer avec le temps

bonjour


sal deg


rit


toi


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 

Temps beaux | 17 novembre 2009

Temps beaux.

 

Un à un les matins se remplacent

Et engendrent dans leur cours rapide

Une invisible métamorphose.

 

Les jours épuisent semaines et mois,

Qui passent sans les pouvoir sentir

Jusqu’à l’an nouveau où l’on s’arrête à l’instant.

 

Aussitôt repart la cavalcade.

 Plaisirs ou souffrances s’effacent

Comme la savonnette glisse et rétrécit insensiblement.

 

Loin derrière,

Le défilé des décades

M’étonne et surprend.

 

Quoi, tant de temps déjà engloutis

Jusqu’aux cheveux blancs, la force faible,

La nostalgie d’un regard maintenant retourné.

 

Et toujours la ronde inexorable, plus vite,

La fuite précipitée du matin et du soir

                               Jusqu’à l’arrêt brutal de ce matin dernier.

coucher 9

Publié par emiliousollies à 19:42:58 dans Poësies | Commentaires (0) |

Courte mais bonne | 12 novembre 2009

Si brève !

Si brève dans l'éternité du temps sidéral,
Si infinitésimale dans l'univers céleste,
Si exceptionnelle et singulière,
Si pleine de misères et de douleurs,
Si misérable qu'elle soit souvent,

Elle nous fait connaître la beauté,
La joie et l'amour.
Célébrons, enseignons la vie,
Fugitive et féconde, sans lendemain.

vénus aux roses

 

Quand les batailles sont finies

Quand les batailles sont finies,
Qu'un homme à l'issue attendue d'une fin prochaine,
Se retourne et cherche dans les œuvres accomplies celles qui,
Au-delà des richesses qui s'épuisent, des honneurs qui lassent
Des labeurs, et des forces dépassées
Porteront sa marque,
L'une d'elles s'impose, primordiale,
Seul édifice rassurant devant le grand vide du néant.

Lorsque la vie décline, que les jours sont lents
Que les choses et les gens ennuient ou ne proposent
Que des sentiments connus, des émotions anciennes simulées,
Lorsque le décalage des mondes se creuse et les esprits divergent,
Lorsque la Nature toujours sereine,
Règne éternelle et magnifique dans sa grandeur
Alors que par sa puissance immuable, les destins s'estompent,
Il reste au cœur la joie profonde d'avoir donné la vie.

Dans ce monde où conscience ne dure que le temps d'une existence
Où les atomes qui ne meurent composent l'univers
Et en eux, portent l'âme et l'esprit,
Il est vrai que l'essence passe par cette minuscule chose miraculeuse
Offerte dans le plaisir, qui deviendra bientôt un être de chair et de sang
Doué des facultés de l'évolution et de la quintessence du passé.

Cet enfant qui à son tour envoie dans la galaxie un homme dans l'avenir
C'est le nôtre. Il porte en lui notre gène à nul autre pareil,
Témoin et acteur de ce que nous avons été, de notre pensée
De cette conscience propre et unique qui s'affaiblit mais ne périt pas
Puisqu'elle revit peu à peu dans un autre être capable des choix
Et du souvenir qui font de l'homme l'égal du dieu.

O toi mon bébé,
Mon si petit pantin qui geint et ignore encore tout de la vie
Toi qui es déjà si proche de moi
Dans la misère et pleure au premier jour
Toi que j'ai fait sachant combien je t'exposais
Aux peurs et aux souffrances

C'est toi qui me portes maintenant, tu es mon témoin,
C'est toi qui te retournes pour prendre ma main et me dis :
Tu n'es pas effacé, le monde sait que tu as été
Car je suis là et te tiens en mon sang.
Ainsi tu resteras présent par mon âme, par mon être,
Jusqu'à la fin des temps, inoubliable.

Claire écrit

 

 

Sur la Terre


Ci est notre paradis, la Terre.
Est unique, point d'autre n'en faut quérir.
Nos délices estimés : progrès, civilisation, art
Puis Mort nous rejette au Néant qui alentour flotte.

Ci est notre enfer, la Terre.
Est unique, point d'autre n'en faut quérir.
Nos douleurs soignées : misère, guerre, religion
Puis Mort nous rejette au Néant qui alentour flotte.

Amour, Haine ne sont pas de la Terre.
Naissent dans le cœur.
Pardon est loi
Charité est arme.

 

 

Publié par emiliousollies à 18:28:22 dans Poësies | Commentaires (0) |

Au feu | 11 novembre 2009

Chapitre 12 : Au feu

De retour au quartier Ernest excité était en pleine forme. Gilbert souffrait sans en avoir rien dit d'un gros hématome à la tête du fémur qui le faisait presque claudiquer ; sa main écrasée et écorchée, douloureuse, n'était pas un handicap pour la randonnée il pouvait se servir de ses doigts. Il s'en voulait de cette chute idiote qui le privait de tous ses moyens alors qu'une course en montagne, intéressante mais dangereuse, allait être lancée. Il alla au lac se frictionner à l'eau eau glacée et mit sur ses bleus la pommade d'urgence, remède universel du soldat en campagne.

Le jour s'était levé. Le ciel gris éclairci. Un vent glacé soufflait. Le capitaine fit appeler Gilbert et les sous-off au mess. Il échangea rapidement ses impressions. Il expliqua que bien qu'il fût méfiant, le convoi de secours avait été pris sous le feu croisé d'un F.M. et d'un lance-roquettes ; Si le half avait été raté par la roquette, dans sa jeep touchée par le F.M. il avait eu immédiatement le chauffeur grièvement blessé actuellement entre la vie et la mort. Les roquettes, d'un type ancien, mal lancées n'avaient pas fait trop de mal au half-track. Sur leurs gardes, ils avaient riposté aussitôt et ouvert un feu d'enfer, contraignant la demi-douzaine d'assaillants à se replier. Deux autres blessés plus légers étaient encore à déplorer. Les postes avaient heureusement bien résisté. Gilbert mentionna le talent de l'architecte qui avait conçu les casemates. Le capitaine, flatté, avoua qu'il en était en partie l'artisan : c'était grâce à son expérience d'Indochine qu'il avait influencé leur construction l'année précédente.
Un lieutenant-colonel et sa suite entrèrent, et immédiatement on en vint à l'opération. C'était la première foi que des éléments de l'ALN faisaient une incursion aussi avancée dans les alentours d'Alger, pas depuis Palestro où vingt-deux soldats avaient été décimés par la bande aguerrie d'Ali Khodja. Le FLN se contentait d'habitude d'embuscades sur les civils et n'avait pas d'armement lourd. A son avis c'était un nouveau contingent plus ou moins local, entraîné et équipé en Tunisie que la Willaya 4 envoyait en éclaireurs. Il épingla une carte sur le mur : "Je pense que la bande, forte d'une trentaine d'hommes, a dû suivre la petite vallée de l'Oued Arbatache en arrivant de l'est et qu'elle va reprendre le même chemin, puis elle va passer entre les montagnes Bou-Djemel et Djemel-Zima pour essayer de traverser l'Oued Isser et se perdre dans les Forêts d'Aumale afin de faire jonction avec les éléments plus importants des plateaux de Sidi-Aïssa. Leur itinéraire est bordé par les routes difficiles d'accès pour eux de l'Arba à Bir Rabalou et de Fondouk à Bouira qui sont depuis l'alerte barrées et surveillées par les gendarmes et l'armée. Ils n'ont pu faire plus de trente cinq à quarante kilomètres depuis cette nuit avec leur armement et leurs blessés. Logiquement, ils vont essayer de passer de forêt en forêt dans cette direction. Les paras se sont mis en place à partir de l'Oued Soufflat. Ils ont des moyens importants. L'ALAT est de la partie avec deux pipers d'observation et, si nécessaire, dès leur signal un hélico armé en renfort. Nous sommes chargés de ratisser les forêts en remontant vers Sakamody, le long de l'Oued Arbatache, au cul des rebelles qui peuvent avoir stoppé en route. Donc prudence ! Ne négligez aucun indice, les yeux et les oreilles ouverts. Pas de bruit inutile ! Chaque patrouille aura une radio ; appel au central toutes les quinze minutes. Nom de code respectif des patrouilles : Albatros 1.2.3.4.5.6.7.8.9. Le commandant Garbié est chargé de les former avec les officiers qui vous donneront vos instructions. Le convoi partira dans 15 minutes. Rompez ! »
Gilbert rejoignit le groupe de son capitaine : « Nous sommes la 3 au milieu. Le Commandant Garbié avec quatre autres patrouilles et des half-tracks nous domineront en avant sur le thalweg. N'ouvrez le feu que sur des cibles identifiées après autorisation de tir de vos chefs. Pour l'armement voyez le chef Cardonna qui vous remettra de nouvelles armes et des munitions. Vous avez compris la manœuvre ? Des questions ? Non ! Départ dans cinq minutes ; nous franchirons le grillage là où il y a eu l'embuscade pour prendre la piste. Premier point de ralliement avec le commandant Garbié : la Mechta d'Aït Adja. Ne vous couvrez pas trop, vous allez transpirer rapidement. Les halfs avec les jeeps rebrousseront chemin et nous retrouveront sur la piste de crête vers Aït Adja. Prenez chacun une gourde. Laissez toutes vos affaires inutiles au camp ». Le capitaine parti chacun se préparait, vérifiant son matériel et son armement. Ernest prit un des deux lourds fusils d'assaut MAS 52 ; Gilbert échangea sa mat réglementaire contre une M 16 avec six chargeurs, qu'il jugeait plus maniable et plus précise.
Il se surprenait et s'étonna de sa nouvelle tournure d'esprit. Il avait glissé sans effort et sans scrupule vers une attitude combattante et il ne trouvait rien à s'objecter pour ce changement de mentalité. L'agression dont ils avaient été victimes cette nuit l'avait fait basculer naturellement dans un réflexe de légitime défense et il admettait dans un premier temps le droit de poursuite ; il s'inclinait devant la logique primaire du combattant : se défendre. Les motifs de la lutte, les idéaux contradictoires s'estompaient, n'apparaissaient plus à ses yeux. Il était consentant aux ordres de guerre reçus parce qu'il avait été directement impliqué. Mais des controverses restaient en suspens qu'il n'avait pas le loisir d'approfondir.
Accrochés aux halfs ils atteignirent rapidement l'ouverture dans le grillage qu'ils finirent de défaire à la cisaille. Le capitaine recommanda à Cardonna de rappeler au lieutenant Vérignon de faire refermer et renforcer les barbelés à cet endroit. Le ratissage commençait. Ils étaient douze : le capitaine se plaça au milieu et Gilbert au plus bas fermant la section. Ils avançaient à flanc de colline, laissant un espace d'une quinzaine de mètres entre chacun en contact visuel. Le djebel à forte pente était assez régulier, planté de bosquets dont les plus hauts ne dépassaient pas un mètre cinquante ; pratiquement aucun arbre. Beaucoup de cailloux. Il fallait regarder où mettre les pieds pour ne pas trébucher. Le plus pénible était le casque lourd : sans dragonne, il glissait constamment et il fallait le repousser en arrière. Avec la dragonne, on était gêné dans la respiration : ce n'était pas un cadeau !
Ils retrouvèrent très vite la place des assaillants du poste. Le capitaine s'était approché et inspectait l'endroit avec Gilbert qui essayait de se repérer. Il y avait de nombreuses douilles. Le capitaine commenta :¬ " 7.62, fusil d'assaut chinois ou mitrailleuse légère tchécoslovaque. Carabine à répétition 5.5. Voilà la position de tir du PM avec toutes les douilles". Il se pencha, frottant la terre : "Ces tâches noires, c'est bien du sang. Il y en a au moins un d'amoché !". Dujardin à une quinzaine de mètres appela : "Mon capitaine, mon capitaine, c'est ici l'endroit du lance-roquettes !". On voyait nettement des touffes d'herbes brûlées. Soudain, il exulta : "Mon capitaine, regardez, c'est du sang !". Cette fois, il y avait une large tâche beaucoup plus importante que les gouttes qui parsemaient le sol au pas de tir du FM. Le capitaine se releva : "Vous êtes un fin tireur, Dujardin !" - " J'suis braconnier entraîné, mon capitaine !" répondit-il avec un large sourire entendu. - " Bien, ils ont au moins deux blessés dont un grave ! Je vais en aviser le commandant". Se tournant vers la troupe : " Nous reprenons la progression dans la ligne de pente. Ils ont eu des blessés Recherchez des gouttes de sang, des traces de souliers ou des herbages brisés. En avant !" Les hommes reprirent leur place et la patrouille s'ébranla, yeux rivés au sol, tandis que le capitaine lançait un message. Puis il demanda d'accélérer encore le mouvement : « Dépêchons-nous, on nous attend à Aït Adja ! Ils ont la trace ».
Au départ Gilbert traînait un peu la jambe, mais le mouvement réchauffa l'articulation ; peut-être la pommade faisait-elle aussi son effet. Il put bientôt soutenir sans effort la cadence accélérée imposée par le capitaine. Il retrouvait son pas souple et mécanique des promenades dans le Jura ou en Savoie et, comme à son habitude, il se mit à souffler puis à respirer en deux fois par le nez puissamment quand il mettait le pied au sol : c'était son tempo.
La terre était mouillée, mais non détrempée et quelques émanations champêtres effrangeaient l'atmosphère. Le soleil glauque était encore faible et dardait tout en bas sur le plan d'eau noir et gris un reflet coloré jaune laiteux. Gilbert se plaisait dans le silence et la marche.
Ils rejoignirent en une heure la crête où stationnaient déjà les véhicules qu'ils empruntèrent jusqu'au village composé d'une vingtaine de gourbis et d'un enclos commun pour les bœufs, chèvres et moutons. Il y avait déjà une troupe nombreuse qui avait ratissé la forêt d'Arbatache. Avec le commandant Garbié il y avait quelques paras dont un lieutenant la nuque rasée, aux belles moustaches à la gauloise. Un poignard imposant était attaché à ses rangers. Il tenait un chien-loup muselé en laisse.
La population était rassemblée sur le terre-plein du village, assise à terre ou accroupie à l'arabe, silencieuse. Isolés près des gourbis deux Arabes entravés dos-à-dos étaient surveillés par des paras qui fumaient tranquillement. Gilbert remarqua que ces Arabes avaient la figure tuméfiée, le sang coulait encore des arcades sourcilières et du nez sans qu'ils puissent esquisser un geste pour se soulager. Il apprit que le chien avait confirmé la certitude du lieutenant : les deux prisonniers sentaient la poudre sur les mains et les vêtements. Les paras avaient pu les faire parler. Ils les avaient finalement amenés dans les bois en leur laissant croire qu'ils allaient être fusillés. Ils avaient alors donné des renseignements importants sur les moudjahidin qu'ils avaient guidés et servis dans leur attaque sous la menace. Au village, il manquait deux ou trois autres jeunes hommes qui aurai été emmenés de force par les rebelles comme porteurs. Gilbert apprit aussi qu'ils étaient au moins deux cents militaires engagés dans l'opération, coiffés par un des fameux lieutenants-colonels de paras adjoints de Massu.
La progression reprit. On suivait grossièrement l'aval de l'Oued Arbatache. Ils furent survolés à trois reprises par des pipers en rase-mottes qui se balançaient à leur vue. On atteignit rapidement le plateau dominé à gauche par le djebel Zima, à droite par Bou Djemel. Cela faisait plus de deux heures qu'ils marchaient d'un bon pas quand ils pénétrèrent dans la forêt de Sakamody. Un ordre courut : "Prudence!". La forêt n'était pas très dense ; Gilbert la trouvait pauvre, rien à voir avec celles d'épicéas géants du Jura. Des chênes-lièges en majorité, dont quelques-uns étaient écorcés. La taille en était modeste, leur végétation peu fournie, les branches noires très tourmentées. Il pensa que ce n'était pas le lieu idéal pour tendre une embuscade, les troncs étant trop minces et espacés ; dans un mouvement enveloppant les soldats auraient tôt fait de débusquer des attaquants qui ne seraient pas protégés dans la fuite. Une demie heure après, ils émergeaient de la forêt face à un piton. Un cordon de soldats était visible au loin. On stoppa : permission de boire et de manger sur les rations. Le capitaine fit appeler les sous-officiers pour faire le point : les fellaghas avaient été localisés, ils se dirigeaient vers le col des Deux-Bassins dans le but de passer de l'autre côté de la Nationale 8 pour se perdre dans l'immense forêt montagneuse de Blida ; ils avaient été aperçus par l'ALAT. Ils se repliaient maintenant vers le djebel Tamesquida, ce piton qu'on voyait là-bas presque à portée de mitrailleuse. On attendait le gros des paras qui arrivaient de l'oued Ifser ; le piton allait être encerclé.
Avant de repartir ils eurent droit à du café chaud et à un supplément de munitions, grenades offensives et baïonnettes. Gilbert avait déjà vu des grenades, mais jamais de baïonnette...

En d'autres circonstances il aurait ironisé sur ces attributs guerriers mais l'expérience de la nuit dernière le conduisait à plus de circonspection Plusieurs fois il s'était demandé ce qui lui arrivait. En quelques jours il était dans la guerre pour de vrai! Pendant la marche il avait réfléchi et analysé les tendances instinctives qui l'avaient poussé à vouloir se venger des coups reçus. A la réflexion, il avait jugé sa réaction intempestive, rudimentaire, injustifiée. Il persistait maintenant dans son désir de ne pas verser le sang. Il trouvait faible et pusillanime d'abandonner si vite sa détermination du temps où il n'était pas lui-même visé. N'était-ce pas une lâcheté de se mettre aujourd'hui, au premier coup de feu, sous l'agressive protection des armes et de l'armée tutélaires, autant porteuses de cruautés ? Il était effrayé par les blessures qui pouvaient être infligées à l'intégrité d' une créature humaine, fut-elle hostile. Par nature, il était incapable de violence, ne serait-ce même que donner des coups de poing, et répugnait à l'attaque. Enfant et adolescent il avait été obligé de préserver sa dignité et de se défendre dans les empoignades à connotation raciste, mais il n'avait jamais provoqué personne et c'était contraint qu'il allait aux bagarres. Par un penchant généreux il se déniait aussi le droit justifié de porter une atteinte physique à son prochain, et à plus forte raison la mort. Il voulut s'obliger à ne pas transgresser cette règle, même sur un ordre qui le laverait de sa responsabilité.
Mais il ressentit aussitôt d'autres scrupules, une autre fidélité à respecter : il pouvait aussi mettre son camp en danger. Il pouvait accroître les risques encourus par ses propres camarades : s'il épargnait un ennemi et que plus tard le même, ignorant sa chance, éloigné de toutes ses simagrées, descendait de sang froid un ami, ou lui-même ? Pour lui, dans l'absolu ce n'était moralement pas un obstacle, il avait envisagé cette option avec la candeur inconsciente de sa jeunesse. Par contre vis-à-vis des victimes potentielles de son propre côté, et de la mission, il lui apparaissait bien être condamnable. Ses camarades comptaient sur lui, l'associaient à leur action. Concevraient-ils qu'il ait pu les lâcher et désobéir consciemment aux ordres ?
En outre dans ce cas d'espèce, le sujet du conflit était sa terre natale ! A leurs yeux ce serait doublement une désertion, ou même une trahison. Il avait accepté de rentrer dans le système lorsqu'il n'était pas sorti du rang. Donc il avait admis certaines règles, il avait choisi son camp ; il ne pouvait rester entre deux chaises. Il avait accepté un grade et la responsabilité d'être un petit chef au milieu de l'échelon militaire. Il devait aussi agréer le postulat qu'il faisait partie des forces du maintien de l'ordre, et les autres du parti du désordre. Il ne pouvait faire autrement qu'attaquer même si le bien-fondé des motifs expliquait la révolte ; la fin ne pouvait justifier les moyens. Mais ni d'un côté ni de l'autre la fin ne justifiait les moyens !
Danan était conduit à bâillonner les récriminations de ses dogmes, de faire taire sa conscience. Il croyait que, jusqu'à preuve de son indignité, toute personne avait droit au respect et que chaque homme devait avoir plusieurs chances. Il ne pouvait non plus refuser à l'individu le droit imprescriptible de se défendre, mais pas par l'agression ni la cruauté.
Il se promit de faire son devoir de soldat sans accepter de sa part des manifestations de brutalité. Il se résignait à assumer son rôle sans se laisser aller à des actions malpropres. Par la nature des choses il était obligé de rejoindre une faction, mais les choses n'étaient pas claires dans sa tête. Il devait forcément y avoir d'autres voies que celle de la violence. Gilbert se sentait contraint, sans adhérer du cœur à ses actions. Même si sa vie en dépendait, lèverait-il la main sur autrui ? Il tirerait du bout des lèvres ; il ferait pour les autres ce qu'il ne ferait pas pour lui-même : il se bornerait à les défendre. Advienne que pourra, on verrait bien, le destin se chargerait de sa mort ou de sa vie ! Les circonstances décideraient.

La progression avait repris. Le soleil était maintenant assez haut, mais l'air restait vif ; on était monté approximativement à mille mètres ; la neige de la nuit n'avait pas tenu. Le Tamesquida culminait à mille cent trente huit mètres d'après la carte. C'était un des sommets qui vallonnaient l'Atlas de la Grande Kabylie, où venait buter la région des cultures entourant la plaine côtière d'Alger. Brusquement la montagne sauvage, dépourvue de grands cheminements, s'élevait avec des sortes de crêtes arides et caillouteuses, parsemées de maquis. Le Tamesquida était la plus haute de cette partie de la montagne dont les sommets frisaient deux mille mètres. Il dominait un plateau incliné de deux à trois cents mètres. Au nord sa pente était plus douce, abordable ; au sud la montagne paraissait comme écroulée. D'énormes éboulis parsemaient une paroi abrupte et rendaient le décor sinistre par des ombres profondes. A moins de huit kilomètres en contrebas passait la route du sud vers Aumale et Bou-Saada par le col des Deux-Bassins, site très pittoresque que les Algérois, du temps de la paix, empruntaient en promenade pour admirer la sauvagerie primitive de l'Afrique ; on l'apercevait par fragments dans la montée vers le sommet.

C'étaient de drôles de touristes qui visitaient les lieux ce jour-là : les rebelles s'étaient réfugiés sur ses pentes, le gravissant par le Nord. Ils savaient qu'on les pourchassait mais ignoraient l'importance des moyens. Malheureusement pour eux Massu avait déclaré une guerre sans pitié malgré qu'il ne fût à Alger que depuis un mois : ses directives étaient claires pour la willaya 4 : forcer et anéantir toute rébellion, mettre le paquet!
C'était leur premier engagement sérieux, sauf pour leur chef Mahmoud, qui avait fait un long passage chez Ouamrane le commandant du secteur Sidi-Aïssa. Tous Kabyles de la région de Sétif, ils étaient volontaires pour la plupart. Ils avaient suivi un entraînement de trois mois en Tunisie dans un camp camouflé près de la frontière, avec des instructeurs égyptiens. Tous les quinze jours plusieurs unités comme la leur étaient injectées en Algérie. On les avait dotés d'un armement suffisant mais hétéroclite, ancien, vendu par les Égyptiens. Ils avaient traversé la frontière quinze jours plus tôt très au sud à hauteur de Gafsa, puis en camionnette par des pistes peu fréquentées, évitant Biskra et Bou Saada, ils avaient rejoint et installé un camp de base dans la forêt déserte de la chaîne des Bibans à l'est d'Aumale. Ils bénéficiaient de nombreuses complicités forcées ou consenties. Les bandes avaient reçu l'ordre de faire une diversion à l'extérieur d'Alger où la pression brusquement, éprouvait les combattants de la casbah. Mahmoud avait su persuader quelques habitants des douars voisins du barrage de les guider. Ils avaient ramené deux blessés de leur attaque : un tireur au fusil mitrailleur avait reçu une balle dans le bras et un des lanceurs de roquettes était mort en chemin d'une hémorragie, une balle lui avait traversé la poitrine et rien n'avait pu être tenté. On l'avait enterré sommairement dans la forêt, dissimulant la tombe sous des branchages. Il enverrait plus tard un marabout pour faire la prière des morts. Ils restaient vingt-trois, y compris deux jeunes du village que Mahmoud n'avait pas voulu relâcher trop tôt les trouvant peu sûrs ; il avait libéré deux autres villageois qui avaient pris part à l'action car engagés ils étaient plus fiables, et impliquaient ainsi le village. Ses soldats avaient de dix-huit à vingt-cinq ans ; pour la plupart, ils étaient éleveurs, gardiens de troupeau. Ils connaissaient bien la montagne rude par leur vie fruste d'anciens nomades sédentarisés, toujours prompts à prendre les armes. Ils avaient gardé des contacts réguliers avec leur famille, quelques-uns étaient mariés et pères de famille.
Un berger les avait avertis du bouclage à l'est par les parachutistes. Ils avaient obliqués. Puis, à la jumelle ils avaient vu les mouvements de troupe sur la route près du col, qui coupaient leur ligne de retraite vers la grande forêt au sud. Ils avaient essayé de rebrousser chemin vers le nord, mais ils avaient encore aperçu les soldats français en mouvement vers eux. Le chef leur avait indiqué alors le piton seule voie de repli. Dans un rapide conciliabule, ils avaient convenu de leur situation désespérée. Mahmoud leur avait rappelé le serment des Moudjahidin : s'il le fallait, mourir pour l'Algérie indépendante et aller au paradis des martyrs. Aucun n'avait récriminé : c'était la volonté d'Allah ! Mektoub, on se battrait jusqu'au bout ! Il les avait cependant autorisés à se rendre une fois leur dernière balle tirée, mais à la grâce de Dieu, car on répétait que les parachutistes de Massu ne faisaient pas de prisonniers au combat. Par malheur il ne leur restait pas beaucoup de munitions les groupes des fortins les avaient usées rapidement : il restait six roquettes pour les deux bazookas et chaque homme disposait de deux ou trois chargeurs ou d'une demie cartouchière pour ceux équipés de fusils antiques ; plusieurs portaient des grenades défensives.
Mahmoud avait organisé la défense sur deux rangs ordonnant, en dernier ressort leur fuite en dévalant dans les grands éboulis qui se trouvaient dans leur dos vers la route en bas qui aurait du être leur salut. Il y serait plus facile de se défendre en combat rapproché même si l'ennemi avait une position dominante. D'abord ils résisteraient le plus longtemps possible pour affaiblir les assaillants en profitant de leur position en surplomb et des rochers qui faisaient des postes de tir imprenables, chacun de leur tir devant être calculé et économisé. Après il avait espoir que quelques-uns puissent s'échapper.

Pendant que les rebelles s'installaient pour soutenir l'assaut, plus bas on le préparait. Les paras convergeaient et avaient fait leur jonction avec les chasseurs. Ils étaient très bien équipés, organisés en groupes autonomes d'une vingtaine d'hommes. Ils disposaient de fusils d'assaut à cadence rapide, de pistolets mitrailleurs, de lance-grenades, et même de petits mortiers portables de soixante millimètres. Des mules porteuses de munitions complétaient la panoplie.
Le piège avait bien fonctionné et les assaillants de la nuit étaient devenus le gibier que la meute allait forcer. Le colonel avait conçu de les prendre à revers et de les empêcher de se glisser dans le glacis au milieu des rochers éclatés où le combat deviendrait plus dur et plus meurtrier. Il ordonna que les chasseurs du contingent progressent encore un peu, au tiers de la hauteur du mamelon, en se retranchant sur la pente la plus douce et tiraillent de loin pour fixer les rebelles. Il avait déjà lancé ses paras à l'assaut du piton par l'ouest pour occuper les éboulis avant eux, en espérant que l'ennemi ne s'y retranche immédiatement abandonnant la défense stratégique du sommet : il y aurait gagné en protection, même s'il renonçait à profiter du point dominant d'où il pouvait voir ses soldats arriver de loin.
Alors que les paras progressaient, le capitaine Arnaud fit avancer rapidement sa compagnie vers le sommet qui se dressait maintenant à quatre cents mètres. Il profita d'une strate de rochers en dénivelé pour abriter les hommes par petits groupes espacés tous les cinq à six mètres, leur recommandant de renforcer par de gros cailloux leur emplacement de tir. Au bout des dix minutes fixées les FM reçurent l'ordre d'ouvrir le feu sur la partie moyenne du mamelon et en aucun cas sur la crête où devaient aboutir les parachutistes. En même temps des mitrailleuses lourdes crachèrent pendant quelques secondes. Puis le colonel à l'aide d'un porte-voix lança un appel aux fuyards, en Français d'abord puis en Arabe : " Rendez-vous, vous aurez la vie sauve, ne nous forcez pas à donner l'assaut. Vous serez traités décemment. Inutile de faire des morts des deux côtés. Si vous ne vous rendez pas, nous monterons à l'assaut dans cinq minutes et vous serez anéantis. Pensez à vos familles !".
Un long silence de plusieurs minutes suivit l'écho du haut parleur dans la montagne. Chacun se tenait prêt de son côté à ajuster et tirer l'adversaire. Gilbert inquiet, pensait que dans l'intense fusillade qui allait suivre personne ne remarquerait où ses balles iraient se perdre. Son camarade le plus proche était à cinq mètres, il pourrait aisément faire semblant de se battre.
L'ordre courut : " Approvisionnez ! Tenez-vous prêts à ouvrir le feu " . Une fusée rouge monta dans le ciel : c'était les paras qui débouchaient sur la crête, ils avaient pris position derrière l'ennemi. La surprise était totale, les rebelles avaient été joués. Les paras avaient ouvert un feu d'enfer dans leur dos en progressant par bonds. Les fellaghas tiraillaient au hasard sur les paras qui arrivaient nombreux et les fixaient au sol à moins de trente mètres. Quelques Arabes faisaient mouvement, mais ils étaient rapidement fauchés. Deux roquettes furent tirées sans qu'on puisse voir leurs dégâts. Les explosions des grenades ponctuaient le tir des armes automatiques. Le premier rang des fellaghas, moins décimé, s'égaya essayant de prendre du champ par de petits bonds rapides de rocher en rocher, qui les rapprochaient de la ligne avancée des chasseurs invisibles. Gilbert fasciné et horrifié, assistait à la jumelle à son premier vrai combat de jour en terrain découvert. Il voyait distinctement les fellaghas s'enfuir, être hachés par les rafales et tomber à terre ensanglantés. Il vit une grenade exploser blessant deux paras. Les détonations des rafales s'entremêlaient et les explosions assourdissantes et continues étaient affolantes. Gilbert bouleversé pensait : "Voilà la mort en marche, c'est là, la véritable mort physique! Ils s'entretuent avec une organisation efficace!" Il était écœuré de cette humanité. S'il avait pu, il se serait jeté au milieu des combattants en criant : "Cessez le feu, et embrassez-vous!". Mais il restait figé, paralysé par la réalité atroce du spectacle, par l'impuissance folle de ses sentiments. Quand allaient-ils arrêter? Une dizaine de rebelles refluait toujours vers eux. L'un d'eux leva les mains, mais il fut abattu sans que Gilbert put voir d'où était partie le coup.
Ils étaient maintenant à portée de tir de la ligne avancée des chasseurs où était caché Gilbert. Le capitaine lança : "Faites circuler : ne tirez que sur mon ordre et sur les fellaghas identifiés, attention aux paras. Ne gâchez pas les munitions. Prenez vos cibles". Gilbert remarqua à une centaine de mètres un fellagha de petite taille qui portait un burnous gris sur sa tenue ; il fuyait avec une grande agilité. Il avait jusqu'à maintenant évité les tirs rampant de quelques mètres avant de bondir du sol très rapidement plié en deux à un autre endroit. Il avait l'air très jeune. A la jumelle, en une seconde Gilbert vit sa moustache noire et ses cheveux crépus, il tenait une Sten dans son dos et un pistolet à la main. Gilbert quitta les jumelles et tenta de l'aligner sur la ligne de mire de sa carabine, cherchant ses points de repère. Il entendit et transmit l'ordre : "Ouvrez le feu!" Du point de chute du fellagha, il vit les étincelles et la fumée d'une rafale partir vers les paras ; il ne voyait pas le corps allongé plaqué au sol, camouflé par la djellaba couleur de terre. Il vit distinctement une autre rafale. Gilbert ouvrit le feu un peu au jugé, au coup par coup, avec l'idée d'empêcher l'Arabe de tirer, de le gêner. A la septième balle il s'arrêta et attendit. Une rafale partit encore. Il reprit son tir à l'endroit où il avait guetté les fumées et envoya encore une dizaine de balles. Les tirs faiblissaient ; à vue d'œil il n'y avait plus personne debout. Les paras s'étaient rapprochés, on les reconnaissait facilement à leur allure et à leur béret. Les dernières rafales venaient d'eux, ils progressaient doucement avec beaucoup de précautions ratissant le terrain, le doigt sur la détente, lâchant quelques balles pour éviter toute surprise, peut-être sur les corps à terre, retournant les corps et ramassant les armes.
Le capitaine lança l'ordre de cesser le feu et d'avancer avec prudence. Les voltigeurs sortirent lentement de leur abri et entamèrent une ascension oblique par rapport aux paras. Gilbert était attiré par l'endroit où gisait le fellagha qu'il avait visé. L'avait-il touché? Il avait fait apparemment son devoir, mais il ne ressentait aucune fierté. Contrairement à son tir de la nuit, il voulait savoir s'il avait du sang sur les mains. Un peu plus vite que les autres il avançait vers l'endroit qu'il avait bien repéré et mitraillé. Prudent il tenait sa carabine en position de tir et restait aux aguets, se présentant par l'arrière par rapport au corps qu'il aperçut recroquevillé tout proche. Deux parachutistes les dominaient maintenant à une vingtaine de mètres quand il vit l'Arabe se tourner légèrement, le regarder avec des yeux flambants de haine pendant qu'il dégageait doucement ses mains. Gilbert, à moins de cinq mètres vit nettement une grenade quadrillée dont il enlevait la goupille avec la bouche. Il aurait dû tirer mais son doigt était paralysé par le regard terrible du blessé. Une rafale balaya le fellagha, le criblant de trous sanglants. Dans un réflexe, Gilbert se jeta à terre dans la pente en criant : "Grenade !". L'explosion fut assourdissante, des éclats sifflants passèrent au-dessus de sa tête. La grenade avait explosé dans la main de l'Arabe qui n'en avait plus. Le sang coulait en fumant de la djellaba, son bras n'était plus qu'un moignon, du sang et de la chair constellaient les cailloux. Il semblait bouger encore : un para lui donna le coup de grâce sans hésitation, avant que Gilbert n'ait pu se relever, complètement atterré par le spectacle. - « Alors, tu as besoin de lunettes, espèce d'idiot, tu n'as rien vu? Tu ne sais pas qu'un homme à terre est toujours dangereux tant qu'il n'est pas mort ? Tu dois voir ses mains, sinon tu dois tirer d'abord et regarder ensuite ! Qu'est-ce que c'est que ces bleus qu'ils nous foutent, nom de Dieu? Tu as eu de la chance aujourd'hui ! » Le capitaine était arrivé, ainsi qu'Ernest. Gilbert rougissait violemment sous leurs regards, mais n'osait parler. Avant que le para ne s'éloigne il lui cria merci, mais l'autre haussait les épaules, continuant d'avancer.
Il restait quatre survivants de la bande, peut être conservés pour obtenir des renseignements. Un para avait été tué et trois grièvement blessés. La colline grouillait maintenant de soldats. On traînait les corps sur les cailloux et les rassemblait. On récupérait les armes. Quelques jeeps avaient réussi à monter, chargeaient rapidement et repartaient. La compagnie regroupée, les soldats parlaient à voix basse, assis, allongés, épuisés par la tension nerveuse. Il y avait moins d'une heure, vingt cinq hommes jeunes se mouvaient. Maintenant, c'étaient des cadavres inertes, mutilés, la vie les avait quittés. Personne n'avait le cœur à plaisanter. Beaucoup comme Gilbert, se sentaient endeuillés. Ils n'oublieraient pas de longtemps ce carnage.

La routine reprit au camp et on ne parla bientôt plus de l'engagement pour s'intéresser aux actions de l'armée dans Alger. Il n'y avait aucune permission accordée malgré la proximité de la grande ville. En dehors du service les loisirs consistaient à jouer au football, au ping-pong ou aux cartes, boire de la bière ou fumer les cigarettes gratuites. On pouvait naturellement lire ou écrire, mais sans pouvoir échapper à la promiscuité, à la tente commune où les lits de camp s'alignaient à un mètre les uns des autres pour la troupe. Les sous-officiers jouissaient d'un carré de deux mètres sur deux, isolé par des toiles. Il y avait cependant la lumière électrique et de l'eau chaude aux douches et aux robinets dans le bâtiment en dur servant de lavoir pour les hommes et les effets.
Gilbert lisait et écrivait mais moins, car il avait organisé deux équipes de volley-ball et presque chaque jour il passait plusieurs heures à y jouer, prenant plaisir à faire office d'entraîneur. Ernest était dangereux lorsqu'il passait le ballon dans un smash ; il valait mieux ne pas mettre sa figure en face car il l'écrasait littéralement.
L'ambiance du camp était beaucoup plus agréable et détendue que celle de la garnison de Kaiserlautern. Les saluts et la discipline étaient réduits au minimum, la tenue négligée de rigueur, sauf pour le service; les punitions totalement inconnues. Il y avait quelques contingences : corvées de service à table, de cuisine, d'approvisionnements, d'entretien, de nettoyage, mais les sous-off restaient privilégiés et échappaient aux travaux les plus rebutants. Restaient les gardes et les patrouilles nombreuses de jour ou de nuit, sous la pluie ou dans le froid. Aucun autre incident n'avait été à déplorer. Il y avait fort à parier que la leçon avait porté pour un long temps.

Élisabeth hantait l'esprit et les nuits de Gilbert et comme tout un chacun il regardait souvent sa collection de photos et lui écrivait régulièrement, au moins une fois par semaine, en franchise « postale ». La vie forte et saine du camp avait chassé ses tristes pensées naturelles. L'armée bloquant toute latitude de réflexion ou d'action indépendante, il était assujetti à un laisser-aller, à une vacance propices à l'effacement de ses débats moraux.
Il lui avait raconté son combat en atténuant les risques encourus et l'avait particulièrement entretenue de la dernière sensation éprouvée au cours de son aventure. Il ne pouvait oublier le regard du condamné arabe quand il le tenait à la pointe de sa carabine alors qu'il s'avançait vers lui méfiant mais cependant souriant, presque avec des excuses dans les yeux. Le regard de l'autre l'avait sidéré. Il y avait lu son arrêt de mort, l'agression la plus extrême, un extrait condensé de haine dont il ne se sentait pas responsable. Bien sûr, il lui avait tiré dessus ; bien sûr, il aurait pu le tuer accidentellement. Mais l'autre en avait fait autant et Gilbert avait accepté sa mort. A sa place il serait mort amicalement, à la bonne franquette. D'abord lui ne l'aurait pas tué. A la limite il sentait que pour sauver cet homme à terre, lui, Gilbert, se serait carrément interposé. Oui il allait s'interposer de la manière la plus surprenante pour qu'il ne soit pas achevé. Il aurait même donné beaucoup pour qu'ils deviennent amis. S'il avait vécu, il était persuadé qu'il l'aurait assisté dans son camp de prisonniers, qu'il aurait cherché à lui rendre la captivité plus supportable. Il avait demandé au capitaine s'il était possible de connaître l'identité du fellagha pour retrouver sa famille. Le capitaine l'avait regardé avec de drôles d'yeux, puis agacé l'avait remballé : -"Vous cherchez les ennuis ?!?"
Gilbert concevait que c'était la guerre, il admettait même certaines atrocités, mais il butait sur la haine aveugle. Les nécessités des servitudes militaires pouvaient induire des impératifs réciproques, mais d'une manière idéale il voyait la guerre à la manière ancienne, livresque : "Messieurs les Anglais, tirez les premiers !" Il aurait aimé serrer la main de cet ennemi, s'excuser d'avoir tiré sur lui ; il aurait même pardonné au fellagha s'il l'avait tué le premier. Gilbert restait un peu sur sa faim. II aurait voulu expliquer à l'Arabe qu'il ne le haïssait pas, qu'il ne lui voulait aucun mal. Mais l'autre l'exécrait. Pourquoi ? Parce qu'il faisait partie de l'ennemi, de l'oppresseur ; peut-être avait-il personnellement souffert, avait-il subi des offenses de la part de ses compatriotes. Il était resté retranché dans sa haine, intouchable, maintenant isolé dans sa mort, et Gilbert isolé dans sa vie. Il regrettait tant de n'avoir pu le connaître davantage, de la même manière qu'il aurait aimé connaître les jeunes idéalistes du groupe de la Rose Blanche condamnés et exécutés par Hitler. Il était conscient de la singularité de ses pensées, mais elles avaient pour lui consistance. Avec du courage et de la bonne foi on pouvait imposer certaines orientations à l'adversité, donner une cohésion pour œuvrer au rapprochement. Quelles épreuves l'autre avait-il endurées pour aller au fond de ce désespoir, de cette aversion? Peut-être avait-il vu sa mort, se sentait-il trop jeune pour mourir? Peut-être tenait-il beaucoup à la vie et avait-il de bonnes raisons pour s'emporter ? Non ! Cela n'aurait pas été le même regard d'adieu : à cette seconde il ne pensait ni à sa vie, ni à sa mort, il voulait tuer Gilbert, ou quelqu'un d'autre. Il n'avait pas assez tué. Ce n'était pas non plus un regard de fou : il était volé! Gilbert ressentait pour lui une grande compassion. Il lui avait volé sa propre mort. L'autre était mort sans avoir la délectation de l'avoir occis. Danan en arrivait à penser que lui-même devait se sentir coupable car il avait refusé à cet homme la consolation de l'avoir descendu. Il concluait qu'il lui avait refusé égoïstement sa mort. Le Kabyle serait certainement parti soulagé s'il avait supprimé un homme de plus. Il avoua bêtement mais avec humour à Élisabeth que malgré tout l'intérêt et les sentiments fraternels qu'il éprouvait pour cette victime, il ne l'aurait pas satisfaite par principe. Il aurait aimé l'aider, le soulager profondément, le traiter comme un ami, mais il ressentait que la vie de l'homme était sacrée, que personne ne devait y attenter, même soi, parce que l'homme était consacré, il avait une mission plus forte que ses désirs personnels : servir l'humanité avec les moyens et à la place que le destin lui attribuait, pour, à la fin des temps, devenir le dieu vivant.

Ce résistant resta figé dans la mémoire de Gilbert comme un diable innocent et pur, mais aussi comme une grande peur ; il ne put jamais le séparer du concept de la mort dont il avait été son reflet.
Gilbert narrait aussi à Élisabeth des anecdotes plus charmantes et poétiques de sa vie militaire. Par exemple pendant un garde, il avait écopé de la faction du matin au poste nord.
« Par la meurtrière ouverte sur les ténèbres glacées d'une longue nuit de janvier je m'étais lentement fondu avec l'obscurité immense, profonde et mystérieuse, où seul le ciel vibrait de messages étoilés. Baigné par un silence cristallin, immatériel comme un sommeil absent et calme, je veille, minuscule, sur le repos de la nuit spatiale. Mais les signes annoncent l'aube : des étoiles pâlissent dans le mystère de la voûte céleste, le noir du ciel s'altère et se résigne. Des nuances indigo envahissent le halo ; des lancées rougeâtres comme des éclairs sourdent dans un coin bas du ciel, et semblent pousser, digérer la masse sombre des ténèbres qui reculent, refluent sensiblement. Des arbres, les ombres noires retrouvent formes et volumes et se parent de nuances à travers une buée encore grise, mais lumineuse grandissante, semblant sortir de nulle part et pourtant victorieuse. Plus haut le ciel noir se métamorphose, décrivant toutes les nuances du bleu. Soudain à un angle du ciel apparaît une clarté vive qui aussitôt darde des éclairs fulgurants et communique des incendies au dôme des arbres, puis aux reliefs ombrés des collines. Une flamme jaune, blanche, immense jaillit et allume brutalement la terre encore assoupie. Un oiseau, brusquement, messager de l'aube, d'un vol éperdu déchire l'air d'un trait oblique. Son pépiement à tue-tête, fou, brise le silence endormi de la nuit. Son vol n'est pas fini que l'incendie du soleil éclate de toute part en vagues de violente lumière, embrasant les collines et la froide terre. Dans le même instant la nature délivrée se ranime : dix, cent oiseaux en nuée lancent leurs vols effrénés et leurs cris de vie. C'est le nouveau matin. Un jour utile a commencé. »

Il écrivait régulièrement aussi à Paul, plus rarement à Frédéric qui avait entamé des études médicales en France. Paul présentait la deuxième partie du baccalauréat en Juin ; Gilbert l'encourageait à sacrifier ses loisirs et ses relations pour un labeur personnel. Paul était plus favorable à un travail d'équipe stimulant que Gilbert jugeait moins profitable. Par lui Gilbert avait des nouvelles régulières de la famille et il était entendu que les communications familiales transitaient par son intermédiaire. Père et mère confiaient souvent à ses missives des billets de banque que Gilbert recevait avec plaisir, comme un message d'affection chiffré. D'Allemagne il avait aussi expédié à Hans des cartes postales de Cologne, sa ville natale, sans recevoir de réponse. Dès les premiers jours en Algérie il avait envoyé à Sidi bel Abbés une courte lettre lui annonçant son retour en terre d'Afrique, avec quelques détails sur sa vie militaire. C'était avant la bagarre et le jeune homme avait relégué au fond de sa mémoire cet ami oublieux. Mais un matin tôt il fut demandé au bâtiment administratif où se trouvait le téléphone extérieur. Il fut tout surpris d'avoir Hans au bout du fil qui en quelques minutes lui demanda s'il désirait être affecté à Alger-ville, dans les forces engagées dans le maintien de l'ordre où il pouvait le faire muter : ils seraient voisins. Gilbert alléché accepta aussitôt, malgré une pensée de fidélité à son capitaine et aux nouveaux amis. Il pensa à Ernest et sollicita pour lui le même traitement après avoir couru jusqu'à la guitoune pour avoir son accord. Il donna tous les quelques renseignements nécessaires et ils se quittèrent.

Cela avait été si soudain qu'il n'avait pas assez réfléchi. Somme toute il était très bien dans ce campement : il jouait au volley-ball tous les jours, personne ne l'importunait ; après la passe d'armes la région était pacifiée, le service n'était pas difficile, les supérieurs sympathiques. Qu'avait-il fait! Il n'avait même pas pris les coordonnées d'Hans et il ne pouvait stopper sa démarche. Il doutait de retrouver dans Alger une position aussi confortable. La discipline et la hiérarchie seraient certainement plus aigres et le service plus dangereux. Il s'insultait tel qu'en lui-même. Il ne dit rien à Ernest de ses regrets faisant miroiter la possibilité d'avoir des perms et d'aller à Oran. Mais il lui recommanda de ne pas en parler aux copains afin de ne pas passer pour se tirer par piston. Une semaine passa, et il fut convoqué chez le capitaine. -"J'ai reçu un ordre de mutation pour vous, on vous a rattaché aux forces du maintien de l'ordre dans Alger, à l'entretien du matériel du 1er REP". Le capitaine dit cela avec un air d'enterrement tout à fait compréhensible pour Gilbert. " C'est vous qui avez demandé cette faveur? Je croyais que vous n'aimiez pas la bagarre! ?" C'est un malentendu, mon capitaine. C'est un ami militaire qui croyait me faire plaisir et j'ai accepté par inadvertance. J'aurais finalement préféré rester avec vous, mais je crois que maintenant il n'y a plus rien à faire ?" -« Et bien non ! Il n'y a rien à faire ! Vous vous en remettrez ! Soyez prudent, les attentats à Alger sont quotidiens. Revenez nous voir, nous ne sommes pas très loin. Dujardin vous accompagne, il est au courant ? » -" Oui, mon capitaine." Surveillez-le là-bas. Bonne chance ! Quand vous aurez bouclé votre paquetage, je vous ferai accompagner par une jeep, c'est plus sûr. " Merci, mon capitaine". Il salua, mais l'officier lui tendit la main qu'il serra en lui souriant alors que leurs regards se croisaient amicalement.

 

Publié par emiliousollies à 19:52:11 dans 12 Roman : Au feu | Commentaires (0) |

Baroud et objection de conscience | 11 novembre 2009

                                           Troisième Partie : 1958 ALGER. 

                                                      Baroud et objection de conscience

Gilbert débarquait en Algérie dans une temps complètement fou. Les évènements se succédaient à une allure insensée les uns plus terribles que les autres. Les Algérois les recevaient comme autant de coups de fouet, de blessures personnelles. Alger était au centre de tous les ennuis car la rébellion avait compris que les actions traumatisantes les plus déstabilisatrices devaient se placer dans la capitale, près du centre de décision au cœur du pays. Cela l'assurait du bénéfice d'un meilleur retentissement et de la publicité des grands médias internationaux. C'est pourquoi - en relais des opérations de type militaire comme les embuscades contre l'armée régulière dans les djebels ou les exécutions de personnes isolées dans les campagnes, actions qui devenaient de plus en plus difficiles - le terrorisme urbain avait pris une ampleur telle que les Algérois étaient constamment sur le qui-vive, en alerte permanente du coup de feu dans le dos ou de l'attentat à la bombe. Les explosions pouvaient se produire n'importe où, n'importe quand et tuer des dizaines de personnes, femmes et enfants et en estropier bien plus encore.
En répression une fraction infime de la population pied-noir répondait par un terrorisme aussi aveugle, que la majorité de la population acceptait avec une certaine fatalité. Les gens s'autorisaient à y trouver une compensation, sinon un juste réconfort de la peur et de la souffrance endurées : ils pensaient qu'ainsi les coups n'étaient pas toujours reçus du même côté.
Malheureusement ces atteintes dans la chair des deux composantes de la population algérienne radicalisaient les haines et autorisaient chacune à juger que les douleurs infligées à l'autre étaient méritées. Les attentats, les ratonnades, les plasticages alternaient, chaque jour plus cruels, plus aveugles. Chaque jour d'anciens amis qui s'estimaient, s'aimaient, qui plaisantaient ensemble et buvaient habituellement leur café de la même cafetière, tranchant dans leurs sentiments les amitiés de vingt ans - ou de plusieurs générations - se regardaient avec défiance, se tournaient le dos et se séparaient dans leur cœur. Chaque communauté se repliait, s'isolait dans un périmètre de protection, dans son camp qui devint vite un camp retranché et armé d'où les mots d'ordre radicaux partaient, portés par la rumeur. Un esprit de vengeance et de haine guerrière se fixait à l'encontre des camarades et compatriotes de la veille.

Officiellement, alors que le but et les moyens du FLN étaient eux clairement définis, les gouvernements français pataugeaient : ils demeuraient incapables de déterminer une politique à long terme. Ils ne pouvaient accepter les nécessités et les implications de la réalité algérienne et à plus forte raison conclure et décider des mesures rationnelles logiques qu'ils auraient dû imposer pour permettre la cohabitation. Au lieu de dire aux pieds-noirs d'une manière franche et brutale - quitte à décapiter la faction des ultras - que l'Algérie de papa, à sens unique, ne pouvait pas durer, qu'elle devait s'effacer pour une renaissance dans une association tripartite, les irresponsables gouvernementaux juraient que l'Algérie ne pouvait être que française alors même qu'ils mandataient mission sur mission pour considérer l'indépendance et s'accointer avec les rebelles. Ils faisaient croire progressivement qu'ils pouvaient abandonner à son sort l'Algérie pied-noir par lassitude et incapacité.
L'armée, déjà écœurée par les revers d'Indochine, et le nouvel affront de la campagne d'Égypte, était remplie d'amertume et de rancœur : les ordres reçus sonnaient faux et étaient contradictoires. On lui demandait de se sacrifier inutilement à nouveau ; elle était soupçonneuse qu'une nouvelle fois on traiterait avec l'ennemi derrière son dos pour livrer gratuitement aux rebelles des objectifs et des idéaux qu'on lui demandait de défendre provisoirement au prix de son sang et de sa sueur.

Soustelle n'avait pu supporter ces tergiversations honteuse et accueilli en Algérie comme un vendu, il en était reparti comme un prosélyte virulent de l'Algérie française car il avait pris parti contre le double langage. Le général Salan nommé en Décembre 1956 sur les mêmes dispositifs écopait de la même méfiance. Les Algérois ne savaient pas quelle était sa mission : devait-il conduire la guerre ou organiser la retraite - ou les deux! A tout hasard on lui envoya deux roquettes de bazooka pour le mettre en condition.
Quelques jours après le chef des insurgés d'Alger, Yacef Saadi, déléguait son meilleur chasseur de tête pour l'exécution en pleine rue d'Amédée Froger une des plus hautes personnalités d'Algérie. Ses funérailles tournèrent à l'émeute et à la ratonnade tout autour de la Kasbah - pour la plus grande satisfaction des chefs FLN: elles empêchaient toute possibilité de rapprochement entre les communautés, que souhaitait le gouvernement français. De même les ultras voulaient la répression et la vengeance à tout prix, sans comprendre qu'elles faisaient le jeu de la sécession et accéléraient le processus de déstabilisation.
Ben M'Hidi délégué politique du FLN pour Alger, surenchérissait en décrétant une grève générale totale de huit jours élargie à l'Algérie entière avec interdiction formelle à la population arabe de sortir de chez soi, de se rendre à son travail, d'ouvrir les boutiques ou même de faire des courses. Les combattants devaient s'illustrer par quelques faits d'armes ou exécutions. Il inaugurait les spectaculaires démonstrations de "ville morte" qui se développèrent dans toute l'Algérie pour démontrer faussement l'adhésion des masses. Malheureusement ces manifestations étaient méticuleusement organisées ; malheur à celui qui désobéissait aux consignes: la punition était immédiate et sans appel, elle allait du plasticage à l'exécution sommaire.
Le ministre résident Robert Lacoste, craignant que la réussite de cette provocation ne dégénérât en grève perlée et en désobéissance collective paralysant toute l'Algérie, donnait au Général Massu et à ses Colonels pleins pouvoirs pour briser la grève et la faire échouer coûte que coûte. A la veille des débats à l'ONU il était de la plus haute importance de sauver la face tant vis-à-vis de l'opinion internationale que de la population locale.

Parfaitement cadré par ses campagnes d'Indochine le Général Massu, dont la mission avait été ainsi clairement définie et les moyens d'action approuvés d'avance, lançait parachutistes et légionnaires, comme une meute de limiers dans Alger, à la recherche des chefs de l'organisation terroriste. On commençait par filtrer par d'immenses rafles la population arabe ordinaire qu'il terrorisait à son tour, et remontant peu à peu les filières au moyen de tortures de plus en plus cruelles, il se rapprochait de la tête pensante.
Par des bouclages éclair, les commandos d'assaut en jeep foisonnaient et sillonnaient la ville tandis que la musique militaire et la propagande pacifiste étaient diffusées à tue-tête dans la Kasbah. Les Algérois ne savaient plus s'ils devaient rire ou pleurer de ses méthodes!
La grève devint vite un enjeu international avec la session prochaine de l'ONU à New York où devait être appelée l'affaire franco-algérienne. Le FLN voulait faire de cette grève une démonstration de force mais Lacoste voulait l'étouffer dans l'œuf. Massu devint l'arbitre des enjeux.

Gilbert était arrivé en plein dans ce guêpier. La compagnie avait immédiatement été transportée par camions fermés avec escorte d'hommes en armes vers une caserne, plutôt un campement de tentes près de Maison Carrée à quelques kilomètres d'Alger. On les équipa quasiment en vrais guerriers. Ils rendirent leur paque¬tage du temps de paix et reçurent en place la panoplie des baroudeurs : rangers, tenues de combat camouflées, casque lourd, imperméable de randonnée, plaque d'identité. Un armement considérable, pistolets-mitrailleurs, carabine M5 à répétition, pistolets P38, caisses de grenades et de chargeurs, poignards était mis à la disposition d'un encadrement soutenu, capitaine d'active et lieutenants appelés.
Les nouveaux se regardaient avec effarement, sauf Ernest qui avec un sourire de connaisseur, caressait et vérifiait ses armes, pas impressionné du tout. Chacun se demandait à quelle sauce il serait assaisonné. Il ne faisait guère de doute qu'on allait les jeter dans la bataille. Mais où et comment ? La bonne humeur reprit vite le dessus de l'excitation et les jeunes soldats lancèrent de grosses plaisanteries, fanfaronnant comme des coqs ardents qu'on excite pour le combat ; mais intérieurement plus d'un n'en menait pas large. Le grand moment du baptême du feu était proche et ils n'avaient eu droit en guise d'entraînement, qu'à quelques courses de fond dans un stade, aux marches rieuses sac au dos et à quelques séances de tir en stand. Aucun ne se sentait vraiment à la hauteur d'une vraie bataille. Vers quel affrontement allait-on les envoyer ?

La réponse fut rapide : trois jours après avoir quitté l'Allemagne, la compagnie partait en convoi, escortée comme s'ils allaient incontinent au combat : half-track en tête, les bâches des camions rabattues sauf les meurtrières, armes prêtes, jeep avec mitrailleuse en queue... pour faire quarante kilomètres dans la campagne ! Ils se retrouvaient affectés à la surveillance du petit barrage de l'Oued Hamiz qui alimentait partiellement les faubourgs d'Alger en eau et en électricité.
Le camp était sommaire ; des barbelés entouraient une vingtaine de tentes collectives et deux ou trois maisons en dur. Malgré la proximité d'Alger, à trente-cinq kilomètres, c'était un endroit isolé sur les contreforts des Montagnes du Djurdjura, à l'orée de la Grande Kabylie. Palestro de sinistre mémoire, n'était pas loin ; le barrage avait été attaqué déjà deux fois. Régulièrement les poteaux téléphoniques et électriques étaient sciés ou plastiqués et on avait droit de temps en temps, de nuit à des tirs et même à des jets de grenades défensives. A part l'armée, seul un technicien de la Compagnie des Eaux restait de permanence pendant la nuit ; l'équipe technique d'entretien et les familles s'étaient repliées à Fondouk dans la plaine. Aux alentours sur quelques kilomètres, il n'y avait que deux ou trois fermes appartenant à des Européens, plus éleveurs de bétail qu'agriculteurs, qui s'étaient retranchés et venaient quelquefois en visite au camp avec des armes apparentes dans les voitures. Les rapports étaient cordiaux et ils amenaient régulièrement du vin rouge à 13° et des quartiers de bœuf ou de mouton pour améliorer l'ordinaire ; on en avait bien besoin, car on se nourrissait en majeure partie de rations réglementaires.
Deux ou trois mechtas avec une cinquantaine d'Arabes chacune se trouvaient également dans un rayon de dix kilomètres et on ne savait malheureusement jamais quels étaient les bons Arabes et ceux qui devenaient Fellaghas la nuit après avoir déterré leurs armes enfouies quelque part dans la montagne. De jour ils étaient serviables et respectueux, s'occupant de leur lopin de terre, de quelques moutons ou chèvres dont ils faisaient commerce entre eux, ou étaient employés par les Colons. La nuit seul Allah connaissait la transformation qui s'opérait chez certains. Les ordres étaient d'être sympathique et d'éviter toute violence à leur encontre, de se limiter à protéger le barrage sans faire de maintien de l'ordre, de ne jamais utiliser les armes sauf en cas d'attaque.
La compagnie était commandée par le jeune Capitaine Arnaud, un "ancien" d'Indochine âgé de trente trois ans. Son effectif était en partie renouvelé et renforcé par l'arrivée d'une trentaine de bleus en provenance d'Allemagne. En tout le campement était composé d'une soixantaine de gus dont le sous-lieutenant Mercier chef de la section de Gilbert, appelé, l'adjudant de carrière Cardonna pied-noir de Constantine à l'accent terrible, quatre sergents dont Gilbert, une trentaine de chasseurs à pied et la nouvelle équipe du Matériel en relève. Elle écopa, en plus du service de garde et de patrouille, l'entretien des véhicules. Mais la plupart bien qu'affectés au Matériel n'y connaissaient rien ce qui fit rire jaune le Capitaine. Heureusement l'adjudant Cardonna était un excellent mécanicien de terrain et il se chargea d'apprendre rapidement aux nouveaux venus la différence entre un carburateur et une pompe à essence ! Les véhicules tenaient un rôle important dans les missions habituelles.
Le service consistait de jour à patrouiller dans un rayon de trente kilomètres le long du plan d'eau et dans la montagne environnante, moitié à pied moitié en jeep, quelquefois en liaison avec d'autres unités de poursuite. La nuit il fallait veiller tout autour du barrage et faire la relève au matin par la piste aménagée le long de la berge, isolée des versants par un simple grillage de deux mètres. Il avait déjà été coupé et franchi à trois reprises par de petits groupes qui s'approchaient alors des postes, lâchaient trois ou quatre rafales et disparaissaient dans la nuit. Un poste de garde fixe retranché avait été construit sur chacune des berges, reliés par téléphone puis par radio, les fils ayant été sectionnés bien qu'ils aient été enterrés.
Le Capitaine leur fit de sérieuses recommandations : le danger était partout, les embuscades étaient imprévisibles. Le pire danger était l'affolement : sur les trois tués qu'il avait déplorés depuis un an, un seul avait été atteint de nuit en sortant du poste ; un était mort sous sa jeep renversée et le dernier d'une méprise d'un soldat inexpérimenté pendant la garde.
Les gars du Matériel furent mélangés par groupe de trois ou quatre aux anciens. Gilbert obtint qu'Ernest fût affecté à ses patrouilles car ils s'entendaient bien. Gilbert ne le commandait jamais directement mais lui demandait amicalement quand il le fallait, le service qu'il attendait de lui. Ernest appréciait les égards que lui portait Gilbert et veillait sans affectation à ne pas lui compliquer ses obligations. Ils se tutoyaient alors que le commandement avait demandé aux sous-officiers, même du contingent, de conserver les distances.
Il faisait froid en cette saison ; il pleuvait souvent, l'air humide venait de la mer proche et butait sur les contreforts des Aurès. Il n'était pas étonnant de voir quelquefois la neige sur les sommets voisins qui culminaient à mille mètres. Pluie ou neige, alors c'était un bourbier et les corvées les plus pénibles devenaient le nettoyage des véhicules, des pataugas, des tenues et tenir propre l'intérieur des tentes.

Gilbert avait maintenant accepté l'alternative de se battre ; il savait d'ailleurs ne plus tellement avoir le choix; mais s'il ressentait toujours des scrupules, il se rendait compte qu'il ne portait pas une croix rouge suisse sur la poitrine et que si balle il devait y avoir, elle le frapperait indistinctement. Cependant, il ne présumait pas de son attitude au feu. Il restait impressionné par les armes. Jusque là il les avait considérées comme des objets de curiosité inutiles, impersonnelles, non affectées. Maintenant au cours des exercices que leur faisait faire le Capitaine, il imaginait, comme il le leur recommandait, des hommes en face qui pouvaient effectivement avoir une famille, ressentir des sentiments humains, mais qui étaient aussi des combattants pleins de haine qui détenaient des armes à feu meurtrières qu'ils pouvaient actionner sur eux. Tirerait-il le premier ? Le Capitaine insistait pour que le feu ne soit ouvert que sur ordre. Il leur dit :" Dans ce cas c'est votre peau qui est en jeu ! Une balle file à mille cinq cents kilomètres heure. Si vous réfléchissez ou si vous fermez les yeux, vous gâchez vos chances et c'est le copain d'en face qui rigolera le dernier ! Vous faites la guerre comme militaires, c'est tout ! On ne vous demande pas de penser mais de remplir un devoir obligatoire. S'il y a des objecteurs de conscience qu'ils sortent des rangs, ils feront cinq ans de service auxiliaire et ils n'auront pas d'autre problème !". Personne n'avait bougé.
Avec sa Mat réglementaire Gilbert s'exerçait à tirer des rafales courtes, le plus bas possible, de trois ou quatre cartouches, ce qui était déjà bien. Les premiers temps il avait arrosé vingt mètres carrés d'une douzaine de balles quand il appuyait même légèrement sur la détente. Il endurait aussi les détonations. Il n'arrivait pas à maintenir sa balayeuse vers le bas, les dernières balles filaient toujours à deux mètre du sol ; cela contrariait son désir secret en cas d'urgence, de tirer dans les jambes autant qu'il le pourrait. II avait droit au pistolet auquel il était plus adroit mais le Capitaine lui avait souhaité de ne pas s'en servir, car ce serait certainement dans ce cas-là au corps à corps. Il n'y avait pas trop de retenue entre les deux officiers et leurs sous-officiers ; quand le service le permettait ils mangeaient ensemble et discutaient assez ouvertement. Gilbert estimait ce capitaine mieux que tous les officiers qu'il avait croisés jusqu'alors. Il ne savait pas s'il fallait mettre sur le compte de sa relative jeunesse, de l'atmosphère de campagne ou de sa personnalité le fait qu'il pouvait pour la première fois accepter de lui présenter ses "respects", terme qu'il n'avait jamais employé jusque là.
Le sous-lieutenant Mercier de Toulouse, étudiant en droit, était à peine plus âgé que Gilbert et avait résilié son sursis après avoir échoué à un examen. Il avait cru faire un service accéléré d'un an! Manque de chance il était maintenu et il attendait avec une impatience mal contenue la quille qui reculait de jour en jour. Cette révolte ne le concernait pas directement ; il tenait simplement à faire son travail correctement et à se tirer le plus vite possible en bon état de ce mauvais pas. Il n'était jamais volontaire mais assurait son service d'une manière suffisamment efficace pour ne pas être mal vu du capitaine. L'adjudant Cardonna par contre, était un mordu de l'armée, et chacun savait que s'il ne détestait pas les Arabes en général ; il en avait après les Fellaghas qui étaient à son avis des traîtres à leu patrie. Gilbert se sentait de cœur avec lui et se rapprochait le plus possible de ce soldat simple en qui il retrouvait la façon d'être et l'humour pieds-noirs malgré qu'il fût d'une culture différente et d'une région lointaine, de Constantine. Son accent était horrible et, par son vocabulaire et ses tournures de phrases, il faisait gémir Gilbert qui partageait les sourires lorsque il se lançait dans des diatribes politiques sur l'Algérie ou le récit de son passage épique en Indochine quand il s'était engagé à dix-sept ans.

Les tours de garde commencèrent dès le lendemain de leur arrivée. Il y avait maintenant trois postes à couvrir : l'un était dans le quartier du barrage peu éloigné de la limite du camp ; les deux autres, de part et d'autre du lac allongé déjà rempli par les orages de Janvier. Si le bien-être était relatif au barrage, les postes sur les berges s'apparentaient au bunker : c'étaient des constructions en béton et moellons, hautes d'à peine deux mètres cinquante, larges de cinq mètres, à demi enterrées, renforcées par des sacs de sable déjà troués par quelques impacts de balle. Elles étaient percées de longues meurtrières sur les cinq faces aux angles arrondis. A l'intérieur sur le sol mal cimenté traînaient deux bat-flancs avec paillasse, deux chaises branlantes, une table qui supportait un téléphone et la radio portative, la cafetière et le réchaud à alcool; un chauffage au mazout empuantissait l'atmosphère. Mais on disait que c'était mieux que l'été ! Les postes se trouvaient entre l'eau et le chemin de ronde au milieu de terre-pleins naturels laissant un bon recul, et commandaient l'accès des installations techniques du barrage par terre ou par eau. Les collines se resserraient et devenaient abruptes et impraticables près du camp. Un double grillage solide ceinturait le poste et courrait le long du chemin protégé par des rouleaux de barbelés. Les gardes se montaient par groupe de six. Pas d'électricité, un petit réduit en planches avec les latrines à vider et nettoyer pendant chaque relève, car il était interdit de sortir ; un ensemble de batteries électriques alimentait une veilleuse à l'intérieur et trois projecteurs style phares d'automobile permettaient en cas de besoin d'éclairer les abords.
Les hommes n'aimaient pas monter ces gardes vu l'isolement, mais elles étaient la raison d'être de la compagnie et il n'y avait rien d'autre d'obligatoire. Ils n'y coupaient pas deux fois la semaine. On finissait par s'habituer aux odeurs, à l'anxiété de l'isolement, à l'obscurité, aux bruits des animaux qui se jetaient sur les grillages la nuit réveillant. C'était la troisième garde que Gilbert prenait, de dix-huit heures à six heures du matin. On était le vingt quatre janvier. Le Capitaine lui avait renouvelé ses recommandations : la Région l'avait avisé qu'en raison de la grève générale le FLN avait intensifié son action dans les campagnes, que les embuscades s'accroissaient en cette période critique.
En plus du froid, une bise qui venait des plateaux montagneux enneigés soufflait des rafales qui soulevaient un léger crachin. La garde de jour était repartie avec la jeep et l'half-track d'escorte. Maintenant les gars enfermés installaient leurs rangements et les dispositifs pour la nuit. On avait chargé le plein de mazout dans le poêle trônant au milieu de la salle et sa chaleur effaçait la froidure de la demi-heure du trajet. Gilbert avait distribué les tours de faction se réservant le dernier, celui de l'aube flamboyante, avec Ernest. Il avait fait quelques avertissements aux trois chasseurs de l'équipe postés aux meurtrières ne pas s'endormir, ne pas fumer, changer souvent de place, se parler et boire du café autant qu'ils le voudraient, conseils donnés par Cardonna. Il avait placé sur la table son réveil lumineux bien visible réglé dans trois heures, son arme et le poste radio de secours. On joua aux cartes jusqu'au changement de quart. Puis discutant avec Ernest des perms pour aller à Alger, il scruta les ténèbres à la jumelle et à minuit il avait enfilé son sac de couchage et glissait dans un demi-sommeil empli de souvenirs d'Allemagne et de Nice...
Il fut brutalement secoué : le chasseur Escure lui chuchota à voix basse, les yeux écarquillés "Il y a deux fellouzes qui coupent le grillage extérieur !". Il fut debout instantanément ; il était un peu plus d'une heure. II s'approcha de la meurtrière, inquiet et sceptique, saisit la jumelle, et sans chercher longtemps car le grillage était à moins de quarante mètres, il vit distinctement malgré la pluie deux silhouettes qui s'affairaient sur le grillage juste à l'endroit où la montagne rejoignait le plat.
- " Il y a longtemps que tu les as vus ?" - " Non, ils n'étaient pas là y a cinq minutes" - " Je téléphone au quartier". Il eut très vite le capitaine - " Mon capitaine, on force le grillage ; je ne vois que deux hommes." -" Ouvrez le feu immédiatement ; méfiez-vous il peut y en avoir d'autres ! Tenez-moi au courant toutes les cinq minutes par la radio, j'arrive avec des renforts. Surtout ne sortez pas. Gardez votre sang-froid, ne tirez pas à tort et à travers, ne faites tirer que sur des cibles visibles !" - " Bien reçu !".
Gilbert avait le cœur qui battait fort. Tous le regardaient, lui, attendant ses instructions. Il transmit les ordres, un peu incrédule sur le nombre plus important d'attaquants. Il voulait se rassurer :ce n'était sûrement encore que des paysans qui voulaient se dédouaner auprès du FLN? II posta les hommes le long des meurtrières, choisit pour lui la meilleure visée et demanda à Ernest de tirer juste après lui sur le type de droite, lui viserait le gauche. Ils avaient des carabines M5 légères et précises mais il était tellement énervé qu'il était sûr qu'il raterait. Il souffla deux ou trois fois, habitua lentement son oeil aux contours imprécis à cette distance, ajusta. Il hésitait à appuyer : déjà deux fois Ernest l'avait regardé avec impatience, puis étonnement. Il visa un peu haut et actionna doucement la détente. Il envoya deux balles suivies par la détonation légèrement espacée d'Ernest qui s'écria en se tapant sur la cuisse : " Ouah! je l'ai eu !". En effet, un type restait sur le carreau, se traînant, alors que celui de gauche détalait comme un lapin. Ils n'eurent pas le temps de féliciter Ernest que soudain un déluge de feu s'abattit sur eux, les clouant de stupeur. Des coups sourds ponctuaient les impacts sur les sacs de sable, alors que les balles qui touchaient les murs émettaient des sons plus aigus de plusieurs intensités. Un F.M. arrosait aussi le poste en courtes rafales . D'un même mouvement les garçons s'étaient plaqués aux murs complètement abasourdis et terrorisés par le crépitement infernal des projectiles qui pleuvaient.
Gilbert ordonna : "Montez vite les volets blindés sans vous exposer !" Mais avant qu'ils puissent exécuter l'ordre deux balles s'écrasèrent dans la casemate avec un éclatement terrible. Il aida à accrocher les lourdes plaques, puis bondit sur la radio qu'il manœuvra de travers, mélangeant les boutons - "Mon capitaine, mon capitaine, c'est une attaque, ils sont au moins douze avec un fusil mitrailleur ! Ils nous arrosent !" - "Ont-ils franchi le premier grillage ?" "- Non, mais ils doivent avoir fait un trou !" - "Vous ne risquez rien tant qu'ils ne passent pas. Nous sommes à cinq minutes de ...." Gilbert entendit à l'écouteur des détonations. « Embuscade ! Je vous rappellerai..." et la communication fut coupée. Il était affolé. Il se rendait compte qu'ils devaient faire face seuls et organiser une résistance immédiatement. Ernest était déjà à l'étroite meurtrière d'où il jetait de brefs coups d'œil. Gilbert cria : "Les secours n'arriveront pas avant dix minutes. Surveillez qu'ils ne franchissent pas le grillage. Ne tirez que sur des cibles identifiées. Économisez vos cartouches ! ( Ils n'avaient que quatre chargeurs par tête de pipe). " On allume les projecteurs ?" " Non, ils sont inefficaces à cette distance et nous signaleraient. Amenez vite les postes de tir !". Il y avait des sortes de plates-formes en bois pour s'allonger face aux fenêtres de feu. Gilbert tendait l'oreille : au milieu du crépitement des balles il entendit des détonations plus lointaines. Il voyait aussi des lueurs de l'autre côté du lac. C'était une offensive bien organisée avec un effectif important : les deux postes étaient attaqués et une embuscade avait été tendue aux secours. Le capitaine pourrait-il faire face? Arriverait-il à temps ?
Ernest, occupant la meilleure place, posément, tirait ses rafales courtes espacées de quelques secondes. Gilbert cria ¬"Qu'est-ce que tu vises ?" -" Les flammes de départ du F.M." -" Tu n'arriveras pas! Économise tes cartouches !". -" Sergent, il y en a qui s'approchent du grillage, on les voit bouger à la jumelle !" " Tirez sur eux à coup sûr ! Feu ! Feu !" Escure et Dulard tirèrent en même temps. Gilbert était abasourdi par le bruit des détonations qui étaient comme de véritables explosions dans la caisse de résonance que faisait la casemate. Il transpirait à grosses gouttes. Il allait d'un groupe à l'autre, surveillant les chargeurs, scrutant à la jumelle alternativement par les meurtrières l'obscurité d'où jaillissaient les éclairs des coups de feu et les chapelets brillants du F.M. qui s'acharnait sur les meurtrières. Les fehls avaient plus de fusils que d'armes automatiques. Ils n'étaient pas plus d'une dizaine, six ou sept tireurs, plus un servant de F.M. et deux ou trois autres pour les manœuvres d'approche. Gilbert pensa que le bastion conservait l'avantage car ils ne pourraient pas avancer à découvert sur les trente mètres qui séparaient les deux grillages. L'essentiel était de conserver des munitions. Ils avaient dû déjà tirer deux chargeurs chacun sans s'en rendre compte. Il allait relancer l'ordre de cesser le tir, quand Ernest hurla : "Je l'ai eu, je suis sûr que je l'ai baisé, le con!" Gilbert s'approcha : le F.M. s'était arrêté .... Pas pour longtemps ! Plusieurs projectiles s'écrasèrent sur le volet blindé avec un bruit métallique énorme. Il s'en écarta vivement ; le F.M. avait repris son tir sporadique. Soudain une grande flamme jaillit de la montagne, écrasa le grillage interne qu'elle emporta. Elle s'abattit au sol tout près de la casemate dans une explosion monstrueuse. Gilbert effaré regardait ce cataclysme : "C'est une roquette ! Ils vont nous bombarder !" La pensée qu'ils pouvaient être tués lui traversa alors l'esprit pour la première fois. A cette distance, le tir tendu de la roquette avait accroché le deuxième grillage. Maintenant il y avait un autre passage côté bastion face à la meurtrière. " Vite ! Tous par ici ! S'ils tirent, la roquette va passer de ce côté cette fois ! " Ils déménagèrent en catastrophe. Il y avait maintenant un champ mort dans l'observation. " Il fallait bien un guetteur : « Ernest, peux-tu guetter le départ des roquettes et arroser doucement?" Il y avait des chances que la casemate résiste avec les sacs de sable à hauteur des ouvertures. Mais s'ils arrivaient à toucher le blindage des fenêtres qui ne faisait que cinq millimètres, ils étaient cuits ! Il pensa que le volet ne faisait que trente centimètres de haut ; à cinquante mètres de distance ce n'était pas gagné pour le lanceur de roquettes ! Une énorme explosion secoua les murs qui tremblèrent détachant poussières et gravats. Ils étaient tous verts - sauf Ernest impavide qui grommela : "Je crois que j'ai vu le départ !" Gilbert se présenta à la meurtrière lui prit les jumelles et observa rapidement le grillage : rien n'avait changé apparemment de ce côté, ils n'avaient pas approché. La pluie avait cessé améliorant la visibilité. Le vent chassait les nuages dans un ciel noir ; par moment dans les rapides trouées de lumière lunaire, on pouvait distinguer le profil des arbres et le relief de la colline. Il se recula à l'abri. Ernest recommença à tirer ; Gilbert lança :"Ne tire pas toujours au même endroit, arrose !" Ernest lâchait deux ou trois balles toutes les trente secondes. Il lui donna deux chargeurs. La mitraillade ne faiblissait pas. Deux chasseurs n'avaient pas repris leur observation tassés dans un coin. Il fallait faire du bruit, donner le change. Gilbert s'installa en position de tir et visa à son tour les éclairs du F.M. Si son tireur réussissait à ajuster les fentes des meurtrières il aurait la tête éclatée comme une pastèque ! Ils avaient la chance que l'orientation du fortin se trouvait de biais par rapport à la pente et au groupe des fellaghas, les balles en majorité ricochaient sur le blindage. Brutalement, la porte des latrines explosa, déchiquetée par une balle passée par la meurtrière heureusement inoccupée. Bon Dieu, quel pot ! Conscients, ils se regardaient, mesurant leur peur rétrospective. Une nouvelle roquette explosa encore au même endroit, ébranlant la casemate. Le mur avait répondu sèchement, des éclats de béton avaient volé de l'intérieur de la pièce. Le prochain coup on y avait droit, le mur ne tiendrait plus. Ernest lâcha une longue rafale de dix ou douze balles au coup par coup : "Mon salop, si je t'ai pas baisé, je me les coupe!" Gilbert sortit de ses réflexions pessimistes ; il voulut aller voir, se retourna dans la pénombre mais son pied roula sur une des douilles qui jonchaient le sol et il tomba à la renverse, son casque sonnant sur le sol et lui écrasant le visage. La crosse de la carabine lui rentra dans la hanche pendant qu'une de ses mains était aplatie dessous. Personne ne rit ni ne bougea. Il se releva seul, très endolori, les phalanges écrasées écorchées.
Le tir avait faibli. Soudain, de nouvelles détonations, lointaines, plus longues, traversèrent les murs: c'était une 12.7 ! C'était les renforts ! Avec les half-tracks ! Ils allaient être secourus ! Il était temps pour eux. La mitraillade se rapprocha ; on vit bientôt les véhicules : deux half-tracks presque de front arrosaient la colline. D'un coup, Gilbert cria : "Tous aux meurtrières ! Feu à volonté sur ces connards !" Lui-même se jeta sans réfléchir sur la fenêtre touchée par les roquettes ; écarquillant les yeux il essaya de reconnaître dans les ombres mouvantes de la nuit les guerriers fuyant qui avaient failli leur faire un mauvais sort. Il lâcha quelques rafales au jugé, se surprenant à regretter de ne pouvoir les allonger raides d'une manière définitive.
Il avait eu très peur, ses nerfs avaient été ébranlés ; sa détermination de ne pas faire de victime s'était évaporée dans l'excitation et la réaction. Il avait ressenti une volonté meurtrière plus forte que ses convictions. Cette pensée lui traversa l'esprit mais il était trop énervé pour réfléchir. Ils sautaient tous de joie dans la casemate, s'embrassant, chassant la mort qui s'était approchée d'eux. Les deux half-tracks s'étaient postés face à la montagne et mitraillaient copieusement son flanc, au hasard mais c'était efficace, on ne recevait plus un seul coup. Gilbert regarda l'heure, le combat n'avait duré que cinquante cinq minutes, il lui avait semblé trois heures !
Gilbert félicita Ernest, lui tapant sur les épaules ¬"Chapeau ! Tu as été très vaillant !". Ernest sourit, haussant les épaules : -" J'avais pas peur, la baraque est solide !" C'était un fait, la casemate était très bien conçue et disposée pour une défense excellente. Heureusement pour eux elle n'avait pas cédé à trois roquettes ! Les half-tracks tout en continuant à tirer plus modérément, se mirent à l'abri derrière elle. Les fellaghas avaient décroché. Gilbert ouvrit la porte blindée et accueillit le Chef Cardonna à bras ouverts : "Alors, t'ia eu les jetons, t'ia cru qu'on venait pas!! On allait boire un coup, en passant on s'est rappelé que vous étiez là! C'est rien ça, c'est le baptême du feu ! Maintenant, t'ié un vrai homme !" Gilbert le secoua sans pouvoir dire un mot. Enfin, il interrogea. "Et le capitaine ?" Cardonna devint sérieux :"Y z-ont été amochés ! Le capitaine n'a rien par bol, mais y z-ont blessé salement deux gars dans la jeep avec le bazooka. Y en a un quié comme mort! Plus un qui a pris un éclat à la tête dans le poste est. C'est une sale affaire ! C'est pas le FLN local, c'est l'ALN, l'armée des bandits quoi! Y z'étaient bien équipés et renseignés ! La radio marche ?" Gilbert acquiesça. Cardonna rendit compte au capitaine qui demanda à parler à Gilbert : "Ça va, vous avez tenu le coup? Pas de casse ?" - " Non, mon capitaine, le soldat Ernest Dujardin a été impeccable ! Je crois qu'il a atteint un ou deux fellaghas !" - " Surtout, ne sortez pas ! N'allez pas voir, terminez votre garde. Ici on est complètement débordé. Les half-tracks resteront avec vous jusqu'à la relève de jour".
Les latrines étaient bondées, on faisait la queue. On se versait des tasses de café. Ernest sortit une flasque et proposa à la cantonade : "A la santé des fellouzes! J'aimerais bien voir la gueule qu'ils ont, morts ou vivants !" - "Rassure-toi mon gars, ti'en verras plus que ta ration !" répondit Cardonna en aspirant une bonne lampée. - " Reposez-vous maintenant, les half vont rester là ; après, i-z-iront faire un p'tit tour dans la montagne !"
Les gars parlèrent entre eux de la bataille, donnant leurs impressions. Chacun avoua qu'il avait cru sa dernière heure venue... Une ou deux roquettes de plus et le poste explosait ! En effet à deux endroits le béton malgré ses trente centimètres, s'était volatilisé sur plus de la moitié. Puis, on supputa avec animation le nombre d'ennemis qu'Ernest avait pu toucher. On penchait pour deux, peut-être trois. Gilbert avança qu'à son avis, ils ne devaient pas avoir beaucoup de roquettes, car à leur place, il en aurait tiré une douzaine et le fortin était transpercé! Escure fit remarquer qu'ils ne pouvaient pas se charger de trop, ils devaient tout porter à dos d'homme dans la montagne. Ernest acquiesça : " A l'heure actuelle ils doivent cavaler pour gagner le plateau et se fondre dans la nature ! "
La tension tomba et bientôt l'on entendit quelques ronflements, la fatigue et la jeunesse reprenant leurs droits.
A cinq heures quinze le capitaine appela Cardonna. Il ordonnait que les chasseurs restent au poste jusqu'à la relève et que le sergent Danan et Dujardin rentrent à la base avec les half pour se joindre à la chasse. L'opération de poursuite était montée avec les parachutistes aux bérets rouges du 9 ème R.C.P. Les paras devaient être débarqués en arrière, en amont des fuyards qui n'avaient que quelques heures d'avance de nuit et à pied. Le capitaine Arnaud et ses troupes devaient manœuvrer dans l'autre sens pour faire tenaille. Les pipers de l'A.L.A.T. allaient déjà prendre l'air.

 

Publié par emiliousollies à 19:37:20 dans 11 Roman : Baroud et objection de conscience | Commentaires (0) |

Crépuscule marin | 11 novembre 2009

Crépu marin

Publié par emiliousollies à 19:18:42 dans Créations graphiques | Commentaires (0) |

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