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Chapitre 2 : Passé simple
Place d'armes, opéra.
Il y a toujours une part de chance dans les circonstances de la vie ; l'autre part est ce que la personne fait de cette coïncidence. Elle peut s'en servir en bien ou en mal ou la négliger. Il y a les tempéraments actifs, constructeurs, imaginatifs, qui entrevoient aussitôt la part de leur action propre qu'ils peuvent impliquer dans le déroulement momentané des choses ; et ceux qui réagissent avec lenteur ou apathie, par paresse naturelle, par inertie, manque d'intellection, ou même par détermination - ou encore bloqués par les traditions. Pour mon père je pense qu'il n'attendait qu'un coup de pouce du destin et que d'une manière ou d'une autre il aurait réussi armé comme il l'était : intelligent, rusé, affamé, plaisant, jeté nu dans une époque et un lieu où tout était à construire, où l'homme pouvait encore donner la mesure de sa force, dans ce pays neuf et inculte qu'était l'Algérie coloniale naissante. Ce n'est pas qu'il fit une fortune considérable, mais, parti de rien, il devint un grand bourgeois. Plutôt il se bâtit les apparences d'un grand seigneur et se revêtit d'une robe d'apparat qui ressemblait à une provocation, à un défi jetés sur les handicaps et les oripeaux dont il avait été chargé par la naissance.
Son frère Maurice, un peu plus âgé, était déjà en activité dans un commerce situé sur la Place d'Armes. C'était, à cette époque, le centre actif de la ville ; magnifique place carrée dotée de jardins, piquée d'une impressionnante statue de la Gloire en son centre. Sur un côté elle était bordée du majestueux Théâtre Municipal, puis du bâtiment de la Mairie flanqué de deux lions colossaux en bronze (qui m'impressionnaient si fort enfant, que je craignais de les voir s'élancer). Face à elle un magnifique boulevard avec les jardins du Cercle Militaire protégés de grilles en fer ouvragé et une belle échappée sur la mer. Sur le dernier côté à un angle, de beaux immeubles cossus allotis à leur base des fameux Grands Magasins DARMON, temple de la ménagère coquette.

A l'est de la place s'étendait le Quartier Juif avec sa gradation de fortunes diverses. A l'ouest commençait le boulevard Seguin, large artère de plus en plus commerçante, d'où s'élançait la ville nouvelle, cosmopolite, moderne « comme en France », et qui devait supplanter progressivement les anciens quartiers trop marqués et épuisés. Cela se passait aux environs des années 1925, en pleine phase d'expansion économique des "Colonies" expression qui n'était alors pas péjorative. La communauté juive était importante : une quinzaine de mille. Les Espagnols dépassaient trente mille âmes, aussi nombreux que les Français. On différenciait cependant les Métropolitains récemment débarqués de France, des Français nés en Algérie, dont les ascendants étaient les premiers colons qui pour une partie s'étaient taillés de grandes propriétés agricoles. Les communautés étaient baignées si l'on peut dire, dans l'excipient arabe et, en apparence (mais nous ne le saurions que plus tard ), c'était l'époque du bonheur entrecoupé de quelques crises spasmodiques provoquées par l'une ou l'autre des communautés. A vrai dire, il était difficile de décompter les Oranais en fonction de leurs origines. En effet, si une partie des ethnies conservait sa nationalité ancienne (Espagnols, Juifs, Marocains, Italiens), beaucoup accédaient rapidement à la nationalité française. Ils n'acquirent en réalité qu'une étiquette, conservant leurs us et coutumes traditionnels peu à peu entamés, enrobés dans un vernis gaulois. La synthèse de cette salade a donné la culture "pataouët" devenue fameuse avec les pièces de théâtre à succès comme "La famille Hernandez" ou "Le patio de Langoustia". Nous eûmes même un accent du terroir reconnu, chantant et cacophonique pour les oreilles puristes, mais si plaisant et émouvant !
Rue des Juifs
La ville se partageait en quartiers où les ethnies étaient respectivement majoritaires sans que cela soit un code formel. Il n'y avait pas d'interdiction mais une affinité, et un essaimage pouvait se produire : il y avait par exemple quelques centaines d'Arabes chez les Juifs et réciproquement. Ce n'est que plus tard, après la seconde guerre mondiale, que le brassage devint important et que les clivages géographiques s'atténuèrent encore, avec des transitions plus adoucies, et le développement des nouveaux quartiers plus résidentiels et divisés qui décuplèrent la ville. Centrée autour du port, la vieille cité s'étageait en gradins d'occupation successive. Les Espagnols avec leurs Juifs, premiers arrivés parmi les Européens, s'étaient installés au ras des flots près du Vieux Port. Remontant progressivement par quelques rues sinueuses et escarpées, ils avaient créé un des quartiers les plus typiques, demeuré fameux et qualifié par l'expression outrageante : "Où tia été élevé? A la Calère ?". Mais pour d'autres, c'était : " D'où tu sors? De la Rue des Juifs !" dit en espagnol. Au fond, il me semblait que tous ces vieux quartiers se ressemblaient. A cette époque, le folklore, la photogénie nous échappaient complètement (quels merveilleux documents Izis ou Cartier Bresson auraient pu fixer !).
Village Nègre
Il se perpétuait cependant des cloisonnements souterrains dans la société où les sorties, les fréquentations, les loisirs restaient divisés. C'est là que pouvait s'afficher un certain racisme snob et condescendant. Il faut bien concevoir que le problème racial était la pierre angulaire et aussi d'achoppement, des mentalités en Algérie. La variété des religions, des nationalités, des coutumes, même des races, conduisait naturellement l'homme le plus ordinaire à faire des tris sinon des sélections. Inconsciemment ou volontairement, on plaçait et on était placé dans une catégorie plus ou moins valeureuse selon des critères économiques, religieux ou sociaux. Cependant, il y avait en même temps le plus souvent une tolérance pour les différences, reconnues et assimilées par les ethnies locales. On allait, semble-t-il, sur la voie d'une reconnaissance pluraliste des composantes, vers une entité ouverte et tolérante. Plus tard, l'intransigeance de quelques uns à ne pas progresser, à ne pas aider les défavorisés, puis la peur créèrent le divorce, la haine, le premier sang versé.
La misère partagée, la vétusté, le naturalisme, la connaissance de l'existence intime des diverses communautés, faisaient qu'on pouvait se moquer les uns des autres sans méchanceté profonde en dépit des racines différentes, distendues ou régénérées. Il y avait moins d'antinomie entre un Arabe du Village Nègre, un Espagnol de La Calère ou de Saint Eugène et un Juif de la Rue des Jardins, qu'entre un Marseillais et un Breton. Nous procédions de la même culture de pionniers. Nous étions synthétisés, assimilés très vite par l'acquis commun. Il ne fallait que deux ou trois ans à un émigré alsacien ou à un apatride grec pour être en osmose, dans l'esprit et dans l'âme, avec les "indigènes" et les autochtones. L'accent n'y faisait rien, il y en avait trop. Ce qui comptait, c'était la kémia, l'heure de l'apéritif, la sieste, la lessive commune en plein air. Il y avait toujours des Arabes chez les Juifs, des Juifs chez les Espagnols, des Français chez les Juifs. Si on se battait à coups de pierres ou de navaja en s'insultant, c'était en plaisantant, par défi, en se racontant après coups ses exploits respectifs, quelques jours, quelques mois ou un an après, autour d'une brochette et d'une anisette. Les différences les plus notables se situaient dans la cuisine. Ne pas confondre un potaje et une loubia, une paëlla et une poularde au riz, une saucisse de Bentolila boucher casher de la rue de la Bastille et une merguez du Village Nègre. Mais, oh ! Comme tout était savoureux dans cette diversité !
Rue de la Calère
Dans les quartiers il y avait une majorité de petites maisons avec une cuisine étriquée, un évier minuscule à un bac, des carreaux blancs, un buffet en bois à deux portes repeintes indéfiniment, une table couverte d'une toile cirée ancienne où on pouvait encore poser des assiettes en fer émaillé écaillées, quatre chaises paillées branlantes, avec une chambre à coucher assombrie, un lit matrimonial et la grande armoire hérités des grands parents. Cela donnait sur la rue ou sur la cour, sur le patio, par des escaliers aux tommettes rouges aussi branlantes que les marches penchées ou la rambarde en fer rouillé, un vrai danger ! Mais cela tenait depuis presque quatre vingts ans et on vivait plus dehors que dedans, prenant le frais à l'ombre du jardins quand il faisait chaud, ou le petit rayon de soleil sur le pas de la porte quand la température fraîchissait. Le matin, il y avait le linge, les draps aux fenêtres, le battage des tapis à la tapette, le marché aux bavardages et commérages, puis les senteurs fortes des cuisines aux fenêtres ouvertes pour pouvoir se parler, avec le va-et-vient des enfants : "Maman demande si t'ia pas des piments, ou du safran, el t'les rendra demain !" II fallait rendre avec quelque chose en plus ; c'était une question d'honneur. Si on empruntait une casserole vide, il fallait la rendre pleine : " Et alors c'est rien, i'en avait trop!". Cela, malgré la misère ; mais c'était une misère supportable au soleil. Il ne fallait pas grand chose pour subsister et avoir un bon moral ; la convivialité faisait des miracles.
Autour de la fontaine, on allait faire la queue avec n'importe quel récipient en zinc étamé, avec une bonbonne protégée de raphia, avec une gargoulette ! C'était là que s'échangeaient les derniers potins :"Il l'a trompée, il l'a battue, il est parti avec une autre, il est revenu malade, il est à l'hôpital, il est mort, elle a accouché " avec force détails exagérés. Vers midi, les cafés frais, accueillants par la musique d'un accordéon, et qui n'avaient pas cessé de travailler depuis le matin jusqu'à dix heures pour le petit "kahoua", puis après dix heures pour les premières anisettes, se remplissaient. A midi et demie, impossible de s'approcher du comptoir ! Derrière, c'était l'affolement des garçons et les hurlements : "une tonne de moules, deux cristal, deux tonnes d'escargots, trois anis gras, trois olives, deux fèves, les tramousses..." et la sonnette joyeuse du tiroir caisse, et le brouhaha des conversations et brusquement, quand chacun avait payé sa tournée, cela se vidait avec force claques dans le dos. On se dépêchait de rentrer pour éviter la grosse chaleur qui assomme par dessus l'alcool, et les cris de la mujer !
L'apéro
C'était pareil du populaire boulevard Karguenta jusqu'à la place des Victoires plus recherchée. La religion n'y faisait rien et même les Arabes se laissaient prendre au petit bonheur de l'anisette et de la kémia. Si inopinément on se retrouvait seul on refusait au moins trois fois l'invitation à déjeuner, puis après les salamalecs d'usage on se laissait faire à la "fortune du pot". Et là on jugeait les bonnes ménagères : celles qui faisaient des merveilles avec rien. Au départ il n'y avait que quelques olives et l'anisette au milieu des enfants curieux. Et une heure après, par la magie des voisins, de l'épicier du coin qu'on dérangeait et le génie des cuisinières oranaises, on avait du mal, dans un semi bonheur, à se lever,gavé, repu, flottant dans les vapeurs du 12° de Marnia et le fumet rémanent des mets, offrant la joie à l'hôtesse madrée, satisfaite de nous avoir "eus" par sa cuisine : "Oh ! C'est rien, à la fortune du pot ! La prochaine fois, prévenez-moi, on fera quelque chose de mieux !"...Puis la sieste et la chaleur désertifiaient les boulevards jusqu'à ce que les ruelles étroites produisent peu à peu une ombre rafraîchissante ; alors, les chaises sortaient devant les portes, on prenait le tricot ou les petits pois à écosser. Les parlottes reprenaient : un mélange de mauvaise langue, d'humour noir exagéré, de grosses plaisanteries, d'affabulations n'ayant qu'un rapport lointain avec le fait générateur. Pourvu qu'on intéresse, qu'on cloue le bec à l'auditoire, la précision des détails n'avait pas une réelle importance. Les jardins et les kiosques se remplissaient d'enfants. Le porteur d'oublies claquait sa planchette, sa hotte sur le dos ou posée sur le sol : les gamins faisaient la queue. L'arabe poussait son étal en bois à deux roues, dont les cases proposaient les cacahuètes entières, décortiquées, salées ou non, les pépites, les pois chiches, les amandes grillées salées, les tramousses, servis dans des petits cornets de papier journal.
Près des marchés, avec leur poussette, les marchands de calentica, une purée de pois chiche cuite au four, fondante, la découpaient en carrés, avec un peu de sel, à manger sur place, dégoulinant du papier journal, délicieuse pour calmer la petite faim de dix heures. Il y avait aussi le marchand de koka portant alignés sur un plateau retenu par le cou, des petits croissants de pâte enfermant de la frita (poivrons et tomates grillés), des anchois ou du fromage. Et pour se désaltérer dans les chaleurs, l'agua-limon (citronnade), la créponé (glace citron) ou les "crèmes" (glaces aux parfums exotiques), dans des cornets ou dans deux gaufres parallèles. Plus tard dans l'après-midi, les placettes se remplissaient de leurs vieux avec canne et chapeau et des mi-mûres avec éventail. Les bancs étaient complets et la promenade commençait. La jeunesse déambulait dans un circuit parfaitement délimité, les filles d'un côté ; les garçons ensemble et les compliments fusaient en pataouët., ponctués de "Che!" "Roë!" "Que guapa!" et d'autres expressions poétiques, imagées, qui faisaient rougir de plaisir ou de honte les carmen allurées aguichantes. La"noria" (la promenade) ne s'arrêtait que tard dans la nuit, quand les derniers marchands de glaces ou de beignets baissaient leur rideau et que seules quelques cigales retardataires s'acharnaient encore à meubler la tiédeur de la nuit.
Resto - kémia
La différence essentielle entre les maisons de la Calère et celles du quartier juif, résidait dans les rez-de-chaussée. Chez les Espagnols, ils comportaient peu de commerces. Chez les Juifs, dans la majorité des rues étroites d'un tracé plus récent, aux maisons mieux alignées, c'était une succession de boutiques le plus souvent minuscules, quelquefois importantes jusqu'à atteindre la dimension du magasin DARMON, qui fut en son temps notre "PRINTEMPS". Les Juifs, beaucoup moins nombreux que les Espagnols, formaient cependant une communauté soudée. Leur centre de gravité se situait au-dessus des anciens quartiers espagnols sur le plateau dominant le port face à la mer, entre les vieux quartiers et la ville moderne "française". D'implantation ancienne, réfugiés d'Espagne dès le moyen âge ils avaient assimilé les différentes cultures de leurs oppresseurs Espagnols, Arabes, tout en préservant leur religion, leurs coutumes, leurs fêtes. La colonisation française en 1870 leur ouvrit une reconnaissance de citoyens et, malgré un racisme persistant (troubles de 1898, procès Dreyfus, les persécutions de 1938 à 1945), leur intelligence, leur acharnement au travail, leur soif de réussite permirent de dégager une bourgeoisie commerçante, fonctionnaire ou intellectuelle qui rivalisait dans ses réalisations, avec celle des "Français" de souche métropolitaine. Relégués à l'origine au bas de l'échelle, ils surent saisir leur chance et s'assimilèrent totalement à la culture française, fournissant en deux ou trois générations nombre de professeurs, médecins, professions libérales de qualité. Les hostilités de 1939 et le régime de Vichy provoquèrent de nouvelles ségrégations. Par exemple, mon père, afin de n'être pas dépossédé dut donner la gérance de son magasin à un non juif. Également, les professeurs et les élèves juifs furent chassés des écoles et lycées et nous dûmes créer de toute pièce un enseignement parallèle.
Publié par emiliousollies à 10:20:27 dans 2 Roman. Passé simple. | Commentaires (0) | Permaliens
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