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La Maman et la putain, version courte | 27 mars 2009

 

A la fin de mon billet précédent, j’ouvrais la porte de l’appartement familial sur une prostituée. Ma vue nécessita un temps d’adaptation, un peu comme l’oeil doit s’adapter à l’obscurité avant de pouvoir distinguer des formes grises. Celle que j’avais prise pour une prostituée était donc ma mère! Que faisait-elle déguisée ainsi? Et l’était-elle?... Déguisée?

Je la fis entrer, avec toute l’incrédulité qui m’habiterait si je laissais entrer chez moi un fantôme. Au point que, si un nuage de fumée et une musique angoissante à la manière d’un film d’Ed Wood avait entourré cette apparition, je n’y aurais perçu aucun décalage ; cette vision était suffisamment surréaliste pour ne pas nécessiter d’effets spéciaux. Mais par quoi commencer? Comment entrer en contact avec cet alien qui avait pris l’apparence de ma mère? La prendre dans mes bras, quelque chose m’en défendait, une sorte de dégoût, de répulsion sans fondement bien conscient... Lui demander immédiatement des explications me paraissait un peu raide, et je n’en avais ni la force ni le coeur. Lui demander si ça va, peut-être? Mais était-ce bien nécessaire? Mes sensations et mon jugement s’évanouissaient dans les contours de ma mère. Mes jambes étaient à chaque instant sur le point de me lâcher comme le coeur usé d’un cardiaque.

Un peu plus tard – sans pouvoir dire combien de temps je restais seule avec ma mère, comme si le temps avait été suspendu à son apparition – Tom et mon père rentrèrent à la maison. J’aurais enfin la confirmation que je n’avais pas ouvert la porte à une inconnue. J’aurais voulu les préparer à la découverte qu’ils feraient en passant le palier. J’aurais aimé me dédoubler pour qu’une partie de moi veille ma découverte, et que l‘autre coure au devant de mon père et de Tom pour les prévenir de ce qu’ils allaient trouver en rentrant et ainsi leur éviter un choc émotionnel trop fort... Mais au lieu de cela, j’étais très passivement assise dans le canapé du salon, près de ma mère, l’esprit vadrouillant à la recherche du reste de la famille. Sans surprise, lorsqu’ils virent ma mère, Tom et mon père demeurèrent incrédules, leurs regards se croisant, puis croisant le mien dans l’espoir d’une explication rationnelle. Leurs globes tout grand ouverts posaient mille questions sans qu’aucun filet de voix ne parvienne à sortir de leurs bouches bées.

Ma mère était installée à l’endroit du canapé où nous avions l’habitude de la voir. Mais il y avait quelque chose de cruel ou d’irréel à l’observer là, les fesses dans sa déchéance. Ses yeux battaient le vide. On n’y lisait rien que du vide. Disons plutôt qu’ils traduisaient encore davantage le vide que d’habitude ; ma mère n’a jamais eu un regard expressif, voguant perpétuellement dans un état semi-végétatif en bonne partie dû à ses abus de tranquillisants. Ma mère est un mystère pour cette raison : combien de fois l’ai-je observée du coin de l’oeil en me demandant bien si quelque chose – n’importe quoi, ne serait-ce qu’un courant électrique - traversait son esprit. Etait-elle posée là aussi bien qu’elle pouvait l’être ailleurs, à la manière d’un ficus? (encore qu’un ficus, lui, se sert de la lumière!) Sa splendide passivité lui paraissait-elle suffisamment soutenir la boîte vide qu’elle avait pour cerveau? Et la question qui mettait généralement un point final à mes observations sans fin : était-il possible de vivre ainsi? Avoir une cervelle de moineau était peut-être finalement son salut! Ou non. Car mener une réflexion sur sa propre vie, sur ses actions, est tout de même un moyen efficace d’y voir plus clair dans son histoire et, partant, dans son présent. Même si les gens intelligents sont souvent plus malheureux que les crétins (je parle ici d’une réelle intelligence, non pas d’une culture), il y a quand même un certain confort à saisir le sens de ce que l’on fait, et de ce que font les autres.

Le regard de ma mère ne croisait pas le nôtre ; il fuyait avec insistance vers le porte-revue qui se trouvait sur le côté du canapé, lequel ne portait plus de magazine qui ne soit périmé depuis plus de six mois. Ceux qui restaient là étaient figés dans la forme que leur avait donné ma mère avant de partir, et demeureraient encore longtemps dans leur rigidité cadavérique avant que la décision soit prise de s’en débarasser une fois pour toutes.

Les cheveux de ma mère étaient teints en noir et elle portait des lentilles violettes. La première chose qui sortit de sa bouche fut digne de la situation surréaliste que nous étions en train de vivre : “ils m’ont mariée!” Cela sonnait à mes tympans comme le fameux “Omar m’a tuer” d’une affaire sordide qui faisait grand bruit alors. Voulait-elle bien dire ce qu’elle disait ou était-ce une nouvelle façon d’attirer toute notre attention à elle et de dramatiser une situation qui n’est peut-être pas si dramatique que cela? Aurait-elle été assez futée pour mettre en scène un retour auréolé d’une tragédie pour mieux faire passer la pillule de son abandon de la famille? Lui fallait-il encore une fois prendre la place de la victime plutôt que celle du bourreau? Car jusqu’ici, il faut reconnaître que les rôles ont le plus souvent été très mal distribués! Je ne félicite pas la production pour ce casting désastreux!!!

Nous n’eûmes ce soir-là que peu d’autres informations. Nous devions nous contenter de cela pour les premières heures de son retour. L’exégèse commençait alors : comment interpréter ces minces paroles? Mon père, cette fois, ne la laisserait pas se dispenser de sa responsabilité si facilement! Dès le lendemain, il se mit à la questionner sans relâche, mais il n’obtint rien de plus. Elle ne savait pas où elle s’était mariée, ni qui était présent ce jour-là, pas plus qu’elle ne savait quand cela avait eu lieu exactement. A qui s’était-elle mariée “de force”? Nous ne le saurons pas non plus. Le masque qu’elle portait sur la tête empêchait toute intrusion dans sa mémoire. N’est-il pas arrangeant, parfois, de ne pas se souvenir? Ma mère était tout de même frappée d’une étrange amnésie, non? Qu’on ne se souvienne pas de ce qu’on a mangé il y a deux mois est parfaitement concevable, mais comment ne pas se souvenir des éléments fondamentaux de son propre mariage? Au fond, toute cette histoire aurait été difficile à croire si mon père n’avait retrouvé dans les jours suivants la mairie dans laquelle avaient été publiés les bans. Car ma mère pouvait se remarier, n’étant pas remariée à mon père depuis le divorce! Elle était donc mariée à un nouvel homme, que nous ne connaissions de nulle part et dont elle semblait craindre de donner le nom. Elle disait avoir été droguée (comment ça? Plus qu’elle ne le faisait d’elle-même?), violée, forcée de se prostituer ; elle disait vouloir se sortir de l’impasse dans laquelle “on” l’avait installée, mais craignait qu’“on” ne la retrouve et que l’“on” kidnappe ou tue ses enfants. Son discours était si confus et elle allait si loin dans le morbide que j’était partagée entre penser que nous nous trouvions dans un scénario à la Tarantino ou à la Lynch (dans des styles certes différents) et croire qu’elle se foutait de nous une fois de plus en passant des couches de confusion sur une situation peut-être beaucoup plus simple. J’étais très agacée à cette pensée. Elle aurait très bien pu partir avec un autre homme, se marier dans la précipitation puis réaliser qu’elle avait fait une erreur. Cette version aurait parfaitement été raccord avec le personnage de ma mère. Elle reviendrait ensuite les yeux bas, se faisant passer pour la victime d’un maniaque pour que tout cela soit la faute d’un autre!

Mon père devait l’accompagner au poste de police pour déposer une plainte en vue du divorce et faire une déposition circonstanciée qui marquerait un premier pas vers son retour à la maison. Malheureusement, il n’eût pas le temps de l’aider dans cette démarche. Un soir, quelques jours seulement après son retour, alors que nous allions tous nous coucher l’esprit relativement soulagé d’avoir retrouvé notre mère en vie, celle-ci décida de veiller plus longtemps dans le salon, la télé allumée. Ma chambre à coucher était contigüe au salon et j’étais la mieux placée pour entendre ce qu’il se passait dans le reste de l’appartement. Aussi, après une vingtaine de minutes sans trouver le sommeil, trop excitée à l’idée de savoir ma mère à l’abri, je surpris une série de bruits de sacs en plastique, de fermetures éclair et de métal non identifié qui m’alerta sur ce qui se tramait de l’autre côté du mur. Je sortai de ma chambre le plus silencieusement du monde et gagnai les chambres de Tom et de mon père, quand la porte d’entrée de l’appartement claqua. Depuis toujours, il était plus facile à Tom ou à moi plutôt qu’à mon père de raisonner ma mère. Aussi, il ne s’écoula pas longtemps avant que Tom et moi dévalions les éscaliers de l’immeuble quatre à quatre pour nous retrouver dans la rue à minuit en pyjamas, à la recherche de notre mère.

Elle se trouvait là, petite silhouette frêle sous les lampadaires blaffards du bout de la rue. Tom et moi décidâmes d’un simple regard de la suivre de loin. Elle ne nous avait pas remarqués (ou feignait-elle de ne pas nous savoir à ses trousses?). Elle prit un virage à gauche, puis à droite. Les virages étaient des moments critiques : et si nous la perdions de vue? Mais non, elle était toujours là. Nous la vîmes traverser la rue principale du village et entrer dans une petite rue sur la droite (celle qui mène à la place du marché, et dans laquelle se trouvait le magasin de musique où je prenais des cours de guitare). Au moment d’atteindre l’angle de la ruelle où nous comptions bien retrouver sa trace, nous vîmes sa silhouette d’engouffrer dans un immeuble. Elle passait tout juste le pas de la porte lorsque nous l’appelâmes de tous nos poumons “Maman!!!”. Elle ne pouvait pas nous ignorer ainsi! Ni ne pas nous avoir entendus! La résonnance de nos voix entre les murs des vieux immeubles de la ruelle était telle qu’on avait réveillé tous ses habitants, qui ne tardèrent pas à manifester leur mécontentement. “Y en a qui dorment!!!”. Y en a qui ont bien de la chance. Malgré notre précipitation, la lourde porte en bois se referma rapidement. Elle était gardée par un code qui nous en interdisait l’accès. Comment était-elle entrée là? Avait-elle le code? La porte était-elle alors entrouverte? Après nous être époumonés autant que nos capacités le permettaient et avoir essuyés les injures des riverains, nous rentrâmes à la maison, complètement dépités, pleins de regrets. Notre père nous attendait à la fenêtre, de laquelle il pouvait voir le début de la rue, au niveau des lampadaires blaffards qui avaient un peu plus tôt éclairé la fuite de ma mère. Il dût rapidement comprendre, nous voyant marcher seuls, têtes abattues par le poids des circonstances, que nous n’avions pu ramener notre mère. Il parvint tant bien que mal à nous faire admettre que son départ n’était qu’une question de temps si elle avait décidé de repartir ; rien ni personne ne pouvait l’en empêcher.

Il était tout de même pour nous, ses enfants, très dur d’éprouver ce nouvel abandon, et Tom prit cela comme un nouveau coup de poignard, une nouvelle trahison. Pourquoi était-elle revenue si c’était pour repartir? Aurait-elle pris conscience que son récit lui échappait? Croyait-elle pouvoir nous faire avaler son histoire sans par ailleurs faire le nécessaire pour que justice lui soit rendue? Etait-elle vraiment menacée? L’étions-nous également?

La descente aux enfers de mon père n’est plus très loin maintenant...

Publié par mariedeschaux à 21:35:57 dans Facts and non fiction | Commentaires (2) |

Le manque de second degré est un comportement à risque | 22 mars 2009

 

J’ai mentionné dans un article précédent la condamnation de ma mère à une peine de prison. Il est temps maintenant d’explorer cet événement trouble que chacun dans la famille s’est approprié à sa manière, pour le digérer dans un premier temps (ou à défaut le vomir) puis l’intégrer et en faire autre chose (ou en faire une reproduction si la digestion a été difficile!).

Les 11 et 12 mai 98 s’est tenu le procès en Assises de ma mère. A l’issue des débats et du temps de réflexion imparti au jury populaire, elle fut condamnée à 15 ans de réclusion criminelle avec supression des droits civics et de famille pour avoir été complice de l’assassinat de l’homme qu’elle avait épousé en seconde noce à peu près trois ans plus tôt, dans des circonstances encore aujourd’hui mystérieuses. Mais le déroulement du procès fera l’objet d’un autre récit.

Pour l’heure, je m’attacherai sur plusieurs articles à décrire ce que furent les années précédant le procès. Retenons simplement que le 11 mai 98, mon frère Tom fêtait ses 18 ans ; drôle d’intronisation dans le monde adulte que le procès en Assises de sa propre mère! A l’âge où l’on apprend à devenir responsable, Tom apprit du même coup ce que voulait dire coupable. Les deux notions se sont confondues pour lui ce jour-là, et il aura longtemps des difficultés à mener une vie responsable sans se rendre objectivement coupable de quelque chose. Pour ma part, j’étais en deuxième année de fac de philo, et je n’ai pas pu assister au premier jour du procès : je passais un examen de philosophie politique!

Comment ma mère s’est-elle retrouvée devant des jurés de Cour d’Assises pour rendre compte d’un assassinat? Comment peut-on perdre à ce point le contrôle de sa vie? Quel a été l’élément déclencheur d’une série d’événements qui nous conduiraient à ce que nous sommes aujourd’hui? Je vais tenter ici de décrire cet élément, si tant est qu’il n’en existe qu’un. Car nous verrons plus tard dans le récit qu’il existe très souvent plusieurs causes à un même problème, de la même manière qu’une personne n’est jamais seule responsable de l’échec d’un groupe ou de la rupture dans un couple.

Ma mère, après s’être liée d’amitié avec des voisins étrangement soucieux du respect de la morale dans notre famille, s’est mise à suspecter Tom des pires intentions. Ils lui avaient dit que Tom se droguait sévèrement et que j’étais la salope du village. Bien sûr, ces déclarations n’auraient peut-être pas fini de convaincre notre mère si les enfants de la famille – qui allaient à l’école avec nous – ne les avaient corroborées d’une batterie de calomnies. On aurait vu mon frère fumer du crack derrière le collège... On m’aurait vue sortir avec deux mecs différents dans la même journée, et le jour suivant la semelle crêpée d’une de mes très reconnaissables chaussures se mouvait en rythme sur la plage arrière d’une voiture... Je dois tout de même leur reconnaître une belle tranche d’imagination! Dommage qu’ils ne l’aient pas utilisée autrement. A notre grand malheur, leur crédit était établi : qui d’autre qu’un ado est mieux placé pour parler des moeurs d’un autre ado quand ils se côtoient d’aussi près qu’à l’école, ce lieu qui échappe en grande partie aux parents?

Tout cela au fond plaisait à ma mère. La drogue cependant devait lui poser problème, et elle s’en prit presque exclusivement à Tom pour nos vices supposés. Cela faisait peut-être trop écho à sa propre addiction, à une période de sa vie qu’elle essayait d’oublier, et surtout de nous faire oublier. Elle me laissait plutôt tranquille et gardait pour elle les secrets que lui confiait la fille de ses nouveaux amis ; je ne saurai que bien plus tard ce que cette fille disait de moi. Si ma mère a gardé cela pour elle, c’est peut-être parce qu’elle ne voyait finalement pas tellement de mal à ce que je puisse avoir une sexualité débridée, même si je n’avais que 16 ans. Elle-même m’avait fait partager des moments de sa sexualité dont je me serait passée, et pour cette raison je me défendais de lui ressembler. Je n’étais pas féminine : de petite corpulence, je portais des jeans noirs usés, des tee-shirts de groupes de rock taille XL (Joy Division, Noir Désir, Bérurier Noir, Devo), des Docs Martens ou des Creepers en 36. Je n’avais rien de la lolita confidente dont ma mère rêvait. La sexualité qu’elle mettait de côté avec mon père, je crois qu’elle aurait aimé la vivre à travers moi (elle ne m’épargnait pas ce genre de discussion, que j’évitais le plus souvent en changeant de sujet avec toute la maladroitesse d’une ado quand on lui parle de sexe). Elle se prenait pour ma copine et j’en étais horrifiée! Dans le même ordre d’idée, je me souviens combien ma mère fut fière d’apprendre que je fumais. Avant de le lui en parler, je savais par avance qu’elle ne le prendrait pas mal – contrairement à la totalité des mères de mes copines – car elle m’avait déjà proposé une clope avant cela, et quand je l’avais refusée, elle avait alors feint d’avoir tenté de me piéger, comme si je l’avais surprise à agir en mauvaise mère et qu’elle essayait de retrouver la face.

Ma mère n’a jamais été un modèle d’écoute ni de compréhension. Très vite, elle s’adressait à Tom de manière frontale et violente pour lui parler de ses problèmes de drogue. Comme on s’en doute, le résultat était catastrophique. Tom se fermait davantage et ne comprenait pas ce qu’elle lui voulait. Elle ne le lâchait plus, le suivait dans la rue pour voir ce qu’il faisait avec ses copains, jusqu’au jour où elle s’en prit directement à l’un d’eux. Ce fut pour Tom un acte impardonnable. Elle les avait suivis quelques mètres à partir de l’immeuble où nous vivions, jusqu’aux escaliers extérieurs de la salle de sport que l’on voyait de l’appartement. Elle était en général assez bien acceptée par nos amis car elle agissait en vraie gamine, au point que, si son physique et les expressions “de jeunes” qu’elle utilisait maladroitement ne la trahissaient, on aurait pu croire qu’elle était la plus jeune du groupe. Pathétique au possible, non? Toujours est-il qu’elle n’eût aucun mal à s’intégrer ce jour-là au groupe de mon frère, ayant prétexté faire un tour à pieds et passer là par le plus pur hasard.

A ce moment-là, ma mère n’était cependant pas d’humeur à faire démonstration de sa juvénilité. Il était temps de clarifier les choses et de reprendre sa place de mère. Finie la plaisanterie! Assis sur les marches d’escalier, Tom fumait une cigarette quand ses potes se mirent à déconner au sujet de sa composition exacte. Certains d’entre eux jouaient aux camés de façon si grossière qu’il ne pouvait échapper à personne qu’il s’agissait d’un jeu. Mais ma mère, ignorant tout du second degré, fut très sérieuse lorsqu’elle lança une volée à Farid, en pleine face. Par réaction de défense plus que par volonté, Farid la lui rendit, s’excusant immédiatement dans la lancée. Malgré l’énorme erreur de jugement de ma mère, ce fut pour elle le geste de trop. Elle en fit des tonnes, quitte à demander le secours de pompiers qui ne vinrent jamais, et l’utilisa sans délai contre Tom et contre la famille entière, décrétant qu’elle ne pouvait plus supporter ce que nous lui faisions vivre et que, sous couvert de la réprésaille d’une dépression attendue, elle s’en irait loin de nous.

Ce fut fait dès la rentrée des classes 94. Ma mère entrait ainsi en maison de repos. Nous nous retrouvions Tom et moi seuls avec notre père. Nous aurions à composer avec lui, que nous connaissions si peu finalement tant notre mère occupait toute la place dans les décisions familiales. Car, plus que par adhésion, c’était par crainte de soulever la colère ou la tronche de sa femme que mon père la laissait choisir pour tous. Notre père serait-il à la hauteur, lui qui n’a jamais décidé pour nous? En son absence, nous menions tous les trois une vie suspendue à l’attente de son retour, ponctuée de visites dominicales à la maison de repos, laquelle était située à plus de 150 kilomètres, dans les montagnes de l’Ain. Nous vivions donc dans le provisoire puisque son retour était inévitable. Une chose, cependant, nous faisait douter d’un retour prompt : à chaque visite, à chaque coup de fil, elle paraissait aller de mal en pis, au point qu’au mois de décembre elle avait perdu cinq kilos et rivalisait de beauté avec les cadavres. Nous ne comprenions pas où elle voulait en venir et nous sentions désarmés. A la maison, mon rôle évoluait. Etant la seule fille, j’avais remplacé ma mère dans les tâches ménagères et j’étais fière de pouvoir décharger mon père de ce poids. Tom, lui, n’ayant plus sa mère pour veiller sur lui comme on veille le lait sur le feu, perdit toute confiance en quiconque et ne se fiait plus qu’à ses instincts. Sa mère l’avait abandonné, lui faisant porter la responsabilité de sa propre solitude, à cause d’une clope qu’on aurait pris pour un joint par manque cruel de second degré.

C’est dans ce contexte délétère que notre mère arrêta de manifester tout signe de vie au premier janvier 95. Un premier janvier? Au moins, c’est facile pour les comptes ! Mais la gueule de bois fut sévère. Au moment où l’on choisit les bonnes résolutions qu’on ne tiendra pas, celles d’arrêter de fumer, de boire, de jurer, de se mettre au sport, à la macrobiotique, à la baise, la résolution de retrouver notre bonne mère nous fut imposée par les événements. Alors que nous l’appelions pour lui souhaiter la bonne année, le directeur de la maison de repos prit l’appel pour nous annoncer qu’elle avait quitté les lieux la veille, sans presque rien emporter, et qu’elle n’était pas encore rentrée. Où était-elle encore allée fourrer son cul? Convaincus qu’il s’agissait une fois de plus d’un plan de son cru au sujet duquel ne nous serait donnée aucune explication, nous décidâmes d’attendre le lendemain avant d’alerter la police et lancer des recherches. Au cours de cette première journée, mon père passa des coups de fil dans toute sa famille. Peut-être a-t-elle passé le réveillon chez un frère ou une soeur en oubliant de prévenir! Mais personne ne l’avait vue ni a priori entendue. Une chose étrange toutefois : sa mère, friande des mêmes intrigues que sa fille, ne paraissait absolument pas inquiète de sa disparition. Elle savait à coup sûr où elle était mais n’a jamais parlé.

Nous n’eûmes aucune nouvelle de notre mère au cours des mois suivants, jusqu’à cette soirée de printemps. Je venais de rentrer du lycée, et je lisais dans le salon. J’étais seule dans l’appartement quand on sonna à la porte d’entrée. J’ouvris machinalement, la tête encore dans ma lecture de Moravia. C’était une femme de la taille de ma mère, pas très grande, mais elle avait les cheveux noirs geai (ma mère avait les cheveux teints en roux) et les yeux bleus... non, violets? C’était difficile à dire dans la pénombre du hall de l’immeuble, mais il ne s’agissait pas de ma mère car ma mère avait les yeux marron. Elle était aussi sapée de façon très vulgaire. Elle ne bougeait pas et semblait attendre une réaction de ma part. Je ne savais pas quoi lui dire, on ne se connaissait pas et elle venait de sonner chez moi. A ce moment-là, je me demandais juste ce que pouvait bien faire cette pute devant ma porte...

Maman, c’est toi?”

Publié par mariedeschaux à 00:59:28 dans Facts and non fiction | Commentaires (5) |

Putain, la honte de sa mère ! | 20 mars 2009

 

Au début des années 90, ma mère, dépressive chronique notoire, n’en était pas à son coup d’essai en matière de sape de ses relations familiales. Il faut lui reconnaître qu’elle savait souffler le chaud et le froid au gré de ses nécessités ; elle excellait dans l’opportunisme. A cette période, son alcoolisme battait progressivement en retraite. Mon père était la présence rassurante et indispensable qui, même si nous nous inquiétions toujours pour notre mère, nous permettait à Tom et à moi de reprendre le cours de notre insouciance relative d’enfants, laissée pour compte quelques années auparavant. Notre mère nous réservait encore quelques moments inoubliables, mais les choses avaient l’apparence de rester sous le contrôle fébril de notre père. Désormais, alors que nous entrions dans l’adolescence, la peur que nous ressentions jadis à l’égard de ses dérapages laissait place à la honte. La distance que nous prenions avec l’âge et la volonté farouche inhérente à l’adolescence de ne pas faire tache au milieu des autres nous faisait espérer que notre mère fût sobre, non plus par crainte qu’elle se blesse, mais par crainte que des copains de classe ne la voient dans une situation “mortel” gênante.

J’ai à ce sujet un souvenir très précis d’un dimanche après-midi où ma meilleure amie Emma vit ma mère complètement bourrée, avachie au beau milieu de garages désaffectés. Putain, c’te honte!!!

Mon père, Emma, Tom et moi étions allés passer l’après-midi chez mes grands-parents paternels ; ma mère était exclue et s’excluait elle-même de ces visites, et nous l’avions déposée chez sa soeur Babeth, à quelques kilomètres de là. Au retour, alors que nous devions la récupérer au même endroit, Babeth nous dit qu’elle avait disparu. Tout le monde dans la famille savait qu’elle nécessitait autant de vigilance qu’un enfant, mais les ressources de ma mère étaient grandes et elle parvint à s’extirper du domicile de sa soeur, peu habituée à ses manières, sous des prétextes jugés recevables sur le moment. La honte m’avait déjà gagnée... Je savais à ce moment-là qu’Emma aurait à voir ma mère sous son jour le plus détestable et le plus honteux. Elle connaissait un peu mon passé (Emma était et est encore aujourd’hui ma confidente la plus fidèle), mais il y a un monde entre les mots et la réalité qu’ils revêtent. Après quelques tours en voiture, un attroupement de badauds devant de vieux garages attira notre attention. Cette scène, tant de fois vécue sous d’autres formes, sentait ma mère ; elle portait sa signature à nos yeux experts. Lorsque nous approchâmes, nous eûmes confirmation qu'il s’agissait clairement d’elle. Malgré ma résignation à la retrouver ce jour-là dans ce type de configuation, j’avais prié pour que ce ne fût pas le cas. Elle était allongée au sol, quasi inerte. Mon père sortit de la voiture et se précipta vers elle, nous faisant signe de rester dans la voiture. Ma mère était encerclée de quelques hommes. Nous ne saurons pas si certains d’entre eux passèrent ou non un peu de temps avec elle, mais l’un d’eux ne paraissait pas très enclin à la laisser partir. Il voulait garder sa trouvaille pour lui, ma mère lui donnant presque raison lorsqu’elle nia connaître mon père! Après d’inutiles tergiversations et notre arrivée en force pour tenter de raisonner notre mère, l’inconnu lâcha prise et partit. Notre mère monta non sans mal ni résistance dans la voiture et le chemin du retour offrit à Emma un spectacle d’un pathétique rare. Notre mère, assise à l’avant de la voiture, obligeait mon père à des ralentissements brusques de la voiture lorsqu’elle tentait d’ouvrir sa portière en pleine marche pour feindre de se suicider. Tom et moi nous relayions pour tenir la sécurité en place et écarter autant que possible notre mère de la portière. Quelle honte j’ai ressenti ce jour-là !!! Quand nous déposâmes Emma chez elle, fille de profs comme il faut, je n’ai pu la regarder en face. Je sentais presque sa compassion envelopper mes épaules ; et je ne voulais surtout pas de pitié. “Salut, à demain.”

Outre cette anecdote mémorable, d’autres incidents mineurs se produisirent au cours des années suivantes. Tandis que mon adolescence se voulait plutôt facile à vivre, avec des centres d’intérêts et des terrains d’exploration aussi divers que l’amitié, l’art et la musique (avec ses lots de créativité et d’extraversion), Tom entrait, lui, dans une version plus sombre de l’adolescence. Au fond, nous partagions pour l’essentiel les mêmes intérêts, mais nos fréquentations, très différentes, eurent des influences qui nous placèrent en opposition sur nos façons d’appréhender les autres et les choses. Tout devint plus violent chez Tom, plus secret aussi. Tandis que je découvrais le shit et le pratiquais de façon très sporadique, par pure récréation, Tom tomba dedans comme notre mère dans l’alcool. Très vite, il ne s’agit plus seulement de fumer, mais aussi de revendre pour subvenir dans un premier temps à sa consommation personnelle. Notre mère, éponge à merde, avait alors trouvé chez un couple de voisins, une écoute qui semblait lui apporter ce qu’elle cherchait : un moyen de s’attirer de nouveaux problèmes. A croire qu’elle sélectionne ses connaissances en fonction du degré d’ennuis qu’elles peuvent lui apporter ! En l’espèce, cette nouvelle famille d’amis, témoins de Jéhovah par-dessus le marché, avaient fait germer dans sa tête vide de jugeote les idées que mon frère était un junkie doublé d’un criminel et que j’étais une vraie pute, me tapant tous les jeunes gars de la petite ville, et des alentours si possible. Comme cette version convenait à ma mère puisqu’elle contenait tous les ingrédients d’un bon mélo, elle s’y accrocha ferme pour tomber plus bas en dépression et se faire envoyer en maison de repos. C’est là que tout bascula.

P’tain, sérieux, M’man, arrête de nous fout’ la honte!!!

Publié par mariedeschaux à 01:51:15 dans Anecdotes sur leur lit de reflexions | Commentaires (7) |

"Dennis Nilsen a tué mon père" | 17 mars 2009

Je n’étais pas là. Je n’ai rien vu, rien entendu. Je n’ai rien vécu de tout cela. Mais à la fin de l’année 82 le père de mon mari, Archibald Graham Allan, fût la quatorzième victime du célèbre serial killer londonien Dennis Nilsen, qui ôta la vie à seize hommes entre 78 et 83, dans d’effroyables circonstances. Voici comment les choses se sont passées, telles que Shane me les a racontées.

Pour situer un peu les événements, la plupart des victimes de Dennis Nilsen étaient de jeunes homosexuels ou de jeunes errants. Des seize victimes, seulement deux enfants sont nés ; l’un d’eux est Shane.

Un soir de fin décembre 82, après une terrible dispute avec Lesley, la mère de Shane, Archibald, plus connu de tous sous le surnom de “Puggy”, s’évanouit dans la nuit, à la recherche d’héroïne dans le centre de Londres... Personne ne le revit vivant. Ce que l’on sut plus tard, c’est que le soir-même, il serait recueilli par un homme – Dennis Andrew Nilsen – qui lui offrirait l’hospitalité pour la nuit, l’empoisonnerait, l’étranglerait puis le tuerait. Son corps fût laissé dans un bain pendant trois jours, avant d’être finalement démembré, et dépecé pour être englouti dans les toilettes, morceau par morceau – on retrouvera sa tête bouillie dans une grande marmite. Tout ce qui restait de lui était son crâne ; il fut exposé au procès qui s’est tenu à l’Old Bailey.

Puggy est né en 54 à Motherwell en Ecosse, petite ville industrielle près de Glasgow, à 150 miles de Fraserburgh, ville natale de Dennis Nilsen. La fatalité les ferait se rencontrer 28 ans plus tard, dans l’histoire du crime et du folklore anglais, l’un en tant que victime, l’autre traînant dans son sillon une liste de meurtres macabres. Puggy était issu d’une famille stable et aucun traumatisme significatif n’est à signaler au cours de sa vie. Pour autant, à l’âge de 15 ans, il découvrit Glasgow et les drogues prescrites à bon marché. A 17 ans, il fût chassé de chez lui et prit la route de Londres.

A Londres, il tomba sous le charme des lumières aveuglantes du Soho des sexshops et fût happé par le côté obscur de la vie citadine. Il devint très vite héroïnomane par injection et était enregistré comme tel auprès des services sociaux. Il finançait son addiction en volant et dévalisant les touristes dans le West End de Londres. L’un de ses lieux de prédilection était le pub Kings Head dans Leicester Square. Il y rencontra Lesley Mead, qui y était employée comme serveuse. Elle tomba rapidement sous son charme et après quelques semaines de fréquentation, ils tombèrent amoureux et s’installèrent ensemble. Au début de l’année 75, elle tomba enceinte et Shane naquit 9 mois plus tard.

Les relations de Lesley et Puggy étaient très violentes, très malsaines et très déloyales. Il y avait des problèmes de chaque côté qui menaient à de fréquentes bagarres et séparations. Pour cette raison, Shane avait toujours le sentiment que sa mère titubait dans et hors de ses jeunes années. Elle rentrerait saoule, avec un jouet bon marché pour son anniversaire et disparaitrait ensuite pendant six mois. Les souvenirs qu’il conserve de son père sont encore plus vagues. Il a deux souvenirs de lui : l’un est de l’avoir vu inconscient et emmené par des pompiers, l’autre est d’avoir joué au foot avec lui dans la rue, utilisant des poubelles comme cages de but. C’est selon Shane un très beau souvenir qu’il garde de son père, et ses yeux s’emplissent facilement de larmes lorsqu’il l’évoque.

Pour la suite du récit, je laisserai Shane parler, dans la façon unique qu'il a de raconter son histoire :

“Mon père entrait et sortait de prison, entrait et sortait de cures de désintox, entrait et sortait de la vie. Il persévéra dans ce comportement jusqu’à sa mort. Sa vie était dure et son addiction l’était davantage encore – il était incontrôlable. Il était un vrai junkie – pas seulement un héroïnomane, un junkie – et il y a une grande différence.

Les années 80 rendirent la vie plus dure à mon père. Il se retrouva à nouveau en prison pour possession de drogues et fut jeté de son programme de désintox. Pour s’assurer d’avoir un subsitut à l’héroïne, il se mit à voler régulièrement les pharmaciens. Sa relation avec ma mère devint encore plus violente et elle finit à l’hôpital par deux fois. La deuxième fois survint le jour de Noël 81, quand, au cours du repas, mon père se pencha pour l’embrasser et lui arracha la moitié du nez en la mordant. Cet acte reflétait leur relation. C’était un mélange de sexe, de violence et d’actes impulsifs.

La nuit de la disparition de mon père en 82 fut semblable aux précédentes. Je me souviens qu’il se disputait avec ma mère et lui demandait de l’argent pour son héroïne. Elle le mit dehors et ferma la porte à double tour ; ses protestations se poursuivirent sur le rebord de la fenêtre en hurlant à travers la vitre. Nous regrettons souvent que ses cris n’alertèrent pas la police à ce moment-là. La dernière vision que ma mère ou moi-même avons gardé de lui est de l’avoir vu sauter du rebord de la fenêtre et par-dessus le muret du jardin, disparaissant dans la nuit. Bien entendu il aurait pu passer par le portail, mais c’était un gars, et sauter par-dessus le muret est plus impressionnant. Cette image hante ma mère, autant que ses dernières paroles pour lui : “Va te faire foutre... et ne reviens pas!” Il ne revint pas.

Durant l’année de sa disparition, ma mère a toujours pensé qu’il était mort. Comme je l’ai mentionné, ils se séparaient fréquemment mais ils se recontactaient toujours quelques jours ou quelques semaines plus tard. Même s’il partait de Londres – comme il le faisait de temps en temps – il écrivait toujours. Cette fois, il ne le fit pas. Ma mère espérait juste qu’il eu une overdose tranquillement quelque part et qu’il succomba à une mort paisible, sans souffrance.

En 83, les infos commencèrent à parler d’une “Maison des Horreurs” au nord de Londres... Un homme a été arrêté après que des restes humains aient été retrouvés dans les égouts en dehors de sa maison. Comme le reste du pays, ma mère fut saisie et suivait l’histoire avec un intérêt choqué au fur et à mesure que se déroulait le conte macabre. On découvrit qu’entre deux maisons du nord de Londres, sur une période de cinq ans, 16 jeunes hommes ont été tués, décapités et dont les restes ont été débarassés. Bien sûr, ma mère n’aurait jamais pu imaginer un instant que son futur serait attaché à cet étrange événement. La nouvelle fût annoncée, passa des unes des journaux aux deuxièmes pages, des deuxièmes aux troisièmes, puis s’évanouit dans l’attente du grand procès. C’est par un après-midi de cette période tranquille que l’enfer viendrait s’abbattre sur ma famille... Les chiens seraient lachés.

J’entendis ses cris du haut de la rue... Je fus attiré comme par l’odeur du repas. Pour quelque raison que ce soit, je savais qu’il s’agissait de la douleur de ma mère. C’était un cri de nulle part... Un cri sans origine... Le cri d’une souffrance insupportable. Et cela ne s’arrêta pas. Il y avait une voiture de police devant la maison et des inspecteurs en uniformes à l’intérieur. Mon voisin m’attrapa au vol et m’écarta de la scène. Mais je voulais voir ma mère. Avec le recul, je pense que mon voisin avait bien fait.

Quand je fus en âge de comprendre, ma mère m’expliqua cette journée. Elle était en train de préparer le diner, quand elle entendit frapper à la porte. Elle l’ouvrit pour trouver deux inspecteurs en uniformes, un homme et une femme, sur le palier. Il lui demandèrent confirmation de son identité et si elle connaissait un certain Archibald Graham Allan. Elle crut tout d’abord qu’il avait été retrouvé vivant et qu’il s’était encore attiré des ennuis. Elle conduisit les policiers jusque dans la cuisine et s’occupa de ses pommes de terre. C’est à peu près à ce moment qu’ils expliquèrent qu’un crâne avait été retrouvé et que d’après les empreintes dentaires, il s’agissait assurément de son amant. Il avait été retrouvé à Cranley Gardens... la “Maison des Horreurs” de Muswell Hill. Ma mère dit ne se souvenir de rien d’autre après cela...

Je ne me souviens pas quand j’ai finalement vu ma mère, ni combien de temps, ni dans quel état elle était... Peut-être que, comme un enfant, je me suis endormi... Je ne me souviens pas. J’imagine que les adultes ont pris soin d’elle. A cette époque, il n’existait pas de “cellule de crise” ni de soutien aux victimes, alors ma mère a pris la nouvelle et s’est retrouvée seule. Ce n’est pas seulement horrible, c’est imbécile... Ma mère, avec trois jeunes enfants, laissée seule dans cet état ? Elle aurait pu tenter de se suicider ou quelque chose du même esprit. Elle le fit quelques années plus tard... Je la retrouverais la bouche pleine de mousse médicamenteuse, avec du vomis sur son lit (ma mère va bien maintenant... les années ont passé. Bien entendu, le meurtre et l’existence de Nilsen lui font toujours mal, mais elle peut maintenant en parler librement... et même parfois en plaisanter un peu. C’est quelque chose, non?).”

* * *


Comme Shane n’aime pas terminer ses histoires sur une note glauque, je vais respecter son point de vue et reprendre ici une de ses anecdotes à ce sujet : beaucoup de gens lui demandent pourquoi son père a accepté l’hospitalité de Nilsen, sachant qu’il avait son propre appartement où il pouvait rentrer ce soir-là. La réponse est simple... Son père voulait tenter de voler Nilsen. L’une des façons qu’avait Puggy de financer son addiction était de “rouler” des homosexuels. “Rouler” incluait de jouer aux homos et ensuite de dévaliser le client pendant ou avant l’acte. Il y a donc une morale à retenir dans tout cela... N’essayez JAMAIS de “rouler” un serial killer!!!

Publié par mariedeschaux à 00:47:49 dans Facts and non fiction | Commentaires (4) |

La tête à rebours | 14 mars 2009

Le divorce de mes parents, comme ma mère ne pouvait manquer de théâtraliser tous les événements de sa vie, prit lui aussi une tournure épique. Elle avait interdit à mon père tout contact avec elle malgré son droit de nous garder, Tom et moi, un week-end sur deux.

Mon père, Jacques, toujours amoureux de son Agnès, tentait systématiquement, lorsqu'il nous ramenait chez elle au retour de son week-end de garde, de renouer un semblant de discussion avec elle. Mon père est un homme dont la détermination est sans limite, mais ma mère avait pour elle une facilité à jouer des poings et des griffes qui en aurait découragé plus d'un dès le premier accroc. Malgré sa détermination, mon père finissait par quitter les lieux après un temps de résistance variable d'une fois sur l'autre, comme le perdant d'une lutte inégale entre deux animaux obstinés dont le plus sauvage l'emporte toujours. Il faut dire que mon père ne se défendait pas vraiment et se contentait d'esquiver, ou d'encaisser comme il pouvait quand l'esquive était compromise. Tom et moi tentions toujours de nous placer stratégiquement entre nos parents quand nous sentions notre père titiller d'un peu trop la nervosité de notre mère, avec l'espoir qu'elle n'oserait pas porter un coup malheureux à ses propres enfants. Nous le laissions toujours parler car nous espérions qu'il eût les mots pour faire reprendre la famille là où nous l'avions abandonnée ; mais c'était complètement et définitivement vain. Les choses ne pourraient plus s'arranger que sous le coup de circonstances extrêmes. Ma mère ignorait alors qu'elle serait à l'origine de son propre piège.

Une assistante sociale avait pour mission de nous visiter Tom et moi, tantôt dans le cadre maternel, tantôt dans le cadre paternel, afin de dresser un rapport qui aiderait le juge aux affaires familiales dans sa décision d'accorder la garde principale à l'un ou à l'autre de nos parents. Ma mère, en stratège éclairée, nous brieffa longuement Tom et moi au sujet de ces entretiens. Elle nous avait fait admettre que nous devrions jouer un rôle en face de l'assistante sociale, le rôle des petits malheureux avec notre père et celui des enfants épanouis en présence de notre mère, sous la peine inimaginable d'être à tout jamais privés de la revoir si la garde était confiée à notre père ! Nous nous exécutâmes sans trop discuter sous le poids de la pression, avec tout de même beaucoup de peine losqu'il nous fallut prendre les rôles des malheureux lors de la visite chez mon père (qui alors vivait provisoirement chez ses parents). Après cet épisode et le prononcé du jugement accordant la garde à notre mère, je n'ai pas pu me regarder en face pendant un certain temps quand j'ai compris le chagrin que j'avais dû causer à mon père, et après avoir finalement réalisé la manipulation dont nous avions fait l'objet. J'ai été très malheureuse de voir mon père souffrir et des manifestations cutanées ont fait surface très rapidement derrière mon mollet droit ; des plaques rouges et des croûtes purulentes inexplicables pour les dermatologues (et autres allergologues) se développaient au point de faire naître un grand complexe chez moi. Impossible de porter de nouveau des robes ou des shorts, mon corps se punissait lui-même.

C'est à cette époque que ma mère rencontra Albane, une paumée qui frayait pas mal avec la bouteille. Il n'en fallu pas davantage pour intéresser ma mère et combler sa soif d'intrigues et de rebondissements pathétiques. Albane était la soeur d'un des beaux-frères de ma mère. Elles se connaissaient donc avant le divorce mais j'ignore dans quel ordre doivent se placer réellement la cause et l'effet, même si je soupçonne aujourd'hui qu'Albane n'est pas étrangère au divorce de mes parents. J'ignorais quel type de relation ma mère pouvait entretenir avec cette fille, plus jeune qu'elle, mais je compris bientôt par moi-même qu'il s'agissait d'une relation homosexuelle noyée dans des vapeurs d'alcool. Ma mère était sous traitement anxiolytique très fort depuis toujours et les mélanges Xanax-Tranxène-sirop pour dormir-alcool n'étaient jamais heureux! Nous comprîmes rapidement, Tom et moi, et malgré nos jeunes âges (7 et 4 ans) que nous devions éviter de lui donner son sirop le soir quand elle buvait, et qu'Albane était une fille méchante pour avoir fait plonger notre maman dans l'alcoolisme. Les choses ne sont certes pas aussi manichéennes ; il n'y a ni bons ni méchants dans cette histoire, juste la rencontre plus ou moins fortuite de paumés. Et il y en aura bien d'autres au cours de mon récit.

Toujours est-il que l'alcool et ses conséquences aidant, ma mère se trouva en situation délicate quand il lui fallut rendre compte au tribunal de son état d'ébriété sur la voie publique, à plusieurs reprises, des troubles de voisinage qu'elle causait lorsque dans la soirée elle se penchait au balcon du troisième étage en criant que si nous ne lui rendions pas sa bouteille elle sauterait. Elle a du expliquer aussi comment elle pensait élever ses enfants quand nous rentrions de l'école et l'attendions sur le palier des heures durant jusqu'à ce qu'un voisin nous entende jouer trop bruyamment dans les escaliers. Il n'a pas dû être simple non plus pour elle de justifier que nous fûmes à plusieurs reprises trouvés en errance dans la ville, tandis que nous écumions les bars à sa recherche (et finissions par la trouver en train de se faire peloter par un vieux dégueux, elle à moitié inconsciente). Je n'aurais pas aimé être à sa place car je pense qu'elle devait souffrir.

Après deux avertissement du tribunal, elle dépassa comme escompté les limites fixées en étant retrouvée par la police inconsciente d'alcool en pleine rue au lever du jour. Les comas éthyliques n'étaient pas rares chez elle, étant donnés les mélanges qu'elle se permettait. Tom et moi avions été reccueillis une fois de plus par une voisine dont les enfants allaient à l'école avec nous. Je retrouvais au passage Julie, d'un an mon aînée, avec qui je dormais fréquemment et avec qui nous jouiions souvent la nuit aux “grandes”, comme pouvaient le faire ma mère avec Albane quand la porte de leur chambre restait ouverte par oubli, ou devrais-je dire par inconscience. J'ai moi aussi eu mon quart d'heure lesbien sans trop savoir ce que je faisais, il faut bien l'admettre. Mais lors de ces nuits passées dans l'immeuble qui faisait face au nôtre, de la fenêtre duquel nous pouvions voir si la lumière allait ou non finir par s'allumer chez nous, notre sentiment le plus fort était la peur d'apprendre la mort de notre mère. Nous tentions autant que possible de nous enlever cette idée de la tête en reprenant par épisodes nos vies d'enfants, mais il était en général impossible de s'en départir trop longtemps.

Le tribunal, cette fois de trop, ne pardonna plus les travers de ma mère. La sanction était claire : la garde serait confiée à mon père. Nous n'en sûmes Tom et moi pas grand-chose, finalement, car forte de son pouvoir de manipulation et forte surtout de l'amour de mon père, il ne fallut pas longtemps avant qu'elle reprît contact avec lui, puis que nous le retrouvâmes à sa place dans le lit parental, par un dimanche de l'hiver 87.

Papa et maman, et ben ils s'aiment encore!

Publié par mariedeschaux à 20:54:26 dans Facts and non fiction | Commentaires (0) |

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Présentation

 


Je suis née en 77 en Bourgogne, là d'où n'est pas originaire le punk.


Ce qui suit sont des émanations d'une mémoire parcellaire et sélective, comme le sont toutes les mémoires. Il s'agit d'un regard subjectif porté sur des événements passés, tels que je les ai vécus. Il suffira de se souvenir que notre réalité en tant qu'individu n'est pas la réalité, mais qu'elle n'en est pas moins ce qui nous fait tenir debout. Mon récit ne suit aucune chronologie et respecte en cela le temps de la conscience.


Pour les grandes lignes de mon histoire : divorce de mes parents, alcoolisme et bisexualité de ma mère, condamnation de ma mère à 15 ans de prison, fac, rockn'roll, toxicomanie de mon frère, dealer, puis sa presque logique incarcération, rencontre d'un british qui deviendra mon mari, et qui m'avouera qu'il est lui aussi héroïnomane, que sa mère est une crack addict et que son père s'est fait découper par Dennis Nilsen, le serial killer de North London.

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