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Chapitre 10 : Service militaire, l'Allemagne
La chambre spartiate était mal chauffée.
Après un été torride Gilbert dut subir un hiver glacé. Il était loin de ses centres d'intérêt. Son moral déclina. La décision paternelle de reclassement ne venait pas. Aussi décida-t-il de résilier son sursis. Ayant été recensé en France, il devait être incorporé à Paris au début de l'année 1956; il annonça et prépara son départ. Mais avant de rejoindre l'armée il s'organisa un long entracte pour jouir d'un petit bonheur à Nice avec Élisabeth. Il la retrouva aussi amoureuse et attentionnée que lorsqu'il l'avait quittée huit mois plus tôt. Ils reprirent le cours de leur aventure là où ils l'avaient interrompue, en pleine lune de miel. Élisabeth le présenta à ses vieux amis de lycée, dont quelques commerçants israélites jeunes et dynamiques, en plein lancement de plusieurs boutiques de fringues mode qu'ils essaimaient de Menton à Saint Raphaël.
Une fois à cause d'un orage, Élisabeth le fit entrer chez elle pour le faire attendre et achever les apprêts de sa toilette. Ainsi il fit la connaissance rapide de ses parents, gens charmants et simples, sans détour, qui lui firent le meilleur accueil. Ils reprirent leurs sorties, les repas au restaurant, les longues soirées de spectacles ou de danses, les randonnées dans l'arrière pays. On les prenait partout pour de jeunes mariés tant leur bonheur était évident et leurs sentiments éclatants. C'était l'hiver, mais la saison ne les gênait pas. Au contraire, il y avait moins de monde partout et ils bénéficiaient ainsi pleinement des égards et de la sympathie de leurs hôtes. Élisabeth lui annonça que s'il le voulait, un de ses parents pouvait mettre à sa disposition à Nice un local commercial de grande qualité et elle, avec ses connaissances, pouvait essayer de le faire muter dans une garnison du sud-est. Il lui fut reconnaissant mais différa sa réponse ne sachant ce qu'il lui adviendrait après son incorporation et n'ayant encore aucune idée sûre de ce qu'il voulait. Ils ne reparlèrent pas de ses propositions, les laissant en suspens entre eux. Gilbert promit de venir passer toutes ses permissions auprès d'elle.
Après cinq semaines d'une parenthèse magnifique et sans nuage, il reçut abruptement le coup de fil de son cousin de Paris l'avisant de la convocation. La veille de l'incorporation, il s'arracha de Nice et ses délices et quelques jours après il se retrouvait dans un groupe de tondus en Allemagne, où on les épuisa de sports et de pompes pour les mettre en forme, en vue de la sélection pour les écoles d'officiers. Sa première initiation à l'armée fut une longue période de " classes", consacrée pour la plus grande part à à un entraînement physique et à des manœuvres pédestres qui leur faisait promener dans la campagne un lourd charroi qu'il fallait ramener ensuite au même endroit et ranger impeccablement pour la revue de paquetage. Avant de recommencer le lendemain ... Il renforça considérablement ses abdominaux à force de faire des pompes, des tractions et des équerres, jeux cruels favoris des gradés envers les bleus. Il apprécia les séances de tir au fusil Lebel de la guerre 14, à deux cents mètres où sa formation optique et photographique lui permettait d'affiner les alignements de mires, alors qu'à la mitraillette il manquait de maîtrise.
Dès les premiers jours de son arrivée à Trèves dans une caserne pourrie et séculaire, il fit la connaissance horrifiée d'une infanterie de morpions. Il mit plusieurs jours avant de comprendre ce qui lui arrivait, juste après que l'envahisseur ait gagné aussi le cuir chevelu. Dégoutté par cette attaque clandestine il faillit déserter. Il put obtenir à l'infirmerie un kilo de DDT destiné aux cafards, dont il se remplit jour et nuit jusqu'à la culotte, ainsi que sa paillasse et son placard. Il fit le sacrifice de toutes ses pilosités qui allaient du blond doré sur la poitrine, au roux fauve sur le pubis, en faisant bien attention de ne pas entailler les endroits précieux où il ne pouvait voir malgré les jeux de glaces. Heureusement, ce fut la seule caserne de ce type qu'il connut, un vrai bagne, en un peu plus d'un an en Allemagne : les chambrées de cinquante lits gigogne, pas de chauffage, les chiottes en enfilade sans porte, une nourriture infecte dans des assiettes en métal, des tablées de vingt-quatre sur des bancs de bois, le lavage du linge soi-même, les revues de détail féroces et humiliantes à toute heure, les engueulades grossières : presque l'entraînement des Marines. Chaque jour on leur faisait croire que c'était l'examen final qu'ils passaient et chaque fois, martyrisant leur corps, on leur faisait recommencer les mêmes épreuves sportives.
En outre on leur fit subir les épreuves écrites de l'éducation martiale sur les armes et la discipline. Une fois leur fut demandé un pensum sur leur conception de la condition militaire. Il divagua sur les blasons et les devises qui honoraient les drapeaux des régiments, qui détenaient pour lui l'idéal d'une armée patriotique. Il en remplit quelques feuillets sans lever la plume, à la surprise d'un capitaine qui lut les larmes aux yeux le panégyrique au fur et à mesure de sa rédaction. Entre-temps il sut que, présentement, tous les aspirants partaient en Algérie après une période d'instruction de deux ou trois mois dans leur école d'armes.
La rapidité de la détérioration de la situation là-bas créait un important besoin d'encadrement des troupes affectées au maintien de l'ordre et aux quadrillages. Pourtant le 22 janvier Camus avait prononcé un long discours d'amour, malgré les huées des Algérois européens. Ce qu'il avait exprimé était exactement ce que ressentait Gilbert : il ne pouvait porter les armes contre les Algériens de quelque bord qu'ils fussent. Il condamnait et souffrait des attentats et des horreurs du terrorisme et cependant, il ne pouvait se déterminer moralement à combattre et à devoir tirer peut-être sur des voisins. C'était une répulsion morale qu'il ne pouvait dominer, un principe qu'il ne pouvait affaiblir ou contourner par des arrangements. Il ne voulait pas porter les armes en Algérie car il aurait certainement à s'interposer entre deux populations qu'il aimait les Pieds-noirs et les Algériens.
Alors il rata tous les tests de connaissances générales et psychologiques, conservant une certaine crédibilité pour ménager la possibilité de passer les certificats de sous-officier. Cela réussit et il ne fut pas retenu pour l'école d'officiers. On l'affecta en fonction de sa profession, dans le corps du Matériel, à la maintenance de camions de transport. Il réussit les épreuves pour devenir sous-officier et fut rapidement nommé caporal. Gilbert repéra dans la même disposition un autre caporal, Kapriliski, ingénieur atomiste rondouillard qui par conviction politique très orientée à gauche, refusait de combattre. Ils eurent quelques discussions sur l'Algérie avant d'être séparés au hasard des mutations qui pleuvaient sans arrêt. Kapriliski était très pessimiste sur l'avenir de l'Algérie "française". Désabusé il hochait la tête dubitativement quand Gilbert, pénétré lui expliquait que les Pieds-noirs ne pouvaient vivre ailleurs qu'en Algérie. Un jour ou l'autre il y aurait un sursaut des masses algérienne et française pour s'entendre et déterminer un modus vivendi. On ne pourrait tuer ou étouffer ni un million de Français, ni neuf millions d'Algériens et l'indépendance de l'Algérie pure et dure était impensable sans un statut particulier pour la France et les Pieds-noirs.
Kapriliski attiré par l'attachement de Gilbert à la littérature lui montra un essai qu'il avait commis, un pastiche intitulé "De l'autre côté de l'urinoir". Dans un style voisin d'Ubu roi et dans une forme d'écriture presque phonétique, sans ponctuation, sans grammaire et voire sans orthographe il livrait les pensées d'un être qui pouvait être Dieu lui-même qui démontait les actions humaines récentes les plus altruistes et les sacrifices de personnalités les plus nobles pour démontrer qu'ils étaient constamment dictés par l'intérêt et l'égoïsme les plus abjects. La civilisation n'était qu'un avatar qui avait demandé quelques millénaires sans changer leurs attributs d'insectes. Mais Il patientait car il n'avait pas encore trouvé l'âme pure qui sauverait l'humanité et qui devait forcément exister puisque c'était par lui que l'homme et la femme avaient été créés. Un comparse (?) Satan survenait et révélait à Dieu (?) qu'Il ne trouverait jamais cette âme car justement Il avait fait Sa créature à Son reflet, à Son image. Et donc, l'humanité entière devait être détruite pour recommencer une autre tentative. Dieu (?) répondait :" J'y pense, mais ailleurs, avec des chiens".
Gilbert dut lire l'ouvrage à plusieurs reprises pour suivre, tant l'écriture était curieuse et hermétique ; mais il dut concéder que c'était fait avec talent. Kapriliski sortait aussi des aphorismes qui plaisaient à Gilbert par leur humour sarcastique, qu'il essayait vainement de se rappeler du genre : " L'homme n'est pas totalement mauvais puisqu'il pleure au cinéma. " " Le Diable c'est la religion. "
Gilbert décevait beaucoup Kapriliski par son sentimentalisme innocent et son aveuglement politique qu'il prenait pour une inhibition passionnelle. Militant, fin politologue, attiré par la personnalité de Gilbert, il aurait aimé le préserver et le prévenir que la position de la France deviendrait intenable. Il lui démontra mathématiquement que le largage de l'Algérie était irrémédiable, que tout concourait fatalement au détachement de la France de toutes ses colonies y compris l'Algérie. Il énumérait les preuves : " 1) L'Algérie coûte une fortune au budget de la France. 2) La France doit faire face à la concurrence qui va s'instaurer entre les pays européens et ne peut supporter la tare d'être un pays encore colonisateur. 3) Toutes les colonies sont en passe d'être reconnues indépendantes, viennent d'accéder à l'indépendance le Maroc à droite, la Tunisie à gauche de l'Algérie. 4) Les Français ne voudront pas verser leur sang très longtemps pour un pays d'Afrique, même si en son temps, il y eut d'autres Français d' Algérie ou d'ailleurs qui se soient battus pour eux sans hésitation : exemple l' Indochine « française ». 5) Tout était affaire de politique et d'économie budgétaire, de proportions relatives des populations françaises. 6) La France ne pouvait assimiler ou s 'assimiler à neuf millions d'arabes à la démographie galopante. C'était un boulet impossible".
Mais Gilbert, comme avec Kader, ne voulait pas démordre qu'on pouvait s'entendre, fatalement un jour ou l'autre, et il ne discuta plus de ces choses pénibles avec un suppôt marxiste qui fût lui aussi soulagé de cet éloignement. Bientôt Kapriliski partit pour une autre affectation et Gilbert retrouva peu à peu son calme intérieur et sa conviction.
Deux mois plus tard on l'envoyait à l' École du Matériel dans les établissements de Kaiserlautern qui, en comparaison de Trèves, ressemblaient à un palace. Un très bon chauffage central, des chambrées de huit ou moins, une cuisine saine, un réfectoire propre et clair avec tables séparées pour huit résidents, une buanderie générale accessible à tous, des plates-bandes de fleurs entretenues, tous ces services animés par des auxiliaires civils allemands sympathiques, chargés des corvées.
En plus, des nouveaux camarades instruits et civilisés, pour la plupart parisiens, fréquentaient des compagnies voisines d'instruction pour officiers. A l'automne, lors des examens accélérés pour les nouveaux contingents, tous les candidats furent reçus tant le besoin d'encadrement et de futurs officiers devenait pressant en Algérie ( alors que pour le contingent précédent, celui de Gilbert seuls six sur trente deux avaient été sélectionnés ). Malheureusement avec les nouvelles affectations, alors que ses camarades aspirants partaient vers les différentes écoles d'EOR en Algérie, il fut muté au dépôt de matériel à Dilligen dont les commodités étaient similaires à celles de Trêves.
Il y faisait déjà froid et le confort de l'auberge était sommaire. Quelques jours après son arrivée au corps il fut bombardé caporal-chef et le soir même chef de poste. C'était sa première garde en qualité de responsable du portail d'entrée de la caserne.
Les Allemands avaient compris la leçon de la guerre de 1945, on était maintenant en temps de paix, cela faisait plus de dix ans qu'il n'y avait pas eu d'attaque. Aussi, quand minuit sonna, Gilbert fit tranquillement sa tournée pour vérifier la faction des deux sentinelles extérieures et, comme le calme régnait tout le long du mur d'enceinte, il réintégra le poste où il reprit sa lecture. Les deux soldats du premier tour de garde dormaient sur des banquettes de bois, entourés de couvertures. Pour augmenter leur quiétude, il éteignit les ampoules qui éclairaient le petit poste, ne laissant allumée que celle de l'entrée. Vers deux heures du matin il reçut la visite de l'adjudant de permanence qui fut très étonné de voir les ampoules éteintes « Elles ont grillé ? » interrogea-t-il. -"Non, mon adjudant, j'ai éteint pour permettre aux hommes de mieux dormir !". "Ah bon ! Mais c'est contraire au règlement !". "Je ne le savais pas, c'est ma première garde". "Bien, bien, j'aviserai. En tout cas, laissez toujours le poste de garde allumé". Deux jours après il était convoqué chez le capitaine Lopez qui le reçut fort courtoisement : "Gilbert Danan, vous êtes le fils d'Armand, photographe à Oran ?" - "Oui, mon capitaine" fit-il, soulagé de la tournure que prenait la conversation. Le capitaine lui apprit qu'il était aussi oranais et qu'il avait quitté sa ville natale depuis quatre ans maintenant. Il eut une ou deux paroles sympathiques puis il aborda le sujet militaire : "J'ai là un motif de punition de huit jours avec demande d'augmentation, de la part de l'adjudant de service, qu'avez-vous fait?". -"J'ai éteint deux ampoules du poste de garde, mon capitaine". - "C'est bien tout? L'adjudant dit que vous avez commis de graves négligences pendant la garde ?". -"Oui, c'est bien tout, mon capitaine". dit-il avec un sourire franc. -"Bien, rompez !".
Ce n'est que le mois suivant que le verdict fut rendu : trois semaines de prison par le commandant de garnison, après nouvelle demande d'augmentation du capitaine. Gilbert en fût abasourdi n'ayant jamais été condamné et surtout traité si injustement. Il déménagea sa paillasse pour les planches d'une aimable cellule de six mètres carrés avec vue grillagée sur cour, équipée de trois lits gigognes qu'il occupa seul, ce qui lui permettait de lire à sa guise tard dans la nuit après l'extinction des feux. Cette punition était adoucie par une faveur particulière : service normal le jour, prison la nuit. Le séjour eut encore un autre avantage appréciable : l'hôtel de police faisait partie du bâtiment abritant la principale chaufferie et la chaleur irradiait des radiateurs bouillants et la prison profitait de la proximité de la chaudière contrairement aux autres bâtiments.
Or cet hiver là fut le plus rigoureux dont l'Allemagne eut à souffrir depuis vingt ans disait-on. Le thermomètre descendit jusqu'à moins vingt-cinq degrés, ce qui mettait en danger les véhicules de l'armée française. Aussi tous les effectifs faisaient tourner les dizaines de camions du régiment pendant les nuits pour que les moteurs ne gèlent pas. Gilbert dans sa cellule fût oublié. Dérangé par le bruit, en pyjama, il contemplait au travers de la saine buée déposée sur les vitres barreaudées, la noria des véhicules qui roulaient à la queue leu-leu dans la cour de manœuvres où ses malheureux camarades emmitouflés comme des ours, étaient aux commandes des engins ouverts à tout vent. Chacune de leurs expirations envoyait un jet de vapeur à un demi-mètre et les écoulements de nez étaient autant de perles de glace qui ornaient les nobles visages des guerriers.
Emprisonné, Gilbert jugea superflu de se porter volontaire pour aider sa compagnie dans la tourmente ; mais il renonça aussi à se plaindre du bruit qui l'empêchait de jouir pleinement de l'isolement protégé et promis qu'on était en droit d'attendre de ces lieux.
Une nuit peut-être à cause de la chaleur, il rêva qu'un officier lui rendait visite et lui faisait la morale : "Tu dois connaître les deux nombres qui font la bonne disposition du soldat : « 11 et 38 » Gilbert restait coi. L'officier se raidit alors dans un splendide garde-à-vous. Gilbert comprit le 11. -"38 ??" - " La lunette." -"???" - "La lunette des WC..." Pendant plusieurs jours Gilbert s'interrogea : pourquoi, comment, d'où lui venait cette métaphore si cocasse, mais il ne réussit pas à savoir si cela venait d'une lecture ou d'une invention de son subconscient.
Pour se remettre, quelque jours après, il demanda une permission de quelques jours pour se joindre à quelques camarades et aller au carnaval de Munich. Il avait en tête que c'était dans cette ville qu'Hitler le monstre, avait eu son premier succès dans une Gasthaus où il harangua deux mille personnes fanatisées.
C'était loin par le train, mais la fête était réputée et ne savaient pas s'ils auraient une autre occasion. Gilbert se débrouillait un peu en Allemand ; il était chargé des conversations. Il faisait encore un froid de canard et bien qu'ayant emporté des vêtements civils, il dut se servir de sa grosse capote militaire d'où il avait décousu les écussons, les Munichois étant chatouilleux disait-on.
Dans toute la ville, sur les places les Munichois avaient élevé de grandes sculptures de neige qui s'étaient transformées en glace, prenant une allure fantastique ; cela allait des clowns, de carrosses à chevaux grandeur nature jusqu'aux châteaux des rois de Bavière de plusieurs mètres de haut. A cause du froid les manifestations extérieures, habituellement si colorées, étaient rares. Quelques masques grotesques ou triviaux gambadaient, importunant sous les jupes les passantes amusées. Mais à l'intérieur des établissements publics et des brasseries immenses, de jour et de nuit la liesse éclatait, énorme, phénoménale. Il était presque impossible à Gilbert ébahi de se frayer un chemin et de trouver une place où s'asseoir autour des tables bondées sur lesquelles les choppes énormes ne laissaient non plus aucun espace. Le vacarme, de cris, de rires, de musique, était assourdissant. Un orchestre en habit régional dispensait sans discontinuer les flonflons des marches et des valses ponctuées par les youkoulélé et la grosse caisse. Les éclats de rires, les chants détonaient de partout. Les salles communicantes étaient interminables et contenaient des milliers d'assoiffés éméchés. Une cohorte d'accortes serveuses, tout aussi folkloriques que l'orchestre ou le décor, les sillonnaient en tous sens, avec un sourire plutôt figé dans l'ardeur, qu'elles compensaient par un large décolleté ; certaines conservaient quelque grâce aguichante malgré la chaleur et les rotations incessantes. Elles transportaient sans en verser une goutte trois chopes d'un litre dans chaque poigne. Il était effarant de voir certains géants obèses au ventre démesuré déglutir un litre ou deux de bière d'une seule gorgée, sans sortir le nez de la mousse.
Les agapes commençaient à dix heures du matin et ne s'arrêtaient qu'à cinq ou six heures le lendemain matin. Dans les endroits où l'on dansait, c'était encore plus choquant, car les couples en plus de la soif, pouvaient satisfaire leur lubricité au cours des danses où on pouvait les voir se saisir de tout, sauf du principal appareil (peut-être!) Pour vérifier il fit quelques longues danses avec de jeunes munichoises. Ballottés, compressés par la foule ils restaient littéralement encastrés, à part les frottements ajustés acceptés de part et d'autre, relatifs à la cadence, après lesquels il en ressortit tout mouillé. Les encouragements manuels ou corporels dispensaient de toute conversation et la teutonne ne manifestait d'autre réprobation que son sourire béat, sa tête penchée, son humidité propice, ou une lourdeur soudaine. Avec un même plaisir il découvrit les grosses würst vendues au coin des rues, saucisses énormes à la chair rose, tendre et délicate, qu'on enfouissait dans un petit brötchen tiède, moelleux, tartiné d'une moutarde légère, dégoulinante.
Il retourna ragaillardi à la caserne, enchanté de cette courte escapade originale, de la visite des lieux et des manières fort civiles des habitants.
Quelque jours plus tard, au cours de l'inspection du casernement par un jeune général de corps d'armée, il eut la chance d'accrocher son regard et d'être interrogé sur sa condition militaire. Ce général, sympathique, peu formaliste et certainement intelligent, s'étonna que Gilbert avec sa formation et son allant, soit affecté à l'entretien des camions alors qu'il aurait certainement pu figurer dans le corps des officiers et remplir des missions plus délicates. Gilbert resta prudent dans ses réponses mais accepta avec reconnaissance la promesse d'une prochaine mutation vers une affectation plus appropriée. Peu après il retournait effectivement à Kaiserlautern, au service Optique où il emballait et déballait après enregistrement les jumelles, télémètres, lunettes d'artillerie qui étaient réparés très soigneusement par des Allemands parfaitement qualifiés.
Puis vint le temps des fraises, délicieuses, étendues sur les énormes tartes Erdbeer Kuchen qu'il ne trouva que dans cette très accueillante et importante ville de garnison qu'était Kaiserlautern. Outre l'armée française elle abritait une forte armée américaine. Corrélativement à la valeur et à l'abondance des dollars, la moitié de la ville vivait à l'heure américaine. Le samedi soir et le dimanche, revivait un petit Chicago. Les filles arrivaient nombreuses des environs pour faire le plein. Tout était permis sauf de faire du scandale dans les rues désertes. Les patrouilles de M.P., noirs et blancs mêlés, vadrouillaient en force, à pied ou en jeep, avec casques, brassards, matraques et colt 45 à la ceinture. Ils ne plaisantaient pas pour faire régner l'ordre. On disait que leurs matraques étaient usées tous les lundi et remplacées chaque semaine. Les patrouilles françaises moins nombreuses, composées d'appelés, faisaient pâle figure à côté. Elles étaient quelquefois jointes aux américaines ; alors on désignait des soldats d'active, plus représentatifs de la virilité du coq gaulois! Les Français étaient cependant assez bien ressentis par la population allemande qui sentimentalement se sentait plus d'affinité de mœurs ; ils étaient un appoint non négligeable pour le négoce local, sans qu'il y eut des boîtes et des bars qui leur fussent réservés, comme pour les Américains qui étaient les maîtres de la nuit. Il était facile d'entamer une conversation avec des Allemands, tout au moins dans les cafés et les Gasthaus où on pouvait déguster d'excellentes Wienerschnitzel (escalopes panées) avec du vin blanc du Rhin ou de Neustadt, ou de l' Appfelsaft ( jus de pomme) avec les tartes.
A cette époque encore proche de la guerre, les Allemands paraissaient repentants et recherchaient la compréhension. Leur refrain était "Wir sind alles menschen" ( nous sommes tous des hommes... aussi il faut pardonner nos « erreurs » ! ) et ils offraient volontiers un coup aux troufions pour se faire excuser. Ils étaient tout heureux quand on arrivait à parler avec eux dans leur langue et se laissaient aller alors à certaine diatribe contre les égarements de la mauvaise guerre qui avait fait tant de mal de part et d'autre. C'était rassurant d'entendre le bon peuple regretter son laisser-aller dans une mauvaise passe révolue qu'il fallait absoudre et oublier ! Un jour dans le train, il fit connaissance d'un brave homme sincère qui l'invita à venir passer un dimanche chez lui dans sa famille. Il expliqua qu'il avait été prisonnier en France et qu'il en avait gardé un merveilleux souvenir. Il avait garçon et fille un peu plus jeunes que Gilbert, dont l'un parlait bien le Français et ils seraient heureux de le recevoir. Gilbert touché et curieux de connaître l'intimité d'un intérieur allemand accepta. Ce fut un assez plaisant dimanche au milieu d'une famille représentative de la classe moyenne de la nouvelle Allemagne, solide, travailleuse, heureuse d'exister. Malencontreusement la jeune fille attrayante qui pratiquait le français était absente ; son jeune frère âgé d'une quinzaine d'années et le couple étaient moins engageants et Gilbert se fatigua à animer trop longtemps une conversation polie et languissante à son gré dans la langue de Goethe qu'il maîtrisait mal au delà des besoins élémentaires.
Un jour cependant, il eut un accrochage avec un nostalgique de l'ancien régime. Il désirait acheter un appareil photo Kodak Rétina IIa récemment sorti et encore rare. Déjà, deux marchands avaient décliné la demande lorsque Gilbert en aperçut un dans la vitrine d'un petit magasin au fond d'un passage. Il était en tenue militaire. Un vendeur, vieux, le fit attendre un moment sans s'occuper de lui ; Gilbert finit par réclamer l'appareil et exprima en allemand le désir de le manipuler. Le marchand refusa ; il expliqua alors qu'il était photographe et connaissait bien les mécanismes et, décidé à l'acheter s'enquit du prix. Le vendeur annonça un montant nettement supérieur à sa valeur, chose que Gilbert lui fit remarquer. L'autre lui rétorqua : « Je ne savais pas que les Français étaient comme les Juifs! », ne se gênant pas malgré les clients qui stationnaient dans le magasin. Gilbert rougissant lui répliqua : « Mais je suis juif et Français, moi! » Il sortit cependant son argent, paya le prix demandé et lança : « Vous, vous n'êtes certainement pas un bon juif mais indubitablement un voleur ! » Ce fut la seule manifestation raciste qu'il eut à subir pendant son séjour d'un an au cours duquel il mit à profit toutes les occasions pour se frotter à la population et découvrir la nouvelle Allemagne, premier pays étranger qu'il visitait.
Il profitait de toutes les possibilités de petites permissions de week-end non décomptées pour effectuer des sorties touristiques dans les grandes villes d'Allemagne. Il visita Francfort, Mannheim, Ludwigshafen, Stuttgart, Cologne. Partout il était frappé par le boom économique qui rétablissait le pays. Dans toutes ces villes presque rasées par la guerre, à peine dix ans après, des buildings nouveaux s'élançaient haut vers le ciel, étincelaient de mille enseignes le long de larges boulevards. Une foule embourgeoisée déambulait dans les magasins grands ou petits ; les marchandises regorgeaient ; les grosses voitures opulentes, Mercedes, BMW, Porsche, américaines, fourmillaient. Il lui apparaissait que l'activité économique était bien plus vigoureuse que dans les villes françaises anciennes et archaïques. Il en avait un petit pincement au cœur. Il s'étonnait qu'on qualifiât encore l'Allemagne de territoire vaincu et occupé alors qu'elle explosait d'une santé et d'un dynamisme provocants dont il était jaloux.
Gilbert avait maintenant obtenu une minuscule chambre individuelle avec vue sur une esplanade jardinée, qu'il trouvait bien plus satisfaisante que la communauté à deux ou trois, pour les gradés. Sur une douzaine de mètres carrés il avait disposé son lit en fer avec un vrai matelas et trois couvertures car il était frileux, une table et deux chaises en bois, deux armoires métalliques avec cadenas, l'une pour les vêtements l'autre pour les vivres et sa bibliothèque. Il n'avait jamais autant lu, surtout le soir, emmitouflé au lit, et chaque mois il envoyait un colis des ouvrages qu'il avait abattus. Sur l'étagère un petit électrophone, et une radio lui permettait de capter les radios allemande pour la musique symphonique, française pour les informations sur l'Algérie, ou des forces américaines pour les variétés excellentes. Une grande carte d'Algérie trônait au dessus de son lit sur laquelle il suivait les engagements entre l'armée et les rebelles. Tout le monde savait qu'il était né en Algérie mais qu'il avait fait ses études en France et résidait maintenant à Paris. Aucun de ses camarades ne s'était avisé de lui reprocher sa présence en Allemagne. Un caporal avait remarqué l'arrivée régulière du courrier de ses parents en provenance d'Oran. Dupuy avait engagé à deux ou trois reprises des discussions sur l'Algérie avec ses amis en présence de Gilbert, lui reprochant indirectement de ne pas être volontaire pour combattre dans "son" pays. Ce dernier lui expliqua que son pays était la France, que l'Algérie en était encore une province et qu'il se soumettait aux affectations. Il ajouta qu'il ressentait des objections de conscience, qu'il était vrai qu'il éprouverait des scrupules à se battre contre d'anciens amis ou des gens dont la majorité ne pouvait être considérée comme des ennemis mais il obéirait cependant aux ordres.
Pour le caporal Dupuy et ses amis ces délicatesses ressemblaient à de la lâcheté et Gilbert était un planqué. Il en vint à penser que Gilbert avait peur de se battre ; l'estimant hypocrite et pleutre. Il devint peu à peu agressif et méprisant. Il était retenu seulement par le grade supérieur de Gilbert qui le protégeait, lui dit-il. Gilbert lui assura un jour que son grade ne changeait rien à ses manières d'être et que jamais il n'en ferait état pour infliger brimades ou vengeance quelles que soient les circonstances. Ce fut tôt un matin que Gilbert sous-officier de semaine au quartier avait revêtu la grande tenue de drap et les godillots à clous réglementaires, et commençait le service des chambrées, qu'il lança son attaque .Dupuy se préparait depuis quelque temps car il voulait éprouver et corriger le pacifiste, comme il l'appelait. Sans avertissement, par surprise, en le croisant incidemment, il l'attaqua lui portant une manchette terrible à la pomme d'Adam. Gilbert glissa à la renverse comme un pantin sur le carrelage, à demi assommé, la respiration coupée, et reçut à terre un déluge de coups que l'autre distribuait de plein fouet assis sur lui à califourchon. Mais les réflexes des bagarres nombreuses qu'il avait livrées au lycée pour défendre "l'honneur" de son état de juif, jouèrent encore et machinalement sans vraiment être conscient sous les coups il banda son corps. D'un coup de reins il fit basculer l'attaquant, le repoussant et se dégagea. D'un bond il se remit sur pied et bien qu'il fut à moitié sonné et qu'il glissa continuellement sur ses godillots il se livra à un pugilat qui tint à distance l'énergumène qui reçut à son tour quelques coups bien ajustés. Enfin d'autres soldats les séparèrent et les tinrent loin l'un de l'autre. Malgré sa gorge écrasée, son visage tuméfié et une belle bosse à l'arrière du crâne Gilbert reprit le service comme si de rien n'était. Il fit l'appel d'une voix éraillée, le gosier tout endolori, craignant même une fracture, mais il ne fit pas paraître ses douleurs.
Au cours du repas du soir, il se planta devant Dupuy méfiant et lui lança : "Ca y est, tu t'es soulagé ! Tu crois que tu as réglé mon problème avec tes poings. Ce ne sont pas les coups qui me feront changer d'avis ! ". Par la suite, Dupuy cessa progressivement de provoquer Gilbert et ni l'un ni l'autre ne manifestant de rancune, ils se côtoyèrent sans plus d'animosité.
Un dimanche en fin d'été, Gilbert décida de se rendre à la fête des vendanges dans les coteaux de Neustadt, petit village réputé dans la région pour son vin blanc frais et corsé. Il faisait très beau et encore chaud. A pied il emprunta de petites routes secondaires, longeant les vignes. Il avait retroussé ses manches, dégrafé son col, desserré la cravate, placé son calot dans la bride d'épaule. Il se laissait aller au silence de la campagne, à admirer les feux du soleil allumer une palette phosphorescente au travers des feuilles de vigne rougies par l'automne. Tout à sa contemplation bucolique il ne fit pas attention à une voiture qui le croisa, ni à un crissement de pneus ; il continua d'avancer sans se retourner jusqu'à ce que la voiture après une marche arrière s'arrêta à sa hauteur. C'était une voiture militaire française d'où descendit un jeune lieutenant. Gilbert se mit au garde-à-vous puis au repos. Le lieutenant le tança : -"On ne salue plus ?" -"Je n'ai pas le calot sur la tête, mon lieutenant !" -"Votre tenue est négligée !". -"Je suis en pleine campagne, il n'y a personne". -"Ce n'est pas une raison, vous représentez l'armée française ! Donnez-moi votre nom, votre affectation". Il nota les renseignements -"Vous aurez de mes nouvelles ! Rectifiez la tenue !" Et il repartit. Gilbert haussa les épaules, arrangea un peu sa cravate et continua son chemin pour arriver bientôt à Neustadt.
Dans un champ ombragé à l'entrée du village, tables de bois massives, bancs et tabourets étaient disposés bien en ligne autour d'une estrade occupée par trois musiciens : accordéon, violon et clarinette. Des guirlandes de feuilles de vigne et des grappes de raisins blonds étaient fixées à quelques poteaux endimanchés avec des lampions de couleur, donnant à la scène un air marqué de fête pastorale à l'ancienne. Des tonnelets de différentes tailles étaient entassés dans un coin près d'une buvette, ainsi que des baquets où les bouteilles de vin rafraîchissaient. Gilbert salua l'assemblée d'un signe de tête marqué, pieds joints à l'allemande, et s'installa à un bout pour ne pas être importun. Le tavernier s'avança aimablement et en allemand il commanda un verre du meilleur vin du village. Des couples dont la plupart en costume traditionnel de velours noir brodés et tablier coloré pour les femmes, étaient attablés et devisaient joyeusement avec de gros rires. Comme toujours la consommation d'alcool et de bière n'était pas comptée pour les hommes, ni même pour les femmes dont certaines ne se laissaient pas surpasser dans ces agapes provinciales et autochtones. Les danses cadencées, entraînantes, à la bonne franquette, s'apparentaient à des courses d'obstacles, même si la place ne manquait pas pour les manœuvres. Les inévitables chants accompagnaient les mélodies. L'ambiance était nature et sympathique. Gilbert était conquis par tant de spontanéité bon enfant. Pour faire bonne contenance il joignit bientôt sa voix discordante sans parole au chœur pastoral. Il attira bientôt la compagnie de quelques braves hommes avec qui il entama une conversation facile, car aux trois quarts saouls mais encore lucides ses amis dégoisaient sans discontinuer sur le ridicule des guerres et l'égalité des souffrances dans les conflits. Il les écoutait d'une oreille, l'autre attentive à la musique, en acquiescent avec des "ya, ya" pénétrés. Par fraternité il dut absolument accepter quatre ou cinq verres du vin blanc délectable qui lui firent tourner la tête car il tenait mal l'alcool. C'était la coutume en Allemagne, que de prouver son amitié en buvant ensemble jusqu'à l'ivresse, il en fit l'expérience plusieurs fois dont une fois à Francfort, au cognac, où il attrapa la biture la plus mémorable de son existence et faillit se faire aimablement violé... Il était maintenant des leurs et il se laissa faire par jeu à jouer les ivrognes dans la fête champêtre pour le plus grand plaisir de ses compères. Il se laissa aller à parcourir bras dessus dessous le village et ses troquets jusqu'à une heure avancée de la nuit. Enfin ses nouveaux amis européens le raccompagnèrent à proximité de la caserne, au péril de leur voiture qui zigzaguait. Il les quitta très content de lui car il avait su resserrer des liens chaleureux entre deux anciens ennemis et donner une très bonne impression de l'armée française.
Il devait bientôt être nommé maréchal des logis et à cette occasion, il pensait par expérience qu'il serait envoyé automatiquement en Algérie. Dans cette éventualité il demanda ses vingt derniers jours de permission pour aller à Nice rafraîchir ses sentiments. Là-bas les permissions étaient pratiquement suspendues jusqu'à la libération après un maintien prolongé à vingt-quatre mois de service militaire.
Élisabeth se montra toujours aussi tendre et attachée, attentionnée à lui plaire. Ils reprirent leurs habituelles vacances et sorties le jour et la nuit, allant à la plage, se baignant ensemble lui fit-elle remarquer, pour la première fois de leur existence du même côté de leur mer.
Cette fois elle insista beaucoup pour lui faire accepter une mutation dans le sud-est de la France car elle se plaignait de le voir trop rarement. Elle augurait aussi son départ en Algérie et elle aurait voulu prévenir son retour chez lui de l'autre côté. Mais il refusa fermement lui demandant d'attendre encore un peu pour agir, prétextant que cela contrarierait peut-être son avancement qui était tout proche et que le grade lui donnerait plus de libertés. Elle s'inclina, et il repartit avec des forces nouvelles, le cœur chaud, se sachant toujours désiré et attendu.
Il reçut son galon en même temps qu'il trouva le cantonnement en pleine folie : on pliait armes et bagages pour partir en Égypte appuyer le débarquement des parachutistes à Port-Saïd. Pendant son petit entracte au paradis niçois, le grand chef Ben Bella confiant en l'immobilité française, s'était fait cueillir comme un benêt et les Anglo-français avaient enfin relevé le front en attaquant Nasser. C'était la joie chez les militaires et une folle excitation secouait les garnisons de haut en bas des échelons. On allait se battre en Égypte, on allait enfin faire taire la Voix des Arabes qui nous insultait sans vergogne depuis des années alors que l'armée ne pouvait répondre aux forfanteries d'un adversaire d'autant plus hargneux qu'il se savait à l'abri.
Au quartier il ne reconnaissait plus le train-train mou des armées inactives. Les véhicules sillonnaient la garnison à fond de train amenant le matériel dans les convois qui se formaient et prenaient la route en cascade ininterrompue vidant peu à peu les casernes dans un affairement général. Il n'avait pas été touché par son rappel de permission adressé à Paris. Son adjudant chef du service Optique qui l'appréciait pour son travail, ferma les yeux sur son retard et il reçut le jour même un ordre de mission pour Marseille, le Pasteur et l'Égypte. Il toucha un équipement et une tenue de campagne adaptés aux pays chauds et le lendemain même il jetait son paquetage dans un GMC pour convoyer une section du Matériel vers le grand voyage de rédemption, vers une aventure qui ne lui déplaisait pas.
Après avoir fait un détour par Landau où une unité de Chasseurs allongea le convoi imposant, il rentra en France par le pont de Kehl, froid et brumeux au-dessus du Rhin sombre comme l'acier. A petite vitesse, par des routes secondaires, ils atteignirent Marseille en deux jours. Ils furent parqués dans un centre de transit où régnait la plus grande confusion. On campa au pied des véhicules deux jours durant dans l'attente de l'ordre d'embarquement qui ne vint jamais. C'est que malheureusement après des premiers succès foudroyants, l'armée franco-anglaise avait été clouée sur place par la menace d'intervention directe de l'URSS et l'attitude décourageante des USA, pratiquement complices. Seul Israël s'en tirait glorieusement faisant fi des craintes, écartant le danger de ses frontières, ressemblant plus que jamais à David maîtrisant Goliath.
Finalement après plusieurs jours de consigne, Gilbert reçut l'ordre de revenir à Kaiserlautern, laissant sur place les véhicules, le matériel et les chauffeurs qui partirent eux pour Alger. Dans le train il retrouva quelques autres gradés qui tous laissaient percer leur amertume d'avoir été stoppés en plein élan victorieux et leur honte de devoir à nouveau subir les sarcasmes d'un ennemi aussi vindicatif que couard, le danger passé.
Tout était chambardé au cantonnement ; il ne retrouva pas sa chambre. Il fut affecté à un autre corps, à une section de "combat". Il n'avait plus à s'occuper des matériels devenus trop rares ; on les occupa à faire du sport, du tir individuel aux armes de poing dont la carabine américaine M5 qu'il préféra à la mitraillette, et à monter les gardes à cadence répétée.
Il fut convoqué par son adjudant : les "nouvelles" du lieutenant de Neustadt étaient arrivées! Il avait cru que le ridicule de la situation serait apparu à l'officier, mais point. Cet officier, aussi bête que méchant avait déposé un motif avec demande d'augmentation et la punition arrivait trois mois après: quinze jours de prison commués en arrêts de rigueur. L'adjudant se fit raconter les circonstances de la motivation et, brave homme, ne put cacher sa réprobation. Le lendemain il proposait à Gilbert de repartir à Marseille en convoiement d'half-tracks par un train militaire, voyage peu confortable mais que Gilbert s'empressa d'accepter avec reconnaissance. L'adjudant lui fit comprendre qu'il pouvait ne pas se presser et remplit l'ordre de mission jusqu'à la fin de la punition. C'était formidable ! Le train mit quatre jours à atteindre le Dépôt du Matériel à Marseille et Gilbert dormit trois nuits dans un fourgon glacial. Mais une fois remis les formulaires administratifs il se dirigea immédiatement vers la gare Saint Charles d'où il téléphona son arrivée à Élisabeth.
Dans la pagaille il escomptait que son absence du cantonnement de Marseille passerait totalement inaperçue, personne n'en ayant après lui, ni à Marseille, ni en Allemagne.
Il trouva Nice les rues illuminées, en pleine préparation des fêtes de fin d'année, dans l'attente impatiente des réjouissances et des achats de cadeaux dont regorgeaient les magasins. Il eut une pensée pour les siens, de l'autre côté de la mer, maintenant dans l'angoisse du lendemain, exposés aux attentats terroristes.
Il trouva Élisabeth comme dans un autre monde de fraîcheur et de bonheur et se laissa aller à la fête, aux sorties, aux spectacles, dans un tourbillon léger de tête-à-tête et de bains de foule. Elle mit pour lui le parfum qu'elle lui réservait, sortit ses dernières emplettes et s'arrêta de fumer, chose qu'elle avait commencé depuis son départ. Un matin elle annonça qu'elle avait pris rendez-vous avec un colonel, vieil ami de sa famille et personnalité influente de la Région Militaire, elle désirait absolument qu'il l'accompagne. Elle le présenterait comme un ami très cher et il ne faisait aucun doute qu'il pourrait finir son service aux environs, près d'elle. Sans même réfléchir il refusa net, lui expliquant qu'il ne voulait pas se soustraire à la ligne des évènements et qu'il serait bientôt démobilisé. Elle en conçut une profonde désillusion, qu'elle dissimula ; et lui ne se rendit pas compte de sa grande tristesse. Sans se l'expliquer ni y réfléchir Gilbert ne voulait pas changer le cours des choses. Il refusait d'intervenir de sa propre initiative pour modifier son parcours, son affectation en France ou en Algérie. Il était neutre et il irait où l'armée voudrait le déplacer même s'il devait finalement courir des risques et subir les aléas de batailles. Il ferait face à la situation le moment venu comme ses camarades métropolitains.
Après une dizaine de jours d'un dépaysement total et d'un bonheur sans gros nuage il changea à nouveau de peau et repartit à Marseille où il fit viser sans problème son ordre de mission.
Il arriva à Kaiserlautern juste pour prendre la garde du samedi. Depuis quelque temps tout le monde s'attendait au départ prochain de la Compagnie complète pour l'Algérie et la discipline s'était renforcée. Même les permissions de minuit et de quarante huit heures étaient supprimées et à plus forte raison les permissions en France. A deux heures du matin il fut réveillé par la sentinelle : un soldat saoul faisait du scandale et ne voulait pas signer le registre. L'heure de rentrée était dépassée depuis longtemps. Gilbert reconnut Dujardin Ernest, qui était dans sa section depuis peu. Un solide maquereau parisien qui jouait au dur. Il n'arrêtait pas de faire de la taule, avait même été dégradé, car il avait cassé la figure à un sergent-chef qui le serrait de trop près. Ce fait d'armes lui avait valu la sympathie des appelés de la compagnie, un nouveau mois de prison et la perte de son galon de première classe, toutes choses dont il se fichait comme d'une guigne. Gilbert l'aimait bien pour son mépris non dissimulé et persistant de l'armée et son refus de toute autorité ; mais il était dangereux car il portait toujours sur lui un couteau à cran d'arrêt qu'il montrait volontiers, et faisait le coup de poing facilement.
Ernest était complètement ivre, débraillé. Il chantait à tue-tête et intarissable, insultait l'armée et tous les gradés qui étaient des pourris ; il les emmerdait depuis les sous-officiers jusqu'aux généraux. Gilbert ouvrit la poterne et interpella le soûlard par son prénom : ".Alors Ernest, tu fais la fête! Tu as bien bu, mais tu tiens le coup d'habitude, tu ne vas pas être malade et dégueuler ?" L'autre s'approcha, tenant encore une bouteille de vin à moitié vide à la main : "Je t'emmerde toi et tous les gradés ! L'armée, c'est de la merde ! Je dégueulerai si je veux ! J'en ai rien à foutre de toutes vos salades ! Vous êtes tous des cons !". Il saisit Gilbert par le revers de la capote et le secouait comme un prunier. Il était au moins aussi grand que lui, mais pesait trente livres de plus. Gilbert rigolait : "Ca va, mon vieux ! C'est vrai que l'armée, c'est chiant, je suis d'accord avec toi. Mais il faut bien que ça se passe ! Combien il te reste à tirer encore?" -"335 jours pour la quille, 334 ce matin, mais je me tirerai avant, fais-moi confiance ! Je ne resterai pas dans ce trou à rats, je retournerai à Paname bien avant !" -"Fais pas trop le con, tu prendras tes perms bientôt, c'est pas la peine de te faire coincer, ça leur ferait trop plaisir !" -"Je les emmerde, ils me feront pas baisser le caquet ! Je connais la taule, ça me fait pas peur et si y en a un qui me fait trop chier, je le plante !" Et il cherchait d'une main maladroite son surin. -"Pas de problème, je te crois, tu en es capable !" -"Ouais et ce serait pas la première fois !". Il avait en main son engin, mais la lame restait dans le fourreau. -"Range ça maintenant ! Moi je n'ai pas envie d'avoir des emmerdes ! Je suis avec toi, mais il ne faut pas que tu me foutes dedans ! Aller, je vais te faire rentrer et tu vas te pieuter tranquille, personne ne te dira rien !" Gilbert avait fait signe aux plantons de se reculer et amicalement avait pris le bras d'Ernest. -"Tiens, tu veux boire un coup? T'es un pote, bois un coup avec moi !" Gilbert but un coup à la bouteille. -"C'est du bon ! -"Ouais, vingt deux marks, c'est la cinquième". Ils avaient franchi la porte et à petits pas ils se dirigeaient bras dessus bras dessous vers le cantonnement heureusement pas très loin. Ernest vidait la bouteille et ne s'interrompait que pour beugler : "On les emmerde. Ils ne m'auront pas ! Tu es d'accord ?" -"Bien sûr, mais avance !" et il l'entraînait. Il fallut encore monter un étage au milieu des chambres qui s'allumaient et enfin Gilbert le remit à ses camarades de chambrée en leur recommandant de le faire taire et de le mettre au pieu. Il était trempé de sueur et rigolait vert en retournant au poste qu'il trouva tout excité et joyeux du spectacle d'un camarade plein comme une outre. Qu'est-ce qu'il tenait ! Le brigadier voulait marquer l'incident sur le registre mais Gilbert s'y opposa : "Je prends tout sous ma responsabilité. S'il y a quelque chose, tu diras que c'est moi qui ai rempli la feuille de rapport. Ca devrait passer !".
Le dimanche se passa tranquillement et renseignement pris Ernest cuvait son vin et dormait encore dans l'après-midi. Le lundi après-midi, alors qu'il était à l'instruction, Gilbert fut convoqué par le capitaine adjoint au chef de garnison. C'était une peau de vache, antipathique, complètement tondu, qui faisait peur à tout le monde. C'était la première fois que Gilbert allait avoir affaire à lui et il était dans ses petits souliers. Il se présenta. -"Repos ! C'est vous qui étiez de garde dans la nuit de samedi à dimanche ?" -"Oui, mon capitaine" -"Vous n'avez rien remarqué d'anormal ?" -"Non, mon capitaine" -"Vous n'avez pas eu un soldat complètement saoul qui a fait un scandale en ville et à la caserne? Il a été raccompagné par une patrouille américaine et déposé devant la porte vers deux heures du matin ! Il n'est pas rentré ?" -"Oui, mon capitaine" -"Pourquoi ne l'avez-vous pas consigné sur le registre ?" -"C'est un pauvre type qui avait un peu bu et qui est allé se coucher tout de suite quand je l'ai raisonné, mon capitaine ; je n'ai pas cru que c'était important !" -"Vous n'êtes pas là pour juger, mais pour monter LA GARDE!!! Vous ferez huit jours d'arrêts ! Rompez !". Salut et demi-tour réglementaires ; Gilbert souffla, ça aura pu être pire! Il aurait dû fermer sa gueule jusqu'au bout ; il avait une petite chance et il l'avait gâchée. Tant pis ! Revenu au cantonnement, les copains l'attendaient -"Et alors ?" -"Huit jours !" et il leur raconta l'entrevue, fier de sa conduite. Le lendemain, Ernest l'arrêta -"Vous n'aviez pas besoin de faire ça pour moi. De toute façon le pitaine m'a épinglé pour quinze jours et j'en ai rien à glander ! -"Je l'ai fait parce que c'était normal, il n'y avait pas de quoi fouetter un chat ! C'est dommage qu'il t'ait retrouvé !". A compter de ce jour Ernest fut d'une grande prévenance avec Gilbert et lui fut dévoué de loin, ne laissant pas passer une occasion de lui faciliter le service, car dans sa chambrée difficile Ernest était le meneur de jeu d'un bande de titis parisiens délurés.
Ils n'eurent pas le temps d'épuiser leur punition car la compagnie déjà bien diminuée reçut quelques jours plus tard une feuille de route pour l'Algérie. Le voyage s'effectua en train civil avec tous les débordements naturels des jeunes troufions partant en campagne. Gilbert comme adieux à l'Allemagne eut la fortune de frayer avec une jeune étudiante allemande allant en France qui peu farouche lui accorda ses faveurs sur la banquette pendant que ses camarades dont Ernest, montaient la garde devant la portière éloignant les importuns.
La traversée glaciale se fit sur l'El-Djézaïr. Gilbert incapable de dormir à cause du tangage, de l'inconfort malpropre et du chahut des bizuths, pensa à son attitude immorale envers Élisabeth. Rapidement il conclut qu'il se voulait encore libre, non lié pour longtemps, même par l'amour. Il était jeune et voulait faire son plein d'expériences et d'aventures de toutes sortes et il accueillerait toutes les occasions de vivre intensément les fortunes et les périls de la vie terrestre. Comme disait le diable il voulait que rien qui ne soit humain ne lui reste étranger!
Alger la blanche apparût bientôt à la proue, comme une carte postale, avec l'amas de la Casbah dominant la ville et les arcades blanches si typiques semblant la soutenir. C'était en Janvier 1957.
Publié par emiliousollies à 19:57:06 dans 10 Roman. Service Militaire, l'Allemagne. | Commentaires (0) | Permaliens
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