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Chap.III | 21 janvier 2009

 

III
1949-1951

Insouciance

     Je crois que mes études ont été interrompues parce que mon papa n'avait plus d'argent. Il n'avait pas de travail, il était même obligé de faire le métier de tisserand. Je le voyais tous les jours rentrer, avec sur le dos, un gros sac rempli de coton cardé. Puis, à l'aide d'un appareil semblable à celui utilisé pour extraire le fil de soie, il le tissait. Nous l'aidions ensuite à faire des pelotes qu'il vendait. Il en donnait aussi à mes soeurs pour tricoter des chaussettes et des pulls.
     Contrairement au sud du Vietnam où il fait chaud toute l'année, le nord du Vietnam bénéficie d'un climat tempéré et jouit, comme en Europe, de quatre saisons : printemps, été, automne et hiver.

     Le printemps frais est souvent accompagné de crachin. Une superstition ancestrale dit que s'il ne tombe pas de crachin le jour du Têt, c'est le présage d'une année de grandes catastrophes (ce qui s'est révélé juste en 1954 par l'événement qui a causé tant de morts et la division du pays en deux). Il débute avec la floraison des pruniers et l'euphorie des préparatifs du Nouvel An vietnamien : le Têt. Cette fête, haute en couleurs par le décor des boutiques et l'étalage de fleurs débordant des marchés, nous permet de faire éclater les pétards, d'avoir un habit neuf et de recevoir de nos aînés, en étrennes, une pochette rouge contenant un billet neuf et, surtout, d'assister à la traditionnelle danse du dragon : l'émerveillement de tous les enfants.

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     Lorsque l'on voit un attroupement devant une boutique avec le rythme endiablé des tambours, suivi d'assourdissants bruits de pétard, c'est qu'un spectacle de danse du dragon, sur l'invitation d'un propriétaire, va avoir lieu. Pour que le dragon puisse voir le signal de loin, il doit planter au-dessus de sa boutique - parfois très haut - une perche (cây neo) et avoir attaché à son extrémité, une laitue, une pochette contenant de l'argent et un chapelet de pétards. On assiste alors à un véritable spectacle de danses et d'acrobaties exécuté par deux ou par trois hommes portant la parure façonnée à l'aspect d'un dragon. On fait d'abord éclater les pétards, puis la danse commence en suivant un guide « ông d.a » portant le masque du génie de Terre. Pour atteindre l'offrande, le dragon doit escalader en grimpant sur n'importe quoi,parfois sur les épaules de ses compagnons. Pour corser le spectacle, ils inventent parfois des acrobaties inattendues. Et, lorsqu'il a récupéré la récompense et mangé la laitue, il entre dans la boutique pour chasser les mauvais esprits et y apporter richesse et prospérité, puis se retire à reculons en faisant des révérences pour remercier le chef des lieux.

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     Le Têt est l'événement le plus important de l'année au coeur de tous les Vietnamiens, et surtout pour les croyants bouddhistes. C'est pour eux l'occasion de tout remettre en question, de prendre des décisions et des résolutions pour l'année à venir. On peut voir dans les temples les fervents qui s'entassent par centaines, et qui se prosternent avec des baguettes d'encens devant l'autel d'adoration. Même si on n'est pas croyant, on ne peut rester insensible à ce climat solennel de prières. Tandis qu'à l'extérieur, autour du temple, les non-fervents, les curieux viennent aussi pour un tas de raisons : faire des rencontres, recevoir les voeux des uns et des autres, se faire lire l'horoscope chinois, se faire prédire l'avenir par des diseuses de bonne aventure ou des patriarches - à chacun son outil - les uns par des cartes ou des anciennes pièces de monnaie en bronze, mais le plus courant est le « quẻ ». Contre une pièce de monnaie, le patriarche vous donne un tronc rempli de tiges de bambou plates sur lesquelles sont inscrits les idéogrammes « chữ nho », vous agitez : avant, arrière... avant, arrière... jusqu'à ce qu'une tige en ressorte et tombe à terre. Les indications qui y sont inscrites servent de références au patriarche pour trouver la page de son grimoire, dans laquelle votre destin ou votre avenir est décrit.
     Tout autour du temple, on peut aussi voir toutes sortes de commerces qui proposent une grande diversité de produits allant des cacahouètes aux bibelots chatoyants.

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     Dans cette euphorie de foire et de fête, on remarque aussi l'image typique d'un patriarche (ông địa)à la moustache et barbichette blanches, portant tunique et toque noire, accroupi en train de calligraphier à l'encre de chine avec son pinceau des poèmes sur tenture de soie en caractères «nho». La souplesse et la légèreté de ses gestes sont comparables à la danse du phénix et au vol du dragon « Phương múa rồng bay ».


     Dans ce foisonnement de monde, de voix, de fleurs, de lampions et de pétards, il y a aussi ceux qui ne s'intéressent ni aux divinités, ni au destin, ni à l'avenir : ils viennent pour le traditionnel tripot - un jeu de hasard qui n'est autorisé qu'à cette occasion ; le « bầu, cua, cá, cọp » (courge, crabe, poisson, tigre). Ce jeu consiste à faire des mises dans les cases imprimées sur un tapis. Chaque case représente un des symboles ci-dessus et qui sont aussi gravés sur quatre faces de trois dés (les deux autres faces sont des faces perdantes). Le croupier, un vieux renard aux yeux vifs, assis les jambes croisées devant le tapis, secoue l'assiette avec le bol retourné enfermant les dés, puis il attend. Lorsque tout le monde a fini de miser, il retire le bol, et si les dés ouverts représentent les images des cases misées, le parieur gagne une, deux, ou trois fois sa mise ; et ce, durant trois jours et trois nuits.

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     Les superstitieux pensent que ce qui va se produire durant les trois jours du Têt aura de l'influence faste ou néfaste sur toute l'année. La première personne qui entre dans la maison a une importance déterminante. On choisit en général un vertueux ou un riche parmi les membres de la famille ou les amis. Il vaut mieux ne pas être le premier à entrer chez quelqu'un le jour de l'An sans y être invité, car il peut vous rendre responsable des malheurs qui surviennent dans l'année. Il est aussi important de ne pas effectuer de tâches ménagères, telles que lessive, nettoyage, balayage (car on risque de chasser les chances pour l'année) et surtout de ne pas cuisiner pendant ces trois jours. C'est pourquoi, la tradition veut que la brioche « bánh chung » ou « bánh tét », consistante, riche et nourrissante, faite à base de riz gluant, fourrée de soja et viande de porc, et enveloppée de feuilles de maranta, soit l'aliment national et traditionnel du Nouvel An vietnamien. Comme sa cuisson demande huit à dix heures, elle doit être préparée la veille. Là aussi, c'était une occasion pour réveillonner en famille, en attendant minuit sonnant, afin d'être les premiers à présenter les voeux et retirer les brioches de leur marmite géante...


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     L'été est chaud, humide, mais ne manque pas de charme. L'image des jeunes filles aux longs cheveux noirs, marchant, courant, dans leur tunique aux deux pans flottant comme des papillons, sous les flamboyants en fleurs, émeut les âmes les plus insensibles.

     L'automne est agréable et suave, c'est la saison du moissonnage, emblème de la richesse et source d'inspiration de nos poètes. Beaucoup de nos chansons évoquent cette période romantique où les feuilles jaunissent, tombent et s'envolent au gré du premier coup de vent frais annonçant l'approche de l'hiver.
L'hiver est froid, un froid qui descend rarement en dessous de 5 °C, mais un froid humide qui transperce notre corps, aspire toute notre chaleur pour venir glacer nos os. Quand ce froid nous effleure, nos mains tremblent tellement que nous avons du mal parfois à tenir le crayon ou les baguettes.
Par ce froid, les soldats français ont besoin de chaussettes en coton, et mes soeurs leur en fournissent en échange d'argent ou de cantines contenant toutes sortes de produits alimentaires : conserves, chocolats, biscuits, boissons, lait en poudre, etc. Une de mes soeurs m'apprit à tricoter. J'appris très vite et commençais à tricoter pour elle. Ainsi, pour chaque paire de chaussettes finie, elle me donnait du chocolat ou quelques pièces de monnaie. 

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     Je ne m'ennuyais jamais, mon passe-temps favori était d'aller dans les hameaux voisins regarder moissonner le riz paddy ou tisser des nattes. Le travail des nattes était simple et lucratif pour moi, car il me permettait de gagner un peu d'argent. J'aidais ces artisans à arracher les tiges des cypéracées : genre de papyrus qui pousse dans les marécages. Puis, je les observais travailler ; c'est très facile : ils commencent par fendre le pied de ces tiges en deux, par quatre ou cinq alignées côte à côte, d'une longueur de dix centimètres,puis ils insèrent l'index, protégé par un protège-doigt dans la fente et le font glisser jusqu'au bout. Ces tiges ainsi fendues sont séchées au soleil dans la grande cour sur une nappe de paille. On doit les ramasser le soir avant le coucher du soleil ou lorsqu'apparaissent les nuages noirs à l'est annonçant la pluie. Après chaque grand ramassage, je m'appliquais à glaner les tiges restantes, les rassembler en petites bottes pour les échanger contre quelques sous. Les grandes personnes m'autorisaient à le faire, sachant que j'étais une pauvre fille démunie qui ne demandait rien si ce n'était qu'à gagner un peu d'argent. Ces tiges sont ensuite tissées en nattes avec du fil fait avec l'écorce d'une plante « cây day » dont les feuilles comestibles, cuites avec quelques rondelles de courgette et la chair de petits crabes écrasés, constituent un délicieux potage à la fois fin et digeste. Cette écorce très résistante, on l'utilise aussi pour en faire des cordes.

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   Je ne me souviens pas d'avoir partagé de repas avec la famille. Il n'y avait ni table ni chaise. Pour les familles aisées, le repas se prend sur une natte autour d'un grand plateau en cuivre sur lequel sont disposés les plats. Pour les moins aisées, les plats sont posés sur une natte ou à même le sol, chacun se sert en « piquant » au fur et à mesure qu'il mange dans les plats avec ses baguettes.
   Le soir, nous dormions sur des nattes dans la véranda, sans aucune protection. Comme compagnons nocturnes, nous avions les lucioles avec leur lumière clignotante, les moustiques dont la présence nous faisait parfois passer des nuits blanches, les inoffensifs cafards gros comme des hannetons, les geckos, les lézards, les araignées, ainsi que les mille-pattes qui nous montaient parfois sur le corps et qui nous faisaient sursauter de terreur. Une nuit, je fus réveillée par un chatouillement dans les cheveux. Instinctivement, je me grattai et mes doigts touchèrent quelque chose de rigide, rugueux, mais qui remuait. Assaillie de frayeur, je hurlai en m'agitant :
   - Aïe ! Maman ! C'est un mille-pattes !
   Le cri avait réveillé tout le monde, mais on avait vite compris que ma terreur était justifiée, car une morsure de cette petite bête rougeâtre, venimeuse peut donner une forte fièvre et l'on peut en mourir. Depuis, j'avais le droit de dormir dans un hamac.
   Quelque temps après, mon père nous fit installer à Thai Binh, où il trouva un poste d'enseignant. Une petite ville pas très peuplée où nous n'étions pas restés longtemps. C'est là que je commençais à faire les courses pour ma belle-mère qui attendait une deuxième naissance. Avec son gros ventre, elle se déplaçait peu. C'était atroce, je perdais souvent l'argent confié pour les courses ou j'oubliais parfois de reprendre la monnaie.

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Abnégation

   Je me rappelle un jour, je rentrai avec les commissions, mais sans la monnaie. Ma belle-mère me regardant de haut, dédaigneuse, du coin de l'oeil en mastiquant le bétel avec ses dents noires et sa bouche rouge, puis expulsant (avec dextérité) le crachat rouge droit dans le crachoir en cuivre. Ce « vampire » me terrorisait. Ce qui voulait dire qu'il fallait absolument que je retourne reprendre la monnaie. Comment faire ? La commerçante ne me la rendra jamais. Une idée me passa par la tête : c'est mieux que d'être grondée... Avec abnégation et un gros effort sur moi-même, je pris la décision d'aller mendier devant l'église. Débraillée comme j'étais, je n'eus aucun mal à me faire passer pour une mendiante. Ce fut merveilleux ! Au bout d'un moment, j'avais récolté une petite poignée de pièces. Fièrement, je les remettais dans la paume de la main que ma belle-mère avait tendue avant même que j'eusse le temps de retirer les pièces de ma poche.
   Une autre fois, j'amenai de la viande avariée et elle m'imposa de retourner l'échanger. J'avais peur, j'avais peur de me faire disputer par la commerçante qui me dirait que ce n'était pas la sienne. Que faire ? Je tournais en rond dans ce maudit marché avec le paquet de viande dans la main à chercher une solution. Un chien galeux ayant senti l'odeur fétide de la viande que j'avais en main me suivait de très près en guignant le paquet et en se demandant, lui aussi, ce que j'allais en faire. Il me regardait, je le regardais... le pauvre, c'est parce qu'il était galeux qu'il était encore en vie. Dans un pays où la viande de chien est appréciée des fins gourmets du Nord Vietnam, les chiens en bonne santé ont tout intérêt à ne pas mettre le museau dehors.
Finalement, j'ouvris le paquet et le posai par terre. Sans plus attendre, d'un coup de gueule, il l'emporta en courant pour se perdre dans les étalages du marché. À nouveau, je revins à la porte de l'église implorer Dieu de m'aider et aux fidèles de me donner quelques pièces. C'est merveilleux ! Mon voeu fut exaucé, à la sortie de la messe, miracle !... une foule de personnes charitables me donna suffisamment pour acheter la viande fraîche pour ma belle-mère.

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Notre maison était près du pont « Cầu bo » : un endroit absolument typique mais très sale, car lorsque les gens mangent, ils jettent les déchets et les détritus par terre. C’est d'ailleurs pourquoi, chez nous, on a une expression pour désigner les cheveux sales qui dit : sa tête est sale comme la tête d’un pont. Mais, malgré tout, ce pont reste « l’aire de la bouffe » où les gens mangent de tout et toute la journée. Ils s’agglutinent autour des commerçants ambulants avec les paniers remplis de bonnes choses, des colporteurs avec leur grosse marmite de soupe ou leur barbecue au charbon de bois avec des brochettes dégageant de la fumée et de bonnes odeurs de grillade : Humm... C’est bien bon tout ça, mais ce n’est pas pour moi. Je m’y baladais souvent quand je ne savais pas quoi faire, et pour ne pas m’arrêter sur ces bonnes choses, je me contentais d’observer par-dessus des barres métalliques les touffes de jacinthes flottantes, ondulantes, suivant le mouvement des vagues provoquées par le passage des barques.

 De cette petite ville je ne me souviens que de quatre « monuments » : ma belle-mère avec son regard dédaigneux et sévère, l’église où je faisais la manche, le pont où l’on vend de bonnes choses, le marché... ma douleur ! L’école, je ne sais pas où elle se trouvait.

Après la naissance de mon demi-frère, mon père fut appelé, enfin, à occuper un poste important à l’Éducation nationale à Hanoi. Il devint proviseur d’une grande école publique.

 

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Vagabondage

     Hanoi, avec ses « trente-six rues et avenues » (spécifique à un quatier), est actuellement la capitale administrative du Vietnam. Son Lac de la Restitution de l'Épée, sa pagode au pilier unique, sa cathédrale, ses vestiges historiques et architecturaux en font l'une des plus belles villes du pays, malgré les incessants bombardements de l'aviation américaine pendant la dernière guerre.

 


    

     Notre maison de deux étages se dressait dans une impasse. À sa gauche, la belle villa de la propriétaire, à sa droite, mitoyenne à la nôtre, la maison de sa fille. Cette dernière avait trois enfants : un garçon et deux filles, l'une à peu près de mon âge, l'autre plus petite. Quant au garçon, je ne le voyais pratiquement jamais, car on n'avait pas le droit de jouer avec les garçons.
     La grande fille fréquentait l'école des soeurs Sainte-Marie. Son train de vie était nettement supérieur au mien. Tous les jours après la classe, elle ne faisait que jouer, à toutes sortes de jeux : à cache-cache, à la marelle, à colin maillard, au saut à la corde. Une fille bien née, propre, vêtue à l'européenne, toujours d'une robe en tissu imprimé en semaine et d'une robe blanche le dimanche. La riche propriétaire, grand-mère de ma petite voisine, vendait du thé au lotus. Pour parfumer ce thé, elle faisait livrer une fois par semaine des cageots de fleurs de lotus et faisait appel à des enfants dont je faisais partie pour effectuer ce plaisant travail qui consiste à ôter les pétales pour ne garder que les pistils puis, elle les mélangeait ensuite au thé de qualité courante. Pour nous récompenser, elle nous offrait un goûter avec ce thé et des biscuits. Elle m'autorisait aussi à aller puiser l'eau de son puits. C'est pour cette raison que ma belle-mère ne voyait pas d'un mauvais oeil mon absence hebdomadaire.

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     Face à notre maison, séparé par une muraille, il y avait un bidonville. Là s'entassaient les familles socialement démunies dans des abris de fortune qui fabriquaient un peu de tout pour vivre. Un endroit absolument typique, tout un village concentré dans un espace d'environ mille mètres carrés où l'on pouvait entendre, dès l'aube, les coqs chanter, les chiens aboyer, mais aussi, des injures et d'orageuses disputes de voisinage pour une cuvette volée ou un balai disparu. On assistait tous les jours à des scènes de ménage, des femmes qui se crêpaient le chignon, d'autres qui criaient et pleuraient en battant le mari infidèle. Il y avait les cris des bébés affamés et les pleurs des enfants battus... Par rapport à eux, nous étions les seigneurs.

Bidonville

     C'était dans l'une de ces baraques que j'appris à faire des raviolis à la vapeur « bánh cuôn ». À base de farine de riz : nature, on les appelle crêpes de riz ; farcis d'une farce composée de viande de porc hachée, sautée avec des oignons et champignons noirs, on les appelle raviolis. Tous les matins, je devais me rendre à cette baraque pour acheter une assiette de ces raviolis pour ma belle-mère.

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     Accroupie sur mes talons devant une installation sommaire composée d'un barbecue en terre cuite, sur lequel est posée une marmite fermée par une toile tendue, percée d'un petit trou pour laisser s'échapper la vapeur, j'attendais la cuisson des crêpes, en observant attentivement la marchande étaler la pâte de farine de riz sur la toile, tout en priant pour qu'elle en rate quelques-unes. Deux minutes après, elle ouvrait le couvercle bombé laissant monter un gros nuage de vapeur, puis elle retirait la crêpe à l'aide d'une longue et mince spatule en bambou, la déposait sur la petite tablette recouverte d'une feuille de bananier huilée, étalait ensuite la farce au milieu de la crêpe, puis elle l'enroulait. Patiemment, j'attendais ma commande tout en mangeant les ratées qu'elle me donnait. On aurait dit qu'elle faisait exprès de les rater en s'exclamant :
   - Oh zut..., il y a trop d'eau !
Ou :
   - Il n'y en a pas assez !...
D'un geste rapide, elle retirait la crêpe et la mettait dans ma petite assiette :
   - Tiens, c'est pour toi...
   Il y avait aussi dans ce bidonville un fumeur d'opium. Chaque fois que je passais devant sa baraque sombre et lugubre, je le voyais couché à même le sol sur une natte, la tête surélevée par un cube en rotin. Avec ses côtes apparentes, il avait l'aspect d'un Alien, d'un spectre, plutôt que d'un être humain. D'une main, il tenait dans sa bouche le bec de la pipe, semblable à un calumet, de l'autre, il maintenait l'orifice au-dessus de la flamme d'une petite lampe à pétrole. Si vous avez le ventre creux, l'odeur entêtante de l'opium peut vous donner la nausée.

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--------- à suivre Chapitre IV


 
 

Publié par Mai Ling à 07:48:42 dans ♣ Chapitre III | Commentaires (0) |

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