IV
1950-1952
Faiblesse
La cathédrale d'Hanoi était tout près de notre maison. Je m'y rendais souvent quand je ne savais pas où aller, pas tellement pour prier, car je ne savais pas prier, mais pour me recueillir dans le calme sur l'un des bancs alignés devant l'autel, tout en observant toutes les choses qui s'y trouvaient : le tabernacle avec sa veilleuse rouge, les statues, effigies, vitraux.... J'allais aussi de temps en temps dans le parc du presbytère cueillir les fruits dans les buissons quand je n'avais pas envie d'assister aux offices qui sont parfois trop longs, avec d'interminables sermons destinés plutôt aux grandes personnes. Le soir, sur le parvis, quand il faisait beau et chaud, sous le clair de lune, les fidèles se rassemblaient devant la porte de l'édifice pour prier ou pour chuchoter. Tandis que les enfants se livraient à toutes sortes de jeux : à cache-cache ou aux osselets avec des gravillons. En regardant les filles jouer, j'avais bien envie de participer aussi à leur jeu, mais je n'osais pas m'approcher, pensant qu'elles ne voudraient pas de moi. J'avais l'impression de ne pas faire partie de leur monde, peut-être parce que j'étais sale ou mal habillée.

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Un soir de pleine lune, mon père nous emmena dans un petit restaurant à l'enseigne « 2 cua » (Aux 2 crabes). Ce devait être pour célébrer la fête de la mi-automne (trung thu), ou parce qu'il avait gagné au mahjong . Ce petit restaurant situé dans une rue près de la cathédrale est connu de tous ceux qui ont vécu à Hanoi avant 1955. Il est toujours bondé, pourtant on n'y servait que des pâtés impériaux au crabe, les meilleurs peut-être. J'y revenais de temps en temps en acheter pour ma belle-mère. Rien que de penser à la bonne odeur et à la saveur de ces délicieux pâtés, j'en avais l'eau à la bouche. Aujourd'hui, lorsqu'on me demande où j'ai appris à faire des pâtés aussi bons, je ne peux m'empêcher de penser à ce petit restaurant « 2 Cua ». Il y avait aussi tout autour de la place des boutiques qui vendaient de tout : boissons, fruits, soupes, grillades, etc. Ça sentait bon, mais faute d'argent, comme d'habitude, je leur tournais le dos.
Pourtant, un soir, il y eut une « exception ». J'ai honte de parler de cet incident, mais qui, malgré tout, fait partie de ma misérable enfance.
Dans une ruelle tout près de notre maison, il y avait un marchand qui vendait du phở le meilleur. Tous ceux qui ont vécu à Hanoi le connaissent très bien. Il est resté cependant un modeste marchand. Aidé de sa femme et de son fils, il servait en journée continue dans sa baraque à la toiture délabrée partiellement arrachée par le vent qui laissait traverser quelques rayons de soleil servant d'éclairage. Ma belle-mère m'y envoyait souvent en acheter pour elle et ses deux enfants. Un soir, je lui en apportai un grand bol tout chaud, tout parfumé, et il me fallait attendre qu'elle finisse pour ramener le bol non lavé au marchand. Sur le trajet, je vis qu'il restait environ une cuillerée de bouillon au fond du bol. Poussée par une faiblesse bien humaine, je bus tout ce qu'il restait. Une voisine me surprit en train de commettre ce méfait, fit le rapport à ma tante qui habitait en face de la fontaine où je venais tous les jours pomper l'eau. Ma tante, ne supportant pas le geste déshonorant de sa nièce, me fit venir le lendemain, me paya un bol de soupe de vermicelle au crabe bún riêu. Tristement, elle me regarda manger.
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C'est en mangeant cette soupe que je vis pour la première fois un beau jeune homme dévaler l'escalier de l'étage du dessus. Il était à peine plus âgé que moi, mais avait déjà l'allure d'un garçon bien bâti, issu d'une famille aisée, mûr, intelligent, vif et propre. C'était mon cousin... Nous le retrouverons plus tard.
De la première fratrie, il ne restait dans la maison que ma dixième soeur Vân, surnommée « Mười voi » parce qu'elle est la dixième et grosse comme un éléphant, moi, et ma huitième soeur, celle qui m'apprenait à tricoter et que je ne voyais presque pas, car elle travaillait comme tricoteuse et vendeuse dans une mercerie de la rue Hàng Dào, puis passait le reste de son temps à flirter. De cette dernière, je ne me souviens que de son mariage.
Du fait qu'elle était l'une des plus belles et la moins sage de la famille, on avait dû la marier au premier homme qui l'avait demandée en mariage pour lui éviter les fâcheuses conséquences de ses flirts. Ce jour-là fut l'un des plus drôles souvenirs de mon enfance.
Dans ma belle robe toute neuve, j'étais à la table d'honneur avec les mariés et les membres de la famille. Mes épaules dépassaient à peine la table. On dégustait de bons plats et un grand gâteau attendait pour le dessert. On buvait, on chantait, c'était euphorique !
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Comme d'habitude, personne ne faisait attention à moi, on remplissait ma coupe - comme à tout le monde - de cette délicieuse boisson. J'étais en train d'écouter le jeune marié chanter tout en dégustant cette boisson sucrée et pétillante... Peu à peu, ma tête commença à me peser, à tourner, puis je vis aussi les invités qui se mirent à tourner autour de moi. Je somnolais, je ne sentais plus mon corps... j'étais légère, légère... je m'envolais... je flottais... je me sentais soulevée de mon siège. Ce déséquilibre me fit tomber comme une masse sous la table. Puis plus rien ! Lorsque je me réveillai, tout était déjà fini, on avait dû me laisser faire le tour du cadran dans les bras de Morphée, sachant que je ne pourrais travailler dans un tel état...
Vân, à peine âgée d'un an de plus que moi, n'était pas très gâtée par la nature. La famine de 1945 lui avait laissé bien des séquelles. En période d'abondance, elle était gourmande et mangeait tout le temps. Elle était peut-être un peu jalouse de ma condition physique. J'étais petite, mais bien constituée, vive et en bonne santé, tandis qu'elle, faible et maladroite, était tout le temps malade, affectée par toutes sortes de maux, hémorroïdes, ulcère à l'estomac... Son strabisme et son sourire déformé par un mauvais courant d'air atteignant le nerf facial la rendaient encore plus antipathique. Elle avait en plus le syndrome des poules que nous, les Asiatiques, nous appelons « quáng gà », car à partir de sept heures du soir, elle ne voyait plus rien... ! De ce fait, elle bénéficiait d'un régime de faveur exceptionnel. Les corvées ménagères lui étaient épargnées. Elle ne faisait rien, elle lanternait ou restait toujours près de ma belle-mère pour lui faire le rapport de ce que je faisais ou ne faisais pas. Elle me détestait et me considérait aussi comme une domestique, mais vu son état, je ne lui en voulais pas. Comment peut-on en vouloir à une fille qui porte toute la misère du monde sur elle ?
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Il y avait aussi ma grand-mère paternelle, une petite vieille borgne, rabougrie, aigrie, sévère et austère. Elle avait dû manger de la vache enragée dans sa jeunesse pour être aussi méchante. Elle ne m'aimait pas et prenait toujours parti pour ma belle-mère afin d'obtenir des faveurs pécuniaires. Pour les mêmes raisons, elle cajolait ses nouveaux petits-enfants. Je fus pourtant la dernière à rester près de son mari avant sa mort. Il lui fallait pourtant trouver un prétexte pour exercer son autorité sur moi, et tout ce qu'elle avait trouvé était de m'obliger à me lever tôt pour aller à la messe.
D'habitude, je me levais tous les matins avant tout le monde, mais ce matin-là, j'ai dû oublier de me réveiller. J'étais encore somnolente quand la vision de sa silhouette tout près de moi me réveilla complètement. Elle me fixa de son oeil valide avec le martinet à la main. Me laisser fouetter ? Jamais. Aussitôt je me levai, me lavai, revêtis mon unique robe pour me rendre à l'église. C'était à vous dégoûter de la messe.
Quant à mon frère Loc, surnommé « Chin Lọ » parce qu'il est le neuvième et toujours barbouillé, il est parti rejoindre ma soeur aînée à Saigon. Les autres, mariés, sont partis faire leur vie.
Depuis que Dieu a ôté toute ma conscience, jai vécu nomalement comme un enfant, mais j'ai cessé de désirer, de vouloir, comme je le faisais jadis. J'étais vouée à exécuter, à servir. Je faisais tout par instinct, sans jamais me plaindre ni même poser de questions : comment ? Pourquoi ?
J'accomplissais les corvées les plus difficiles, avec enthousiasme et amour sans jamais avoir le sentiment d'être contrainte à faire quelque chose, bien au contraire, je faisais tout comme si j'étais responsable du bien-être de tout le monde. La rancune, la haine, la colère, je ne les connaissais pas. C'est pour cette raison que ma belle-mère ne me grondait jamais, car à travers son regard hautain, je devinais déjà ce qu'elle voulait me dire et ce qu'elle voulait que je fasse. C'est possible aussi qu'il y ait quelque chose en moi qui lui interdisait de le faire. Égard ou indifférence ?
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À l'âge de douze ans, pas plus haute que trois pommes, je devais déjà accomplir toutes les tâches de la maison avec la domestique. La pauvre, avec ses yeux voilés - l'un par une grosse cataracte, l'autre par une conjonctivite purulente -, elle ne voyait pas clair. J'ai dû l'accompagner une fois à l'hôpital pour la faire soigner, mais malheureusement, faute d'argent pour acheter les médicaments le médecin n'a pas pu la guérir. Ma belle-mère était maligne, elle n'employait que des domestiques de cette catégorie : infirmes, laides, afin d'être sûre que son mari ne lui ferait pas d'infidélité...
Tous les matins, après la messe, je commençais par faire le marché, puis aller chercher de l'eau. Il y avait deux points d'eau. L'eau pour le bain et le lavage était à tirer du puits dans le domaine de la riche propriétaire. L'eau potable était à tirer d'un gros robinet d'une fontaine située à environ cinq cents mètres de chez nous, juste en face de la maison de ma tante. La domestique était à la fois petite et boiteuse. Pour elle, ramener depuis la fontaine, deux bidons de vingt litres suspendus par des cordages à une palanche sur son épaule était un véritable calvaire. Il fallait voir ce petit bout de femme porter deux lourds bidons, clopin-clopant... en éclaboussant l'eau partout sur le trajet derrière elle. Forcément à l'arrivée, ces bidons avaient perdu la moitié de leur contenu. Par compassion, je m'étais chargée d'aller chercher cette eau à sa place. Comme j'étais aussi petite qu'elle, il n'était pas nécessaire de raccourcir les cordages, cependant c'était toujours deux bidons de vingt litres à porter ; image que l'on ne devrait plus voir dans une ville aussi moderne qu'Hanoi, encore moins voir une petite fille attelée à cette tâche.
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Du fait que j'habitais à proximité d'un bidonville, personne ne pouvait soupçonner que j'étais la fille du proviseur d'une grande école... Pour m'entraîner à cette corvée, au début, je ne remplissais que la moitié de chaque bidon, puis j'augmentais le niveau au fur et à mesure jusqu'à ce que j'arrive à porter les deux bidons pleins. À l'arrivée, la domestique m'aidait à soulever les bidons et à les transvaser dans les tonneaux qui étaient si hauts que je devais me mettre sur la pointe des pieds pour voir le fond.
Comme je devais faire au moins une pause durant le trajet, je profitais de ce laps de temps pour m'arrêter devant une école de dactylographie. Sous l'enseigne représentant la silhouette d'une femme en train de taper à la machine, j'observais ces jeunes filles qui tapaient élégamment sur leur machine en émettant des bruits réguliers de frappe en pensant : Mon Dieu, que c'est beau ! Si seulement je pouvais être un jour pareille à ces secrétaires...
Après la corvée d'eau, je faisais la lessive avec la domestique, puis la cuisine. Par souci d'éco-nomie, j'apprenais à cuire le riz avec l'écorce du paddy comme combustible et quelques brindilles. Ma belle-mère faisait aussi la cuisine, mais seulement pour les grandes occasions... Et lorsque tout le monde se mettait à manger, je me rendais à l'école. Je n'y allais que l'après-midi et je ne sais pas comment j'ai pu savoir lire et écrire, car personne ne se souciait de mes études. J'ai été renvoyée de différentes écoles privées. D'abord de chez les soeurs, puis de chez les bonzes, car je n'arrivais pas à suivre le niveau. Grâce au statut de mon père, je fus finalement admise à l'école publique, mais placée au fond de la classe comme une laissée pour compte - que Ling suive les cours ou pas, cela n'a pas d'importance - c'est la fille du proviseur...
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J'étais dans une classe correspondant à mon âge, mais pas à ma capacité. J'aurais dû être en cours élémentaire et on me mettait dans la classe de sixième. Je voyais bien le maître faire des courbes, des schémas, des chiffres au tableau. Pour moi, c'était du chinois. Je commençais tout juste à savoir lire et écrire, et déjà, il fallait faire des dictées, des calculs... Je n'arrivais pas à suivre. De plus, à la maison, personne ne m'aidait, et j'avais d'autres choses à faire plutôt que de faire mes devoirs.
J'avais parfois peur d'aller à l'école. Je n'ai jamais su faire des calculs d'arithmétique. J'apprenais les tables de multiplication, les poèmes et l'histoire/géographie par coeur sans rien comprendre. Quant aux mathématiques et aux rédactions, c'est nul, zéro partout. Mes feuilles de devoirs sont rendues blanches la plupart du temps... Ma classe comptait soixante-douze élèves, et j'étais toujours classée soixante-dix ou soixante et onzième. Celle qui était classée soixante-douzième, je ne la connaissais pas, mais elle devait être stupide, car il n'y avait pas plus nulle que moi.
Au premier rang, il y avait une fille qui s'appelait Cuc. Je me rappelle encore bien sa tête. Elle était toujours première ou deuxième au classement mensuel. Une fille calme et réservée, je voulais me rapprocher d'elle, mais je n'osais pas, car elle n'était pas bavarde, et je ne savais pas quoi lui dire. Entre elle et moi, c'était le jour et la nuit, mais je l'admirais. Étant nulle dans toutes les matières, je me sentais différente et mise à l'écart des autres élèves. À la fin de l'année scolaire, les autres recevaient des livres et des cahiers en récompense ; moi, c'était mon père qui me les fournissait.
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Je ne comprenais pas non plus pourquoi les autres étaient sélectionnées pour danser sur scène à la fête de fin d'année, et pas moi. Aucune fille ne voulait de moi, je n'avais pas d'amies. Peut-être parce que j'étais trop mal habillée ou parce que je ne possédais pas d'argent pour me payer un goûter ?
De ce fait, aller à l'école c'était du temps perdu. Je préférais aller dans les salles de cinéma, admirer les portraits des vedettes affichés dans le hall, et regarder les photos des films de la semaine. Je connaissais par coeur les noms de presque toutes les stars de cinéma de l'époque, je pouvais mettre un nom sur chaque portrait. Pourtant, ce sont des noms étrangers très compliqués : Grace Kelly, Gary Cooper, Clark Gable, Gina Lollobrigida, Sophia Loren, Lana Turner, Robert Taylor, Élizabeth Taylor, Jean Marais, Jean Gabin, Yvonne Printemps... et j'en passe, sans n'avoir jamais vu un seul de leurs films. Sauf une fois, j'étais chez mon frère, celui qui fut traité autrefois de tous les noms par sa femme en accouchant sa fille aînée. Il était dessinateur et projectionniste pour une salle de cinéma. Sa demeure se trouvait juste derrière la salle. Ainsi, je pus voir le premier film qu'il projeta sur un grand écran spécialement pour moi. Dans la grande salle, j'étais l'unique spectatrice. Je me rappelle encore ce film musical avec Gene Kelly. Plus tard, j'irai dans les ciné-clubs voir gratuitement Tarzan, Zorro et les westerns avec John Wayne. C'était merveilleux !
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Il y avait aussi sur la place, devant le parvis de la cathédrale Notre-Dame, un triporteur qui faisait des projections avec son matériel archaïque conçu à partir d'un grand caisson en bois fixé sur les roues, dans lequel était enfermé un projecteur. En échange d'une petite pièce de monnaie, le machiniste tournait la manivelle. Ainsi, en position accroupie, l'oeil collé à un petit trou, le spectateur pouvait regarder des petits films burlesques muets : Charlot, Laurel et Hardy, Les Pieds Nickelés, et les dessins animés : Félix le chat, Popeye, etc. Le triporteur, me voyant tourner autour de sa machine avec une envie manifeste d'assouvir ma curiosité, me laissa regarder gratuitement quelques minutes. Malheu-reusement, je n'avais pas d'argent pour payer la suite, mais au moins, j'avais appris quelque chose. Parfois, au retour de l'école, il ne restait pratiquement plus rien à manger pour moi. Je me contentais alors d'avaler le gratin de riz dur et sec, le fond de la marmite, avec du brocoli suri « dưa chua » trempé dans du nước mắm. Avec un tel régime, il est à se demander comment j'ai pu rester en bonne santé jusqu'à ce jour.
Je crois que ma santé et ma survie, je les dois d'abord à Dieu, puis aux déchets de la décoction que ma belle-mère faisait avec un mélange composé d'herbes, racines, tubercules, graines, prescrit par un médecin chinois. Elle buvait ce liquide noir, une ou deux fois par semaine pour se maintenir jeune et en forme. Comme j'étais chargée de la corvée de vaisselle, et pour ne pas les jeter, je mangeais tout ce qui restait de cette décoction. Ce n'était pourtant pas très bon... C'était même amer. J'ignore les raisons qui me poussaient à manger ces déchets, mais en le faisant, inconsciemment, je me constituais une bonne réserve pour mon capital santé, ce qui explique peut-être ma force et ma résistance. Actuellement, je peux travailler, veiller ou marcher une journée entière ; je peux avoir des cernes sous les yeux, des callosités aux pieds, mais la fatigue, je ne la connais pas... ou pas encore.
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Pour me rendre à l'école, je passais devant le lac Hô Hoàn Kiêm : Lac de la Restitution de l'Épée. J'aimais particulièrement ce site en plein coeur d'Hanoi, avec la pagode Ngoc Son sur un îlot relié à la rive par un petit pont en bois peint en rouge. En passant devant ce lac, j'admirais le superbe paysage en regardant discrètement les amoureux qui se tenaient par la main ou les épaules sur des bancs, ou d'autres assis l'un contre l'autre sous les flamboyants aux mille fleurs écarlates.Au milieu du lac se dresse modestement un édifice appelé de nos jours Tháp Rùa : Tour de la Tortue. La légende raconte que ce monument fut dédié à un roi sous le règne des Lê. Il y a plusieurs versions, mais la plus connue est celle du roi Lê Thai Tô qui trouva miraculeusement une épée avec laquelle il gagna toutes les batailles. Une fois la paix revenue, en se promenant un jour dans une barque sur le lac, le roi vit une tortue géante nageant dans sa direction, il la pointa de son épée, la tortue la saisit et disparut au fond dulac. D'où le nom « Restitution de l'Épée ».
En passant devant ce lac, j'admirais le superbe paysage en regardant discrètement les amoureux qui se tenaient par la main ou les épaules sur des bancs, ou d'autres assis l'un contre l'autre sous les flamboyants aux mille fleurs écarlates. À certaines heures de la journée, lorsque le paysage multicolore se reflète sur la surface de l'eau, sous les rayons de soleil, ce lac scintillant, vibrant, offre à nos yeux une vision presque irréelle, féerique, romantique.

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Au retour de l'école ou du vagabondage, après avoir avalé quelques bouchées de riz, j'entamais la corvée du bois. Revêtue de mon caleçon sale et mon corsage délavé (difficile de deviner sa couleur d'origine), à côté d'un tas de bûches, avec une machette, je fendais ces bûches tout en regardant ma voisine jouer avec les enfants du voisinage. C'est joli de la voir sauter à la corde avec sa robe. Ça montait, ça descendait, ça volait dans tous les sens. Et quand elle tournait, on voyait sous sa robe déployée comme un parapluie ouvert, ses jolies jambes roses et un petit bout de son slip blanc. Moi je n'en avais pas... J'avais bien envie de jouer avec elle quand elle m'invitait à participer à ses jeux, mais j'avais trop à faire car après la corvée du bois, je devais encore m'occuper de mon demi-frère, le promener en le portant sur la hanche. C'est seulement lorsqu'il s'endormait en tétant les seins de sa mère que je pouvais jouer avec elle à la marelle, à la corde et à d'autres jeux en chantant des petites chansons françaises. Il y avait une ritournelle qui faisait partie de nos jeux que je connaissais par coeur. Pour démarrer un jeu, afin de savoir qui va commencer la partie, on pointe l'index sur chaque participant formant une ronde en chantant : Plouf ! Un petit poisson dans l'eau fait plouf... patapouf... Celle sur qui tombait le dernier mot, commençait la partie.
Cette voisine m'apprenait aussi quelques mots français : papa, maman, monsieur, madame, merci, bonjour, etc. Je chantais et récitais tout ce qu'elle m'apprenait comme un perroquet, sans rien comprendre et ce fut bien plus tard que j'en saisis le sens. Plus tard dans la nuit, lorsqu'il faisait trop chaud pour dormir, j'allais voir les jolies dames danser dans un dancing près de notre maison.
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L'entrée de ce dancing était fermée par un rideau rouge laissant un espace d'une trentaine de centimètres au-dessus du sol. Couchée à plat ventre sur la dernière marche de l'entrée, les jambes repliées, les pieds en l'air, la tête à ras du sol sur les bras croisés, je regardais par le bas du rideau les belles dames portant des sandalettes aux talons pointus, danser dans les bras des messieurs en suivant le rythme mélodieux de la musique. Je les admirais en rêvant : Que c'est beau, c'est fantastique ! J'aimerais pouvoir danser un jour comme ces belles dames...
Quand tout était fini, je retournais à la maison où tout le monde dormait déjà. Mon père, ma belle-mère, ses enfants, ma grand-mère, ma soeur, dormaient à l'étage sous les moustiquaires, dans des lits en bois recouverts de nattes. Les autres, cousins, cousines dormaient dans les lits au rez-de-chaussée et moi... sur le sol, dans ma souricière sous l'escalier.
----------- à demain 2/11 - Chap V
Publié par Mai Ling à 09:23:13 dans ♣ Chapitre IV | Commentaires (0) | Permaliens
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