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Mec errant

dans la mitraille des jours

Chapitre 9 ; Sidi Bel Abbès, la solitude | 05 juillet 2009

                              Chapitre 9 :             Sidi bel Abbés, la solitude.

 

         Avant de rentrer dans le giron familial Gilbert avait pris quelques arrangements, car il ne voulait pas retrouver l'ambiance infernale qui avait contribué à la crise et à sa fuite quelques mois plus tôt. Son père avait promis de s'intéresser à la création d'un magasin à Paris ; il ramenait deux adresses de pas-de-porte aux prix rai¬sonnables pour leur emplacement, de trente millions d'anciens francs pour une centaine de mètres carrés sur la fin du Boulevard Saint¬ Honoré, et légèrement plus pour une grande boutique divisible, au milieu du Boulevard Saint Michel. Gilbert avait prévenu son père qu'il ne désirait plus travailler avec lui au magasin ne supportant pas ses frasques et écarts de langage, ni les disputes conjugales presque continuelles du domicile . Il était convenu que dans les semaines qui suivraient, son père et lui partiraient pour Paris prendre une décision pour l'achat d'un fonds de commerce pour la famille, qui serait tenu par lui. Restait pendant le problème de son service militaire qu'il devait accomplir, son sursis se terminant bientôt ; en cas d'implantation à Paris son frère aîné assurerait son remplacement dans la boutique métropolitaine. Mais les choses avaient changé depuis son départ en octobre 1954. Quelques jours après qu'il se fut envolé pour la France, il y avait eu le premier novembre une flambée de terrorisme qui avait fait chanceler l'insouciance délibérée qui régnait alors en Algérie, en plein boom économique. On se réveillait avec une rébellion arabe préparée qu'on étiquetait terrorisme ou agitation de l'extérieur. On ne savait par quel bout maîtriser le problème. En quelques mois la situation était devenue explosive, tant du fait de la nouveauté des attentats organisés que par l'attitude obtuse des meneurs de l'opinion française. A Alger les journaux appelaient sans discontinuer à la répression, au renforcement de la main de fer et empêchaient quelques réformateurs timorés de présenter un programme cohérent qui aurait pu sensibiliser la masse musulmane brimée dans ses aspirations d'égalité, même conditionnelle.


         A part quelques petits attentats sans grande importance dans son département, le premier novembre 1954 ( un seul mort ! ), le train-train habituel du centre ville européen ne s'était pas modifié fondamentalement et l'on comptait plutôt les coups féroces que se portaient maintenant tour à tour les forces de l'ordre et les insaisissables fellaghas à Alger, en Kabylie, dans les Aurès. La ville d' Oran était préservée. Le commerce marchait fort, les besoins de l'Armée et de la Marine s'ajoutant à celui des autochtones. La sécurité était complète, la population arabe locale soumise après la purge qui avait suivi ce premier novembre. Le printemps finissait de dégager le ciel des ondées, les vêtements s'allégeaient ; les programmes des cinémas et des théâtres n'arrêtaient pas d'attirer une foule élégante et dédaigneuse qui ne voulait pas bousculer son train de vie. A peine un léger service d'ordre renforcé était-il visible, ainsi que les allées et venues de quelques convois militaires.
        Gilbert savait par les lettres échangées avec sa mère et Paul son frère favori (le seul qui lui avait fait fête lors de son retour), qu' Armand avait ouvert une boutique à Sidi-Bel-Abbès pour mieux soutenir les demandes de l'Armée et de la Légion Étrangère. Cette agence assez bien placée rue Catinat, était mal dirigée par le mari d'une cousine et Armand proposa à Gilbert de s'en occuper provisoirement jusqu'à ce qu'ils puissent se déplacer à Paris lors des vacances d'été qui étaient proches. Ne voulant revenir sur sa décision de ne pas reprendre sa place dans le magasin paternel mais contraint à une activité par manque de ressources, il restait confiant et il accepta ce qu'il croyait être un intérim, dans l'espoir qu'il pourrait créer prochainement une entreprise à son goût en France. 


Catinat

         Bénéficiaire du sursis jusqu'à vingt quatre ans, les inscriptions qu'il avait prises à la Faculté de Philosophie de la Sorbonne et qu'il pouvait renouveler, lui permettaient de voir venir pendant au moins quelques mois. Pour faire les déplacements d'Oran à Sidi Bel Abbés, on lui acheta une " deuch " dont il gardait un excellent souvenir puis une éternelle nostalgie. Par défi il conduisait le bolide pied à fond sur l'accélérateur de bout en bout des quatre-vingt dix kilomètres. Lorsqu'il connut parfaitement les méandres de la route il se permit de refuser de toucher au frein quelle que soit la situation, doublait dans les virages. Il surprenait les autres conducteurs par son inconscience et son adresse folle.
Il s'installa dans un petit appartement triste mais propre, à l'étage d'une maison datant de la conquête, proche de la rue  où se trouvait son magasin. Il y disposa les trente kilos du Dictionnaire Encyclopédique Larousse en dix volumes plus un supplémentaire de mise à jour, qu'il entreprit de lire de A à Z pour se délasser des quelques romans ou ouvrages philosophiques qu'il épuisait tour à tour.

         Élisabeth ne quittait plus sa pensée. Il lui écrivait le soir, deux fois au moins la semaine, de longues lettres d'amour au début, mais qui se remplirent peu à peu d'exposés platoniques sur la destinée humaine et les tourments du poète. Il prenait soin cependant de l'entretenir de sa flamme juvénile et des tourments qu'il endurait par la séparation qui brisait leur si doux attachement. Elle lui répondait en décrivant ses journées ensoleillées occupées à la promotion du label Côte d'Azur ; elle parlait couramment l'anglais et représentait son entreprise auprès d'un syndicat de tourisme international économique. Elle l'assurait de son amour, mais ne s'aventurait pas à entrer dans les circonvolutions utopiques et métaphysiques dont il gavait ses lettres. Non pas qu'elle ne comprit pas tout, ou non plus qu'elle le dédaignât, mais parce qu'elle se sentait étrangère à ses préoccupations. Elle ne voulait pas s'immiscer dans un débat intérieur dont elle pronostiquait qu'il sortirait vainqueur un jour, marqué peut-être, mais valeureux. Élisabeth sentait qu'il serait solide, elle savait qu'il ne manquerait pas à la vie et que, finalement, c'était une valeur d'avenir sérieuse. Elle avait décelé les deux facettes de sa personnalité : le poète d'abord, à la sensibilité exacerbée, aux sentiments absolus éperdus, et l'homme volontaire, efficace, accrocheur, obstiné qui ne se contentait pas du médiocre. Son humour noir cachait par instant une franche gaîté et il avait des analyses critiques sur les faits et les gens, originales, drôles, caustiques, avec un fond de vérité qui s'arrêtait toujours au bord de la méchanceté. Rapidement elle espéra qu'un jour il reviendrait près d'elle pour s'installer longuement. Elle le savait malheureux dans sa famille et certainement tous ses troubles provenaient d'un déchirement intérieur subconscient, d'origine parentale. S'il restait dans ces dispositions affectueuses vis-à-vis d'elle, elle lui proposerait de créer à Nice le magasin modèle qu'il souhaitait promouvoir. Fille unique, ses parents d'ancienne famille niçoise, bien qu'ils ne fussent pas très riches, fourniraient volontiers les capitaux nécessaires et elle trouverait tous les appuis nécessaires pour qu'ils réussissent.
          De plus, elle le voyait bien fait, beau, élégant avec une classe naturelle qui l'avait subjuguée ; sa modestie tranquille, sa réserve civile cachaient une volonté farouche, passionnée. Gilbert lui avait dit sans rire : " Je réfléchis longtemps, mais quand je suis décidé, je vais jusqu'au bout ! " et " Je suis compressible, seulement jusqu'à mon noyau dur ! ". C'est pourquoi elle le laissait divaguer sans s'immiscer ; elle suivait ses recherches fondamentales d'une manière intéressée, mais pas engagée. Elle aimait mieux la partie de ses lettres où il lui parlait d'amour décrivant ses sentiments primitifs d'amant, les transformations qu'elle opérait en lui, ses désirs d'homme et ses envies de revenir vers elle. Elle fut inquiète d'apprendre qu'il s'éloignait encore, à Sidi Bel Abbés. La mer, élément ami qui la baignait depuis toujours et le reliait, lui faisait trouver la séparation moins tranchée. Les quelques kilomètres de terre d'Afrique qu'il mit en plus provoquèrent en elle une alerte morale qu'elle lui communiqua : "Qu'il fasse attention, ses parents avaient promis de l'implanter en France ; qu'il ne prenne pas racine du mauvais côté ! " Il la rassura, il se donnait six mois pour réussir. A défaut, il trouverait une autre solution, toute personnelle.

Sidi bel abbes

          Sidi Bel Abbés était un gros bourg assez riche à la croisée entre Oran, le Maroc et Mascara la commune des grandes propriétés. La ville accueillait les colons dont beaucoup y avaient aménagé une habitation afin de ne pas s'encroûter dans leurs domaines agricoles retirés. C'était aussi le siège de la Légion Étrangère, très aimée de la population malgré les fréquentes bagarres après boire de légionnaires. Pour la plupart têtes brûlées, en rupture de ban avec leur patrie, ils restaient secrets sur leur passé. C'était une règle dans la Légion de ne poser aucune question personnelle et d'accueillir tout individu qui désirait s'amender, pourvu qu'il ne fut pas un brigand invétéré. Il y avait un intense esprit de corps et de traditions et un dévouement inconditionnel aux chefs et à la mission. C'était une troupe d'élite, menée à la dure surtout les unités de Parachutistes. Les régiments partaient deux, trois mois sur la ligne de front au Vietnam puis dans les Aurès ou en Kabylie. Ils crapahutaient à la poursuite des "Fellouzes", puis revenaient se reposer un mois à la Maison comme, ils disaient.

 
          Gilbert se lia rapidement avec un sergent de nationalité allemande client assidu du magasin, un géant d'une trentaine d'années, solide et franc comme un séquoia et non dénué d'intelligence. De temps en temps ils prenaient ensemble l'apéritif chez l'un ou l'autre, ou un repas dans un des nombreux bars qui parsemaient la ville. Ancien bûcheron de Bavière, Hans avait quitté l'Allemagne huit ans auparavant après avoir "accidentellement ", lui disait-il, cassé le cou à un autre soupirant de sa fiancée. Il s'était enfui pour ne pas avoir de procès et subir un emprisonnement mérité et avait trouvé sa voie dans la Légion. Il avait coupé les ponts avec sa patrie et rempilait régulièrement tous les deux ans, sachant qu'il ne trouverait pas une vie meilleur autre part. Il s'était établi en parfaite osmose avec cette armée pure et dure, où on ne faisait pas de délicatesse mais où l'amitié remplaçait tous les sentiments. Il n'était pas bavard, mais se laissait quelquefois aller à raconter à Gilbert, entre deux disques de Wagner, quelques-uns des combats qu'il avait livrés en Indochine contre les Viets : ses poursuites, les embuscades réciproques, les " pièges à cons " invraisemblables qu'ils s'ingéniaient à laisser derrière eux quand ils alternaient le jour et la nuit dans l'occupation d'une rizière, d'une clairière ou d'un bois. Gilbert se permettait quelquefois d'exercer avec lui son allemand qu'il avait étudié en deuxième langue. Quelques soirs ils allaient savourer des rollmops, des cervelles d'agneau au beurre noir, ou des nems, avec des chopes de bière d'un demi-litre comme en Allemagne, chez la Mère Pauline, une vieille juive, entre autre ancienne cantinière, qui avait roulé sa bosse à Saïgon. Elle faisait une cuisine " internationale " formidable, et recevait les Légionnaires comme chez eux avec beaucoup d'entregent. Le caboulot étroit, enfumé, à la limite du sordide ne désemplissait jamais de soldats ou de civils branchés.

           Gilbert se prit aussi de sympathie pour un petit arabe d'une dizaine d'années, dont le faciès naïf était complètement européen, à l'allure avenante si ce n'étaient le nez souvent morveux, les pieds nus, les vêtements crasseux en lambeaux et une petite chéchia rouge portée en arrière sur des cheveux hirsutes et clairs. L'enfant s'habitua à se poster régulièrement sur le trottoir devant la façade du magasin et guettait Gilbert le matin ou le soir à l'ouverture de la boutique. Il l'observait alors silencieusement à petite distance jusqu'à ce que Gilbert lui fit un signe d'amitié. Gilbert lui demanda bientôt de faire quelques courses, porter des lettres, nettoyer le trottoir et lui donnait régulièrement des subsides ou quelques vêtements. La communication était difficile, car il ne connaissait que quelques mots d'Arabe et Bouziane, qui descendait du bled, presque pas le français. Cependant une affinité s'installa sans qu'ils aient besoin de se parler. Bouziane devint gardien et protecteur du domaine devant le magasin et on l'y trouvait souvent du matin jusqu'à la fermeture.

         Mais la personnalité la plus marquante que Gilbert revit à Sidi Bel Abbés était un ancien condisciple d'Oran du Lycée Lamoricière, quand il était encore en troisième, il y avait maintenant cinq ans. Kader et Gilbert avaient à cette époque vaguement sympathisé, suite à une bagarre ordinaire entre lycéens au cours de laquelle ils s'étaient trouvés ensemble en mauvaise posture. Quelques mois après Gilbert était parti en France pour quatre années. Il ne l'avait plus revu et totalement oublié jusqu'au jour où, sortant un matin plus tôt que d'habitude, il était tombé sur Kader marchant dans sa rue. Ils s'étaient regardés interdits, se reconnaissant aussitôt, évaluant d'un coup d'œil les transformations qu'avaient opérées sur eux ces quelques années ; ils se serrèrent les mains chaleureusement. Kader et Gilbert se racontèrent ce qu'ils avaient fait depuis leur dernière année commune de lycée ; Kader expliqua qu'il avait décroché la première partie du bac et était maintenant fonctionnaire dans les douanes à Oran, mais que par suite d'une grosse grippe qui ne voulait pas finir, il était en congé de maladie et logeait là chez son frère. Gilbert lui apprit le travail qu'il entreprenait à Sidi Bel Abbés où il était seul, ne retrouvant sa famille qu'en fin de semaine. Par politesse et curiosité Gilbert l'invita à prendre un café dans sa chambre. Après un éclair d'hésitation Kader accepta. Après coup Gilbert se demanda ce qu'ils pourraient bien se raconter car ils n'avaient ni amis ni points communs à part le souvenir qui lui revint, de la péripétie anodine au cours de laquelle il avait admiré la furia de cet avorton face aux colosses sans scrupule.
          Kader avait bien changé ; alors que sa constitution était restée fluette, il s'était affermi, redressé et sous la chemisette d'été légère on voyait des muscles maigres mais noueux qui tranchaient sur le souvenir qu'il gardait du garçon malingre et voûté. Cette rencontre lui faisait plaisir : il avait compati aux épreuves de ce pauvre arabe lorsqu'il avait été confronté aux études ingrates, en butte à la malveillance affectée et sournoise des camarades qui cachait un motif plus honteux mais évident à tous. Il se souvenait de son isolement inquiet et qu'aucun des camarades d'un groupe ou de l'autre ne lui adressait une parole amicale ou n'avait le geste généreux de lui refiler les devoirs qu'on se passait à tour de bras. Il résolut de n'être pas hypocrite et de ne pas éviter d'aborder ce souvenir gênant. La conversation devait fatalement s'orienter vers ces problèmes : les différences raciales existaient en Algérie, il ne servait à rien de dissimuler, c'était malheureusement une évidence.
          Peu après deux heures Kader arriva avec quelques gâteaux arabes imbibés de miel, disposés délicatement entre deux assiettes. Gilbert le remercia et regretta de ne pouvoir lui offrir que du café ou à la rigueur du chocolat au lait. Il n'avait pas pensé au thé à la menthe qui aurait mieux convenu, à la manière arabe. Kader le rassura : thé ou café, il appréciait pareillement. Gilbert engagea la conversation sur la situation et les activités professionnelles de Kader, mais son ami semblait éluder les questions trop personnelles. Il travaillait comme commis de transitaire à Oran et se partageait entre des bureaux à la Gare Saint Charles et au port d'Oran. Très vite, ils arrivèrent à parler du Lycée Lamoricière et Gilbert fut surpris d'apprendre que Kader l'avait quitté la même année que lui pour Mascara. Il lui raconta sa vie presque militaire de 1948 à 1952 en France dans le lycée technique professionnel encore sous l'influence des rigueurs de la guerre. Il s'appesantit sur la vie montagnarde, saine et régulière qu'il y avait menée, à tel point qu'il ne pouvait toujours pas dépasser sept heures précises du matin pour se dégager, il était réglé comme une horloge! Cela fit rire Kader pour la première fois et il se détendit davantage. Il lui raconta à son tour que la mort de son père l'avait obligé à quitter Oran et qu'il en avait été soulagé. Mais il commençait à regretter de ne pas avoir le deuxième baccalauréat car cela le priverait de tout avancement valable dans sa carrière.
Gilbert devant ouvrir la boutique à trois heures ; il se séparèrent non sans que Kader ne l'ait prié, par politesse, de prendre le café chez son frère le jeudi suivant, car Gilbert retournait les week-ends à Oran et Kader n'était pas disponible non plus pendant les prochains jours.

          Une fois qu'il eut pris congé de Gilbert, Kader regretta violemment son invitation. Il n'aurait pas dû la faire, cette invitation ! Son chef ne serait pas content s'il apprenait qu'il se liait à un français, juif de surcroît ! Et Gilbert verrait dans quelles conditions il vivait. Mais il ne pouvait réfréner son attirance envers ce garçon. C'était la seule personne européenne qui ne l'avait jamais traité en arabe inférieur mais en ami, avec qui il ne ressentait pas de différence de caste. Gilbert n'avait pas changé. Il réfléchit que c'était peut-être parce qu'il était Juif et donc toléré comme lui, qu'il était si naturel, si franc. Mais il avait quelque chose de plus; comme on disait en arabe : c'était un juste ! Une émanation mystérieuse se dégageait de lui. Pour un peu, il aurait pensé qu'il était marqué du doigt de Dieu.
Kader était devenu assez religieux ; il s'était beaucoup rapproché de l'Islam ces dernières années, moins par conviction profonde que par réaction contre l'emprise européenne sur son être. A la suite des années d'études passées à l'école puis au lycée, il s'était imprégné insidieusement des manières occidentales. A l'âge de raison, lorsqu'il surprenait sa famille parlant en arabe, et qu'elle baissait la voix ou s'interrompait en le voyant il se rendit compte brusquement qu'il décrochait de la tradition musulmane. Alors il s'interrogea sur lui-même. Qu'allait-il, que voulait-il devenir ? Son père l'avait poussé du côté des Chrétiens, mais ils l'avaient méprisé. Maintenant ses propres frères commençaient à le considérer comme un intrus car insidieusement ses façons avaient changé depuis les trois années passées à Oran comme demi-pensionnaire. Allait-il abandonner les manières de vivre et de penser de ses coreligionnaires, de sa lignée. Pour aboutir à quoi ? Aux attitudes prétentieuses du conquérant envers ses serviteurs, à des simagrées qui le feraient prendre pour un singe européen. Fier et écorché, ce fut le début d'un revirement, de sa prise de conscience de l'entité islamique dont il faisait partie, moins par ferveur que pour des raisons d'appartenance naturelle. Comment aurait-il pu se détacher de sa culture, des traditions de ses ancêtres révérés les guerriers Angad. Même si les temps avaient changé, il n'en demeurait pas moins qu'ils n'étaient pas les derniers venus, comme des nomades de passage, serviles ou achetés. Son père, son grand père et le père de son grand père s'étaient dévoués et battus pour la France. Combien d'années son père avait-il attendu en vain qu'on lui donnât la nationalité française, sans exiger de lui de condition déshonorante ? Pourquoi aurait-il fallu renoncer à sa foi pour avoir le droit de voter, sachant que ce vote, finalement restreint était en réalité inopérant pour changer la réalité quotidienne ?
         Combien de fois son père, puis sa mère avaient-ils été obligés de quémander, presque de supplier pour que ses frères ou lui-même aient le droit de travailler en dehors de leur propriété agricole? Quand ils sollicitaient un poste, même subalterne, combien de fois avaient-ils vu les visages se fermer et n'avait-il pas fallu sortir les attestations de bons et loyaux services, les certificats de décorations pour obtenir un os, presque une aumône? Alors que cela aurait dû être un dû ! Son père avait vécu et était mort avec dans son cœur l'amertume de l'ingratitude française. Sa perception d'une sous appartenance ethnique se mêla avec force à une sourde revendication natio¬naliste. Il avait été douloureusement touché par les discriminations raciales ; on l'avait repoussé dans son camp trop durement pour qu'il puisse être reconnaissant ou respectueux de quoi que ce soit.
        Ces sentiments de révolte coïncidaient avec les menées indépendantistes de Ferhat Abbas l'intrépide leader algérien qui se battait à l'Assemblée Algérienne pour faire reconnaître contre vents et marées et même contre certains représentants algériens, une République Algérienne. Alors qu'il avait été trop jeune jusque là pour comprendre ou même s'intéresser à la politique, il avait cependant conscience des effets cruels de la discrimination dont sa communauté faisait l'objet depuis plus d'un siècle. Il était maintenant sensibilisé aux aspirations d'égalité et de reconnaissance des droits des Algériens. Depuis les évènements du premier novembre de l'année précédente, la déclaration d'indépendance de la nation algérienne par le F.L.N. avait fait l'effet d'un coup de tonnerre dans son esprit, plus encore que les actes terroristes et les assassinats qu'il réprouvait. Il y avait donc des gens, des Algériens qui rejetaient toute idée de dualisme pour exiger une Algérie purement algérienne ; ils traitaient ouvertement les Français d'envahisseurs et d'oppresseurs. Ils avaient même joint les provocations à la parole en exécutant au hasard, d'une manière délibérée et cruelle, des « innocents », pour bien signifier qu'une guerre de libération était déclarée. Les promesses n'étaient plus de mise, la lutte s'engageait.
          A partir de ce moment, il commença à se reconnaître dans le fait national algérien. Il fit des recherches historiques afin de connaître et comprendre la genèse de ces revendications dont on ne parlait pas beaucoup à la maison, à cause du père. Il eut la surprise de découvrir qu' Abd el-Kader, l'émir Abd el-Kader celui que son grand père avait combattu sans trêve et qui passait dans sa famille pour un assassin et un pilleur après les razzia qu'il avait infligées à ses ancêtres, avait été un résistant, un très grand patriote, avant de se livrer vaincu à l'envahisseur. Il comprenait avec étonnement que la présence des Français n'avait pas été éternelle, qu'en réalité eux, les Algériens, avaient autant ou plus de droits sur cette terre ; il n'y avait aucune raison que les derniers arrivés deviennent définitivement les seigneurs et maîtres et se conduisent d'une manière aussi injuste et humiliante. Leur force légitimait leur droit. Il fallait donc leur opposer la force pour faire reconnaître le leur comme l'avait compris l'Émir. Il lut avec passion tous les livres qu'il pût trouver sur Abd el-Kader et se mit à l'admirer ; il l'estimait autant pour sa bravoure que pour ses qualités politiques d'homme d'état. Il découvrit aussi avec fierté qu'il y avait toujours eu dès cette époque des Algériens pour contester la mainmise des colons français. Kader s'apercevait que les Français avaient constamment trouvé de bonnes raisons pour les tenir à l'écart, sous le joug, en leur tenant des discours d'égalité et de citoyenneté qu'ils n'avaient jamais réalisés ; le commencement de leur revirement datait de 1870, quand ils avaient accordé la nationalité française aux juifs et non aux Arabes, alors que les promesses étaient inverses.
         Après Abd el-Kader, il y avait eu le bachaga Mokrani qui avait résisté par les armes en Kabylie en 1871, le Parti du Jeune Algérien en 1912, Messali Hadj, Abd el-Krim, Ferhat Abbas; tous avaient disputé aux Français leurs prétentions de domination égoïste. Les Français avaient fait la sourde oreille à tous les avertissements ou requêtes des patriotes et s'étaient imposés et maintenus par le sabre. Mais les temps changeaient ; la force des peuples asservis renaissait de l'oppression et du profit éhonté des colonisateurs.
         L'Indochine, puis la Tunisie, le Maroc et enfin l'Algérie, la dernière du Maghreb, l'ultime « putain », comme il l'avait entendu à la Voix des Arabes, secouaient le joug. Des hommes se levaient, réfléchissaient, agissaient, se sacrifiaient même pour que le flambeau de la dignité ne tombât point. Le grand moment était peut-être arrivé. Il se sentait emporté par un élan patriotique. Sa résolution était prise. Il savait qu'ils étaient nombreux à avoir été bafoués, frustrés ; il y avait quelque part des résistants, des écrasés qui comme lui réclamaient justice. Il les trouverait, il les rejoindrait, il les aiderait, même il se battrait pour cette cause. Dieu ne pouvait être qu'avec eux. Allah le tout puissant veillerait sur les justes et les guiderait vers la victoire. Il ne se trouvait plus seul contre eux comme au lycée. Le soulèvement du Premier Novembre et les actes de rébellion montraient qu'il y avait une organisation importante.
Kader commença à tendre l'oreille lors des discussions entre Musulmans au sujet dés évènements. Il distingua parmi ses camarades de travail du port des coreligionnaires dans le même état d'esprit que lui. Prudent cependant, désirant imiter la circonspection de son idole, il réfréna son désir immédiat de se joindre aux parlottes publiques. Il voulait être foncièrement utile ; il se destinait à l'action, aussi il ne se dévoila pas, prenant modèle sur les films et les romans de guerre ou d'espionnage qui foisonnaient depuis la fin de la guerre.
          C'est ainsi qu'il remarqua au cours des pauses à la buvette, un autre arabe taciturne plus âgé, qui lui parut trop réservé et en même temps trop aux aguets pour être désintéressé. Un jour, leurs regards se croisèrent et une lueur d'intelligence les joignit. Ils eurent l'occasion de parler en aparté et de se comprendre parfaitement. Kader fut pressenti pour d'éventuelles complicités et ne recula pas. On le mit au courant de transports de colis dans les soutes de caboteurs en provenance du Maroc. Il favorisa leur transbordement dans des camions. Ces opérations se répétèrent une ou deux fois. Puis il accepta de convoyer des véhicules en provenance d'Oujda, de Tlemcen à Oran. Son instruction et son intelligence réfléchie le firent remarquer : on lui proposa de devenir le chef d'une cellule de trois ou quatre hommes. Il accepta et on l'envoya subir un entraînement dans un camp secret. C'était la raison pour laquelle il était à Sidi Bel Abbes : il était en cours d'instruction dans une mechta près de Chetouane, à une trentaine de kilomètres de Sidi Bel Abbés. On lui apprenait le maniement des armes de poing, le combat rapproché et les rudiments de la guerre subversive et psychologique. Il devrait bientôt regagner Oran et serait déchargé des missions de transport et devrait s'occuper d'implanter l'organisation dans un bloc de quartier.
         Normalement, il aurait dû éviter de se rapprocher de Gilbert. Mais à la réflexion, il jugea que cela aurait été un tort : il fallait rester naturel et conserver les relations habituelles, ne pas s'isoler. Ils devaient se retrouver après déjeuner, dans le logement de Kader dont le frère l'hébergeait. Kader était le dernier de la famille avec une différence de sept ans. Le père l'avait toujours choyé malgré leurs visions différentes de leur vie. Ses frères et sœurs l'avaient dorloté comme étant le petit dernier mais aussi à cause de sa santé délicate qui demandait des ménagements. Il était le seul à avoir presque terminé des études secondaires et cela lui donnait aussi un ascendant. Son frère Ahmed était facteur. Il avait trois enfants qui allaient tous en classe. Ils étaient logés dans un immeuble ancien situé dans un quartier où les Musulmans se mêlaient plus facilement aux Français déshérités. Bien que décrépie la maison gardait un aspect entretenu et était desservie par un escalier sombre et frais à cause du long couloir qui l'éloignait de la rue torride. Des quatre étages les deux derniers étaient habités par des Arabes comme le montrait les boites aux lettres. Gilbert inquiet entreprit de monter les paliers à la faible lueur des ampoules électriques. Une fatma volumineuse et accorte lui ouvrit. Le mobilier à la française, était propre mais vétuste. Tout brillait mais l'usure flagrante se voyait partout : les carrelages brisés, les loquets branlants, les placages arrachés, les chaises réparées. La table près de la fenêtre, était agrémentée d'un bouquet de fleurs, des soucis mêlés à quelques marguerites, disposées dans un vase en grès très renflé où on distinguait encore des Auvergnats à la bourrée. Un vieux buffet à deux corps, dont il manquait des morceaux au fronton, relevait la pauvreté du décor. Un sofa disposé près de la porte, donnait une touche orientale de même que deux ou trois gravures, un verset du Coran en lettres d'or, la photo du père en grande tenue affublé de ses médailles, une gravure d'une oasis avec palmiers et vue sur le désert. Une couverture arabe en laine à grosses rayures de couleurs alternées recouvrait le divan où s'étalaient quatre ou cinq coussins de satin aux couleurs vives. L'appartement était composé de trois petites pièces dont l'une pour les enfants, l'autre pour les parents, la plus grande servait de salle à manger et de réception.
        Kader se leva du sofa et pria Gilbert de s'y installer à l'aise et l'y rejoignit. Sa belle sœur avait préparé le thé à la menthe brûlant et quelques gâteaux dans de la belle vaisselle. Après les compliments d'usage, elle le servit elle-même dans de petits verres étroits qu'elle ébouillanta d'abord. Puis elle se retira laissant les hommes, en acceptant, confuse, quelques friandises apportés par Gilbert pour son ami. Après avoir bu quelques gorgées du breuvage brûlant, fort et bien sucré et grignoté un loukoum, la conversation roula d'abord sur la chaleur qui commençait à être suffocante, beaucoup plus tôt à Sidi Bel Abbés qu'à Oran. Puis elle s'orienta vers les mouvements importants de troupes et d'half-tracks qui avaient sillonné la ville le matin même. Elle prit alors une tournure plus retenue, l'un et l'autre ne désirant pas trop s'avancer sur le sujet. Ce fut Gilbert qui, ne voulant pas qu'une gêne s'installa, osa le premier attaquer le sujet en profondeur. Chacun d'eux dans son for intérieur, était désireux de connaître l'opinion de l'autre sur les évènements. Gilbert mit en avant les nouvelles politiques très récentes : des élections cantonales pour la première fois allaient désigner des conseils généraux à parité entre les deux collèges européen et musulman. C'était le début de l'application du plan Soustelle - Mendès France.
Kader ne sourcilla pas : pour lui ces mesures étaient dépassées, anachroniques. Il le dit à mots couverts : "Crois-tu que cela va avoir une réelle importance sur l'attitude de la rébellion ?" Il avait fait exprès d'employer ce mot péjoratif pour ne pas montrer de quel côté il était. "Crois tu que les gens qui se sont engagés dans des actes terribles vont arrêter leur mouvement pour ça? As-tu lu le compte-rendu des débats et la réaction des élus européens quand Soustelle a parlé de l'intégration progressive ? Ça a été un véritable tollé! Il y a trop d'antagonisme pour que les réformes soient efficaces rapidement. Par contre l'armée se renforce constamment ; c'est plutôt mauvais signe !". Il essayait de ne pas mettre de passion dans sa voix.
         Gilbert ne distinguait si la prudence de Kader était une marque de méfiance à son égard ou s'il était sincèrement hésitant. -"Pourtant il faudra bien trouver, un jour ou l'autre, un moyen terme !" avança-t- il. ''Nous sommes bien condamnés à vivre ensemble ; même si cela doit prendre du temps : il est inéluctable que nous resterons unis par la terre natale. Les ultras seront bien obligés, un jour ou l'autre de composer ; le processus a commencé : un plan important de développement est en marche pour rattraper le retard vis-à-vis des musulmans". Kader sceptique restait dubitatif et ne levait pas les yeux de son verre qu'il faisait tourner entre ses mains distraitement. - "C'est bien de vouloir maintenant soulager et d'aider le peuple à surmonter la pauvreté, mais il y a des gens qui ont pris des décisions irrémédiables. As-tu entendu parler de la conférence des Peuples du Tiers-monde, il y a quelques jours à Bandoeng? Ça a été un véritable feu d'artifice à l'encontre de la France et de l'Angleterre, et contre le colonialisme en général. En ce moment toutes les nations du tiers-monde se révoltent contre les pays riches qui maintiennent leur hégémonie par la force. Les Marocains, les Tunisiens et même un ou deux Algériens ont pris part aux débats. Ces gens là ne reculeront plus : ils se sentent appuyés".
         Gilbert comprit de quel côté son ami penchait et il en eut un pincement au cœur. Il répliqua avec élan, cherchant à saisir son regard. - "Mais ce n'est pas la masse ! La grande masse des Algériens a confiance ; elle sait qu'il ne peut y avoir de miracle, qu'une poignée d'agitateurs ne peut renverser le cours des choses. Seule la France a les moyens et la volonté d'un développement, certainement rapide maintenant !" Kader hochait toujours la tête, incrédule. Devait-il se livrer davantage ? Il ne put s'empêcher de s'avancer, à cause de la sincérité de l'autre. - "Ce n'est qu'une facette du problème. La misère et les privations, que nous-mêmes sommes d'ailleurs plus habitués encore à supporter, n'ont pas empêché les Français de faire leur résistance pendant la guerre. Il y a maintenant, avec l'O.N.U. et le recul des puissances coloniales, un ... élan dans le mauvais sens ! L'Indochine, la séparation de la Tunisie, peut-être celle du Maroc, ne sont pas de bons exemples. Comment veux-tu que certains ne rêvent pas et ne précipitent les choses ici ? Pour ces gens-là, il ne s'agit pas de préserver, mais de conquérir. Ils s'imaginent qu'on les a volés et ils ne reculeront pas pour arracher ce qu'ils estiment leur droit, même s'il faut qu'ils emploient la force... ou pire !"
         Gilbert était contrit, déçu ; il croyait que son ami trouverait des moyens d'espérer, que par sa personnalité évoluée, il aurait pu concilier les thèses adverses. Il fixait Kader, essayant de saisir une nuance de connivence. - "Il ne sera pas possible de faire comprendre ça aux Européens, qu'il y a eu vol..." -"Je m'excuse, je ne voulais pas être offensant !" coupa sincèrement Kader soudain inquiet d'avoir été trop loin. -"Je le sais bien, rassure-toi. Mais, comme tu le fais toi-même, j'essaie de me mettre à la place des gens. Il ne faudrait pas que ce soit les extrêmes minoritaires qui dictent leur loi aux populations de bonne volonté. Elles, pourraient s'entendre et se comprendre dans un effort commun !".
         Kader fixa intensément Gilbert. Il commençait à souffrir. Ce qu'il allait devoir dire risquait de décevoir encore plus son ami. Il s'y risqua pourtant pour la dernière fois, tâchant d'adoucir ses propos et le ton de sa voix. -"Il y a trop d'exemples où une minorité a renversé le cours de l'histoire. L'enjeu est maintenant l'indépendance ; ne plus être les seconds, ou les derniers, ne plus être assujettis, mais dicter la nouvelle loi de notre peuple ; sans cruauté inutile si les revendications sont accordées. Il y aura normalement de la place pour tout le monde. C'est cela que pensent les révolutionnaires à l'extérieur, et de plus ils sont décidés, certains presque fanatisés !". Gilbert les yeux baissés, affalé, serrait son verre refroidi à moitié plein.
        Lui aussi sentait que la discussion était close ; Kader ne fabulait pas, ce qu'il disait était vrai. C'était la version du FLN, des Fellagas, des tueurs. Figé il regarda son ami immobile, fluet, comme écrasé sur le divan et ne put lui en vouloir. -"Bon ! s'écria-t-il, je suis en retard. Il faut que je me dépêche ! Si tu veux, on peut se voir demain ou après-demain, un soir après dîner chez moi. On écoutera de la musique, je suis seul comme toi et nous habitons à deux pas l'un de l'autre ; on s'ennuiera moins ensemble !" Kader acquiesça, se redressa, assez soulagé que Gilbert ne se soit pas formalisé de sa franchise. Il aurait été blessé si Gilbert l'avait assailli ou considéré comme un ennemi. Il lui semblait que ses sentiments à son égard n'avaient pas changé. Il restait sensible à son opinion, car finalement, sans le distinguer précisément en lui-même, il continuait à être lié par son éducation aux valeurs de l'adversaire et même s'il était décidé à aller jusqu'au bout de sa détermination, il ne pouvait s'empêcher de se voir avec les yeux de l'autre. Gilbert était le seul être qui le rattachait à une certaine culture à laquelle il avait goûté et qu'il appréciait à son corps défendant. Mais, alors que Gilbert était encore sur le chemin d'un rapprochement, lui s'en éloignait non sans quelques réminiscences qui étaient peut-être des regrets. Gilbert était le dernier jalon entre leurs deux philosophies, entre leurs manières d'être, vraisemblablement juste avant un divorce définitif, amer et sanglant, qu'il devinait fatal.


         On était en plein mois d'Août, l'état d'urgence venait juste d'être décrété. La chaleur devenait accablante. Gilbert n'était pas habitué à de telles températures. En Oranie la Méditerranée adoucissant le climat d'Afrique. Dès neuf heures du matin il valait mieux rester dans les intérieurs plus frais, tenter de faire des courants d'air. Au dehors il fallait porter des lunettes de soleil fortement teintées, sinon on avait les yeux brûlés par une lumière blanche aveuglante, insoutenable, où tout relief disparaissait. Pour se déplacer, il fallait raser les murs et viser rapidement l'ombre, sous peine d'être grillé sur place par la fournaise. Il n'y avait d'animation dans les rues qu'au marché des Halles le matin jusqu'à onze heures, et le soir après dix-sept heures. Dès dix-huit heures les terrasses des cafés se remplissaient de badauds assoiffés jusqu'à la sortie des cinémas qui. fournissait les derniers noctambules. Comme à Oran tout restait calme aussi à Sidi Bel Abbes, où quelques patrouilles de la Légion sillonnaient les rues aux heures d'affluence.
        Gilbert remplissait son travail sérieusement sans fantaisie. Ses voisins le trouvaient trop renfermé pour un jeune homme, bien qu'il eut avec eux des rapports extrêmement cordiaux. Il restait souvent tard le soir dans son magasin préférant le décor familier du travail à sa morne chambre anonyme. Au fond de la boutique il avait aménagé un coin de l'atelier avec un fauteuil en bois rembourré de coussins, où il lisait et écrivait à la lumière intime d'un veilleuse. Ses sentiments pessimistes de Paris n'étaient pas oubliés mais la pensée d' Élisabeth, comme une fenêtre ouverte sur la jeunesse et l'innocence, le soutenait. Il regardait souvent les photos qu'ils avaient prises, en particulier celles qu'il avait agrandies ; elle seule sur la promenade des Anglais battue par la tempête, les cheveux au vent, était entourée de mouettes planant dans le ciel orageux. Ou à Villefranche, assise sur le parapet de la route qui dominait en arrière plan le village entre les pins.
        C'était le début des photographies amateur en couleurs et leur rendu était délavé, mais il retrouvait dans ces souvenirs le charme des paysages et la fraîcheur de son corps, qui le ravissaient.
Cependant les batailles morales silencieuses qu'il avait livrées ne cessaient de lui infliger leurs stigmates et il en avait émergé transformé. Il était résigné à garder secrets, enfouis au fond de lui, toute la richesse et les dons qu'il sentait qu'il avait dans sa personne. Son renoncement aussi forcé que raisonné à ce qui était le sel de sa vie, la perspective d'étouffer sa vocation des belles lettres, sa nature poétique vouée à la musique des mots, qu'il devrait contraindre tout au long de son existence, l'avaient plongé dans l'effroi et l'horreur. Mais autant consciemment que par un cheminement ténébreux la flamme de vie était la plus forte :il n'avait plus de doute sur l'utilité et la nécessité de vivre. Mais il entendait définir les modalités de sa survie. Il lui restait un certain dédain pour la vie ordinaire et la suite de son existence. Une partie de lui-même s'était détachée et dissoute, emportée dans la tourmente de ses illusions abandonnées. Il semblait que sa séparation d'avec ses émotions primitives déterminait progressivement en lui une insensibilité, une perte de réceptivité, un désintérêt partiel ou une impassibilité méfiante et orgueilleuse pour le monde extérieur.
        Et encore, un autre des moteurs de son âme, la foi, confiante et innocente, avait calé et n'entraînait plus son ancienne faculté d'enthousiasme dans le sens étymologique. Son caractère naturel évolua vers une absence apparente de réaction. L'éclat de son regard faiblit, ses traits se modifièrent, son visage devint atone figé dans un léger rictus de condescendance attristée. D'ailleurs cette mine flasque, comme la couleur froide de ses yeux, lui portèrent souvent tort, ses interlocuteurs la croyant à eux réservée, ou le reflet d'un état lymphatique, alors qu'elle ne concernait que lui. C'était comme une infirmité psychique : il avait été amputé et cela se remarquait obscurément sur son visage, dans son regard, et expliquait pourquoi les gens et même ses proches les plus chers étaient gênés incompréhensiblement, face à lui. Il lui arrivait de baisser confusément les yeux quand il ressentait tristement la gêne des autres.

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         En outre, comme s'il s'appliquait un châtiment pour on ne sait quelle faute, il n'eut plus d'apitoiement sur lui-même, se contraignant à exécuter sans renâcler toutes les tâches ingrates ou répétitives qui se présentaient sans ménagement physique ni lassitude. Il se considéra comme un outil inanimé en service commandé, destiné à la réalisation des objectifs qu'il déterminerait. En ce sens il devint un gros travailleur car il ne se permit aucun renoncement restant inflexible jusqu'à l'aboutissement complet, quelque fatigue qu'il lui en coûtât. Profondément il ressentait qu'il devait être utile à la cause humaine et au progrès. Il était dans les sans-grade mais consciencieux. Il agréa entièrement et parfaitement de nombreux devoirs dans son existence, mais ce fut sans passion véritable, sans désir, sans amour profond pour ses activités, uniquement pour dominer la situation ou lui-même, et pouvoir se dire qu'il n'avait pas manqué.
          Mais cette apparence correspondait à la partie émergée de l'iceberg. Il s'attachait à rester secret sur son amertume et affichait une normalité habituelle dans ses rapports quotidiens professionnels ou familiaux. Deux ou trois personnes seulement soupçonnaient ses tourments : sa mère impuissante et son frère Paul qui n'y comprenait rien encore mais respectait et admirait ces sentiments. Élisabeth intuitive n'y attachait pas trop d'importance, les considérant comme une maladie de jeunesse. Il vivait donc à deux niveaux, retrouvant le soir ses souterrains maléfiques et tourmentés mais qu'il affectionnait cependant comme la chose la meilleure de son être et où il lui semblait s'évaporer alors que le jour, il vaquait avec efficience aux travaux traditionnels et aux occupations normales de son état.

           Il avait rencontré encore plusieurs fois Kader et une sorte de complicité s'était glissée entre eux, comme une paix tacite. Chacun décrivait objectivement les idées et actions de son camp, dans une sorte de volume neutre extérieur à l'engagement. Aucun d'eux ne voulait passer pour impliqué. Comme dans un cours magistral où on étale au tableau les coups de main et les motivations d'armées en manœuvre. Pour Kader, les raisonnements de Gilbert servaient à éclairer sa stratégie et induisaient une valeur d'écho qu'il exposait à ses chefs sans citer ses sources. Gilbert était beaucoup moins pratique et ne soupçonnait pas l'importance de l'engagement de son camarade. Il ne pouvait pressentir que partiellement son absolutisme, sa froide logique développée pour un aboutissement suprême si prématuré encore dans le contexte qu'il en était incroyable. Il voulait attribuer une grande part du machiavélisme des positions de Kader à une imprégnation livresque, à la passion orientée, ou à la forfanterie d'un désir de provocation.
Mais il se trompait car la guerre subversive était devenue une science exacte : Ho Chi Minh l'avait quantifiée et qualifiée bien mieux que la Mafia. Il en avait fait un produit d'exportation parfaitement adapté au Maghreb. Il passait par le Caire et les réfugiés politiques algériens en exil en Égypte la relayaient. Les étapes d'application étaient déjà jalonnées, la conflagration approchait et, infailliblement, la mécanique allait décupler, multiplier son engrenage pour écraser et contraindre les masses.
           Kader avait beaucoup lu, beaucoup écouté et il connaissait maintenant tous les rouages du processus de la décolonisation forcée. Comme plusieurs petits chefs, il s'était rendu à Tunis où des patriotes endoctrinés, irréductibles revenant du Caire, lui avaient énoncé les grandes lignes de la reconquête du pouvoir et les actions étalées sur plusieurs années qu'il fallait entreprendre sans discontinuer jusqu'à l'indépendance inconditionnelle. Le Conseil d' Alger avait décidé de les appliquer graduellement en fonction de recrutements laborieux.
          Localement à Oran, l'affaire de Kader serait d'enrôler des hommes, de préparer des équipes entraînées pour établir dans son secteur, peu à peu, la même insécurité que dans l'Algérois ou la Kabylie. Mais en cette année 1955 son travail ne faisait que débuter et l'épisode qu'il vivait encore pour quelques jours avec son dernier camarade euro¬péen constituait à ses yeux une sorte d'adieu irrémédiable à son rapprochement ancien. Il devenait un combattant de la foi, un moudjahid pur et dur. II désirait confusément faire comprendre à Gilbert et à lui seul, la profondeur de sa résolution, sa foi en la cause, sa déception de la France. Plus loin, l'éclairer sur le but de l'engagement, la force et l'intelligence méthodiques des révoltés, le peu de prix qu'ils attribuaient à leur vie ou à celle des autres de quelque bord qu'ils fussent. Dans l'immédiat comme en Indochine, dix morts, cent morts, dix mille morts ne comptaient pas, surtout pour eux Musulmans, croyant en le Paradis d'Allah et fatalistes de nature.
          Kader décrivait à Gilbert bouche bée et transi, le programme de la rébellion. Ils étaient contraints de commencer par le bled car ils étaient peu nombreux et ne pouvaient s'exposer : Leur moyen d'action élémentaire, la terreur dirigée autant vers les envahisseurs que vers les Musulmans eux-mêmes. Dans l'immédiat, ils avaient besoin d'appuis, de logistique. Les fellahs étaient contraints à fournir de gré ou de force tout ce dont ils avaient besoin : abris, nourriture, renseignements, argent liquide. Le combattant fanatique était tellement précieux que ses ordres l'autorisaient à liquider toute résistance ou même toute réticence. Un avertissement suffisait ; après c'était la mort pour le récalcitrant, mais aussi pour toute sa famille, y compris les enfants. Il fallait que les arabes algériens soient éduqués et convaincus le plus vite possible de leur véritable intérêt. Il fallait les amener à se séparer, à déchirer tous les liens qui pouvaient les rattacher aux Européens et cela à tous les échelons, jusqu'aux représentants nationaux élus. Il fallait induire une rupture totale entre les anciens serviteurs et leurs maîtres. L'idéal était que les serviteurs tuent les maîtres. Pour les contraindre, on pouvait jouer de cette évidence : la mort serait pour eux-mêmes s'ils n'obtempéraient pas. Ils devaient forcer les portes barricadées et participer aux tueries pour s'engager irrémédiablement. Les assassinats devaient être atroces pour frapper l'imagination et connaître la plus large publicité. A ce moment là, la fraternité ancestrale ne pourrait plus survivre. Une haine incontrôlable, un désir aveugle de vengeance et de répression jetteraient définitivement un bloc contre l'autre et les combattants qui au départ étaient cent se compteraient par milliers : l'avantage resterait aux plus féroces. Il n'y avait plus de bons Français. Ils étaient tous des roumis, c'est-à-dire des étrangers incroyants sur une terre d'Islam ; ils ne méritaient plus ni respect ni considération : ils devaient partir ou reconnaître le fait algérien et devenir des étrangers sur une terre étrangère. Les moyens complémentaires ne manquaient pas : la propagande, les promesses de distribution des biens récupérés, la communauté de religion, la fraternité, l'aide des pays frères, la déliquescence internationale des colonies. Les Algériens étaient pauvres et n'avaient pas grand-chose à défendre. Comme dans la parabole, ceux qui ne dormiraient pas seraient ceux qui devaient protéger leurs possessions. Les compromis, les discussions, les marchandages n'étaient plus de mise. Ils ne pouvaient être que des étapes, des arguments passagers, dans une radicalisation. Le but suprême devenait l'indépendance, la naissance d'une nation algérienne. Tout cela était clair et expressément exprimé dans les différentes déclarations du FLN et du gouvernement en exil.
         Gilbert avait beau opposer les trois, quatre ou cinq générations de l'implantation européenne, la relative pauvreté de la majorité des Pieds-noirs, la mise en route du programme de réhabilitation des Algériens, terme qui malencontreusement ne définissait que les Arabes et non pas les deux communautés, l'autre répondait par un obstiné: "Gilbert, comprends que c'est malheureusement trop tard !"
         Aussi fut-il soulagé lorsque Kader lui annonça son retour à Oran.

Publié par emiliousollies à 10:09:34 dans 9 Roman. Sidi Bel Abbés, la solitude. | Commentaires (0) |

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Claire


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 

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