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Mec errant

dans la mitraille des jours

Jouer avec le temps

bonjour


sal deg


rit


toi


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 

Vestiges de temple | 29 mai 2009

colonnes cassees

Qui a emporté le reste?

 

mur gravé

O toi ma déesse

 

Egypte 16

Hauteur +/- 12 mètres

Publié par emiliousollies à 20:01:36 dans Egypte | Commentaires (0) |

En route vers Assouan | 29 mai 2009

Publié par emiliousollies à 19:43:45 dans Egypte | Commentaires (0) |

Deuxième Partie 1955 1958 Chapitre 5 : Piège | 29 mai 2009


Deuxième Partie :        1955   1958

 

                                         Chapitre 5 :                                    Piège.


        C'est ainsi que Gilbert Danan se trouva de retour dans sa ville natale, partagé entre la France où il avait passé quatre années d'études et la ville d'Oran, nœud gordien de son destin, tourmenté entre ses aspirations littéraires et les occupations professionnelles, entre son amour filial et ses révoltes d'amour propre. Il se réfugiait dans son journal qu'il abreuvait de rêves incertains et d'aspirations folles, épuisait livres et auteurs passant d'un titre à l'autre. Il dévora Montherlant ; Gide le transfigura. Il s'exalta sur les Faux Monnayeurs qui le firent s'envoler. Il y trouva mention des Frères Karamazov. Curieux et frémissant de faire la connaissance d'un auteur qui avait marqué Gide lui-même il acheta son premier livre de Dostoïevski à la Librairie Manhes dans le passage Germain, librairie habituelle où il trouvait tous ses bonheurs. Son embonpoint le surprit heureusement. Il le lut et le relut pendant des mois ; et à chaque lecture, il était dépouillé, dépecé au scalpel ; son âme était déchirée avec les ongles, brûlée au lance-flammes. Sa mère s'inquiéta de sa mine lugubre et de ses airs lointains, car il était en Ukraine, écartelé entre frères et père. Elle voulut connaître cet ouvrage qu'il ne quittait plus ; il lui en acheta un exemplaire le sien étant annoté et usé. Elle le lui rendit presque aussitôt, écœurée, en disant que ce livre était un danger. Plus tard elle lui confia qu'elle était convaincue que son désenchantement, ses rides précoces et son rictus dégoûté dataient de cette époque, que c'était ce livre qui avait mis le ver dans le fruit. Il n'osa pas nier, mais était-ce un bien, était-ce un mal, la meilleure ou la pire des choses ? Par l'intensité des sentiments, les décharges électriques provoquées dans son cerveau, ce fut une véritable drogue. Il ne put jamais dire si ce fut néfaste pour sa personnalité. Il pensait alors qu'il fouillait les tréfonds de la douleur humaine.

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        Mais ce qui lui fit le plus de mal quelques années plus tard, après cette première déchirure, fut la mort de son frère Paul, qui l'acheva. Son âme ébranlée, sa foi carbonisée sur le bûcher de la connaissance étaient des atteintes spirituelles, essentielles mais pas organiques. Les remèdes qu'il trouva inconsciemment, involontairement dans le mariage et la progéniture, les péripéties de la guerre d'Algérie qu'il vécut au quotidien, puis la mauvaise grossesse de sa femme furent finalement des aventures, des dérivatifs à une crise de conscience aiguë certes, grave par la sincérité avec laquelle elle était ressentie, mais qui pouvait être surmontée par la jeunesse, le défi de la lutte et les responsabilités d'un foyer. La fin horrible de son jeune frère en 1962, à vingt deux ans le glaça définitivement. La disparition du seul être innocent et désintéressé de son entourage, le seul qu'il admirait et qu'il aurait voulu être, le renvoya aux abîmes. Il décida alors de ne plus sourire, il décréta en lui-même un deuil permanent que malheureusement, malgré les années nombreuses qui ont passé, il ne quitta pas. Il ne lui acheta jamais de fleurs. Et s'il ne voulait pas parler de son frère il n'oublia jamais son jeune sourire charmant, comme dit une chanson. Paul était resté en lui, il vivrait toujours dans lui ; il lui disait : « On ne se quittera jamais. » Il allait rarement sur sa tombe ; il n'en éprouvait pas le besoin, mais il regardait régulièrement des photos pour le pleurer et regretter sa perte pour laquelle il se croyait au fond de lui impliqué sinon coupable. Il était sa maison, la maison des morts.

        Il s'était aussi enfermé dans ce chagrin secrètement, car lors du rapatriement en France après la mort de Paul, passés les premiers déchirements où il était tombé dans les bras de sa mère, elle lui reprocha très tôt d'être la cause de ce malheur. La première fois, il en fut surpris et mit sur le compte de la douleur un certain égarement. Mais plus tard, le problème de son rétablissement à Paris où la famille s'était implantée, devint urgent. Il fallut discuter pour retrouver dans l'organisation commerciale une place honorable pour son foyer. On ne lui proposa qu'un strapontin, alors que séparé de son épouse depuis quatre mois, il demandait une décision claire et juste pour son logement et son travail. Il y eut des heurts et un consensus se fit contre lui, entre Henri et sa mère, son père restant comme d'ordinaire en dehors des décisions, distant, désintéressé. Clara explicita encore sa pensée, l'impliquant directement dans la catastrophe, l'accusant d'avoir provoqué l'assassinat de son fils chéri, sous les hochements approbateurs d'Henri, le silence non réprobateur de Frédéric et la faible répréhension d'Armand. Ce fut une nouvelle blessure atroce qui précipita sa fuite dans le midi où il arriva fin 1962, dénué de tout mais incapable de côtoyer davantage ses frères et ses parents. Mais ceci est une autre histoire... 

        Le printemps 1954 fit place à un nouvel été moins brillant que le précédent : les Oranais partaient davantage en France passer leurs vacances. Un malaise commençait à planer sur l'Algérie, après l'arrivée de Jacques Soustelle et les discours de Mendès France à l'Assemblée Nationale sur la décolonisation forcée. Dien Bien Phu fut ressenti comme une catastrophe algérienne. Les troubles au Maroc, le terrorisme en Tunisie s'éternisaient, faisaient la une des journaux et l'objet de conversations animées. Mais tous étaient d'accord sur une chose : cela ne pouvait pas arriver en Algérie.

        En ces jours encore fastes de 1954 il se retrouvait depuis bientôt un an dans une ville coloniale qu'il avait quittée à peine adolescent, il y avait longtemps. Il ne retrouvait ses amis d'autrefois que pendant les grandes vacances pendant lesquelles les étudiants revenaient de France pour quelques semaines se retremper dans leur famille. Il côtoyait Henri tous les jours à la maison et dans le même travail auquel ils s'adonnaient par ailleurs sérieusement. Mais Henri inconsciemment ressentait la présence nouvelle comme un handicap, ou comme une concurrence, tant auprès de son père qu'auprès des connaissances de son cercle que par la force des choses il se sentait obligé de présenter à Gilbert. 

        Gilbert se rendait compte qu'il devenait méchant, et que l'antagonisme qui s'élevait entre Armand et lui tournait à l'animosité ouverte. Il souffrait de cette situation, mais se refusait à être traité en comparse ou en jouet souffre-douleur. Son frère Henri arrivait à s'en accommoder, jouant le chien de garde de leur mère et la connivence avec leur père. Il s'affirmait de jour en jour comme "l'aîné" et le sésame. A chaque dispute Gilbert était écartelé entre son amour propre et ses sentiments filiaux, ne pouvant sacrifier ni le respect qu'il se portait, ni celui dû à son père. Il en vint bientôt à rêver de repartir en France, idée qui s'imposa à lui de plus en plus. Il avait compilé quelques poésies et essais en un petit recueil et rêvait de trouver le succès et la notoriété. Il réfléchissait subrepticement à la manière dont il pourrait s'échapper de son tourment quotidien et bâtit un stratagème : il s'en irait secrètement à l'automne tenter sa chance à Paris car il était persuadé qu'une demande pour s'échapper serait traitée comme une folie et un scandale. Henri militaire, avait terminé ses stages à l'École d'Officiers de Réserve et avait obtenu une mutation à Oran. Son service à la Base Aérienne de la Sénia lui laissait plusieurs jours libres par semaine qu'il passait au magasin, donc Armand ne serait pas seul.

 

identité

        Il commença à économiser et à organiser sa fuite. Il ne devait avoir vingt et un ans qu'à la fin d'octobre. A cette époque pour voyager seul il fallait encore pour les mineurs une autorisation parentale. Elle n'était pas systématiquement demandée, mais il en prépara une à tout hasard, pour le retrait de la place d'avion, avec signature contrefaite. Il fixa son départ en septembre à cause des facultés. Il écrivit pour s'inscrire comme étudiant auditeur libre à la Sorbonne, afin d'approfondir ses connaissances littéraires. Il vécut ainsi pendant deux mois, pensant chaque jour à sa conquête de Paris, à la manière de contacter les éditeurs, notant les relations éventuelles, gardant son secret, organisant sa fugue, y rêvant. Il avait calculé son coup pour partir un après-midi où il savait sa mère en visite avec Paul chez sa grand-mère. Il prétexta un rendez-vous pour s'absenter du magasin et courut cœur battant faire son bagage et emballer les affaires qu'il avait déjà triées. Débordant d'une grande excitation, il empilait joyeusement le linge dans une valise. Il laissa un petit mot qu'il avait préparé, expliquant les raisons de son départ. Il ne le plaça pas trop en évidence pour ne pas qu'il soit remarqué trop tôt par Frédéric en rentrant. Il en avait parlé à Paul à mots couverts juste avant qu'il ne reparte au lycée. Essoufflé il peina à porter les bagages jusqu'à la station de taxis de la Place de la Bastille. Quand il donna la destination de l'aéroport, il jubilait intérieurement, fier de ressembler aux héros de Gide : le grand voyage de l'aventure et de l'indépendance venait de commencer !

        Le taxi le laissa devant le bâtiment des Départs avec son animation habituelle. Mêlé aux voyageurs il fit enregistrer ses bagages sans autre formalité et reçut le ticket d'embarquement sans problème. Il se rendit immédiatement en salle d'attente et peu après, embarquait dans la Caravelle pour Paris.   Ca y était, il avait réussi ! Maintenant les dés étaient jetés les ponts étaient coupés. Il partait vraiment pour l'aventure. Le décollage tardait, mais il ne s'inquiétait plus. Il était dans ses rêves quand on lui tapa sur l'épaule :

- "Êtes-vous Gilbert Danan ?" C'était un couple de gendarmes de la Police de l'Air. Il se glaça et devint livide.

- "Suivez-nous, s'il vous plaît !". Il refusa en hochant la tête assommé :

- "Non, j'ai déjà franchi les formalités d'embarquement. Je ne veux pas descendre !".

- "Suivez-nous sans faire d'histoire, vous n'êtes pas en règle : vous êtes mineur et vous n'avez pas l'autorisation de vos parents". Brusquement écarlate il se cramponnait au fauteuil :

- "Il n'en est pas question, je ne bougerai pas, j'ai une autorisation !" et désespéré il brandissait son faux permis. Le policier y jeta un rapide coup d'œil :

- "Il n'est pas valable ; même s'il est authentique, vos, parents viennent de téléphoner et s'opposent à votre départ. Descendez avec nous, autrement nous serons obligés d'employer la force !". Gilbert ne bougea pas plus, le fixant avec des yeux furibonds.

- "Il vaut mieux nous suivre sans histoire, vous partirez par le prochain avion". Gilbert   s'enfonça encore dans le fauteuil. Le gendarme lui saisit le bras que Gilbert tira brutalement.

- "Suivez-nous immédiatement, autrement il y aura rébellion et ça peut aller loin !". Les passagers commençaient à s'impatienter malgré leur curiosité. Il sut la partie perdue, mais sa rage explosa en même temps. Il se leva comme un fou, vociférant :

- "Ils n'ont pas le droit les salauds. Ils n'ont pas le droit ! Ils me le paieront ! Les salauds, les salauds !" Il fut encadré jusqu'au bâtiment sans qu'ils puissent calmer ses invectives. Un attroupement se forma et vu son état le chef de poste décida de le livrer à domicile pour éviter des complications ou des mauvaises réactions. Un policier le fit monter à l'arrière d'une voiture de service puante et il refit le trajet lamentablement en sens inverse. Il était effondré et voyait tous ses châteaux de cartes s'écrouler. Une fois de plus, ses parents détruisaient ses espoirs de délivrance et de liberté. Ses projets ambitieux dans la capitale partaient en fumée. Le policier l'accompagna jusqu'à la porte de l'appartement où sa mère l'attendait. Il proposa de rester quelques minutes, insista, craignant une réaction brutale de surexcitation, mais Clara déclina l'offre. Dès qu'il fut parti, Gilbert se mit à hurler, à jeter tout ce qui lui tombait sous la main, à marcher de long en large en l'insultant. Clara essayait de le calmer :

- "Tiens, bois de l'eau, détends-toi, on va parler tranquillement, ce n'est pas une catastrophe, tu pourras partir un peu plus tard si tu le souhaites vraiment. Tu aurais dû m'en parler ! Ce n'est pas si grave ! Tu n'as rien de spécial ?".

        Mais, pour lui c'était irrémédiable, il avait échoué ! Son aventure ratait honteusement, il devenait indigne des héros ! Il retournait dans sa fange, dans la médiocrité plate et anonyme. Les querelles allaient reprendre, ses idéaux seraient à nouveau bafoués, il ne pourrait pas présenter ses poésies aux éditeurs, ni assister aux cours magistraux à la Sorbonne. Il s'expliquait maladroitement avec des sanglots dans la voix, mélangeant tout. Sa mère essayait de le consoler :

- « La vie n'est pas finie, tu vas pouvoir partir bientôt, ce n'est que partie remise, tout n'est pas fini!" Cette pensée le frappa enfin : pour elle ce n'était qu'une fantaisie, un petit coup de folie qu'on pouvait réparer. Elle ne sentait pas tout ce qu'il avait construit difficilement en lui-même, le changement de monde qu'il attendait, l'échappée de ces rapports affreux avec son père et le quotidien. Il demanda à Clara d'aller faire un tour en plein air. Elle ne voulait pas, mais il insista ayant besoin de se défouler ; elle lui cria :

- "Ne fais pas de bêtise !", pendant qu'il dévalait les escaliers. Il se mit à arpenter les rues au pas de charge, parlant à haute voix, tour à tour ricanant ou se lamentant, à la surprise des passants inquiets qui le suivaient du regard. 

        Une chose l'avait choqué dans les paroles apaisantes et de bon sens de sa mère : "La vie n'est pas finie !". En effet les choses continuaient autour de lui, la terre n'avait pas tremblé, les oiseaux chantaient, les gens s'en foutaient. Il n'y avait que lui qui avait pris une bonne gifle. Mais à part ça, rien n'avait changé sur terre. Son échec était une chose insignifiante, tout continuait. Ses sentiments subjectifs n'étaient que roupie de sansonnet. Il n'existait pas relativement à l'univers. Même sa mort par exemple pourrait passer inaperçue dans le monde objectif. Tout continuait toujours, éternellement, comme un rouleau compresseur insensible, qui ne s'arrête jamais et encore moins pour ses vétilles personnelles. Dans un autre sens, c'était vrai qu'on pouvait persévérer, recommencer, puisque ce n'était pas "fini". Il fallait vouloir, lutter, s'accrocher, ne pas renoncer. Il se promit de rester ferme et décidé, inébranlable. Pour la première fois il recevait de plein fouet dans la naïveté de sa jeune vie une leçon brutale et douloureuse et se trouvait face à une réalité plus forte que lui. Jusque là il pensait que vouloir c'était pouvoir, et les faits le contredisaient. Il croyait n'avoir commis aucune faute et cependant quelque chose n'avait pas fonctionné. Il était porté là où il ne voulait pas, malgré lui. Et il en était surpris et ébranlé dans sa confiance en lui-même. Cette aventure lui servit de leçon, car elle le rendit obstiné, ne renonçant pas à une décision, même après plusieurs échecs ; comme justement au jeu d'échecs où, si on ne passe pas à droite, on essaie à gauche avec une autre pièce pour avancer toujours. Il avait aussi retenu une autre maxime d'une de ses lectures, aussi sage : "Il faut s'appuyer sur les principes jusqu'à ce qu'ils cèdent !". C'était un commencement de sagesse. Mais il n'avait encore pas tout perçu car ildevait encore souffrir de terribles leçons avant de se résigner à comprendre que la destinée, le hasard étaient les plus durs malgré tous les efforts, et qu'en dépit des calculs et des précautions aucun pouvoir ne pouvait assurer ou prédire avec certitude ou même probabilité le destin des hommes ou les événements.

 

        Il rentra à la nuit tombée, un peu plus vieux, décidé à repartir après sa majorité. 

        C'est ce qui advint d'une manière moins romanesque que prévue, la famille en prenant son parti dans l'indifférence affectée de Frédéric, l'ironie pincée d'Henri, l'étonnement vexé d'Armand, balancés par la peine de Paul et les recommandations inquiètes de Clara.

arc

 


Publié par emiliousollies à 17:12:09 dans 5 Roman. Piège. | Commentaires (0) |

Vingt ans | 29 mai 2009

                                         Chapitre 4 :                               Vingt ans 


dosto  Les frères Karamazov                               moa 25 2

        Pendant de longues années, avant d'être persuadé de l'inexistence de Dieu, je m'étais cru préservé, protégé. Il m'apparaissait, je le croyais, être promis à un destin singulier. Mon exaltation intérieure, mes lectures passionnées, mes sentiments poétiques me conduisaient à me ressentir comme à part, d'une essence peu commune, chargé d'un message. Au cours de ma vie d'adolescent j'avais eu, à plusieurs reprises, la chance d'échapper à de graves accidents, et dans mon inconscience, je mettais ces miracles sur le compte d'une marque. Je me considérais donc confusément comme élu, destiné, et j'essayais d'être digne du choix. Cela dura jusqu'à l'âge de vingt ans, époque approximative où je découvris les Frères Karamazov que je lus à plusieurs reprises. Ce livre eut un profond retentissement en moi : le voile se déchira sur une réalité sinistre et je fis une méchante crise de larmes lorsqu'il fallut se rendre compte que nous devions nous débrouiller seuls. Alors que je pensais avoir eu des preuves tangibles de la baraka, je me rendis compte avec des froids dans le dos, que ma survivance n'était que le fait de hasards multiples. Je repassai les différentes occasions où j'aurais dû logiquement laisser des plumes et dont je m'étais tiré sans une égratignure. Enfant, traversant la rue en courant, j'étais passé sous une voiture, mon manteau s'enroula autour d'une roue. L'automobile ne s'arrêta que lorsque ma figure touchait le pneu. Plus tard, en Savoie, en colonie, encerclé et acculé dans une poursuite, je me jetai sur le bord d'un sentier de montagne, me retenant à la dernière seconde aux touffes de verdure ; mes poursuivants passaient sans me voir. Lorsque je voulus me rétablir, je m'aperçus que mes pieds gigotaient dans le vide, à vingt mètres au dessus d'un torrent et que si l'herbe cédait, c'en était fait de moi ! Une autre fois apprenant à conduire, j'ai raté un virage, fait un tête à queue, évité un ou deux arbres et me suis retrouvé à quelques centimètres du bord de la corniche, au-dessus de la falaise dominant la Méditerranée, sans appréhension. Plus tard encore, à la préparation militaire, nous manipulions une mitrailleuse lourde de 12,7 autour d'une table. J'avais le canon dans le ventre et mes camarades passaient l'un après l'autre devant l'affût armant et déclenchant l'arme. Ils faisaient avancer une bande de cartouches préalablement soigneusement percées et vidées de leur poudre. J'écoutais les explications de l'instructeur et, à un certain moment, baissant les yeux, je n'aperçus pas sur la douille qui allait entrer dans la culasse le trou caractéristique du vidage de la poudre. Sans comprendre sur le moment la gravité de la situation ni bouger de ma position en bout de la mitrailleuse, j'interrompis les explications et demandai au démonstrateur si la cartouche était bonne, car elle n'avait pas de trou. Mon camarade arrêta l'armement en va et vient du percuteur juste avant qu'elle ne soit happée et l'instructeur interloqué rougit puis verdit en me regardant avec des yeux effarés et me poussa hors du canon. J'ai failli me noyer un jour de tempête et je ne compte pas les chutes et les imprudences de toutes sortes ....J'arrivai à l'âge adulte sans une cicatrice avec le vague sentiment qu'une puissance bénéfique écartait de moi les atteintes de Charron.

        C'est dans cet état d'esprit que je rentrai à Oran, ayant obtenu le diplôme professionnel de photographie après quatre années de scolarité. Avant de m'embarquer pour le retour, j'avais postulé pour entrer à l'École Nationale du Cinéma à Paris, où j'étais fondé d'espérer une admission. A mon arrivée à Oran, mon père me reprocha par une de ses plaisanteries douteuses, de n'avoir pas redoublé, car il avait déjà mon frère à supporter. Il connaissait parfaitement les affres passées dans ce lycée à la discipline militaire et la hantise que j'avais de devoir faire une cinquième année de pensionnat dans cette montagne perdue, à dix neuf ans. J'avais correspondu régulièrement avec mon plus jeune frère Paul et plus rarement avec ma mère qui m'adressait chaque mois des colis de ravitaillement et des billets de dix mille francs (anciens) dans ses lettres. Paul me tenait au courant à mots couverts de l'ambiance familiale qui n'avait pas subi d'amélioration notable depuis mon départ et dans laquelle je me retrempai en pointillé lors des vacances. Ma mère luttait pied à pied avec mon père pour l'hégémonie du ménage. Ils se réconciliaient le plus souvent à l'occasion du développement de leurs affaires commerciales ou immobilières pour lesquelles ils investissaient les économies jalousement surveillées par Clara qui craignait leur dilapidation par son volage de mari. Les disputes étaient aussi fréquentes que les incartades d'Armand qui avait trouvé en mon frère Henri moins un allié - car ce dernier ne voulait ni ne désirait heurter ma mère - qu'un remplaçant pour ses absences impromptues pendant le temps de travail. Mon second frère Frédéric, un blond presque albinos, le plus raté des quatre garçons comme lui disait mon père, était un rêveur aux soudaines colères, extrêmement têtu et renfermé, passionné de musique classique et de violon à l'instar de son condisciple Yves Saint-Laurent, ne vivant qu'en lui-même sans demander grand-chose. Il connut toute sa jeunesse les problèmes du foyer, car il resta à la maison à Oran jusqu'au baccalauréat et ne partit à Toulouse que tard pour des études de médecine. Taciturne il s'isolait le plus possible dans sa chambre et semblait indifférent aux altercations matrimoniales, devant lesquelles il s'esquivait, ne désirant être ni pris à parti, ni dérangé dans ses rêveries musicales.

        Mon frère Henri prudent, louvoyait entre les deux, ménageant l'un et l'autre, se rendant peu à peu indispensable à chacun. Il partit au service militaire dans une école d'officier de réserve à Bordeaux après mon retour. 
        Le seul qui fut réellement atteint par le déchirement de nos parents était Paul. Il consolait ma mère, lui disant que lui, il resterait toujours avec elle, qu'il l'aimait, qu'elle était sa petite mère. Il se blottissait contre elle, même encore quand il fut plus grand que les quatorze ou quinze ans qu'il affichait lors de mon retour. Elle s'était rabattue sur lui depuis longtemps, ses autres enfants s'étant émancipés et son mari dissipé. Elle cuisinait les plats qu'il aimait et veillait tout particulièrement sur son linge et sa présentation. Elle lui faisait mille recommandations même quand il devait faire quelques pas pour aller jusqu'au lycée. Lui essayait de raisonner gentiment et innocemment mon père qui le tournait souvent en bourrique et aimait à le pincer presque au sang dans un geste d'affection qu'il avait hérité de sa famille. Paul se posait des questions sur l'amour de ses parents, essayait d'apaiser les antagonismes, se mettant en cause dans les relations familiales et, d'une manière indirecte il était le lien entre nous. Il resta le petit frère que chacun avait découvert et aimé avec émerveillement à sa naissance. Innocent, sans arrière pensée, nous savions son absence de calcul et la sincérité des sentiments qu'il affichait ouvertement envers chacun de nous. En même temps il était gai, il aimait la plaisanterie et était le seul qui avait osé et pu amener des camarades à la maison. Il recevait naturellement, sans gêne ses amis alors qu'à mon époque notre mère-cerbère les éloignait irrémédiablement dès la première visite où ils subissaient un sévère examen physique et psychique. Paul commençait à fréquenter sans complexe les jeunes filles, sœurs de ses compagnons, alors que pour les aînés la ségrégation avait été complète. 
        Ils apprenaient à danser en groupes ouverts au vu et au su des parents et je ne cessais de m'étonner de ces nouvelles mœurs, alors que quelques années auparavant, de mon temps, je n'avais pas approché une fille à moins de dix mètres sans être mal à l'aise et surveillé du coin de l'œil. Le samedi soir, la famille allait régulièrement au cinéma, Paul arrivant à fléchir ma mère même quand elle était courroucée ; mes parents semblaient alors très fiers de s'afficher avec leur progéniture en cascade dans les salles archi-combles ou dans le promenoir lors des entractes.
A cette époque le dimanche, mon père s'esquivait en solitaire assez tôt pour « la visite à sa mère », qui pouvait durer plusieurs heures et revenait juste à temps pour aller dans un des excellents hôtels-restaurants de la corniche où Armand avait ses habitudes, chez Salanon ou Frédérico ; on y dégustait un mérou sauce rouge ou une friture de rougets à l'ail et au persil , poissons portés vivants quelques minutes auparavant.

        Dès les premiers jours de collaboration, mon père se servit de moi comme faire-valoir. Quelquefois il me présentait comme son grand fils diplômé des hautes écoles françaises aux compétences modernes ; d'autres fois il m'insultait devant les clients quand le travail n'était pas ce qu'il voulait, me traitant d'incapable : « Mais qu'est-ce qu'on t'a appris pendant quatre ans dans ton école ? J'aurais mieux fait de te garder ici, à l'atelier, au lieu de t'envoyer faire des études ratées ! ». Et souvent c'était les deux versions dans la même minute, devant le même client. Il soufflait en même temps le chaud et le froid, démontant son souffre-douleur qui ne savait plus à quel saint se vouer, honteux et confus devant le public, humilié et contrarié dans une révolte impossible à exprimer, car une plaisanterie fusait à nouveau détendant l'atmosphère, sauf pour la personne marrie. Quand les derniers clients étaient partis il arrêtait la représentation comme disait ma mère, et revenait en lui-même, plus calme, moins aguicheur, paternel, un peu plus accessible. Cependant je ne m'habituais pas à de semblables scènes et ma sensibilité délicate était soumise à rude épreuve. Peu à peu je m'insurgeais et commençais à répondre au persiflage, préférant la honte de l'esclandre à l'humiliation d'être bafoué. Il m'arriva de partir furieux du magasin quand la coupe était pleine et même de ne pas déjeuner à la maison pour ne pas le retrouver trop rapidement, tant j'étais en colère. Ma mère essayait de calmer le jeu :
- « C'est ton père, il faut lui pardonner, il a toujours été comme ça, ce n'est qu'une apparence, dans le fond il t'aime bien ! ». Ces excuses n'étaient pas sans fondement, mais ma souffrance était réelle. De plus je traversais l'âge ingrat et étais remué par une nature vigoureuse, bouillonnante, qu'une timidité complexée n'arrivait pas à bâillonner. Arrivé en pleine chaleur début juillet, il m'arrivait d'avoir le souffle coupé par des attributs féminins à peine protégés du soleil d'Afrique par une mince popeline transparente. Mon père se gaussait alors de mes yeux exorbités ou de ma pâleur soudaine, en prenant la jeune personne à témoin :
- « Ah ! Ces enfants, ça voudrait mais ça peut pas ! En plus, ça ne connaît rien, il faudrait tout leur apprendre ! Tiens ! Viens placer ta pellicule dans l'appareil de Mademoiselle. Faut-il que je te montre ? » Il excellait à faire des jeux de mots cochons, des allusions égrillardes. Alors de pâle que j'étais, je devenais rouge pendant que la clientèle s'esclaffait. Je confiais mes tourments à mon journal que je n'avais jamais cessé d'honorer, le décorant de dessins, de portraits, de poèmes tristes sur la destinée. Ce penchant révulsait Armand qui ne rêvait pour ses enfants que d'aventures amoureuses grossières. Comme il nous disait vulgairement : « Un trou est un trou, qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse ! ». Mais je ne comprenais pas ce langage et m'en offusquais, rêvant secrètement de grandes amours.

Jolie brune 
        J'attendais avec impatience la réponse de l'École Nationale de Cinématographie. Au début du mois de septembre, je téléphonais à Paris. J'apprenais qu'un bulletin d'inscription m'avait été envoyé en temps opportun et qu'il était maintenant trop tard pour confirmer, les effectifs étant complets. J'interrogeai ma mère au sujet de mon courrier : embarrassée elle m'avoua qu'elle avait cru qu'il s'agissait d'un prospectus et l'avait jeté. Je lui en voulus longtemps, car je restai persuadé qu'elle avait agi délibérément pour m'empêcher de partir, peut-être de concert avec mon père. Dans sa logique, les affaires passaient avant tout : j'avais ma place dans l'organigramme après le départ d'Henri au service militaire. 
        Il me fallut de nombreuses années pour me rendre compte que ma mère avait ressenti pour moi une fierté certaine ou même de l'admiration. Elle retrouvait en moi certaines de ses aspirations de jeunesse, quand elle était première en Français et qu'elle lisait à haute voix, du bureau du professeur ses compositions dans le silence admiratif des élèves. Elle me fit remarquer à plusieurs reprises, que je tenais d'elle mes sentiments artistiques et mon physique. Mais j'avais d'autres préoccupations et tenais à mon quant à moi. De plus, je m'insurgeais quand Clara disait qu'elle s'était sacrifiée pour ses enfants. Je lui disais qu'il ne fallait jamais se sacrifier, que les sacrifices étaient toujours perdus, qu'il ne fallait jamais compter sur la reconnaissance, car non seulement le sacrifice en serait dénaturé, mais encore on y prenait goût. Elle me regardait avec des yeux ronds et une mine résignée de martyr.

        J'avais pris l'habitude au bahut de faire mon lit et de me débrouiller seul ; aussi continuais-je à la maison, vivant comme un pensionnaire. Mon frère étant parti, j'avais une chambre pour moi seul. Je rangeais méthodiquement mes effets, râlant même lorsqu'on mélangeait un de mes cintres que j'avais marqués de mes initiales. Je demandais à la maisonnée le moins possible de service domestique et essayais de laisser tout impeccable après mon passage. Je remerciais soigneusement lorsqu'on s'occupait de moi et me dérangeais plutôt que de demander quoi que ce soit. Ma mère disait qu'il semblait que je me lavais de tout contact familial, que j'étais comme un canard dans sa couvée ; mère poule, elle devait souffrir de ma distance, alors qu'elle avait basculé l'intérêt de sa vie exclusivement vers l'entretien et la préservation de ses enfants. Cette attitude rigide et compassée que j'avais, provoquée dans une première induction par les règles techniques professionnelles et la discipline du pensionnat, s'était renforcée avec les taquineries de mon père : 
        - « Nous t'avons payé des études... tu nous as coûté cher... Maintenant, tu vas pouvoir nous rendre la monnaie de notre pièce ». Bien que ces remarques fussent plus destinées à sa galerie de clients et à usage externe, je les comprenais aussi comme un reproche indirect. Voulant n'être redevable à personne, le moins possible pour le passé et en rien pour l'avenir, je faisais en sorte de n'être pas obligé et bientôt rejetais d'avance toute ouverture ou amabilité. Ma mère le ressentait presque comme du mépris, alors que c'était davantage un sentiment maladroit d'indépendance. Elle me reprocha de vouloir me détacher de la famille, alors qu'il fallait que nous fussions comme les cinq doigts de la main. Je lui répondis que j'étais d'accord, mais qu'elle me laissât être le pouce, plus mobile, ce qui lui plut beaucoup. J'étais en outre très économe de mes gestes et de mes paroles, à la limite de l'impassibilité ou de l'indolence. Je dus lui expliquer que c'était l'application d'une définition de physique légèrement déformée : je veillais à obtenir dans mes attitudes et mes actions le meilleur rendement pour le minimum d'effort. Elle en sourit et me taquina quelquefois avec cette formule pendant de nombreuses années.

        C'était l'été et jusqu'à la rentrée des classes, une partie de la ville transhumait dans les villas essaimées tout au long des plages de la Corniche. J'avais été émancipé, ce qui m'avait permis de passer mon permis de conduire avant la majorité de vingt et un ans. Je profitais de la voiture d'Henri et faisais la navette entre la boutique et la villa, matin et soir. Principalement les samedi soirs, avec une ou deux connaissances, je hantais les fêtes de village qui étaient très courues. Chaque village de la ceinture oranaise s'enorgueillissait de ses festivités ; c'était celui qui avait les plus belles décorations lumineuses ou le feu d'artifice le plus grandiose, ou celui qui décrochait le meilleur orchestre, la timbale étant l'orchestre de l'hôtel Aletti d'Alger. Les gens venaient de toute l'Oranie pour ces réjouissances annuelles, et en cette année 1953 ce fut la dernière fois où elles eurent un tel éclat, car les années suivantes elles furent amoindries ou supprimées par peur d'attentats au milieu de la foule. C'était une véritable marée humaine qui déferlait ; les voitures arrivaient par centaines de tous les environs et se garaient n'importe où, le long des routes, dans les champs, dans les rues qu'elles obstruaient complètement. Les mesures de sécurité et d'incendie n'effleuraient personne. Il y avait seulement un petit poste de secours pour les vapeurs des personnes âgées ou fatiguées. Des milliers de personnes s'agglutinaient comme abeilles en essaim sur la place principale de l'agglomération autour d'une estrade dressée pour l'orchestre où trônaient d'énormes haut-parleurs relayés aux quatre coins du village. Les petits cafés sortaient tables et chaises en plein air et organisaient des buvettes sur des planches posées sur des tréteaux, sous lesquels des centaines de bouteilles de Crush, des limonades, des bières étaient rafraîchies dans des lessiveuses remplies de glace, seulement en début de soirée. L'orchestre attaquait vers dix heures, mais dès neuf heures, les gens piétinaient pour se placer devant et pouvoir apercevoir les musiciens et la chanteuse. La foule enflait démesurément jusqu'à envahir chaque centimètre de la place et même jusqu'aux branches d'arbres. Dès les premières mesures, il se créait un mouvement, une sorte de tourbillon provoqué par les jeunes danseurs en quête de cavalières. A cause des convenances ce n'était pas un affolement, pas une course, pas une ruée, mais ça y ressemblait. Il fallait choisir vite la plus jolie danseuse ou la moins moche, car, en cinq minutes, il ne restait que les tartes ! L'orchestre jouait sans discontinuer ce qui permettait aux mieux lotis d'accaparer leur conquête durant des demi-heures s'ils savaient y faire. Les plus forts arrivaient à faire des réservations et l'on voyait quelques filles refuser la danse à cinq, six prétendants, alléguant : « Je suis retenue. » Jusqu'à ce qu'arrive le préposé, fier comme Artaban. Lorsque l'orchestre attaquait les paso-doble, c'était proche de l'hystérie collective. Un murmure s'élevait de la foule ; la retenue légère qu'on s'obligeait à afficher jusque là était jetée aux orties dans l'espérance ou le bonheur réalisé de faire tourner sa belle au rythme et à la façon dominatrice des caballeros ou toreros espagnols : Le paso ouvrait plus que toute autre danse le cœur convoité des demoiselles transportées dans un rêve. Un bon danseur avait toutes ses chances : il était remarqué et s'il avait en plus un peu d'entregent, sa fortune était faite : il était sûr de repartir avec une cendrillon dans son carrosse. Le problème était de trouver la place pour évoluer au milieu des couples. Mais il se pressait aussi des femmes de tous âges dansant entre elles, des enfants maladroits enlacés, des bébés piétinant en cadence, quelques gamins déboulaient comme des fous à la poursuite des gamines excitées par les cris et le brouhaha et les mugissements sonores de la musique enivrante. Les musiciens avaient la musique espagnole dans le sang ; les pasos, les tangos, les rumbas, les cha-chas, quelques rares valses ou slows se succédaient en mitraille jusqu'à la grande pose d'une heure du matin où les caisses de boissons amoncelées fondaient comme neige au soleil, tièdes ou froides. Les gens récupéraient avant le feu d'artifice qui partait brusquement des quatre coins du village, dans une pétarade saluée des cris joyeux de la foule ; des bâtiments éloignés les fusées giclaient dans le ciel clair étoilé, au milieu des exclamations ébahies des badauds la tête dressée, bouche ouverte :

        - « Ti'as vu çuilà ! et çuilà alôrr, qu'il est bo ! C'est encore mieux qu'à Lourmel !»   Il y avait toutes les classes mélangées, mais exclusivement européennes. On ne voyait d'Arabes que quelques enfants qui essayaient d'apercevoir de très loin quelques bribes de la fête, ou encore les gardiens de voitures qui veillaient toute la nuit pour quelques sous. Il était permis d'inviter n'importe qui et c'était toute une véritable politique que l'art de présenter son invitation à danser avec le maximum de chance de succès : depuis l'appel du doigt, mais avec un sourire qui en dit long, jusqu'à la courbette cérémonieuse et la formule rétro : « Voulez-vous m'accorder cette danse ? ». Les accoutrements étaient endimanchés sans trop de recherche, pour les nuits tièdes, et on ménageait des décolletés suggestifs.

        Cependant, l'évènement suprême de la saison était les deux ou trois soirées de gala qui se donnaient à la Pinède à Aïn-el Turk. C'était le sommet des nuits chaudes de la bonne société. L'établissement était naturellement en plein air ; il comprenait à l'arrière deux ou trois tennis, un terrain de volley-ball, des jardins et une grande esplanade avec quelques gradins. Pour ces nuits particulières, on faisait venir de France des artistes en renom ou qui commençaient à l'être : Bécaud puis Aznavour à leurs débuts ont fait le voyage. Ils ont chanté devant un parterre enthousiaste d'Oranais en belle tenue. On devait réserver très tôt et payer cher les places. Le programme comportait un dîner dansant, puis après le café, l'attraction. Le bal continuait jusqu'à trois heures du matin. Cela commençait par la ronde des voitures et les embouteillages sans fin, au milieu des « klaxons » pour accéder aux aires de stationnement. Les entrées étaient extrêmement filtrées pour empêcher les resquilleurs impénitents qui arrivaient quand même à sauter par dessus ou à passer sous les grillages malgré la surveillance. 

        Les toilettes étaient somptueuses, quelques smokings blancs ou blazers de marine, des robes du soir signées des grands couturiers. Il y avait les grands noms français de la couche aristocratique, les plus grandes fortunes de l'Oranie : colons, industriels, gros commerçants, professions libérales, fonctionnaires faisaient assaut d'élégance. Tout ce beau monde venait en famille, entouré des garçons et filles en puissance de mariage. Les plus belles femelles du pays défilaient en robes légères, décolletées, dos nu, brillantes pour la parade, affolantes. Il y avait une majorité de catholiques, car c'était plus ou moins « leur » fête et « leur » établissement ; mais quelques juifs à l'aise ne craignaient pas de détonner. On les saluait cependant, mais on ne se mélangeait surtout pas pour ne pas sembler en faire partie aux yeux de l'assemblée. L'ambiance était détendue, bon enfant, pas du tout compassée malgré la haute société. Bientôt, c'était le brouhaha des conversations, des salutations, le va et vient des garçons baignant dans la musique feutrée ; seuls de jeunes danseurs délurés mais magnifiques épuisaient quelques swings au cours desquels on pouvait admirer des culottes assassines. Le repas, recherché, était vite expédié et à peine les cafés bus, l'orchestre annonçait l'artiste venu de Paris, qui obtenait toujours une ovation méritée. Puis la musique reprenait, les tables se rapprochaient pour une conversation de bon ton où les femmes se confiaient leurs dernières aventures galantes ; les mâles parlaient politique, des difficultés avec la main d'œuvre locale, des récoltes, du cours du vin et des céréales. On s'accordait quelques séries de danses croisées entre amis, juste suffisantes pour paraître ou exciter l'imagination. Les rejetons faisaient bande à part et liaient amitié ou amourette dans les rires et les effleurements prometteurs.

        Le plus souvent j'observais cette engeance avec jalousie et regret car je me sentais isolé. J'enviais l'innocence de mon jeune frère Paul qui retrouvait quelques amis et apprenait sans arrière-pensée à danser joyeusement avec un groupe de leurs frères ou sœurs pubères. Certaines filles m'enflammaient et je rêvais, mélancolique dans la musique, de pouvoir les aimer malgré les convenances. Mais je savais qu'avec le nom que je portais et la table d'où je venais, cela tournerait court, bien que j'eusse un type tout à fait britannique avec même, pendant quelque temps, une petite moustache blonde très piquante qui faisait bisquer mon père et dont j'étais très content, surtout quand j'imitais Clark Gable. Il m'arrivait d'inviter une fille au milieu d'un groupe mais, trouvant humiliant l'éventualité d'un refus plus ou moins public, je me contentais le plus souvent de me déplacer et de bâtir des châteaux en Espagne avec telle brune aux longs cheveux noirs et au port de reine, ou telle autre à la mine angélique et au corps de déesse. N'ayant eu que des frères, et ayant été déraciné en France à l'âge intéressant, je n'avais bénéficié ni des amies d'une sœur, ni des sœurs des amis. Mes parents ne recevant plus depuis de longues années, je me trouvais fort à l'écart. De plus je recherchais, en dépit de mes rêves d'amour platonique, un exutoire physique pour épancher dehors mon trop plein de vigueur. Je me débattais dans les difficultés d'accorder mes sentiments, et mon corps, avec la réalité du marché. Dans le milieu israélite que je ne fréquentais d'ailleurs pas davantage, il n'était pas question de décrocher une maîtresse, bien que notre voisine du quatrième, magnifique brune plantureuse, mariée à un avorton beaucoup plus âgé, m'attira et qu'elle comprit dans mes regards béats, l'envie qu'elle provoquait. Mais commerçante près de notre magasin, son fils était un proche camarade de mon frère Paul et je n'eus pas le cran de lui parler les rares fois où je la croisais sur les paliers.

        J'avais aussi suivi à plusieurs reprises une jeune fille ravissante qui travaillait aux Galeries de France, avec qui j'aurais très bien engagé une amourette. Mais ma tante Viviane, qui la connaissait, m'en dissuada, jugeant qu'elle n'était bonne qu'au mariage et que je me dirigeais vers une impasse. Finalement, à la fin de l'été, je réussis à créer l'évènement. Un nouveau collaborateur du magasin, arrivé de France avec sa jeune femme et son bébé, avaient été pris en sympathie par mon père (certainement mis en alerte par le minois avenant de la dame !). Il les avait invités à la plage pour le week-end. La dame séjournait provisoirement dans une chambre d'hôtel pendant que le mari retapait et meublait leur appartement en ville. Je ne sais comment, pendant un repas, ma jambe se trouva contre la sienne, à moins que ce ne fût l'inverse, sans qu'elle ne la retire. Elle me regardait d'un air enjoué et complice. Le soir même, sachant que son mari dépourvu de véhicule était retourné en ville avec mon père afin d'être à pied d'œuvre le lendemain, le cœur battant je frappais à sa porte qu'elle m'ouvrit, ainsi que son lit. Je sus ce soir-là ce qu'était une femme, mais sans que cela déclenchât en moi de feu d'artifice. Nous fûmes dérangés à deux ou trois reprises par le bébé qu'il fallait rendormir. La dame fut parfaite de délicatesse et de gentillesse, mais malgré ses prières, je ne voulus pas terminer la nuit avec elle, poussé par une certaine gêne causée par le bébé qui ronflait aux anges, ou peut-être par un sentiment de remords envers le père du bambin.

        Je terminais la nuit au bar du Stand Gasquet à ressasser mon aventure qui m'avait donné peu de plaisir. A midi le lendemain, je me baignais amoureusement avec la jeune femme qui avait été peinée de ma réaction et souhaitait ma présence plus continue. Je la rassurais sur mes sentiments et sa bonne conduite. Cependant, appelé à côtoyer le jeune père et mari, et qu'il connût ou non son infortune, ce fut la dernière conversation intime que j'eus avec elle, ne pouvant instinctivement admettre cette situation. Peu après, j'eus droit de la part d'Albert et de mon père à quelques allusions douteuses, auxquelles je fis la sourde oreille. La jeune femme avait-elle trouvé un autre exutoire ou peut-être avait-elle été désignée pour exécuter cette mission ...

plage pins

 

        L'été 1953 s'étiola. Les plages bondées furent désertées brutalement dès la rentrée des classes. Ce fut le dernier été normal en Algérie, à Oran, chez nous ; car l'année suivante en 1954, commencèrent les évènements qui devaient conduire en huit ans l'Algérie à l'indépendance. Les Européens s'en allaient à reculons, doucement sans le savoir encore, d'un état d'insouciance égoïste ; leur torpeur béate était assise sur « la non prise en considération délibérée des aspirations légitimes de la partie algérienne de la population ». Les privilèges que quelques uns s'étaient arrogés allaient être chèrement payés par la masse des petits blancs. Les Pieds-noirs laborieux dont les intérêts pouvaient s'acclimater d'une parité de traitement, défendaient sans la comprendre, la position indéfendable d'une minorité. Ils n'avaient finalement pas grand chose à préserver et, si le problème avait été pris à temps, si le partage des ressources avait commencé un peu plus tôt dans l'après-guerre facile des années cinquante dans une optique de réhabilitation de l'indigène et de sécession lointaine mais inéluctable avec la Métropole, alors le problème algérien aurait pu se résoudre dans l'harmonie et la coexistence sous l'égide de la France. En prenant fait et cause pour l'Algérie française non viable des deux côtés, les Pieds-noirs commirent une erreur diabolique, soufflée et alimentée par une oligarchie égoïste. Ceux-là jouaient la politique de la terre brûlée pour défendre jusqu'au bout une injustice fondamentale, en contradiction avec toutes les traditions de la France. L'ultime chance de révolution pacifique s'épuisait en ces années cinquante. Après les exemples de l'Indochine, de la Tunisie, du Maroc et l'existence d'une opposition nationaliste, seul un renversement du statut de l'Algérie pouvait l'empêcher de glisser dans l'indépendance totale et hostile.

        Le gros des populations algériennes et européennes, guidées par des meneurs d'opinions éclairés et désintéressés aurait compris et admis une coexistence donnant une nouvelle chance à tous. Il fallait à priori lui faire admettre deux choses : la France ne pouvait assimiler les Algériens ; les Algériens ne pouvaient accepter d'être relégués et traités vitam aeternam en citoyens de deuxième zone. Ces deux évidences auraient dû conduire à une séparation juridique de l'Algérie et de la France et à l'égalité des droits de chaque communauté. Au lieu de cela des esprits stupides et à courte vue ont poussé l'Algérie française au suicide et un million d'hommes à un exode cruel, massif et immédiat au lieu d'une coopération qui aurait pu durer encore quelques décades au moins.

        On ne refait pas l'Histoire. Mais les gouvernants sont payés pour guider les peuples et prendre des décisions responsables, non pour atermoyer et se laver les mains ! Peut être est-ce le dévoiement du système démocratique des partis qui est fautif, ou l'avènement irrépressible de la décolonisation qui broie les nouvelles minorités, quelle que soit leur résistance. Au delà de la vision globale de l'Histoire et de son cheminement, il y aura toujours sous-jacents les sentiments et les drames humains à l'échelle de l'individu : la vague se renverse, change de cours et le lamine. Il suffit quelquefois d'une poignée d'hommes, par exemple les six chefs historiques de la rébellion algérienne qui déclarèrent, d'abord seuls, la guerre à la France. Quand passe-t-on d'une révolte à une révolution ? Malheureusement, on ne peut savoir à l'avance quelle est la risée qui deviendra tempête. Le calme dure jusqu'à ce que survienne l'ouragan.

        Les évènements du Maroc, le terrorisme en Tunisie ne provoquaient aucune alarme sérieuse en Algérie. Nos malheureux voisins souffraient de graves problèmes mais l'Algérie c'était la France, et on ne faisait aucun rapprochement. Seule attirait notre attention l'Indochine où le Général Salan était parti combattre le Viet Minh avec nos braves légionnaires de Sidi Bel Abbés. Ils faisaient l'aller-retour morts ou vivants sur le Pasteur réquisitionné. Nasser exacerbait les mouvements nationalistes du monde arabe. Quelques musulmans algériens avaient secrètement rejoint la clandestinité dans une organisation spéciale en Kabylie. Pour les Européens, le commerce, l'agriculture marchaient à fond ; les échanges avec la Métropole battaient tous les records. Mais pour les Musulmans, à part une frange extrêmement clairsemée de commerçants et de professions libérales, la main d'œuvre indigène n'était utilisée que dans des emplois subalternes, folkloriques ou traditionnels : cireurs de sou­liers en ville, sur les places, en particulier de la Bastille où ils avaient aménagé de véritables trônes. Avec un savoir-faire de techniciens supérieurs et une batterie d'instruments, ils faisaient briller comme des miroirs les chaussures les plus sales. 

        Ils avaient une telle dextérité qu'on ne voyait même pas les brosses gicler d'une main dans l'autre et faire le tour des chaussures ! C'était les aristocrates du métier. Les prolétaires du métier, les petits cireurs à chéchia vaquaient avec leur marchepied en bois, sur lequel ils tambourinaient ave la brosse pour attirer l'attention. Les marchands de cacahuètes et d'amandes salées avec leur étal fixé sur deux roues de bicyclette. Les petits porteurs de la rue de la Bastille chargés comme des ânes pour quelques francs et qui se battaient pour faire la bête de somme. Marchands de journaux qui se bousculaient pour obtenir les quotidiens et filaient comme des flèches vers les quartiers, pour vendre les premiers, avant l'arrivée des concurrents. Fatmas, nourrices, bonnes à tout faire, quelquefois dans la famille depuis vingt ans. Petits boutiquiers dans les quartiers arabes ou excentriques, épiciers, marchands d'articles indigènes.­ Pêcheurs ou dockers embauchés à la journée, brocanteurs passant dans les rues en criant : « Achète tout ! ». 

         A l'intérieur, c'étaient des fellahs travaillant la terre pieds nus, à l'ombre des turbans sous un soleil de plomb, courbés outil à la main dix heures par jour, employés parce qu'ils coûtaient moins cher qu'une machine. Pas de SMIC, les salaires étaient fixés pour permettre l'achat de la nourriture et tout juste des vêtements. Les privilégiés étaient ceux qui pouvaient travailler au contact du patron européen : conducteurs d'engins, chefs d'équipe, contremaîtres, gardiens. Ils bénéficiaient quelque fois d'une maison. Les autres étaient bons pour le gourbi en terre, avec la chèvre et l'âne. Les enfants naissaient de plus en plus vite et mourraient de moins en moins, ce qui fit peur.

        Ceux-là attendent passifs. Ils savent cependant ce qui se passe dans le monde. Les habitants des grandes villes connaissent Ferhat Abbas et Messali Hadj et comprennent leurs revendications. A l'Assemblée Algérienne les quelques représentants musulmans clament la misère du peuple, les inégalités et les injustices mais ils sont hués ou étouffés par une majorité de fanatiques. Leurs derniers avertissements sont perdus, foulés aux pieds. A l'étranger, dans quelques mois, Ben Bella et une poignée de résistants vont s'ébranler et tracer la voie de la lutte armée. Leurs crocs vont bientôt se planter dans l'Algérie française qu'ils ne lâcheront plus. Le moment du non-retour va passer ... Comment les leçons de l'Histoire ne sont-elles pas mieux comprises par les peuples et leurs dirigeants !

        En Algérie, nous étions aveugles, nous refusions de voir et de comprendre. Tout autour la terre tremblait mais notre confiance n'était pas remise en cause. Le train quotidien restait égal à lui-même. Mais l'âge d'or lançait ses derniers feux.


corbeaux plage

Publié par emiliousollies à 17:03:10 dans 4 Roman. Vingt ans. | Commentaires (0) |

Enfance et jeunesse d'un pied noir | 25 mai 2009


                      Chapitre 3 :     Enfance et jeunesse d'un pied noir.


        Je me souviens de la manière dont je l'ai vécu : j'avais sept ou huit ans. Nous étions comme d'habitude en classe au lycée Lamoricière. Il y eut un piétinement de foule dans le couloir et la porte de la classe s'ouvrit soudain sur un groupe de grandes personnes menée par le surveillant général ; parmi elles, se trouvait ma mère, ce qui m'étonna fort. Le surveillant lut une déclaration obscure sur la loi puis une liste des élèves chassés. Ma mère, droite, très pâle, avec une grande douceur rangeait mes crayons dans leur plumier, les cahiers les livres dans le cartable, en m'expliquant sans détail qu'on rentrait à la maison. Plusieurs élèves faisaient de même. Un silence profond régnait, troublé par le bruit furtif des départs. J'entendis chuchoter dans mon dos : « C'est les Juifs ! », mais je ne compris pas le rapport. Chez nous, ma mère expliqua à mon frère aîné déjà revenu et moi-même qu'à cause de la guerre nous ne pourrions plus aller en classe au Lycée Lamoricière : pendant quelques jours elle assurerait les cours et prochainement nous devrions aller dans une autre école. Elle ajouta gravement qu'il fallait maintenant faire attention de ne pas sortir dans la rue où nous passions nos loisirs avec les voisins de notre âge. Elle n'eut aucun cri de colère. A aucun moment, je ne me souviens d'avoir entendu chez nous, pendant cette période de guerre, des récriminations violentes ou des manifestations de haine contre la France d'alors.

        Nous avons subi beaucoup d'injures, d'intolérance, de discrimination, nous avons eu peur plusieurs fois pour notre vie, sachant ce qu'il était advenu en France de nos coréligionnaires, mais notre sentiment patriotique, notre sentiment d'être français ne fut pas entamé. Finalement, nous n'avons pas été décimés en Algérie, si ce n'est notre contingent de morts tombés au champ d'honneur ; si nous n'étions pas tolérés dans les écoles nous étions parfaitement aptes à manœuvrer et à stopper les balles allemandes ! Comme les tabors ou les zouaves, nous fîmes une guerre glorieuse. Mon père et un de ses six frères, eurent la chance que leur femme leur donne un quatrième enfant juste avant d'être embarqués pour la métropole. Deux autres firent une guerre complète : l'un fut fait prisonnier au combat lors de la débâcle dans les Ardennes. Par une astuce et une chance inouïes, il se fit passer auprès des Allemands pour Arabe, en parlant la langue, et fut interné en Allemagne dans une ferme, où il remplaça aux champs et au lit un brave paysan mobilisé. Je ne l'ai pas entendu regretter cette situation dans les narrations de ses exploits guerriers, si ce n'est le risque permanent et mortel d'être démasqué ou dénoncé ; mais il survécut.

        L'autre frère réussit à rejoindre le Maroc par l'Espagne et fut mis sous les drapeaux à Casablanca, avant de faire la campagne d'Italie et d'Allemagne. Les derniers, malades ou décédés ne furent pas mobilisés.

        Mon père, très affable et prêt à rendre service, de plus extrêmement connu dans la ville pour son caractère jovial et bon enfant, fut très vite estimé de ses supérieurs et ne tarda pas à obtenir un régime spécial. Il dépannait souvent les officiers avec sa voiture ou avec le stock considérable de ses produits professionnels qu'il avait provisionné dans l'éventualité de la guerre. Il eut même droit à plusieurs certificats pour bons et loyaux services. Il fut pistonné très rapidement et put coucher à la maison, prit ses repas en famille et ne fit que quelques jours de prison honorables pour avoir été porté absent une ou deux fois dans des appels de nuit impromptus : on lui téléphonait, mais avec le couvre-feu il arrivait trop tard ! 

        En grandissant, la ville d'Oran, dans sa partie centrale, s'étendit sur le plateau légèrement incliné qui domine le port et la mer, encadrée d'un côté par le port de Santa Cruz, dé l'autre plus loin par la Montagne des Lions (en réalité, une grosse colline où on ne traqua jamais de lions depuis plusieurs siècles ! ). Là, s'étalait la ville européenne. Les palmiers et le soleil en plus elle pouvait ressembler à n'importe quelle grande ville de France. De larges avenues, des rues bordées de beaux immeubles, de magnifiques monuments, d'imposants édifices publics la composaient. Le Théâtre, devenu plus tard Opéra Municipal, comportait en façade un escalier monumental donnant sur un hall très élégant, aux magnifiques colonnes qui encadraient un escalier imposant à deux volées en spirale avec de nombreuses statues et d'immenses miroirs rehaussant la majesté des lustres. Lors des soirées d'opéra, de gala, ou quand passaient les tournées Karsenti, on y stationnait pour regarder déambuler la foule habillée pour la parade et dont la tenue devait être impeccable, sans aller jusqu'à l'habit. Les robes du soir n'étaient pas exceptionnelles mais faisaient parvenue pour celles qui n'en portaient pas. Il fallait être élégant, mais sans ostentation excessive.

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                                                                Opéra Place d'armes

        Fou d'opéras lyriques, mon père nous racontait comment, enfant, il obtenait une entrée en portant les accessoires ou en surveillant les camions qui déballaient les décors. Plus grand, il économisait quelques sous pour s'offrir une chaise au poulailler. Il se targuait d'avoir une agréable voix de ténor et, de mémoire sans jamais avoir appris la musique, il fit succomber plus d'une belle en débitant ses sérénades préférées de Faust, Aïda, Le Trouvère, Paillasse ou Carmen, qui l'avaient marqué. Abonné, il m'emmena quelquefois en remplacement de ma mère avec qui il s'était disputé et qui refusait de sortir en représailles. Elle m'autorisait alors à l'accompagner afin de ne pas perdre la place et pour qu'il ne fut pas seul. Mon père buvait les airs principaux, les fredonnant en même temps que les chanteurs. Quand il y avait des assassinats dans Carmen ou dans Paillasse, il poussait le couteau ; il encourageait les acteurs à la façon italienne sans le savoir, et réclamait des bis debout. Pendant les entractes, il retrouvait ses amis férus de musique, avec lesquels il critiquait les interprétations, faisant des comparaisons entre tel ou tel baryton de la saison dernière ; ou il rejoignait la loge des chefs d'orchestre qu'il connaissait tous personnellement et les gratifiait de nombreux petits cadeaux ou faveurs commerciales. 

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                                                             Place de la Bastille

        Les monuments et bâtiments Napoléon III étaient légion : la Préfecture égarée à la limite des quartiers juif et espagnol, près du port, la Mairie avec ses deux lions fameux, la Grande Poste, la Banque d'Algérie, le Lycée Lamoricière où je passais dix ans de ma vie avant de continuer quelques études en France, le Palais de Justice et la Maison du Colon aux merveilleuses mosaïques représentant les moissons. Une rare concession au style local avait été accordée à la Gare couronnée d'un joli minaret surplombant de belles arcades en arceaux mauresques. Beaucoup des premières artères avaient été débaptisées après la chute de l'Empire, pour se parer de noms républicains ou de ceux de militaires éminents ayant oeuvré à la conquête de l'Algérie. Le centre ville, bâti dès 1870, comportait des immeubles de grande classe et la  partie résidentielle la plus chic était comprise entre le boulevard Front de mer et la Place des Victoires, avec de magnifiques ouvertures sur le port, la mer, la baie jusqu'au port militaire de Mers El-kébir, et le village de Canastel où trônait le Casino aux fêtes splendides.

Canastel   Canastel

        Oran ne manqua jamais d'espace pour se développer et à toutes les époques furent créés de nouveaux quartiers de plus en plus éloignés du centre où le mélange des ethnies se trouva facilité, sans pour autant aboutir à un brassage. On acceptait un essaimage, pas une colonisation. La communauté la moins admise dans l'habitat était l'arabe. Dans les quartiers périphériques, ils pouvaient s'implanter sans trop de problèmes, en se faisant respecter par une serviabilité, une gentillesse, une propreté exemplaires. Mais, dans le centre ville, à part dans les marchés ou dans quelques emplois subalternes, ils ne s'aventuraient pas à s'installer ; on pouvait compter sur les doigts d'une main les quelques Arabes riches ou européanisés qui s'enracinaient dans la cité : ceux-là préféraient une villa ou une propriété à la façon arabe à l'extérieur de la ville, où ils pouvaient vivre à leur manière sans faire sourire.

marché bastille   Rue de la Bastille. Le marché

        Le dimanche matin, quand j'étais enfant, mon père nous emmenait régulièrement voir sa mère restée dans la maison natale près du Camp Militaire Saint Philippe, tout en haut de la vieille ville et du ravin Raz-el-Aïn. Pour y arriver, nous parcourions le plus souvent la rue de la Révolution ou «Rue des Juifs». C'était extraordinaire ! Elle était réputée dans toute l'Oranie et toutes les communautés la fréquentaient pour sa chalandise. Plus tard, quand il y eut les « évènements », le quartier devint moins sûr du fait de sa proximité avec la Kasbah qui l'avait débordé, rongeant les immeubles vétustes et désaffectionnés par les Israélites. Le marché de la rue de la Bastille prit alors une extension et un certain renom dans la population bourgeoise, mais je n'y ai pas retrouvé l'âme des marchés d'orient si folkloriques. La Bastille était un marché réservé aux Européens, même si les boutiquiers y étaient très mélangés.

faubourg ravin   Faubourg  du ravin Raz-el-Aïn

        Par contre, rue des Juifs, les Espagnols, les Arabes, les Français y venaient de loin pour un achat ou un autre prétexte. On y parlait autant juif, arabe, espagnol que français. On y trouvait de tout et du meilleur : la charcuterie casher, sans porc, les meilleurs poulets tâtés, choisis, triés, plumés et sacrifiés devant vous, selon les différents rites  (Il fallait attendre le rabbin sacrificateur qui courrait d'une échoppe à une autre pour mieux gagner sa vie.) , les meilleurs olives et condiments de toutes sortes dans d'immenses tonneaux ( je mis de nombreuses années à arriver à voir ce qu'il y avait dedans ! ), la meilleure viande sélectionnée, vérifiée religieusement et garantie sans maladie bien avant que le contrôle sanitaire ne fut institué ; le poisson tout frais péché, réapprovisionné toutes les heures ; les semoules et pâtes de toutes confessions, les marchands de vêtements, de bonneterie, les quincailliers. Les commerçants étaient incollables : vous pouviez demander n'importe quoi ils arrivaient à vous le sortir d'un recoin poussiéreux.. 

Bd clémenceau   Dimanche matin Boulevard Clémenceau

        La rue grouillait, les trottoirs étaient tous occupés par des éventaires remplis à ras bord, les effluves se mêlaient, les cris fusaient de toute part, les gens courraient comme des fourmis d'un endroit à l'autre pour trouver les meilleurs produits, remplissant leurs couffins ou leurs filets en toile cirée. Tout le monde connaissait tout le monde jusqu'à la troisième génération et on croyait toujours obtenir un prix spécial, souvent inventé, surévalué, mais c'était un ami ! Alors, on ne lui en tenait pas rigueur, c'était la règle ; on se rattraperait soi-même à la prochaine occasion ! La rue était jonchée des déchets de cette activité fébrile. En même temps qu'on se hâtait, il fallait prendre garde de ne pas écraser les têtes sanglantes des volailles, de ne pas renverser les paniers remplis de leurs plumes floconneuses, de ne pas glisser sur une sardine ou un rouget écrasé. A midi, c'était un vrai champ de bataille, il y avait des détritus partout. Mais à trois heures, la rue,complètement désertée, était présentable, tout avait été nettoyé à grande eau par la benne à cheval et une armée d'Arabes aux balais de branches.

        Une fois ses achats faits, Armand n'oubliait pas le rituel de la visite due à sa mère à qui il apportait ravitaillement et friandises.

GM 2

        Elle habitait toujours cette vieille maison du Quartier Saint Philippe où mon père et tous ses frères étaient nés, une maison typique de l'époque espagnole où les logements de deux à trois pièces pour les plus grands, donnaient sur une étroite cour intérieure. Elle était maintenant occupée moitié par des juifs moitié par des musulmans. On accédait aux appartements par une coursive qui ceinturait le patio à chaque étage, desservie par un couloir et un escalier obscurs souvent sales et hantés par les cafards, qu'enfant je craignais de traverser. Les appartements les plus grands jouissaient d'une terrasse intérieure en plein air donnant sur la cour, où l'on pouvait mettre une table ou un tapis au sol pour recevoir les voisins et les amis, manger, boire le thé à la menthe ou le café. Les enfants passaient d'un étage à l'autre, y jouaient, faisant un vacarme continuel. Plus que centenaire la maison faiblissait, les carrelages n'étaient plus que morceaux et les escaliers penchaient dangereusement donnant le vertige. Mardochée, forte femme aux traits marqués et avachis, n'avait pas la grâce de ma grand-mère maternelle ; celle-là avait le teint clair, des cheveux blancs immaculés tirés en chignon, un parler trois quarts français, un quart espagnol de Tétouan, une tenue vestimentaire européenne habituellement noire et sévère puisque veuve. L'autre très brune, revêtait la tenue traditionaliste orientale, des chasubles lourdes sur les jupons, un grand châle jeté sur les épaules, les cheveux longs dans le fichu noué autour de la tête à l'arabe, des colliers d'or autour du cou, les oreilles percées allongées par des boucles chargées. Elle ne pratiquait que l'idiome juif, refusant de proférer les quelques mots de Français qu'elle connût. Mon père lui apportait les provisions pour la semaine, car elle ne sortait jamais. Il était le plus aisé de ses fils, et, par habitude, intérêt ou désintérêt, il resta le seul à s'occuper d'elle jusqu'à sa mort difficile à plus de quatre vingt dix ans, en pleine guerre d'Algérie.

Cour  La cour commune

        Dès que mon père arrivait, elle pleurnichait, commençait ses récriminations contre le couple juif qu'il avait engagé pour veiller sur elle, et qui avec les années devint une famille nombreuse et finit par coloniser l'appartement et la reléguer dans une pièce qu'elle ne pouvait même plus occuper exclusivement. Armand me traduisait quelquefois : «Elle est toujours seule, personne de la famille ne vient la voir, on ne s'occupe pas d'elle, elle mange mal, on lui vole ses affaires...». Pendant la visite, je restais assis sur une chaise, paralysé et proche de l'horreur, à observer ces lieux étrangers où des photos jaunies montraient des personnages baroques qui pouvaient être mes parents, où les lits de fortune encore défaits encombraient la salle à manger. Seuls les meubles anciens me plaisaient, surtout un buffet sculpté avec des colonnettes et de nombreuses portes ouvragées de personnages. Je regardais à la fenêtre avec impatience dans la cour les murs décrépis encore tapissés d'azulejos au charme antédiluvien ou s'encadrait quelquefois des têtes curieuses . J'avais hâte de quitter ces .lieux inquiétants où ma mine bourgeoise, endimanchée détonnait ; je me sentais gêné au milieu des gosses morveux qui me regardaient avec envie étant le fils du bienfaiteur, des voisins indiscrets et dépenaillés, des femmes hurlant d'un étage à l'autre. J'étais soulagé lorsque mon père amorçait le départ avec force billets de banque à toute la ribambelle et que nous remontions dans la 11 CV Citroën garée en bas sur la chaussée terreuse et cahoteuse, aux trottoirs incertains.

Paradis Plage   Paradis Plage

        Puis si par hasard nous n'allions pas au restaurant de poisson Frédérico à Paradis-Plage ou Salanon à Aïn-el Turck, ou à La Palestre, il faisait la tournée de ses amis et clients qui tenaient des échoppes d'alimentation. Ils le reconnaissaient et lui fourguaient ce qu'il y avait de meilleur et de plus cher : d'abord c'était l'épicier pour la charcuterie locale, les boudins, mortadelle et tutti quanti accompagnée des jambons de France ou d'Italie, le boucher pour le gigot, les côtelettes et les saucisses, le poissonnier pour quelques kilos de rougets ou de soles et, couronnement le pâtissier Cutillas à l'Épi d'Or pour les merveilleuses meringues chantilly et les délicieux russes à la pâte aux amandes craquante - dont je rêve encore. Nous rentrions mes bras chargés, et invariablement, ma mère explosait : « J'ai déjà fait le marché pour plusieurs jours, j'ai tout acheté, que va-t-on faire de tout cela ? Mariquita ! » Et mon père répondait qu'il était obligé de faire plaisir à ses clients, qu'on lui faisait cadeau de la moitié des choses, qu'il aimait avoir l'abondance des plats. En réalité, mon père grand seigneur adorait faire du spectacle, amuser la galerie, avoir un auditoire. Alors chaque fois qu'il entrait dans une boutique, il était salué de loin comme un bon vivant : « Ah ! Voilà Armand ! ». Et on faisait cercle pour écouter ses galéjades et polissonneries. Comme disait ma mère, c'était un amuseur public, plein d'esprit et de séduction, beau parleur, beau garçon avec un sourire enjôleur, aimé des femmes comme des hommes. il utilisait aussi bien le français, l'espagnol ou l'arabe ; partout, il savait se faire accueillir comme un ami véritable. Les gens se mettaient en quatre pour lui rendre service, ou l'estamper, car il avait le cœur sur la main et je me souviens la première année ou je travaillai avec lui, de son livre de crédit commercial : les pages étaient incroyablement remplies des dettes de ses clients dont il ne portait que la moitié. Et pourtant, il fit fortune malgré toutes ses erreurs ; certainement aussi un peu grâce à ma mère qui était aussi économe que lui était dispendieux ; mais comme il disait : « Quand il donnait un sou, il lui en revenait quatre ! ». Il distribuait partout des pourboires royaux, offrait l'apéritif à une cour de dix, quinze personnes ; c'était un génie du commerce : les gens faisaient la queue pour être servis par lui et même se faire insulter avec grâce. Les boniments, l'esprit gouailleur et polisson qu'il maniait à ravir, se moquant de l'un dans une langue pour écorcher un rieur dans une autre, faisaient rire tout le monde. Il avait des centaines d'amis, depuis les balayeurs de rue qu'il gratifiait de « douros », jusqu'aux préfets ou directeurs de cabinets qu'il circonvenait avec élégance. Mais il avait un talon d'Achille : autant avait-il le don de la parole, autant ne savait-il presque pas écrire et connaissait très peu l'orthographe. Ce fut ma mère qui lui apprit les rudiments littéraires et épistolaires qu'il connaissait et dont il se satisfit, ayant le don de faire faire par les autres tout ce qui lui déplaisait ! Il dictait très bien et s'entourait systématiquement d'un ou d'une «  chaouch » souffre-douleur qui tenait sa plume et devait enregistrer en se tenant derrière lui tout ce qui était nécessaire pour son activité. En voyage, ma mère, femme lettrée à la belle écriture élancée, était chargée de remplir les fiches d'hôtel ou les documents douaniers. Doué d'une mémoire prodigieuse, il n'oubliait jamais ni un nom, ni une physionomie et je le vis une fois reconnaître une personne effarée croisée dans un ascenseur, qu'il n'avait rencontrée qu'une fois, vingt ans auparavant !

romenade de Létang   Promenade de l'étang

        Situé rue Paixhans, en plein centre, dans un immeuble bourgeois élevé vers 1930, notre appartement de trois pièces, loué dès qu'il fût achevé, fût notre résidence depuis la naissance de mon frère aîné jusqu'à notre départ tragique en 1962. Mes parents eurent la chance de pouvoir louer un autre appartement contigu de deux pièces, lors de la naissance de mon troisième frère, ce qui nous permit de disposer d'une demeure enviable pour l'époque. La maison était excellemment placée : proche du lycée Lamoricière que nous fréquentâmes successivement mes trois frères et moi de l'âge de six ans jusqu'au baccalauréat, à part une courte interruption forcée pendant la guerre. Nous étions à proximité de la Poste, du Conservatoire, des jardins publics du Petit Vichy, des cinémas, du marché de la rue de la Bastille et de sa Place avec les kiosques à glaces ; voisins de tout le centre ville commercial et des administrations. C'est ce qui fait que je n'ai personnellement bien connu d'Oran que ces limites, n'allant que rarement dans les faubourgs périphériques qui me restèrent étrangers sans que j'en éprouvasse alors de regret. Nous grandîmes à l'ombre des immeubles de notre quartier, n'en sortant pratiquement que pour nous oxygéner au loin : d'abord à Tlemcen, à la Villa Rivaud ou à la villa Marguerite, hôtels­ pensions prisés avant la guerre de 1939 par les Oranais qui s'y retrouvaient et où les enfants pouvaient librement vagabonder dans la nature. 

Basse ville   Basse ville

        Puis avec l'aisance, nous allions en France une partie des grandes vacances faire la cure, à Cauterets, la Bourboule, en Savoie. Plus tard, nous acquîmes une villa d'été à Paradis-plage sur la côte à une quinzaine de kilomètres à l'Ouest d'Oran où tout le département tenait ses quartiers d'été. Nous y déménagions pour la durée des vacances scolaires, nous joignant à la migration estivale de la moitié de la ville. C'est malheureusement là que se noua le drame de ma vie.

        En hiver et au printemps on retrouvait ses connaissances aux Planteurs ou à la Palestre. Les plus fortunés déjeunaient dans les restaurants où il fallait retenir très tôt. Pour arriver à pied aux Planteurs, il fallait remonter le versant amont du ravin Ras-el-Aïn par un chemin abrupt en étage, sentier campagnard qui passait au milieu des gourbis et traversait un cimetière arabe aux pierres tombales blanches plantées dans la montagne à flanc de colline, où les figuiers de Barbarie faisaient office de monuments. En voiture la route passait d'abord par les bas quartiers et remontait la montagne en multiples lacets jusqu'à la chapelle de Santa Cruz et le bois des Planteurs situé sur un plateau qui s'étageait à mi-hauteur entre la vieille ville arabe et, tout en haut dominant la ville et la baie, le Fort datant de l'occupation espagnole.

Tout le monde se connaissait et il se formait d'importants groupes de quinze ou vingt personnes où les femmes papotaient fanfreluches ou commérages ; les hommes discutaient de notre situation avec la Métropole, de la guerre, des derniers « évènements », du développement économique.

  Fort   Le Fort et la Basilique de Santa Cruz vus de la Calère

                                                                              

             Je fus un élève moyen avec quelques écarts vers le haut ou le bas. J'étais fier de n'avoir redoublé aucune classe. Poussé par ma mère au Conservatoire de Musique en face de la maison, j'étudiai le piano pendant quelques années ; j'en fus éloigné par le solfège et un professeur qui m'écrasait les doigts sur les touches certainement par dépit, lassé de mes dons musicaux limités. Je fis aussi partie des louveteaux, puis des scouts durant de longues années ; j'en gardai une certaine candeur, au désespoir de mon père. Je subissais plutôt ces activités. Mais je me passionnai très tôt pour la lecture. Déjà, enfant, je feuilletais les gros dictionnaires et en faisais des découpages. Puis, j'eus droit aux volumes de la Bibliothèque Rose et Verte, la Comtesse de Ségur fut la première parque à ébrécher mes illusions sur la vie. On m'abreuva presque exclusivement de cadeaux et de prix livresques des collections Hachette et Hetzel, avec Rudyard Kipling, Jules Verne et Jack London.... J'appris qu'on pouvait lutter et conserver l'honneur dans l'adversité, que le courage et l'intelligence étaient toujours récompensés !! Après, je découvris les collections du Masque et du Saint. Mes lectures étaient très éclectiques et ce penchant ne cessa qu'avec mon mariage, lorsqu'il fallut vraiment entrer dans la carrière. Parallèlement, très jeune, je commençais à écrire un journal. Une fois, ma mère le lut : elle découvrit que je l'y avais copieusement maltraitée avec des attributs injurieux après une volée. J'eus droit à nouveau à une correction mémorable. C'est que ma mère, devenue forte femme, aigrie par mon père et quatre garçons difficiles, avait des principes rigides de morale et d'efforts : quelque bonne chose que fissent ses enfants (une bonne place en latin, un cadeau pour son anniversaire), ils ne faisaient toujours que « le quart de leur devoir » selon son expression. Elle disait souvent en espagnol et l'écrivait aussi à chaque anniversaire : « Mejorando con anos », meilleur ou plus grand avec les années... Alors que notre père tournait les yeux, indifférent à notre éducation, (il nous trouvait trop candides pour réussir dans la vie) elle corrigeait physiquement avec une certaine facilité, se défoulant sur nous. A la fin de mes études, lorsque je revins à Oran, il fallut lui attraper fermement les deux mains, la dominant de deux têtes, pour lui faire comprendre que j'étais devenu trop fort pour être encore giflé : il valait mieux me convaincre ou me supporter en silence. Cette dureté non dénuée d'affection était aussi la raison qui m'avait fait accepter d'interrompre le cours de mes études classiques au Lycée d'Oran pour aller dans une école technique professionnelle en France. J'y avais rejoint mon frère aîné qui m'avait précédé d'un an. Mon père nous y avait dirigés en prévision d'un renfort de main d'œuvre pour le magasin familial.

        Ces années passées en France me furent profitables sur plusieurs plans : en premier lieu, je perdis le plus gros de mon accent du terroir ; j'acquis ensuite une éducation plus française et une connaissance de la métropole qui me permirent une réinsertion immédiate lors du rapatriement. Mais, en même temps, je coupai précocement mes amitiés d'enfance qui ne purent se rétablir plus tard. Je ne pus par ailleurs me lier beaucoup à mes nouveaux condisciples ; cela tenait davantage à ma personnalité qu'aux circonstances. Plus cérébral que convivial, liseur assidu, je m'impliquais profondément dans les mondes fictifs de mes lectures où je vivais intensément, alors que je n'arrivais pas à m'intégrer dans les conversations futiles d'adolescents qui me lassaient rapidement. Mes camarades découvraient vite ces différences et pour la plupart s'éloignaient de moi par une réaction inconsciente, ma présence devenant dérangeante. Je pratiquais cependant en équipe quelques sports ski, ping-pong, volley-ball et si je n'avais que peu d'amis intimes, je partageais une bonne camaraderie avec la majorité des groupes d'étudiants. Je fis partie de l'équipe de volley-ball, sport pour lequel j'étais passionné et devins dans l'équipe le spécialiste en rattrapage de balles perdues grâce à des bonds ou cabrioles spectaculaires. Le ping-pong avait aussi mes faveurs, discipline où les réflexes se développent rapidement, et où ma souplesse trouvait un terrain de prédilection. Mais je n'arrivais pas à vaincre le ski, malgré quatre années passées dans les Alpes. Pour m'excuser, je me suis persuadé que la faute en revenait au matériel antique et pesant qu'on me prêta et qui fut prélevé dans les rebuts inutilisés de mon correspondant, et surtout par défaut de moniteur. Il paraîtrait, d'après mes enfants, que j'ai toujours une position risible : la poitrine en avant, le derrière pointé en arrière, les bâtons brandis au bout des bras écartés presque autant que les pieds !

        Pourtant, un de mes plus beaux souvenirs de jeunesse se passe sur les planches, je devais avoir alors dix-sept ans : un dimanche hivernal avec quelques camarades nous avions décidé la veille de faire une sortie à ski, mais une tempête s'était levée et la plupart renoncèrent pour aller au cinéma. Il n'en resta que deux avec moi pour persister dans le projet. Nous gagnâmes par le petit train les hauteurs enneigées puis les tire-fesses. Le temps était devenu franchement exécrable : la neige tombait à gros flocons secs serrés, en tourbillons piquants se collant partout, aveuglante. Tout était blanc, laiteux, le froid vif. On ne voyait pas à dix mètres. Il n'y avait pratiquement personne sur les pistes. Nous fîmes deux petites descentes en aveugles, nous guidant les uns les autres par nos cris sur des pistes que nous connaissions assez bien. Le vent glacé plaquait la neige sur le visage, sur les lunettes ouvertes qu'il fallut bientôt enlever. En bas, nous apprîmes que les tire-fesses s'arrêtaient et que le petit train déjà parti, ne remonterait pas. Notre rentrée au bahut, sévèrement surveillée devait se faire avant 18h30 : nous étions coincés ! Ou nous faisions du stop, très aléatoire avec ce temps et le peu de monde sur les routes, ou nous rentrions à pied ou à ski. Un de mes camarades était un peu casse-cou (quelques années plus tard d'ailleurs, il s'engagea pour l'Indochine où il perdit un oeil et une jambe sur une mine) ; il voulait rentrer à ski, connaissant la direction à prendre, car il avait déjà fait le trajet par beau temps. N'ayant pas le choix, nous décidâmes de le suivre et pour nous réchauffer avant le raid de plus de vingt kilomètres vers la vallée, nous nous réconfortâmes d'un grog bien tassé. Et nous voilà partis dans la tourmente, inquiets, comme des explorateurs. Il avait été convenu de s'attendre et de rester groupés le plus possible ; mais, très vite, soit que je ne pris pas la bonne direction, soit que je glissai moins vite (ou plus vite ?! ), je les perdis rapidement dans les bourrasques blanches. Commençait alors pour moi une véritable épopée ! N'étant pas un skieur chevronné, il ne m'était pas possible de virer ou de m'arrêter à volonté ; lorsque la pente était rapide, j'étais obligé bien souvent de me jeter à terre pour m'arrêter, car je ne pratiquais pas les arrêts brutaux les dérapages sur carres, skis parallèles. D'ailleurs, à cette époque, le chasse-neige était roi et la technique la plus courante était le stemm. Le christiania, sur des planches en bois de dix kilos, larges de quatorze centimètres et longues de plus de deux mètres, bien que fartées à chaud à la main, m'était presque impossible. Mais, tout au moins au départ et sur bonne neige je glissais et me dirigeais tant bien que mal. Justement, la neige fraîche était excellente, poudreuse. Parti le dernier, je suivis d'abord leurs traces, puis leurs cris de plus en plus lointains et me retrouvai seul dans le blizzard, dans la neige tourbillonnante, sans aucun point de repère, comme Amundsen au pôle sud ! Il ne me restait qu'une chose à faire : avancer, suivre la pente, sachant à peu près la direction. Excité, je me lançais et bientôt emporté par la vitesse dans la solitude du blizzard, il ne me fut plus possible de contrôler ma trajectoire ou mes arrêts. Je filais la tête en avant, les yeux écarquillés, déchirés par les flocons aigus, cramponné à mes bâtons, tanguant, sautant en équilibre instable, inventant des figures et des techniques nouvelles pour négocier des virages ou contourner des reliefs. Je traversais des bois, fouetté par les branches basses des mélèzes au milieu desquels je passais comme une flèche. Peut-être que par miracle, eux-mêmes étonnés s'écartaient de moi à la dernière seconde, effrayés par ma vitesse. Et je tenais ! J'étais halluciné, dans un état second, Je me rendais compte qu'un obstacle surgi brusquement devant moi pouvait m'aplatir comme une crêpe, mais je ne pouvais pas freiner, ni ne voulais m'arrêter. J'étais transporté, au physique comme au moral ! J'étais volontaire, tendu de toutes mes fibres, comme un fauve bondissant. Je réussissais des choses incroyables, hurlant en m'enlevant en l'air des monticules, me rattrapant sur un ski, me rétablissant en pleine vitesse, évitant l'obstacle de quelques centimètres ; je coupais au moins à deux reprises la route en lacets qui descendait au village, sautant les talus. J'étais un véritable dieu, le dieu de la tempête ! J'étais la tempête, j'étais le vent, j'étais la neige aveuglante et folle. Toutes les ressources de mon corps de jeune athlète de dix huit ans étaient mobilisées et répondaient au centième de seconde, exécutant d'instinct les mouvements qui assuraient l'enchaînement des manœuvres sans que je les commande, n'en ayant pas le temps. J'arrivais enfin dans des lieux déjà connus, d'où je me dirigeais vers le village. J'étais écarlate, les yeux brûlés, en nage malgré le froid, mais je ne tremblais pas, extatique une lueur de folie dans les yeux. Quand j'arrivais au portail du lycée, je trouvais mes deux camarades avec le surveillant général dans une conversation animée à mon sujet, prêts à lancer une expédition à ma recherche. A ma vue, ils s'arrêtèrent, bouche bée : je leur faisais l'impression de revenir effectivement du pôle sud après un an d'hivernage ! Le surveillant m'emmena à l'infirmerie, seul endroit où on pouvait obtenir du rhum et me fit avaler un bon grog pour me remettre. Mes camarades étaient eux arrivés depuis longtemps en voiture, ramassés transis sur la route. J'avais été le seul à réussir complètement l'exploit de vivre, de traverser la tempête.

        Je ne sais pas si, dans toute existence, il y a de semblables fulgurances : quand l'on se sent transcendé, où l'on décolle de la condition humaine pour commander, dominer la nature et les évènements ; où l'on s'oublie chose la plus difficile, ne faisant qu'un avec le temps et la matière, perdant toute conscience qui n'est pas sensitive, sinon sensuelle. Ce sont ces moments qui peuvent éclairer une vie par ailleurs médiocre, par l'intensité et la pureté des sensations. N'est-ce pas cela être un dieu ? Gide disait qu'il se refusait à redescendre ! J'ai connu d'autres moments d'exaltation du même genre dans ma jeunesse, à cause de tendances mystiques ou peut-être schizophréniques, qui sait ? Au printemps vers la même époque, mon correspondant m'emmena avec sa famille faire un pique-nique dans les magnifiques bois qui recouvraient le plateau montagneux vers la Suisse. Saisi par la majesté des grands arbres et de la futaie, je m'isolai pour observer et écouter la foret. Soudain, mû par je ne sais quelles réminiscences mytholo­giques, j'enlevai tous mes vêtements ne conservant seulement que des chaussures et me mis à courir dans les sous-bois. Je galopai, gambadai, sautai les arbres morts comme un faune, surprenant le chant des oiseaux et peut-être même une biche, traversant les bosquets et les rayons de soleil qui perçait par endroit les frondaisons profondes et secrètes. Le temps s'était arrêté ; je ne vivais que par mes yeux et mes oreilles, le reste de mon corps était insensible. Perdu dans la forêt profonde, transfiguré, je m'allongeai enfin sur la mousse à bout de souffle, les bras en croix, regardant défiler les nuages au travers des cimes ondoyantes, appelant de toute mon âme une déesse de l'amour pour partager mon extase et mon désir physique de communion. Personne ne venant, je me décidai à regagner le monde décevant ; je retrouvai difficilement mon chemin et surtout mes vêtements, me rapprochant avec précaution de la civilisation pudique. Mon correspondant me pinça la joue d'un air complice : « Mais, où étais-tu donc passé, mon ami ? ».

foret automne

 

        Une autre fois encore, bien plus tard, les forêts m'ont inspiré l'extase. Militaire en Allemagne je faisais partie d'une patrouille en manœuvre. Éclaireur isolé je débouchai soudain dans un bois de je ne sais quels arbres peu communs : les troncs étaient immenses, droits, parfaitement verticaux, de couleur jaune d'or ; le sol était recouvert de leurs feuilles pareillement dorées, comme l'é­tait le feuillage altier, léger et abondant dans les cimes. La lumière solaire, palpable, jaillissait d'en haut, transformée en raies d'or inclinées et divergentes au travers des colonnes irisées auréolées d'une luminosité diffuse, minérale. C'était féerique ! Je fus submergé, abasourdi par une telle beauté surnaturelle et restai pétrifié sous le charme pendant quelques minutes, jus­qu'à ce qu'arrive à la file la patrouille des fantassins qui traversèrent la vision sans même lever les yeux de leurs souliers, ce qui me laissa sidéré ! Était-ce une question de sensibilité personnelle, que la beauté est dans l'œil, qu'elle n'existe pas par elle-même, qu'il lui faut une chambre de résonance pour commencer à vibrer. La beauté est-elle un sentiment humain, individuel, ou est-elle une qualité naturelle des choses matérielles ? D'où vient la première vibration, d'une manifestation de la nature ou d'une réaction sensitive humaine ? S'agirait-il d'une qualité sensuelle diversement possédée et ressentie ? Mais de toutes façons, pour que la beauté soit, il faut, il est indispensable qu'il y ait une conscience, un être doué de conscience pour la contempler. Elle ne peut exister par elle-même, car c'est un sentiment et la nature se contente d'être, insensible, non animée. Je pense que l'harmonie est un hasard, une conséquence implicite de la diversification de la matière. La beauté du monde n'est pas belle pour une fin, comme l'est le plumage des oiseaux ou l'aile du papillon (sa beauté serait alors prédestinée à l'homme). Elle n'est pas voulue, elle n'est qu'un accident, qu'une coïncidence et lorsqu'elle est observée, alors seulement elle déclenche une réaction spirituelle car elle est totalement dépourvue d'esprit, comme morte et non avenue ; jusqu'à ce que l'homme et lui seul par ses facultés l'anime et l'exalte.

Publié par emiliousollies à 10:02:46 dans 3 Roman. Enfance et jeunesse d'un pied noir. | Commentaires (0) |

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Claire


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 

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