Avec le temps, il n'avait pas vu les ans passer, il ne s'était rendu
compte de sa solitude que le jour où il s'est retrouvé entouré de son
monde dépeuplé. Il continuait à vivre dans ses souvenirs, sa jeunesse
passée, ses heures de gloire perdues.
Il avait été l'un des premiers décorés de toutes les légions
d'honneur, de toutes les croix connues. Les galons il s'y connaissait,
il en a tellement eu. Le pouvoir aussi. Le pouvoir de vivre sa vie à sa
guise telle qu'il la désirait. Une jeunesse d'insouciance, de sorties,
de femmes et de copains à changer. Il était de tous les voyages, de
toutes les randonnées. Adulé, adoré, aimé, désiré, jalousé aussi. Il
avait tout pour lui, et il s'y complaisait. Une vie de pacha qu'il
menait. Jusqu'au jour où le destin vint à sa porte frapper. Veuillez
sortir les mains sur la tête. Qu'ai je fait? je ne suis pas le criminel
que vous devez chercher, ni le voleur du quartier, ni même l'opposant
au régime pourri. Non, je ne suis qu'un homme gâté par la vie, un homme
dont les réjouissances se sont tues depuis bien longtemps déjà,
tellement longtemps que je n'en sais plus. Je ne suis pas le fugitif en
quête de cave pour se cacher, ni une prostituée se cherchant un coin
pour gagner son sou, gagner sa vie. Je ne suis pas celui que vous
croyez que je suis, mais je sais qui vous êtes vous, le mal que vous
faites, les tortures que vous faites subir aux gens comme moi qui ne
demandaient qu'à continuer à vivre dans leur passé, leur jeunesse, leur
force et leur rêve cassé. Non, je ne suis plus celui que j'étais et je
m'en remets à vous, faites ce qui vous plaît, faites de moi un pantin,
un objet, une sorte d'humain rabougri. Mais vous ne ferez jamais rien
de mon esprit, rien ne pourra l'altérer. De sa clairvoyance il
continuera à se guider, de ses souvenirs il continuera à se délecter.
Non, vous ne pouvez pas, vous n'avez pas ma permission même si le droit
vous a été donné. Non, je ne me laisserai pas faire, je me battrai, je
me révolterai...mais je sais que ce sera peine perdue, du temps
gaspillé, des efforts vains, des espérances sans intérêts. Prenez tout
si vous voulez, mais laissez moi ma dignité, mon semblant de virilité,
de force et de beauté.
Ah, mais je tiens à vous rassurez, je ne m'en plains guère, c'est
juste pour vous taquiner. Vous êtes bien là, bien ancrés. Vous avez
frappé à ma porte depuis un bout de temps déjà et je commence à vous
apprécier. Vous étiez venus pour me scruter, voir comment j'allais
réagir, me sonder. Et vous vous êtes dit ce vieux fou ne semble pas
mesurer la dimension de notre action sur lui. Vous pensez m'avoir à
l'usure, mais je tiens à vous dire ceci : monsieur le temps, messieurs les ans, plus j'avance dans l'âge et plus je me sens revigoré. Ce ne
sont ni les rides, ni les cheveux blancs ni la perte de mes amours et
amis qui vont entamer ma certitude que la vie, et quelque soit le temps
passé à la déguster, ne peut disparaître qu'au souffle dernier. Tenez
le vous pour dit. Alors, laissez moi tranquille et voyez si vous
trouverez un autre qui se lamentera sur son âge, qui n'osera plus se
montrer, qui ne voudra plus parler, car le mien je le vis tel que je
l'ai toujours vécu, dans la bonne humeur, la joie et la folie. Avec le
temps va, qu'un ami m'avait dit!
Selon vous,...