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Chapitre 6 : Kader et la décolonisation.
Kader Ali Mohamed était un descendant des Angads par son arrière-grand-père, inconditionnel de Mustapha Ben Ismaël, Agha des Douairs. Ce dernier avait aidé à la conquête et à la pacification de l'Algérie par la France. Il avait été un fidèle allié des conquérants français et s'était opposé par les armes à l'Émir Abd el Kader après qu'il eut sévèrement razzié sa tribu en 1836. Sa dévotion à l'Agha lui avait permis de jouir de la reconnaissance des Français : sa famille avait été lotie de propriétés agricoles près de Mascara, en compensation des longues années de guerre contre l'Émir, au cours desquelles elle avait tout perdu. Son grand-père, puis son père, aîné de la première épouse, avaient conservé l'héritage et, malgré la pression des colons, grâce au prestige de la famille et aux décorations encore gagnées par son père pendant la guerre de 1939 contre l'Allemagne, ils s'étaient maintenus comme une des rares familles indigènes assez grandes propriétaires terriennes, et reconnue comme une personnalité représentative de la communauté arabe de Mascara. Lors des cérémonies d'anciens combattants il défilait avec ses nombreuses décorations accrochées à sa gandoura. Il avait beaucoup de connaissances parmi les Français et leur administration. C'est pourquoi Kader avait pu bénéficier d'une bonne instruction à l'école française et plus tard au lycée de garçons d'Oran où, malheureusement, il ne s'était pas maintenu très longtemps ne pouvant soutenir le niveau des matières littéraires. Il était le dernier fils qu'Allah le Miséricordieux avait accordé à son père vieillissant, par sa deuxième épouse. Ils étaient douze enfants vivants sur quinze ayant vu le jour. Jusqu'à la mort du père survenue lorsque Kader avait seize ans ils étaient restés liés. Peu après, une fois terminés la vente du domaine et le partage de l'héritage ils avaient dû se séparer. Frères et sœurs s'étaient dispersés entre Mascara, Sidi Bel Abbés, Oran et même Paris où l'un d'eux travaillait à Billancourt. Sa mère d'abord demeurée à Mascara, avait ensuite rejoint Oran où s'étaient établis plusieurs enfants. Kader y avait obtenu sur recommandation des Anciens Combattants et grâce à son brevet d'études, un poste subalterne dans l'administration du port et avait pu acheter un petit appartement de deux pièces rue Pierre Loti à Maraval, où il installa pendant quelque temps sa jeune épouse, la fille d'un oncle que sa mère avait choisie à Mascara, berceau de la famille et de l'ancienne tribu.

Conçu sur le tard, de santé délicate, Kader avait survécu presque par miracle lors de sa naissance prématurée ; les vieilles femmes avaient en vain imploré Allah. Mais la baraka permit qu'une voisine française, ancienne infirmière, soit appelée et réussit à le maintenir en vie les huit jours critiques pendant lesquels il semblait qu'il ne résisterait pas. Par la suite il avait assez bien surmonté sa faible constitution. Il avait passé son enfance à courir les champs pieds nus, assez sommairement revêtu de guenilles arabes puis de défroques européennes. Il avait pu cependant acquérir les rudiments de l'instruction française à l'école communale où il était inscrit mais qu'il ne suivait pas régulièrement. Mais son père francophile aux principes rigides, l'avait poussé, surveillé, obligé à s'instruire à l'école française malgré les handicaps et les rejets de toutes sortes.
Mourad, le père, voulait qu'au moins un de ses fils acquière une solide instruction européenne et devienne un sidi. Aux autres enfants, il leur avait donné de l'instruction, mais aucun n'avait pu dépasser le certificat d'études primaires. La conjonction des influences faisait toujours qu'ils préféraient une vie active, extérieure à la confrontation, à la comparaison, à la promiscuité des Français.
Dans sa jeunesse, Mourad avait juré sur le Coran à son propre père que jamais il ne s'opposerait à eux ni ne les combattrait. C'était de tradition familiale : l'aïeul en avait fait lui-même le serment au Général Trézel. Aussi, avait-il été un des premiers musulmans malgré son âge un peu avancé, à rejoindre les rangs de la nouvelle armée française, à l'appel du Général Giraud et du Général de Gaulle. Il s'était battu dans le3 ème Régiment des Tirailleurs Algériens au Mont Cassino lors de la reconquête de l'Italie et avait fini la guerre comme sergent. Il était très fier de ses campagnes et gardait un sentiment très fort de la camaraderie des combats, de l'égalité devant la mort et les blessures, de la considération du courage témoignée en temps de guerre. Mais une fois démobilisé la même déconvenue qu'avec son père et le projet Violette avait recommencé. Les Français n'arrivaient pas à se décider si les Algériens devaient obtenir l'égalité des droits. Les discriminations avaient repris, les humiliations aussi quelquefois. Même le Général de Gaulle n'avait pu imposer sa justice aux enragés d'Alger. Mais Mourad n'avait pas voulu modifier son comportement et ses sentiments sur la grandeur de la France n'en furent pas entamés. C'était une grande nation et les Français qu'il connaissait en majorité étaient de braves gens. Ses fils au contraire, dans les réunions familiales à l'occasion des naissances, des mariages ou des enterrements, critiquaient ouvertement les dérobades des gouvernements français. C'était toujours la même histoire. Il y avait de bonnes idées, des réformes étaient proposées, mais elles ne voyaient jamais le jour. Tout devait être arraché par petites bribes.

Mourad avait compris lors des émeutes de 1945 à Constantine, que quelque chose était cassé. Les appels de Messali Hadj et surtout de Ferhat Abbas ne laissaient pas les frères indifférents. Il n'y avait plus le même respect pour le drapeau. Les jeunes n'étaient plus soumis. Il mourut en Décembre 1947, juste après que le nouveau statut de l'Algérie soit promulgué et qu'en grande pompe, malgré la maladie, ses amis anciens combattants l'aient amené voter - comme les Français - pour la première fois de sa vie. Son jeune fils le fou, l'en avait dissuadé!. Entouré d'amis de tous bords cela avait été aussi émouvant que lorsqu'il avait reçu la Croix de Guerre avec palme devant le front des troupes de la main du Général Juin.
Il emporta dans la tombe l'ultime pensée que la France n'avait finalement pas failli et qu'elle sauvait l'honneur de la parole donnée. Il ne s'était donc pas trompé en la servant sincèrement toute sa vie. Il fut enterré avec ses médailles, honorablement, accompagné par une délégation d'anciens combattants musulmans et français recueillis devant le même drapeau. La deuxième épouse vivante et tous les enfants assistèrent à la cérémonie, sauf Kader qui avait plus tard égrené seul, quand les délégations furent parties, la prière des morts.

Il était profondément aigri et révolté.C'est qu'il avait subi le pire affront de son existence il y avait à peine plus d'un an. La souffrance et l'humiliation avaient fait basculer ses dernières hésitations morales dans sa condition intérieure envers la communauté française, envers tout ce qui n'était pas arabe. Il avait brusquement tranché les réminiscences paternelles en faveur de la défiance et de la haine en se forgeant une détermination de lutte contre les seigneurs omnipotents et grossiers. Cela c'était passé pendant les dernières vacances scolaires au mois de Juillet. Il était revenu d'Oran depuis quinze jours et, bien qu'hésitant à se rendre dans les quartiers européens, comme il n'avait plus rien à faire à la ferme il était allé en ville, guidé par le désir de se baigner dans la piscine municipale toute neuve. II faisait très chaud mais à cette heure de pleine chaleur, il pensait qu'il n'y aurait presque personne. Les portes venaient d'ouvrir et en effet il ne se trouvait que deux ou trois jeunes enfants européens. Il rangea ses affaires dans un des casiers en fer, se doucha, plongea dans l'eau chaude à peine rafraîchissante. Il fit quelques brasses et regrettait de n'être pas au bord de la mer autour d'Oran : la Méditerranée était beaucoup plus fraîche et agréable. Il sortit et s'installa à l'ombre d'un auvent. Il pensait à Camus, ses dernières déclarations émouvantes et aussi au courage de Ferhat Abbas qui à Paris ne s'en laissait pas conter. D'ici, les Algériens médusés l'entendaient vociférer des choses énormes, incroyables, réclamant la reconnaissance de la nation algérienne, l'égalité des droits avec les Français. Il n'avait peur de rien et chaque fois qu'il ressortait de prison, il en devenait encore plus virulent. C'était prodigieux ! Entre temps deux ou trois groupes de jeunes gens étaient arrivés. II se replongea dans l'eau quelques instants, puis, alors qu'il se dirigeait vers le vestiaire, devant le sas d'entrée il tomba nez à nez avec une camarade de son ancienne école communale, avec qui il avait passé plusieurs années scolaires à Mascara. Il l'avait retrouvée avec plaisir d'une année sur l'autre pendant les vacances. Il avait eu une prédilection pour elle avec qui il s'accordait bien en récréation malgré sa propension à s'isoler autant par fierté que par crainte. Elle s'était soudainement développée et il se sentait gêné d'être en maillot, seulement dissimulé par une serviette autour de son maigre corps, alors qu'elle même était moulée dans un maillot d'une pièce qui faisait ressortir une jeune beauté épanouie. Ils se serrèrent la main et entamèrent une conversation amicale se donnant des nouvelles d'eux-mêmes et de quelques camarades dont ils connaissaient les orientations. Ils passèrent devant la buvette et il lui proposa de boire un Crush qu'elle accepta. Il commandait les deux boissons et lui tendait la bouteille quand un grand jeune homme surgit, la prit par le bras, l'entraîna en criant presque, à la cantonade : "Dis, ça suffit ! Tu ne vas pas fricoter avec un bicot maintenant !", et la jeta à l'eau en riant. Les quatre ou cinq consommateurs et les baigneurs rapprochés le regardèrent fixement, puis détournèrent la tête et reprirent leurs conversations. Lui était paralysé, sidéré, rouge sous son teint hâlé, suffocant intérieurement de honte et de rage. Il resta ainsi bloqué quelques secondes puis la confusion prenant le dessus il se dirigea d'un pas mécanique vers les vestiaires. Il était profondément fou de colère. Mais pour qui se prenaient-ils ? De quel droit pouvaient-ils le traiter de la sorte, devant une femme, devant des gens dont certains devaient le connaître lui et sa famille ? Il aurait voulu laver l'outrage dans le sang, mais il restait impuissant, crispé, blême. Il s'était déjà battu pour des raisons analogues, mais il ne se rappelait pas avoir été ainsi insulté méprisé en public devant témoins dont une jeune fille pour laquelle il avait de l'intérêt, de l'affection, qui le connaissait intimement. Devant une femme ! Son sang de guerrier se révulsait. S'il avait eu une arme, un revolver, peut-être serait-il retourné l'abattre sans un mot. Il n'aurait pas été ridicule. Maintenant comme cela, à poings nus, il ne pouvait rien faire sinon se dégrader encore devant tous ces gens hostiles, et perdre encore la face.
Il ne put se calmer de la journée et chaque fois qu'il revivait la scène la honte et la rage le reprenaient. Il ne mangea pas, ne dormit pas et sa résolution s'affermissait : il se vengerait, un jour il se vengerait! Cet affront serait lavé, ne resterait pas impuni ; il attendrait, mais sa vengeance serait terrible!
Seule la pensée de la vengeance le calma et le consola. II était certain qu'un jour il aurait une cinglante, et sanglante compensation d'une manière ou d'une autre. Alors sûr de son serment intérieur, il s'accorda du répit et laissa sa tension tomber. Il ne souffla jamais mot à personne de cette histoire mais ce fut le commencement véritable de sa haine envers les Français. Il ne pût plus supporter les simagrées de son père avec l'Armée, les Anciens Combattants et ses sentiments ovins de fidélité à un pays qui les trahissait. Il ne se permit plus de réticence à répondre grossièrement à des insultes raciales et à faire le coup de poing d'emblée sans hésitation quand il se sentait offensé. Cette blessure ne se referma jamais et devint une constante de sa pensée d'adolescent puis d'homme.

C'est qu'il était beaucoup plus exposé que les autres. C'était un des rares musulmans à être placé sur le terrain des Français. Plus il avançait en âge, moins il y avait d'Arabes dans les classes à Oran. Quand il fut en troisième au Lycée Général de Lamoricière, il resta seul musulman au milieu de quarante élèves français chrétiens, espagnols ou juifs. Complètement isolé, demi-pensionnaire, il ne fréquentait pratiquement personne. Enfin, presque personne! Seul, un Juif Gilbert Danan lui avait adressé deux ou trois fois la parole incidemment, semblant ignorer qu'il était arabe. Cet élève était aussi demi-pensionnaire, il leur arrivait de sortir d'étude ou d'arriver ensemble, de se dire bonjour puis deux mots sur les devoirs. Kader n'était malheureusement pas un très bon élève ; la culture européenne, les disciplines comme le Français, le Latin, les langues, le rebutaient. Par contre, il comprenait mieux l'algèbre, la géométrie, les mathématiques. Il aurait certainement redoublé plus d'une fois, ou même aurait été renvoyé s'il n'avait été le seul représentant musulman, qu'on gardait au frais, soit par pitié, soit parce qu'il fallait qu'il y en eut au moins un, et peut-être aussi par égard pour son père. Sa culture naturelle était trop différente. A Alger, il y avait beaucoup plus d'Algériens dans les lycées et les classes étaient mieux adaptées. A Mascara, il avait suivi davantage l'école coranique la Zaouïa que l'école primaire. Il avait consacré plus de temps à l'étude du Coran dans sa langue natale qu'au Français ou à l'orthographe. Il aimait bien la vie simple du village arabe et il se souvenait avec bonheur du temps où enfant, avec d'autres petits arabes il traînait librement dans les champs pour les cueillettes ou les vendanges. Il se souvenait des longues palabres avec les amis quand son père l'amenait chez le barbier arabe pour une coupe de cheveux au bol, juste à la grandeur de la chéchia, ou lorsque le vendredi ils allaient chez les pieux vieillards discuter quelques versets du Coran. Quelques vieilles le gavaient de gâteaux au miel et de thé à la menthe. A Oran, tout était impersonnel, très urbain, avec de grandes maisons, de grandes rues, des faubourgs importants et lointains. Il fallait prendre les tramways ou les trolleybus pour se rendre d'un endroit à un autre, sinon on était perdu. Il se sentait étranger dans la ville, minuscule. De plus, il n'avait personne dans la famille pour l'aider dans ses devoirs.. Lorsqu'il n'arrivait pas à comprendre quelque chose, il se retrouvait seul devant des livres hermétiques à déchiffrer des matières obtuses, cryptées, où des auteurs retors s'acharnaient à dissimuler pièges et difficultés. Un jour qu'il avait une composition de version latine sur la guerre des Gaules de Jules César, il avait complètement perdu les pédales. A la lecture des notes quand le professeur ayant épuisé tous les noms de la classe arriva au sien presque d'un air triomphant, ce fut pour l'accompagner de quelques sarcasmes :
- "Trois points pour ne pas te mettre zéro ! Tu ne devrais pas t'acharner à faire du latin, ce n'est pas une matière pour toi, fais du moderne !". Il se fit tout petit, la classe entière était retournée vers lui, certains les yeux fixes bouche ouverte, d'autres goguenards. Il dut descendre chercher sa copie et remonter l'amphithéâtre, écrasé par le silence pénible et les regards aigus.
A la récréation, à midi après le repas, il se retrouva abattu, assis sur une marche du préau. Deux ou trois copains de classe le hélèrent ; c'étaient des rigolards, cancres, mais dont les parents riches et considérés permettaient les plus larges fantaisies à leur progéniture. "Dis, tu ferais mieux de retourner dans ta campagne ! Il ne doit plus y avoir assez de bourricots là-bas ! Tu t'es trompé de culture !". Chacun y allait d'une moquerie. Ulcéré mais teigneux, il se jeta sur eux. Ils l'attrapèrent et le jetèrent à terre, le maintenant en riant :
- "Ca va, te fâche pas bougnoule !" et ils l'écrasaient de leurs genoux appuyés sur ses bras, sur ses jambes, sur sa poitrine, pour l'empêcher de gigoter, lui pinçant le nez. Quelques élèves faisaient cercle autour d'eux et rigolaient de la plaisanterie. Soudain quelqu'un bondit et arracha par derrière un des trois bravaches assis sur les jambes du malheureux, bouscula brutalement les deux autres surpris permettant à Kader de se dégager et de se relever.
- "Laissez-le, foutez-lui la paix !" C'était Gilbert Danan qui, en garde, les yeux et la mine terribles, les défiait et menaçant, se préparait à l'attaque. Ils se lancèrent sur lui, mais il distribuait force coups de poings et de pieds, évitant leur étreinte. Kader ne restait pas inactif et tapait aussi dans la mêlée, ce qui fit que les assaillants s'écartèrent les uns des autres dans un combat moins inégal. Enfin quelques grands élèves les séparèrent et mirent de l'ordre à l'affaire. Les bagarres étaient monnaie courante, les jeux reprirent bientôt : pelote basque contre les murs, morpion, lancer de canifs autour des arbres, pignols ou billes agates.

Kader et Gilbert tâtaient leurs hématomes ; ni l'un ni l'autre n'osait trop parler. Ils se regardaient, indécis; Gilbert demanda :
- "Ils ne t'ont pas trop fait mal,". Malgré ses bras endoloris, Kader mentit :
- "Non, ça va, il n'y a pas de mal !". Devait-il remercier ? Il pencha pour l'affirmative :
- "Je te remercie, c'est bien de m'avoir aidé !". Gilbert haussa les épaules :
- "Bah! Ce n'est rien, c'est naturel, ce sont de pauvres cons, je les ai déjà subis : ils n'en ratent pas une !". Kader était quand même décontenancé et la sonnerie vint à temps pour le soulager de ses sentiments contradictoires. Il était totalement surpris d'avoir bénéficié d'une aide. Il était persuadé que la bande de salauds de Français allait finir par le massacrer à terre, et à cent lieues de penser qu'il puisse être secouru. Et quelqu'un s'était interposé, l'avait sauvé ; c'était un Juif ! Il ne le connaissait pas plus que ses autres condisciples. Qu'est-ce qu'il lui avait pris ? Pourquoi avait-il fait cela ? Il n'était pourtant pas lié à lui, tout juste s'ils se disaient bonjour. Il restait perplexe ne pouvant comprendre qu'il puisse y avoir de la charité dans le monde des Français. Kader les avait définitivement catalogués et cette péripétie dérangeait son ordre moral, sa détermination. De plus c'était un Juif, le seul qui ait fait un geste pour l'aider, un de ces Juifs qu'on méprisait dans la famille mais avec qui on entretenait de bons rapports, car on a toujours besoin d'eux, ils sont toujours utiles. Celui-là était spécial, il n'était ni obséquieux, ni fier, ne semblant pas préoccupé par les problèmes de caste. Logiquement, il n'aurait pas dû intervenir, ou même à la limite il aurait pu se réjouir de l'altercation. Comment devait-il se comporter avec lui ? Tout à l'heure il n'avait pas l'air très à l'aise nonplus, il paraissait aussi gêné. Ils s'étaient séparés rapidement presque sans un mot. II aurait fallu qu'il lui témoignât un peu plus d'amitié car il lui avait bien sauvé la mise. Plus tard, il réfléchit à ce qu'il pourrait faire pour manifester à Gilbert une certaine reconnaissance ; il ne trouva rien de particulier qui fut acceptable pour l'un comme pour l'autre. Ils ne reparlèrent plus de l'incident mais leurs rapports devinrent plus familiers et sans parler d'amitié, il s'instaura entre eux une sorte de camaraderie, une complicité plutôt indirecte, chacun comprenant qu'une certaine confiance s'était instaurée entre eux au delà de leurs préjugés réciproques. Ils se parlaient davantage à l'occasion ; mais alors que Gilbert fréquentait un cercle d'élèves juifs, il lui était impossible de se mêler à d'autres élèves ou à eux, bien que Gilbert ne fasse rien pour l'éviter ou n'aurait eu aucune réticence à l'admettre.
L'année scolaire s'acheva sans apporter de modification à leur attitude et ils se séparèrent sans savoir qu'aucun ne reviendrait au lycée. Kader ne voulut pas y retourner et entra en apprentissage chez un transitaire algérien. Gilbert prit le chemin d'une école professionnelle en France. Kader se reprocha quelquefois, pendant un certain temps, de n'avoir pu créer de liens plus profonds avec ce camarade particulier, mais ses préoccupations intellectuelles et islamiques, ses options politiques extrêmes étouffèrent rapidement la sensiblerie à laquelle il aurait pu se laisser aller.
Publié par emiliousollies à 12:34:49 dans 6 Roman. Kader et la décolonisation. | Commentaires (0) | Permaliens
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