<< Le numéro 45 (décembre) de la Revue d'art et de littérature, musique est en ligne | Andy Vérol - Entretien avec Régis Nivelle | Spécial GOR UR - Le Gorille Urinant - dans la RAL,M >>
VEROL - Des mois déjà que je souhaitais te poser un certain nombre de questions. Te connaître davantage et tenter de te faire découvrir aux lecteurs affamés qui se ruent trop généralement sur la littérature en boîte... J'ai enfin terminé la lecture de Saetas. J'ai aussi pu me pencher sur nombre de tes textes publiés par les éditions du Chasseur Abstrait, conduites par le très affable et aventurier des mots, Patrick CINTAS.
Trêve de moi-même. Entamons un peu de toi.
Toi l'homme et surtout l'homme-écrivain, l'obsessionnel, le liquidateur d'idées rangées. Comme tu le sais déjà, je pense, je ne souhaite pas faire des entretiens dans un format « interview » façon journaliste plein de déontologie et d'encarts publicitaires. Je commencerai donc comme j'aime le faire, mais cette fois, en expulsant, mon côté grande gueule, avec une question assez simple, me semble-t-il (Je pense au contraire qu'elle est infernale) :
Peux-tu te présenter comme bon te semblera, pourvu que les lecteurs puissent savoir qui tu es, ou ce que tu veux leur faire croire quant à ce que tu es.
NIVELLE - L'idée qu'on se fera de moi à travers cet entretien procèdera n'importe comment de la croyance, donc de l'imaginaire ou du phantasme. Par conséquent le visiteur lecteur croira ce qu'il voudra. Pourtant je ne suis rien. Pas même sûr d'être un con d'écrivain. J'ai réalisé depuis longtemps qu'il ne valait d'ailleurs mieux pas être un écrivain. Mais bon, quelques possibilités demeurent. Tu décides d'en être un cependant, parce qu'il faut d'abord le décider, et finalement tu préfères t'échiner à creuser ta tranchée, ton trou de langue ; ce qui ne regarde que toi après tout. Si mon temps fut très longtemps partagé, ce qui n'a rien d'exceptionnel, entre le travail d'écriture et mon activité professionnelle, ce n'est que depuis quelques années seulement que je me consacre davantage à la giration des sens et à la narration de l'inconscient. A peine sorti des traces laissées dans Saetas ! (Texte poélitique, comme dirait Bernard Lubat) je ne me laisse cependant pas trop le loisir de me relire ni de toupiller autour de je ne sais quel désir de reconnaissance ou encore de vouloir montrer "au monde" que j'existe. « L'ouvrier que je ne suis pas, n'est pas mort dans ses langes. Langé pour trimer & crever. Mais j'ai pas voulu. Lardon d'ouvrier, j'ai préféré ma haine, travailler ma haine, blotti entre les seins de fabuleuses pythies. J'ai préféré à mes langes d'ouvrier, les dessous de la Sainte. » Et puis ! Aucune énigme là-dedans pour ce qui me concerne; que du combat, du labeur de la lâcheté aussi, et de la paresse. Il paraît que nous sommes légions à boire de l'eau et à manger des nouilles...et même parfois aussi cons que Destouches qui s 'en tenait (sic) déjà une belle couche. Faut pas s'accorder trop d'importance, ça ne sert à rien de vouloir se signaler, d'autant plus qu'aujourd'hui, tu l'auras sûrement noté, une inflation galopante aussi bizarre que pathétique du vouloir devenir écrivain et/ou éditeur envahit la cité jusqu'à la moindre de ses venelles. Je suis un passant ordinaire.
VEROL - Les entretiens que je fais avec différents artistes ont un but avoué : tenter de comprendre l'intérêt de la littérature, son rôle, sa place. Je suis, hélas, diront certains optimistes cyniques, relativement fataliste, voire même nihiliste. Mon idée est qu'il n'est pas enrichissant que la majorité des « gens » puissent accéder à la littérature. Je pense qu'il n'y a aucun intérêt à glorifier le « lecture pour tous », si c'est pour servir de la merde en boîte à longueur de rayonnages FNAC et autres librairies. Je suis certain que l'Humanité se fout bien d'être pénétrée par les mots, la construction d'une œuvre... Et pourtant, je me dis, que si l'on incendiait tous les bâtiments appartenant à tous les gros éditeurs français, un écrivain dense et fourvoyeur (dans le sens positif du terme) de sens tel que toi, pourrait simplement faire gémir un gros paquet de certitudes qui rendent les vivants animaux, et non géniaux. Je me calme. Dis-moi ce qui, selon toi, peut encore permettre à la littérature d'avoir un sens.
NIVELLE Sa disparition, volatilisation, par volition subtile, peut-être. Ce qui n'empêchera pas pour autant le commerce. En attendant, continuer à faire des livres semble être le minimum requit. On y travaille, en compagnie d'intelligences qui à leur tour les synthétisent, les déclinent, les peignent, les ornent de clairvoyances ou les chantent jusque dans la rue, bref, qui animent leur matière et la veulent vivante. La littérature a le sens et l'importance qu'on veut bien lui accorder selon les époques, lieux (origines), civilisations etc. c'est-à-dire le sens que l'on donne à la vie. Tout à l'heure, tu parlais à mon propos d'obsessionnel. Alors ça, voilà. Oui. Voilà bien, entre autres nouages, ce qui autour de la névrose ou de la pulsion me parait assez intéressant d'un premier point de vue s'agissant du sens. Je me suis toujours demandé par exemple à quel endroit avait bien pu riper -déraper- la littérature. Autrement dit, pourquoi et comment elle était en partie sortie de sa prodigieuse nature autistique, schizophrénique. L'obsession, la névrose, la perversion, les états limites de conscience, du corps et de la pensée en tant qu'exutoires, plaies ouvertes sur le chantier de l'être et du hors-temps, manquent beaucoup de nos jours dans le champ de l'inscription. Attention, c'est toujours là, mais c'est banni, refoulé par la norme. Aujourd'hui, les prés carrés littéraires sont bien gardés, et l'influence qu'exercent les majors sur les diffuseurs (à moins que ce ne soit l'inverse) qui ne sont pas, ne leur en déplaisent, des acteurs de la littérature, ne supporteraient pas -quoi qu'on en dise- de se frotter à l'ingérence perverse du génie Rimbaldien, même si elle doit être (comme elle le fut, le comble !) couronnée par l'échec. Pour le reste, que veux-tu, la langue est ennuyeuse parce qu'elle est complexe et liée au mystère de la vie. On veut plutôt du spectacle. Et si possible, être dedans ; croire à sa minute de célébrité! Maintenant, ça doit aller vite, au plus direct, pas de quartiers ! Mais la question du sens -pour revenir à l'autre aspect plus général que recèle ta question-, ne se pose et ne se résout évidement pas uniquement sous l'angle d'une critique visant la sincérité ou l'authenticité accusées à tord, un peu hâtivement me semble-t-il, d'avoir corrompu le champ narratif à l'échos du désir populaire d'une démocratisation de la littérature. Il y a là encore comme une confusion savamment entretenue qui consiste à mélanger les pinceaux de la philosophie, de la poésie et enfin de la rhétorique, autrement dit du métalangage dont on pourrait très bien dire, s'agissant de ce dernier, et avec un brin de vacherie provocatrice, qu'il a tout autant partie liée avec l'actuelle proposition poétique performative, au titre précisément d'une "rhétorique du ressenti", que le roman avec la complexité du vivant, "l'immense musique des choses et des êtres" et les bouleversements, les mutations que cela aura provoqué, même si ses relations contemporaines apparaissent de plus en plus insuffisantes. Cela dit, ça fait chier tout ça ; ce qui est "vrai", ce qui est "faux"... Il y a la discussion (comme la nôtre), les mythes, l'analogie, l'amour etc. pour évacuer ça... et la création littéraire, la création tout court et toujours possible, y compris dans cet espace de subjectivité, de croyances, pour l'approfondir et la dérouter alors ! Avant tout, sortir des dispositifs éculés dominants/dominés surtout, et ne plus lécher, ni vouloir plaire ou être conciliant avec l'histoire, la barbarie et les travestissements idéologiques ou le mensonge stylistique, me semble primordial. Lutter, accomplir son acte et l'accomplir encore, c'est d'abord agir en tête à tête avec soi, sensationnellement, sans ce soucier de toute cette production superficielle articulée sur un factuel divertissant, un état du monde que souterrainement elle exècre, et que lalangue n'utilise finalement, tout en se complaisant dans son néant, qu'au prétexte d'en sortir mais en esquivant de tout évidence l'essentiel. L'esprit, la force de l'esprit restant l'enjeu déterminant, bien sûr. Pourquoi avoir peur de dire que bien des béances sont souvent prises dans le corps du signifiant pour ce qui, selon certains, pourrait être lié à l'inconscient. Mais le trou, ce n'est pas l'inconscient ! Après, il y a également toute une attitude de fascination presque puérile dans les idolâtries nihilistes du moment dont il faut savoir se dégager. Alors ça aussi, hein, le discours heideggérien (entre autres) des néo sectateurs, la morale qui feint en retour de ragréer tout ça, très peu pour moi. Lalangue, pas lalangue ; ce qui est remarquable ou ce qui ne l'est pas au regard de l'histoire, de ce qu'en a dit ou en aura fait machin (Nietzsche est en pole position des citations et des clips vidéos ces derniers temps), etc. Non décidément, je ne vois pas, ou plutôt si, je vois bien qu'à tout prendre, je préfère autant les blogs qui se passent du langage et s'intéressent, se projettent dans une altérité de bidoche aux plis de couenne affolants. En plus, c'est beau et tragique comme les tableaux de Lucian Freud. Passons. Le truc fatiguant c'est bien les mouvances. Ça revient au galop ce genre de compulsion intellectuelle. Il existera toujours des "sauveurs" de la littérature, et les écrivains par procuration, non, on va dire les théoriciens, les dialecticiens, pullulent sur le net quand l'espoir se tient néanmoins plus sûrement en réseau dans les chambres de bonnes, du coté des banlieues, des zones portuaires, voir dans le maquis ! Donc tenir bon, plutôt dans la relance, la mise à jour, ça c'est important parce que cela implique la connaissance, ou le décochement suivi du décrochement. En franc-tireur ou en collectif, mais obstinément dans la relance et l'extension, et non dans le barattage biographique ou les commentaires baignés par le ressentiment. Invisibles embusqués et munis de toutes les contradictions et doutes comme carburant essentiel des propositions, il nous faut œuvrer au retournement -au sens de retourner la peau du gant de Desnos-, en subtilisant le souffle captif de la lettre de ses noeuds originels, contre la mise à profit de cette "authenticité" biographique dont l'entassement soumet la conscience collective aux illusions du réel. Murmurer, vocaliser et danser l'existence, c'est-à-dire le hors lieu, très secrètement.
Depuis le journal de METTRAY(1) créé par Didier Morin -pour parler DU site de ces dernières années-, une brèche s'est ouverte. D'autres frémissements existent. Je crois qu'à cette condition, d'une quasi-confidentialité, mais d'un sérieux travail de fond, l'engouffrement du sens sera énorme.
VEROL Tu as une œuvre parfaitement diffusée via RAL,M. Tu es un auteur assez isolé, exclu d'un système. Peux-tu m'expliquer tes projets futurs, tout du moins ceux en cours. J'ai une idée sur l'écrivain. Son rôle. Pour ma part, il n'est pas toujours nécessaire de se bercer de certitudes. Il faut savoir se compromettre pour atteindre le seul public de lecteur qui vaille la peine d'être touché, c'est-à-dire celui qui rumine les livres des jours durant et modifie son existence à cause, ou grâce à ces livres. Ton écriture me fait l'effet d'une claque qu'on m'inflige au ralenti. Un coup tonique, explosant en quelques dizaines d'années, sur ma joue rugueuse. Est-ce que je parle assez correctement de ton travail ?
NIVELLE - Pour quelle raison devrait-on transiger ou manigancer ; et avec qui ? Si je suis parfaitement diffusé, comme tu le dis, ce n'est pas tout à fait par hasard. Soyons clairs, tu ne rencontres jamais l'exigence totalement par hasard. Et puis, Patrick CINTAS n'est pas à proprement parler une personne avec laquelle tu peux impunément manigancer, ce qui est formidable. Je suis à fond pour ce genre de personnalité qui, une fois le contact établi, ne craint pas de te mettre au pied du mur, je veux dire face à ta responsabilité d'auteur. Les types qui se défaussent, qui ne tiennent pas leurs paroles ou qui sacrifient l'exigence aux tendances sont tellement nombreux ! Isolé, oui bon, un chouia, mais tellement entouré de confiance par les responsables des éditions du Chasseur Abstrait, que cet isolement ne me pèse pas le moins du monde. Un aveu perso : suis plutôt un solitaire. Je n'ai aucun penchant grégaire. La communauté, c'est autre chose, c'est plus diffus. À franchement parler, celle des lecteurs comme les autres m'effrayent un peu. Et puis on ne sait jamais tout à fait si l'on appartient à telle ou telle communauté, fut-elle d'esprit. Exclu d'un système, je ne sais pas. Mais si c'était le cas - ah Andy !-, ce ne serait pas pour me déplaire, au contraire. Il y a même presque quelque chose de flatteur là-dedans, tant ça renarde l'excommunication. Ouaf !!
Sinon, que mon travail te fasse l'effet d'une claque, c'est bon signe. Vlad Clana, le principal protagoniste de Saetas ! est un giflé ; comme moi. Quelque part, les baffes, ça structure, ça rend teigneux, âpre et réfractaire à tous les dogmes. Bon, comme je te le disais auparavant, je ne fais pas grand-chose pour plaire à un lectorat, et franchement je ne sais pas faire. Ça veut dire quoi, appartenir à un lectorat ; en est-on davantage en phase avec soi-même ? Je préfère croire, comme le dit si bien Richard OBER, à un "ensemble d'amis inconnus qui peuplent un espace et un temps qui ne nous est pas plus connu". Autrement le taf, le taf, c'est tout ce qui compte. En ce moment je travaille sur une forme qui se proposera comme une relation transtextuelle d'une porosité totale à l'écriture picturale inspirée de Valérie CONSTANTIN. J'irai même jusqu'à utiliser le support graphique, l'idéogramme. Le chantier est là. C'est passionnant et risqué (pour l'artiste plasticienne), mais lorsque j'entreprends un travail, j'aime aller jusqu'au bout. MAINTENANT se déclinera aussi comme une suite possible de "tuchês", de rencontres émotionnelles, au hasard des disparitions et des réminiscences dont elles surgiront.
VEROL Je propose toujours le même exercice en fin d'entretien. Je sais que ça en devient un peu conceptuel, un peu « ardissonesque » sur les bords. Mais voilà, j'aimerai que tu poses une ou plusieurs questions à ceux qui ont lu cet entretien. Poser une question au lecteur, c'est l'obliger à devenir acteur de la création. Tu es un écrivain rempli, plein, débordant. Alors, balance-leur une question, une piste de questionnement qui oblige le lecteur qui est arrivé jusqu'à ce point de l'entretien, avec un intérêt réel, qui les liquidera, ou qui les grandira, ou qui fera de toi, le leur, qui fera de toi leur ennemi. A toi de « voir ».
NIVELLE - Si quelques visiteurs prennent le temps de lire cet entretien, ce ne sera déjà pas si mal. Je ne les obligerai pas pour autant, amis ou ennemis, à quoi que ce soit ; ça me défrise.
Je me permettrais juste de leur dire ceci.
Ecrire est un épuisant travail de retranscription.
L'art ne sert à rien, c'est pour ça qu'il est indispensable.
Lisez ou relisez William BLAKE.
Le combat exige de la ruse... et une bonne dose d'humour !
Merci Andy.
(1) http://mettray.net/ : Pas vraiment un site. La page présente les sommaires des 10 numéros du Journal de Mettray. On y trouvera notamment des écrits de Bernard Lamarche-Vadel qui fut l'éditeur de la revue Artistes dans les années 80 (note de l'éditeur).
Publié par regal à 14:52:04 dans Régal Truelle_Patatas! | Commentaires (3) | Permaliens
31-12-2008 16:35
De Patrick Cintas Sujet:
Régal Truelle Url: [Liens]
31-12-2008 16:30
De Patrick Cintas Sujet:
LITHORAL - Piétinements d'addenda - fragments, l'arme au poing et sans autorisation, de l'insaisissable joie, ses paliers Url: [Liens]
31-12-2008 16:05
De Patrick Cintas Sujet:
L'en-dit comme moyen de communication | Di | Lu | Ma | Me | Je | Ve | Sa |
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