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Troisième Partie : 1958 ALGER.
Chapitre 11 : Baroud et objection de conscience
Gilbert débarquait en Algérie dans une temps complètement fou. Les évènements se succédaient à une allure insensée les uns plus terribles que les autres. Les Algérois les recevaient comme autant de coups de fouet, de blessures personnelles. Alger était au centre de tous les ennuis car la rébellion avait compris que les actions traumatisantes les plus déstabilisatrices devaient se placer dans la capitale, près du centre de décision au cœur du pays. Cela l'assurait du bénéfice d'un meilleur retentissement et de la publicité des grands médias internationaux. C'est pourquoi - en relais des opérations de type militaire comme les embuscades contre l'armée régulière dans les djebels ou les exécutions de personnes isolées dans les campagnes, actions qui devenaient de plus en plus difficiles - le terrorisme urbain avait pris une ampleur telle que les Algérois étaient constamment sur le qui-vive, en alerte permanente du coup de feu dans le dos ou de l'attentat à la bombe. Les explosions pouvaient se produire n'importe où, n'importe quand et tuer des dizaines de personnes, femmes et enfants et en estropier bien plus encore.
En répression une fraction infime de la population pied-noir répondait par un terrorisme aussi aveugle, que la majorité de la population acceptait avec une certaine fatalité. Les gens s'autorisaient à y trouver une compensation, sinon un juste réconfort de la peur et de la souffrance endurées : ils pensaient qu'ainsi les coups n'étaient pas toujours reçus du même côté.
Malheureusement ces atteintes dans la chair des deux composantes de la population algérienne radicalisaient les haines et autorisaient chacune à juger que les douleurs infligées à l'autre étaient méritées. Les attentats, les ratonnades, les plasticages alternaient, chaque jour plus cruels, plus aveugles. Chaque jour d'anciens amis qui s'estimaient, s'aimaient, qui plaisantaient ensemble et buvaient habituellement leur café de la même cafetière, tranchant dans leurs sentiments les amitiés de vingt ans - ou de plusieurs générations - se regardaient avec défiance, se tournaient le dos et se séparaient dans leur cœur. Chaque communauté se repliait, s'isolait dans un périmètre de protection, dans son camp qui devint vite un camp retranché et armé d'où les mots d'ordre radicaux partaient, portés par la rumeur. Un esprit de vengeance et de haine guerrière se fixait à l'encontre des camarades et compatriotes de la veille.
Officiellement, alors que le but et les moyens du FLN étaient eux clairement définis, les gouvernements français pataugeaient : ils demeuraient incapables de déterminer une politique à long terme. Ils ne pouvaient accepter les nécessités et les implications de la réalité algérienne et à plus forte raison conclure et décider des mesures rationnelles logiques qu'ils auraient dû imposer pour permettre la cohabitation. Au lieu de dire aux pieds-noirs d'une manière franche et brutale - quitte à décapiter la faction des ultras - que l'Algérie de papa, à sens unique, ne pouvait pas durer, qu'elle devait s'effacer pour une renaissance dans une association tripartite, les irresponsables gouvernementaux juraient que l'Algérie ne pouvait être que française alors même qu'ils mandataient mission sur mission pour considérer l'indépendance et s'accointer avec les rebelles. Ils faisaient croire progressivement qu'ils pouvaient abandonner à son sort l'Algérie pied-noir par lassitude et incapacité.
L'armée, déjà écœurée par les revers d'Indochine, et le nouvel affront de la campagne d'Égypte, était remplie d'amertume et de rancœur : les ordres reçus sonnaient faux et étaient contradictoires. On lui demandait de se sacrifier inutilement à nouveau ; elle était soupçonneuse qu'une nouvelle fois on traiterait avec l'ennemi derrière son dos pour livrer gratuitement aux rebelles des objectifs et des idéaux qu'on lui demandait de défendre provisoirement au prix de son sang et de sa sueur.
Soustelle n'avait pu supporter ces tergiversations honteuse et accueilli en Algérie comme un vendu, il en était reparti comme un prosélyte virulent de l'Algérie française car il avait pris parti contre le double langage. Le général Salan nommé en Décembre 1956 sur les mêmes dispositifs écopait de la même méfiance. Les Algérois ne savaient pas quelle était sa mission : devait-il conduire la guerre ou organiser la retraite - ou les deux! A tout hasard on lui envoya deux roquettes de bazooka pour le mettre en condition.
Quelques jours après le chef des insurgés d'Alger, Yacef Saadi, déléguait son meilleur chasseur de tête pour l'exécution en pleine rue d'Amédée Froger une des plus hautes personnalités d'Algérie. Ses funérailles tournèrent à l'émeute et à la ratonnade tout autour de la Kasbah - pour la plus grande satisfaction des chefs FLN: elles empêchaient toute possibilité de rapprochement entre les communautés, que souhaitait le gouvernement français. De même les ultras voulaient la répression et la vengeance à tout prix, sans comprendre qu'elles faisaient le jeu de la sécession et accéléraient le processus de déstabilisation.
Ben M'Hidi délégué politique du FLN pour Alger, surenchérissait en décrétant une grève générale totale de huit jours élargie à l'Algérie entière avec interdiction formelle à la population arabe de sortir de chez soi, de se rendre à son travail, d'ouvrir les boutiques ou même de faire des courses. Les combattants devaient s'illustrer par quelques faits d'armes ou exécutions. Il inaugurait les spectaculaires démonstrations de "ville morte" qui se développèrent dans toute l'Algérie pour démontrer faussement l'adhésion des masses. Malheureusement ces manifestations étaient méticuleusement organisées ; malheur à celui qui désobéissait aux consignes: la punition était immédiate et sans appel, elle allait du plasticage à l'exécution sommaire.
Le ministre résident Robert Lacoste, craignant que la réussite de cette provocation ne dégénérât en grève perlée et en désobéissance collective paralysant toute l'Algérie, donnait au Général Massu et à ses Colonels pleins pouvoirs pour briser la grève et la faire échouer coûte que coûte. A la veille des débats à l'ONU il était de la plus haute importance de sauver la face tant vis-à-vis de l'opinion internationale que de la population locale.
Parfaitement cadré par ses campagnes d'Indochine le Général Massu, dont la mission avait été ainsi clairement définie et les moyens d'action approuvés d'avance, lançait parachutistes et légionnaires, comme une meute de limiers dans Alger, à la recherche des chefs de l'organisation terroriste. On commençait par filtrer par d'immenses rafles la population arabe ordinaire qu'il terrorisait à son tour, et remontant peu à peu les filières au moyen de tortures de plus en plus cruelles, il se rapprochait de la tête pensante.
Par des bouclages éclair, les commandos d'assaut en jeep foisonnaient et sillonnaient la ville tandis que la musique militaire et la propagande pacifiste étaient diffusées à tue-tête dans la Kasbah. Les Algérois ne savaient plus s'ils devaient rire ou pleurer de ses méthodes!
La grève devint vite un enjeu international avec la session prochaine de l'ONU à New York où devait être appelée l'affaire franco-algérienne. Le FLN voulait faire de cette grève une démonstration de force mais Lacoste voulait l'étouffer dans l'œuf. Massu devint l'arbitre des enjeux.
Gilbert était arrivé en plein dans ce guêpier. La compagnie avait immédiatement été transportée par camions fermés avec escorte d'hommes en armes vers une caserne, plutôt un campement de tentes près de Maison Carrée à quelques kilomètres d'Alger. On les équipa quasiment en vrais guerriers. Ils rendirent leur paque¬tage du temps de paix et reçurent en place la panoplie des baroudeurs : rangers, tenues de combat camouflées, casque lourd, imperméable de randonnée, plaque d'identité. Un armement considérable, pistolets-mitrailleurs, carabine M5 à répétition, pistolets P38, caisses de grenades et de chargeurs, poignards était mis à la disposition d'un encadrement soutenu, capitaine d'active et lieutenants appelés.
Les nouveaux se regardaient avec effarement, sauf Ernest qui avec un sourire de connaisseur, caressait et vérifiait ses armes, pas impressionné du tout. Chacun se demandait à quelle sauce il serait assaisonné. Il ne faisait guère de doute qu'on allait les jeter dans la bataille. Mais où et comment ? La bonne humeur reprit vite le dessus de l'excitation et les jeunes soldats lancèrent de grosses plaisanteries, fanfaronnant comme des coqs ardents qu'on excite pour le combat ; mais intérieurement plus d'un n'en menait pas large. Le grand moment du baptême du feu était proche et ils n'avaient eu droit en guise d'entraînement, qu'à quelques courses de fond dans un stade, aux marches rieuses sac au dos et à quelques séances de tir en stand. Aucun ne se sentait vraiment à la hauteur d'une vraie bataille. Vers quel affrontement allait-on les envoyer ?
La réponse fut rapide : trois jours après avoir quitté l'Allemagne, la compagnie partait en convoi, escortée comme s'ils allaient incontinent au combat : half-track en tête, les bâches des camions rabattues sauf les meurtrières, armes prêtes, jeep avec mitrailleuse en queue... pour faire quarante kilomètres dans la campagne ! Ils se retrouvaient affectés à la surveillance du petit barrage de l'Oued Hamiz qui alimentait partiellement les faubourgs d'Alger en eau et en électricité.
Le camp était sommaire ; des barbelés entouraient une vingtaine de tentes collectives et deux ou trois maisons en dur. Malgré la proximité d'Alger, à trente-cinq kilomètres, c'était un endroit isolé sur les contreforts des Montagnes du Djurdjura, à l'orée de la Grande Kabylie. Palestro de sinistre mémoire, n'était pas loin ; le barrage avait été attaqué déjà deux fois. Régulièrement les poteaux téléphoniques et électriques étaient sciés ou plastiqués et on avait droit de temps en temps, de nuit à des tirs et même à des jets de grenades défensives. A part l'armée, seul un technicien de la Compagnie des Eaux restait de permanence pendant la nuit ; l'équipe technique d'entretien et les familles s'étaient repliées à Fondouk dans la plaine. Aux alentours sur quelques kilomètres, il n'y avait que deux ou trois fermes appartenant à des Européens, plus éleveurs de bétail qu'agriculteurs, qui s'étaient retranchés et venaient quelquefois en visite au camp avec des armes apparentes dans les voitures. Les rapports étaient cordiaux et ils amenaient régulièrement du vin rouge à 13° et des quartiers de bœuf ou de mouton pour améliorer l'ordinaire ; on en avait bien besoin, car on se nourrissait en majeure partie de rations réglementaires.
Deux ou trois mechtas avec une cinquantaine d'Arabes chacune se trouvaient également dans un rayon de dix kilomètres et on ne savait malheureusement jamais quels étaient les bons Arabes et ceux qui devenaient Fellaghas la nuit après avoir déterré leurs armes enfouies quelque part dans la montagne. De jour ils étaient serviables et respectueux, s'occupant de leur lopin de terre, de quelques moutons ou chèvres dont ils faisaient commerce entre eux, ou étaient employés par les Colons. La nuit seul Allah connaissait la transformation qui s'opérait chez certains. Les ordres étaient d'être sympathique et d'éviter toute violence à leur encontre, de se limiter à protéger le barrage sans faire de maintien de l'ordre, de ne jamais utiliser les armes sauf en cas d'attaque.
La compagnie était commandée par le jeune Capitaine Arnaud, un "ancien" d'Indochine âgé de trente trois ans. Son effectif était en partie renouvelé et renforcé par l'arrivée d'une trentaine de bleus en provenance d'Allemagne. En tout le campement était composé d'une soixantaine de gus dont le sous-lieutenant Mercier chef de la section de Gilbert, appelé, l'adjudant de carrière Cardonna pied-noir de Constantine à l'accent terrible, quatre sergents dont Gilbert, une trentaine de chasseurs à pied et la nouvelle équipe du Matériel en relève. Elle écopa, en plus du service de garde et de patrouille, l'entretien des véhicules. Mais la plupart bien qu'affectés au Matériel n'y connaissaient rien ce qui fit rire jaune le Capitaine. Heureusement l'adjudant Cardonna était un excellent mécanicien de terrain et il se chargea d'apprendre rapidement aux nouveaux venus la différence entre un carburateur et une pompe à essence ! Les véhicules tenaient un rôle important dans les missions habituelles.
Le service consistait de jour à patrouiller dans un rayon de trente kilomètres le long du plan d'eau et dans la montagne environnante, moitié à pied moitié en jeep, quelquefois en liaison avec d'autres unités de poursuite. La nuit il fallait veiller tout autour du barrage et faire la relève au matin par la piste aménagée le long de la berge, isolée des versants par un simple grillage de deux mètres. Il avait déjà été coupé et franchi à trois reprises par de petits groupes qui s'approchaient alors des postes, lâchaient trois ou quatre rafales et disparaissaient dans la nuit. Un poste de garde fixe retranché avait été construit sur chacune des berges, reliés par téléphone puis par radio, les fils ayant été sectionnés bien qu'ils aient été enterrés.
Le Capitaine leur fit de sérieuses recommandations : le danger était partout, les embuscades étaient imprévisibles. Le pire danger était l'affolement : sur les trois tués qu'il avait déplorés depuis un an, un seul avait été atteint de nuit en sortant du poste ; un était mort sous sa jeep renversée et le dernier d'une méprise d'un soldat inexpérimenté pendant la garde.
Les gars du Matériel furent mélangés par groupe de trois ou quatre aux anciens. Gilbert obtint qu'Ernest fût affecté à ses patrouilles car ils s'entendaient bien. Gilbert ne le commandait jamais directement mais lui demandait amicalement quand il le fallait, le service qu'il attendait de lui. Ernest appréciait les égards que lui portait Gilbert et veillait sans affectation à ne pas lui compliquer ses obligations. Ils se tutoyaient alors que le commandement avait demandé aux sous-officiers, même du contingent, de conserver les distances.
Il faisait froid en cette saison ; il pleuvait souvent, l'air humide venait de la mer proche et butait sur les contreforts des Aurès. Il n'était pas étonnant de voir quelquefois la neige sur les sommets voisins qui culminaient à mille mètres. Pluie ou neige, alors c'était un bourbier et les corvées les plus pénibles devenaient le nettoyage des véhicules, des pataugas, des tenues et tenir propre l'intérieur des tentes.
Gilbert avait maintenant accepté l'alternative de se battre ; il savait d'ailleurs ne plus tellement avoir le choix; mais s'il ressentait toujours des scrupules, il se rendait compte qu'il ne portait pas une croix rouge suisse sur la poitrine et que si balle il devait y avoir, elle le frapperait indistinctement. Cependant, il ne présumait pas de son attitude au feu. Il restait impressionné par les armes. Jusque là il les avait considérées comme des objets de curiosité inutiles, impersonnelles, non affectées. Maintenant au cours des exercices que leur faisait faire le Capitaine, il imaginait, comme il le leur recommandait, des hommes en face qui pouvaient effectivement avoir une famille, ressentir des sentiments humains, mais qui étaient aussi des combattants pleins de haine qui détenaient des armes à feu meurtrières qu'ils pouvaient actionner sur eux. Tirerait-il le premier ? Le Capitaine insistait pour que le feu ne soit ouvert que sur ordre. Il leur dit :" Dans ce cas c'est votre peau qui est en jeu ! Une balle file à mille cinq cents kilomètres heure. Si vous réfléchissez ou si vous fermez les yeux, vous gâchez vos chances et c'est le copain d'en face qui rigolera le dernier ! Vous faites la guerre comme militaires, c'est tout ! On ne vous demande pas de penser mais de remplir un devoir obligatoire. S'il y a des objecteurs de conscience qu'ils sortent des rangs, ils feront cinq ans de service auxiliaire et ils n'auront pas d'autre problème !". Personne n'avait bougé.
Avec sa Mat réglementaire Gilbert s'exerçait à tirer des rafales courtes, le plus bas possible, de trois ou quatre cartouches, ce qui était déjà bien. Les premiers temps il avait arrosé vingt mètres carrés d'une douzaine de balles quand il appuyait même légèrement sur la détente. Il endurait aussi les détonations. Il n'arrivait pas à maintenir sa balayeuse vers le bas, les dernières balles filaient toujours à deux mètre du sol ; cela contrariait son désir secret en cas d'urgence, de tirer dans les jambes autant qu'il le pourrait. II avait droit au pistolet auquel il était plus adroit mais le Capitaine lui avait souhaité de ne pas s'en servir, car ce serait certainement dans ce cas-là au corps à corps. Il n'y avait pas trop de retenue entre les deux officiers et leurs sous-officiers ; quand le service le permettait ils mangeaient ensemble et discutaient assez ouvertement. Gilbert estimait ce capitaine mieux que tous les officiers qu'il avait croisés jusqu'alors. Il ne savait pas s'il fallait mettre sur le compte de sa relative jeunesse, de l'atmosphère de campagne ou de sa personnalité le fait qu'il pouvait pour la première fois accepter de lui présenter ses "respects", terme qu'il n'avait jamais employé jusque là.
Le sous-lieutenant Mercier de Toulouse, étudiant en droit, était à peine plus âgé que Gilbert et avait résilié son sursis après avoir échoué à un examen. Il avait cru faire un service accéléré d'un an! Manque de chance il était maintenu et il attendait avec une impatience mal contenue la quille qui reculait de jour en jour. Cette révolte ne le concernait pas directement ; il tenait simplement à faire son travail correctement et à se tirer le plus vite possible en bon état de ce mauvais pas. Il n'était jamais volontaire mais assurait son service d'une manière suffisamment efficace pour ne pas être mal vu du capitaine. L'adjudant Cardonna par contre, était un mordu de l'armée, et chacun savait que s'il ne détestait pas les Arabes en général ; il en avait après les Fellaghas qui étaient à son avis des traîtres à leu patrie. Gilbert se sentait de cœur avec lui et se rapprochait le plus possible de ce soldat simple en qui il retrouvait la façon d'être et l'humour pieds-noirs malgré qu'il fût d'une culture différente et d'une région lointaine, de Constantine. Son accent était horrible et, par son vocabulaire et ses tournures de phrases, il faisait gémir Gilbert qui partageait les sourires lorsque il se lançait dans des diatribes politiques sur l'Algérie ou le récit de son passage épique en Indochine quand il s'était engagé à dix-sept ans.
Les tours de garde commencèrent dès le lendemain de leur arrivée. Il y avait maintenant trois postes à couvrir : l'un était dans le quartier du barrage peu éloigné de la limite du camp ; les deux autres, de part et d'autre du lac allongé déjà rempli par les orages de Janvier. Si le bien-être était relatif au barrage, les postes sur les berges s'apparentaient au bunker : c'étaient des constructions en béton et moellons, hautes d'à peine deux mètres cinquante, larges de cinq mètres, à demi enterrées, renforcées par des sacs de sable déjà troués par quelques impacts de balle. Elles étaient percées de longues meurtrières sur les cinq faces aux angles arrondis. A l'intérieur sur le sol mal cimenté traînaient deux bat-flancs avec paillasse, deux chaises branlantes, une table qui supportait un téléphone et la radio portative, la cafetière et le réchaud à alcool; un chauffage au mazout empuantissait l'atmosphère. Mais on disait que c'était mieux que l'été ! Les postes se trouvaient entre l'eau et le chemin de ronde au milieu de terre-pleins naturels laissant un bon recul, et commandaient l'accès des installations techniques du barrage par terre ou par eau. Les collines se resserraient et devenaient abruptes et impraticables près du camp. Un double grillage solide ceinturait le poste et courrait le long du chemin protégé par des rouleaux de barbelés. Les gardes se montaient par groupe de six. Pas d'électricité, un petit réduit en planches avec les latrines à vider et nettoyer pendant chaque relève, car il était interdit de sortir ; un ensemble de batteries électriques alimentait une veilleuse à l'intérieur et trois projecteurs style phares d'automobile permettaient en cas de besoin d'éclairer les abords.
Les hommes n'aimaient pas monter ces gardes vu l'isolement, mais elles étaient la raison d'être de la compagnie et il n'y avait rien d'autre d'obligatoire. Ils n'y coupaient pas deux fois la semaine. On finissait par s'habituer aux odeurs, à l'anxiété de l'isolement, à l'obscurité, aux bruits des animaux qui se jetaient sur les grillages la nuit réveillant. C'était la troisième garde que Gilbert prenait, de dix-huit heures à six heures du matin. On était le vingt quatre janvier. Le Capitaine lui avait renouvelé ses recommandations : la Région l'avait avisé qu'en raison de la grève générale le FLN avait intensifié son action dans les campagnes, que les embuscades s'accroissaient en cette période critique.
En plus du froid, une bise qui venait des plateaux montagneux enneigés soufflait des rafales qui soulevaient un léger crachin. La garde de jour était repartie avec la jeep et l'half-track d'escorte. Maintenant les gars enfermés installaient leurs rangements et les dispositifs pour la nuit. On avait chargé le plein de mazout dans le poêle trônant au milieu de la salle et sa chaleur effaçait la froidure de la demi-heure du trajet. Gilbert avait distribué les tours de faction se réservant le dernier, celui de l'aube flamboyante, avec Ernest. Il avait fait quelques avertissements aux trois chasseurs de l'équipe postés aux meurtrières ne pas s'endormir, ne pas fumer, changer souvent de place, se parler et boire du café autant qu'ils le voudraient, conseils donnés par Cardonna. Il avait placé sur la table son réveil lumineux bien visible réglé dans trois heures, son arme et le poste radio de secours. On joua aux cartes jusqu'au changement de quart. Puis discutant avec Ernest des perms pour aller à Alger, il scruta les ténèbres à la jumelle et à minuit il avait enfilé son sac de couchage et glissait dans un demi-sommeil empli de souvenirs d'Allemagne et de Nice...
Il fut brutalement secoué : le chasseur Escure lui chuchota à voix basse, les yeux écarquillés "Il y a deux fellouzes qui coupent le grillage extérieur !". Il fut debout instantanément ; il était un peu plus d'une heure. II s'approcha de la meurtrière, inquiet et sceptique, saisit la jumelle, et sans chercher longtemps car le grillage était à moins de quarante mètres, il vit distinctement malgré la pluie deux silhouettes qui s'affairaient sur le grillage juste à l'endroit où la montagne rejoignait le plat.
- " Il y a longtemps que tu les as vus ?" - " Non, ils n'étaient pas là y a cinq minutes" - " Je téléphone au quartier". Il eut très vite le capitaine - " Mon capitaine, on force le grillage ; je ne vois que deux hommes." -" Ouvrez le feu immédiatement ; méfiez-vous il peut y en avoir d'autres ! Tenez-moi au courant toutes les cinq minutes par la radio, j'arrive avec des renforts. Surtout ne sortez pas. Gardez votre sang-froid, ne tirez pas à tort et à travers, ne faites tirer que sur des cibles visibles !" - " Bien reçu !".
Gilbert avait le cœur qui battait fort. Tous le regardaient, lui, attendant ses instructions. Il transmit les ordres, un peu incrédule sur le nombre plus important d'attaquants. Il voulait se rassurer :ce n'était sûrement encore que des paysans qui voulaient se dédouaner auprès du FLN? II posta les hommes le long des meurtrières, choisit pour lui la meilleure visée et demanda à Ernest de tirer juste après lui sur le type de droite, lui viserait le gauche. Ils avaient des carabines M5 légères et précises mais il était tellement énervé qu'il était sûr qu'il raterait. Il souffla deux ou trois fois, habitua lentement son oeil aux contours imprécis à cette distance, ajusta. Il hésitait à appuyer : déjà deux fois Ernest l'avait regardé avec impatience, puis étonnement. Il visa un peu haut et actionna doucement la détente. Il envoya deux balles suivies par la détonation légèrement espacée d'Ernest qui s'écria en se tapant sur la cuisse : " Ouah! je l'ai eu !". En effet, un type restait sur le carreau, se traînant, alors que celui de gauche détalait comme un lapin. Ils n'eurent pas le temps de féliciter Ernest que soudain un déluge de feu s'abattit sur eux, les clouant de stupeur. Des coups sourds ponctuaient les impacts sur les sacs de sable, alors que les balles qui touchaient les murs émettaient des sons plus aigus de plusieurs intensités. Un F.M. arrosait aussi le poste en courtes rafales . D'un même mouvement les garçons s'étaient plaqués aux murs complètement abasourdis et terrorisés par le crépitement infernal des projectiles qui pleuvaient.
Gilbert ordonna : "Montez vite les volets blindés sans vous exposer !" Mais avant qu'ils puissent exécuter l'ordre deux balles s'écrasèrent dans la casemate avec un éclatement terrible. Il aida à accrocher les lourdes plaques, puis bondit sur la radio qu'il manœuvra de travers, mélangeant les boutons - "Mon capitaine, mon capitaine, c'est une attaque, ils sont au moins douze avec un fusil mitrailleur ! Ils nous arrosent !" - "Ont-ils franchi le premier grillage ?" "- Non, mais ils doivent avoir fait un trou !" - "Vous ne risquez rien tant qu'ils ne passent pas. Nous sommes à cinq minutes de ...." Gilbert entendit à l'écouteur des détonations. « Embuscade ! Je vous rappellerai..." et la communication fut coupée. Il était affolé. Il se rendait compte qu'ils devaient faire face seuls et organiser une résistance immédiatement. Ernest était déjà à l'étroite meurtrière d'où il jetait de brefs coups d'œil. Gilbert cria : "Les secours n'arriveront pas avant dix minutes. Surveillez qu'ils ne franchissent pas le grillage. Ne tirez que sur des cibles identifiées. Économisez vos cartouches ! ( Ils n'avaient que quatre chargeurs par tête de pipe). " On allume les projecteurs ?" " Non, ils sont inefficaces à cette distance et nous signaleraient. Amenez vite les postes de tir !". Il y avait des sortes de plates-formes en bois pour s'allonger face aux fenêtres de feu. Gilbert tendait l'oreille : au milieu du crépitement des balles il entendit des détonations plus lointaines. Il voyait aussi des lueurs de l'autre côté du lac. C'était une offensive bien organisée avec un effectif important : les deux postes étaient attaqués et une embuscade avait été tendue aux secours. Le capitaine pourrait-il faire face? Arriverait-il à temps ?
Ernest, occupant la meilleure place, posément, tirait ses rafales courtes espacées de quelques secondes. Gilbert cria ¬"Qu'est-ce que tu vises ?" -" Les flammes de départ du F.M." -" Tu n'arriveras pas! Économise tes cartouches !". -" Sergent, il y en a qui s'approchent du grillage, on les voit bouger à la jumelle !" " Tirez sur eux à coup sûr ! Feu ! Feu !" Escure et Dulard tirèrent en même temps. Gilbert était abasourdi par le bruit des détonations qui étaient comme de véritables explosions dans la caisse de résonance que faisait la casemate. Il transpirait à grosses gouttes. Il allait d'un groupe à l'autre, surveillant les chargeurs, scrutant à la jumelle alternativement par les meurtrières l'obscurité d'où jaillissaient les éclairs des coups de feu et les chapelets brillants du F.M. qui s'acharnait sur les meurtrières. Les fehls avaient plus de fusils que d'armes automatiques. Ils n'étaient pas plus d'une dizaine, six ou sept tireurs, plus un servant de F.M. et deux ou trois autres pour les manœuvres d'approche. Gilbert pensa que le bastion conservait l'avantage car ils ne pourraient pas avancer à découvert sur les trente mètres qui séparaient les deux grillages. L'essentiel était de conserver des munitions. Ils avaient dû déjà tirer deux chargeurs chacun sans s'en rendre compte. Il allait relancer l'ordre de cesser le tir, quand Ernest hurla : "Je l'ai eu, je suis sûr que je l'ai baisé, le con!" Gilbert s'approcha : le F.M. s'était arrêté .... Pas pour longtemps ! Plusieurs projectiles s'écrasèrent sur le volet blindé avec un bruit métallique énorme. Il s'en écarta vivement ; le F.M. avait repris son tir sporadique. Soudain une grande flamme jaillit de la montagne, écrasa le grillage interne qu'elle emporta. Elle s'abattit au sol tout près de la casemate dans une explosion monstrueuse. Gilbert effaré regardait ce cataclysme : "C'est une roquette ! Ils vont nous bombarder !" La pensée qu'ils pouvaient être tués lui traversa alors l'esprit pour la première fois. A cette distance, le tir tendu de la roquette avait accroché le deuxième grillage. Maintenant il y avait un autre passage côté bastion face à la meurtrière. " Vite ! Tous par ici ! S'ils tirent, la roquette va passer de ce côté cette fois ! " Ils déménagèrent en catastrophe. Il y avait maintenant un champ mort dans l'observation. " Il fallait bien un guetteur : « Ernest, peux-tu guetter le départ des roquettes et arroser doucement?" Il y avait des chances que la casemate résiste avec les sacs de sable à hauteur des ouvertures. Mais s'ils arrivaient à toucher le blindage des fenêtres qui ne faisait que cinq millimètres, ils étaient cuits ! Il pensa que le volet ne faisait que trente centimètres de haut ; à cinquante mètres de distance ce n'était pas gagné pour le lanceur de roquettes ! Une énorme explosion secoua les murs qui tremblèrent détachant poussières et gravats. Ils étaient tous verts - sauf Ernest impavide qui grommela : "Je crois que j'ai vu le départ !" Gilbert se présenta à la meurtrière lui prit les jumelles et observa rapidement le grillage : rien n'avait changé apparemment de ce côté, ils n'avaient pas approché. La pluie avait cessé améliorant la visibilité. Le vent chassait les nuages dans un ciel noir ; par moment dans les rapides trouées de lumière lunaire, on pouvait distinguer le profil des arbres et le relief de la colline. Il se recula à l'abri. Ernest recommença à tirer ; Gilbert lança :"Ne tire pas toujours au même endroit, arrose !" Ernest lâchait deux ou trois balles toutes les trente secondes. Il lui donna deux chargeurs. La mitraillade ne faiblissait pas. Deux chasseurs n'avaient pas repris leur observation tassés dans un coin. Il fallait faire du bruit, donner le change. Gilbert s'installa en position de tir et visa à son tour les éclairs du F.M. Si son tireur réussissait à ajuster les fentes des meurtrières il aurait la tête éclatée comme une pastèque ! Ils avaient la chance que l'orientation du fortin se trouvait de biais par rapport à la pente et au groupe des fellaghas, les balles en majorité ricochaient sur le blindage. Brutalement, la porte des latrines explosa, déchiquetée par une balle passée par la meurtrière heureusement inoccupée. Bon Dieu, quel pot ! Conscients, ils se regardaient, mesurant leur peur rétrospective. Une nouvelle roquette explosa encore au même endroit, ébranlant la casemate. Le mur avait répondu sèchement, des éclats de béton avaient volé de l'intérieur de la pièce. Le prochain coup on y avait droit, le mur ne tiendrait plus. Ernest lâcha une longue rafale de dix ou douze balles au coup par coup : "Mon salop, si je t'ai pas baisé, je me les coupe!" Gilbert sortit de ses réflexions pessimistes ; il voulut aller voir, se retourna dans la pénombre mais son pied roula sur une des douilles qui jonchaient le sol et il tomba à la renverse, son casque sonnant sur le sol et lui écrasant le visage. La crosse de la carabine lui rentra dans la hanche pendant qu'une de ses mains était aplatie dessous. Personne ne rit ni ne bougea. Il se releva seul, très endolori, les phalanges écrasées écorchées.
Le tir avait faibli. Soudain, de nouvelles détonations, lointaines, plus longues, traversèrent les murs: c'était une 12.7 ! C'était les renforts ! Avec les half-tracks ! Ils allaient être secourus ! Il était temps pour eux. La mitraillade se rapprocha ; on vit bientôt les véhicules : deux half-tracks presque de front arrosaient la colline. D'un coup, Gilbert cria : "Tous aux meurtrières ! Feu à volonté sur ces connards !" Lui-même se jeta sans réfléchir sur la fenêtre touchée par les roquettes ; écarquillant les yeux il essaya de reconnaître dans les ombres mouvantes de la nuit les guerriers fuyant qui avaient failli leur faire un mauvais sort. Il lâcha quelques rafales au jugé, se surprenant à regretter de ne pouvoir les allonger raides d'une manière définitive.
Il avait eu très peur, ses nerfs avaient été ébranlés ; sa détermination de ne pas faire de victime s'était évaporée dans l'excitation et la réaction. Il avait ressenti une volonté meurtrière plus forte que ses convictions. Cette pensée lui traversa l'esprit mais il était trop énervé pour réfléchir. Ils sautaient tous de joie dans la casemate, s'embrassant, chassant la mort qui s'était approchée d'eux. Les deux half-tracks s'étaient postés face à la montagne et mitraillaient copieusement son flanc, au hasard mais c'était efficace, on ne recevait plus un seul coup. Gilbert regarda l'heure, le combat n'avait duré que cinquante cinq minutes, il lui avait semblé trois heures !
Gilbert félicita Ernest, lui tapant sur les épaules ¬"Chapeau ! Tu as été très vaillant !". Ernest sourit, haussant les épaules : -" J'avais pas peur, la baraque est solide !" C'était un fait, la casemate était très bien conçue et disposée pour une défense excellente. Heureusement pour eux elle n'avait pas cédé à trois roquettes ! Les half-tracks tout en continuant à tirer plus modérément, se mirent à l'abri derrière elle. Les fellaghas avaient décroché. Gilbert ouvrit la porte blindée et accueillit le Chef Cardonna à bras ouverts : "Alors, t'ia eu les jetons, t'ia cru qu'on venait pas!! On allait boire un coup, en passant on s'est rappelé que vous étiez là! C'est rien ça, c'est le baptême du feu ! Maintenant, t'ié un vrai homme !" Gilbert le secoua sans pouvoir dire un mot. Enfin, il interrogea. "Et le capitaine ?" Cardonna devint sérieux :"Y z-ont été amochés ! Le capitaine n'a rien par bol, mais y z-ont blessé salement deux gars dans la jeep avec le bazooka. Y en a un quié comme mort! Plus un qui a pris un éclat à la tête dans le poste est. C'est une sale affaire ! C'est pas le FLN local, c'est l'ALN, l'armée des bandits quoi! Y z'étaient bien équipés et renseignés ! La radio marche ?" Gilbert acquiesça. Cardonna rendit compte au capitaine qui demanda à parler à Gilbert : "Ça va, vous avez tenu le coup? Pas de casse ?" - " Non, mon capitaine, le soldat Ernest Dujardin a été impeccable ! Je crois qu'il a atteint un ou deux fellaghas !" - " Surtout, ne sortez pas ! N'allez pas voir, terminez votre garde. Ici on est complètement débordé. Les half-tracks resteront avec vous jusqu'à la relève de jour".
Les latrines étaient bondées, on faisait la queue. On se versait des tasses de café. Ernest sortit une flasque et proposa à la cantonade : "A la santé des fellouzes! J'aimerais bien voir la gueule qu'ils ont, morts ou vivants !" - "Rassure-toi mon gars, ti'en verras plus que ta ration !" répondit Cardonna en aspirant une bonne lampée. - " Reposez-vous maintenant, les half vont rester là ; après, i-z-iront faire un p'tit tour dans la montagne !"
Les gars parlèrent entre eux de la bataille, donnant leurs impressions. Chacun avoua qu'il avait cru sa dernière heure venue... Une ou deux roquettes de plus et le poste explosait ! En effet à deux endroits le béton malgré ses trente centimètres, s'était volatilisé sur plus de la moitié. Puis, on supputa avec animation le nombre d'ennemis qu'Ernest avait pu toucher. On penchait pour deux, peut-être trois. Gilbert avança qu'à son avis, ils ne devaient pas avoir beaucoup de roquettes, car à leur place, il en aurait tiré une douzaine et le fortin était transpercé! Escure fit remarquer qu'ils ne pouvaient pas se charger de trop, ils devaient tout porter à dos d'homme dans la montagne. Ernest acquiesça : " A l'heure actuelle ils doivent cavaler pour gagner le plateau et se fondre dans la nature ! "
La tension tomba et bientôt l'on entendit quelques ronflements, la fatigue et la jeunesse reprenant leurs droits.
A cinq heures quinze le capitaine appela Cardonna. Il ordonnait que les chasseurs restent au poste jusqu'à la relève et que le sergent Danan et Dujardin rentrent à la base avec les half pour se joindre à la chasse. L'opération de poursuite était montée avec les parachutistes aux bérets rouges du 9 ème R.C.P. Les paras devaient être débarqués en arrière, en amont des fuyards qui n'avaient que quelques heures d'avance de nuit et à pied. Le capitaine Arnaud et ses troupes devaient manœuvrer dans l'autre sens pour faire tenaille. Les pipers de l'A.L.A.T. allaient déjà prendre l'air.
Publié par emiliousollies à 19:37:20 dans 11 Roman : Baroud et objection de conscience | Commentaires (0) | Permaliens
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