<< Interview : LES SOUTERRAINS | Fais-le pour moi. | Lettre à la République (Kery James] >>
Tu sais, j’étais comme toi. Je préférais toujours regarder les autres qu’être regardé. Applaudir que risquer ne pas être applaudi à mon tour. Me taire au lieu de parler, me rendre invisible plutôt que subir le supplice d’exposer mon physique à un essaim d’yeux comme des poignards, offrir ma voix brisée en pâture à des intelligences que je supposais plus vives, plus douées, plus chanceuses que la mienne. A l’école, au collège, au lycée. J’avais tout le temps peur. Peur des autres, peur de moi-même, de m’habiter, peur d’exister. Je n’avais ni le courage des bagarreurs ni le prestige des excellents élèves. Je préférais ne pas jouer que risquer perdre quand il fallait gagner. Ne pas lever la main en classe plutôt que donner une mauvaise réponse, ne pas sourire de crainte que celui-ci ne me soit pas rendu, sentir le désamour et par effet miroir le manque à combler, risquer finalement de traduire que je ne le méritais peut-être pas. Que je n’étais pas assez beau pour que l’on me sourit. Ne pas m’adresser à une fille de peur que me soit renvoyée une laideur que je croyais réelle et mienne. Qu’un malheur imaginaire auquel je croyais comme on croit en Dieu ne s’accentue et ne me fasse pleurer et donner envie de mourir. Je ne voulais pas pleurer. Je n’aimais pas pleurer. Oui, pleurer. Déshonneur suprême pour le garçon en baskets à scratch que j’étais. Un garçon, ça ne pleure pas. Opprobre pour le collégien en Lacoste, cet autre moi d’hier. Les cailleras, ça ne pleure pas. Fêlure et disgrâce pour mon visage marqué, les traits durs du mâle adulte que je suis devenu. Un homme, ça ne pleure pas. En vérité, je ne faisais que ça.
J’étais comme toi. J’avais peur. Peur de tout. Peur de dire non, de blesser, faire mal, causer la chagrin que je connaissais trop pour oser l’infliger, peur de devenir le méchant que je n’étais pas et que je n’avais jamais été, peur de devenir ce que j’avais toujours détesté. J’avais toujours peur. Peur d’échouer, de me tromper, d’être moqué, ressentir à nouveau le rejet, être humilié, que mes genoux flanchent, que la terre s’échappe sous mes pieds, disparaître comme j’avais toujours vécu, dans le silence et le vide, et ressentir la honte, celle qui enterre intérieurement et fait pleurer au fond de soi. Pleurer, encore. Ce que je ne voulais pas et ce qui pourtant menaçait à chaque fois de craquer comme le bois gonflé par la pluie. Je pensais que j’étais voué à l’échec constant, que je ne réussirai jamais rien, que j’étais né pour perdre et être malheureux. J’étais comme toi. Je pensais que je ne pouvais pas. Que c’était comme ça. Que j’étais vaincu.
« On a tous a raconter son conte de fée qui s’écroule et fait pleurer. Les gens s’en foutent pas, mais presque. Lentement, puis doucement »…
Puis, peu avant la vingtaine, j’en ai eu assez d’être celui qui « reste la main tendue, à mendier le bien », voulant croire à la gentillesse profonde des gens, croire qu’au fond personne n’est réellement mauvais, que la paix était possible en appliquant l’attitude de la paix, la douceur et la diplomatie, en écartant l’hostilité et les mauvais sentiments, l’hypocrisie et le mensonge. Mais c’était faux. Rien n’appelle plus au mépris des hommes que la sincérité, l’altruisme infini et la déférence. C’est triste, mais c’est ainsi et le réel est implacable. Je me souviens des nuits à interroger mon esprit au sujet des humains quand ce n’était pas mon miroir. « Tu respectes les gens Khalid, mais qui te respecte, toi ? Tu penses aux gens et te soucies d’eux plus que toi même, mais qui se soucie de toi réellement ? Tu t’inquiètes de ne blesser personne ni de ta main ni de ta langue, mais toi, qui t’a épargné, Khalid ? Voir une personne triste par ta faute t’enlèves le sommeil, mais qui a pensé à toi lorsque c’était toi qui mourrait de chagrin ? Lorsque tu étais là pour les autres, qui était là pour toi ? » Personne. Ou très peu. A mes dépends, j’ai fini par le comprendre.
La justice ne s’attend pas, elle se prend et s’applique par soi. Je ne voulais plus vivre à travers le regard des autres, attendre que l’on dise de moi que j’étais quelqu’un de bien pour le croire. Que l’on énumère mes qualités pour les faire miennes et les brandir en triomphe. Je devais devenir moi ou mourir tué par l’égoïsme du monde. Ecraser ou être écrasé. Tuer ou être tué. Envahir ou être envahi. Anéantir ou être anéanti. Les règles de la jungle, en somme. Je ne les aimais pas à l’origine, mais j’ai dû m’y plier contre mon gré. Instinct de survie. Je ne supportais plus la moindre forme de domination, quelle qu’elle soit. Je montrais les crocs quand ce n’était pas les muscles, ma noirceur quand ce n’était pas ma rage.
Je devais déployer la force pour dissuader n’importe quelle ordure de venir me chercher les poux. Rentrer dans le tas sans discuter quand il le fallait. Sorti de chez moi, je devais devenir fauve, être un animal féroce. Être sauvage et qu’on me laisse en paix plutôt que "civilisé" et accablé par des congénères sans limites. Dominant ou rien. Vivant ou mort. Ne plus jamais subir l’agression et ce pour l’éternité. J’avais tout tenté avant d’en arriver là et c’est donc avec un sentiment de légitimité et sans scrupules aucun que je me suis mis à cogner de façon réelle ou symbolique, mordre jusqu’au sang, rendre coup pour coup et même parfois frapper le premier. J’étais obligé. Et aussi paradoxal et déraisonnable que cela puisse être, le respect et la confiance en moi que je n’avais jamais eu ont été au rendez vous. Khalil Gibran disait « Combien noble est celui qui ne veut être ni maître ni esclave ». C’est beau et je confirme la vérité de cette noblesse. Mais, à notre époque, essayer de n’être ni maître ni esclave est le chemin le plus court vers l’asile psychiatrique. Et j’ai juré par Allah que plus aucun être humain ne me marcherait sur la tête sans devoir en payer le prix fort.
Je devais écraser l’adversaire quel que soit le domaine. « Je suis parmi les plus forts des hommes, parmi les plus beaux des Arabes, et je serai couronné un jour pour celui que je suis et non pas pour celui que l’on voudrait que je sois ». C’était devenu le credo et le monde s’est mit à changer. J’avais retrouvé en moi la confiance perdue et je n’étais plus dans la rêverie d’être le meilleur dans tout ce que j’entreprenais, c’était devenu une nécessité, je devais être numéro 1, car j’avais assez goûté à la défaite par le passé et c’est ce qui la rend encore plus intolérable aujourd’hui, même si elle peut parfois être salvatrice à condition que l’on ne s’y complait pas. L’échec peut être une bonne chose tant qu’il n’est pas érigé en religion, dogme et règle de vie. Les grands homme ont échoué aussi, mais ils n’ont jamais baissé les bras. Saladin n’a pas repris Jérusalem en une nuit. Mais il l’a reprit tout de même. Avec foi en Dieu et en soi. La confiance en soi appelle la confiance des autres. Le sentiment de sécurité intérieure inspire la sécurité aux autres par effet de contagion. J’ai changé ce qu’il y avait en moi et mon environnement immédiat s’est mit à changer.
« Allah ne modifie point l'état d'un peuple, tant que les [individus qui le composent] ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes » (Sourate Al Anfâl, verset 53)
Le but de ce texte est de convaincre les jeunes (ou moins jeunes) Noirs, Arabes et Blancs des ghettos français d’avoir la culture de la VICTOIRE et de L’EXCELLENCE, de changer la perception qu’ils ont d’eux-mêmes, sans verser dans l’arrogance la plus abjecte et la plus repoussante. De se convaincre que personne ici bas n’est plus méritant ou plus capable que vous (nous). Que personne n’a le droit de vous traiter comme des moins que rien sans en subir les conséquences directes. Vous devez faire trembler par votre détermination. Que la peur s’installe dans le cœur de ceux qui oseraient ne serait-ce qu’à penser vous mépriser. Que vous vous débarrassiez du moindre complexe encore persistant et de l’idée selon laquelle vous n’êtes que de pauvres indigènes n’ayant de glorieux mais lointain que l’islam. Oui, l’islam est glorieux, c’est une miséricorde et une faveur infinie d’Allah jusqu’à la fin des temps, mais l’islam nous enseigne aussi que tout en nous peut devenir glorieux ! Le choix nous appartient.
Toi qui me lis, tu peux ne pas comprendre un tel processus et la mécanique pouvant amener un agneau à devenir grizzly et je le comprendrai. Il faut le vivre pour le comprendre. Mais c’est mon cheminement, une partie de mon histoire. Il n’a pas pour vocation de devenir exemple, loin de là, car je suis aussi fait d’erreurs et de faiblesses tous les jours. Jamais je ne me présenterai devant vous comme un homme parfait et bien sous tout rapport, car ce serait faux. Mais c’est une façon parmi des milliers de « se récupérer soi même ».
Si tu ne le fais pas pour moi, fais le pour toi.
Que Dieu te protège.
Que l’amour te couvre.
Que la victoire te prenne pour épou(se)x.
Que tu ne sois plus seul(e).
Amine.
Tout part de l’amour.
Khalid El Bahji.
Publié par Khalid El Bahji à 16:38:44 dans Les feuillets de Khalid El Bahji | Commentaires (4) | Permaliens
12-05-2012 13:09
De caribou Sujet:
waouhhh
11-05-2012 21:13
De Hee Sujet:
réussite Url: [Liens]
10-05-2012 21:50
De Laila Sujet:
Fort
10-05-2012 17:50
De taous Sujet:
merci Khalid El Bahji. Dresseur d'ours, cracheur de feu, tireur à l'arc à dos de bécane Suzuki. Ecrivain français. Couteau suisse avec un beretta sous le veston et une tête pas homologuée.
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