Un aveugle demande à Dieu de lui rendre la vue. Dieu accède à sa demande mais sous condition. S'il n'en fait pas bon usage, il reviendra à son état de non voyant et, cerise sur le gâteau, il ne pourra plus parler. Il lui donne trois jours pour réfléchir, et en attendant, Il lui entrouvre une fenêtre visible une heure par jour par laquelle il peut voir le monde tel qu'il est. L'homme accepte en se disant qu'il allait non seulement jouir de la vue mais qu'en plus il ne voyait pas quel mauvais usage il pourrait en faire.
Les trois jours passèrent et voila qu'un ange se présente à lui et lui demande "Ô mortel ignare, qu'as tu décidé?", l'homme lui répondit qu'il opterait pour la vue et qu'il en ferait bon usage, tout en rajoutant " et pas ignare, je sais ce que je fais". L'ange le regarda fixement et eut un sourire narquois que notre mortel ne sut expliquer. Durant toute la journée il attendit de recouvrer la vue mais rien de tel ne se passa. À la nuit tombé, il demanda à sa femme si elle avait vu un ange voler dans le ciel au dessus de leur maison, mais sa femme lui répondit "vieil aveugle fou, qu'est ce qui pourrait voler dans le ciel si ce n'est un oiseau? et si tu as le pouvoir de parler aux oiseaux, va donc au poulailler et essaie de savoir pourquoi la poule blanche ne pond plus ces jours ci!". Il maugréa mais ne répondit pas, se promettant qu'elle allait avoir une belle surprise le moment venu!
Le lendemain au réveil, il ouvrit les yeux et Ô divine bonté, il pouvait voir sa maison, ses meubles, ses vêtements. Il chercha un miroir et se vit pour la première fois de sa vie. Il se trouva beau, mais se rappela vite les paroles de sa femme " vieux moche au nez crochu"! mais il se trouvait beau quand même. Il sortit en courant dans le jardin et vit ses poules, sa chèvre, son âne, et son chien adoré. Ah, que c était bon d'apprécier les choses par la vue! Sa femme qui était là à étendre le linge ne le remarqua pas. Il s'approcha d'elle et lui dit " tiens, tu es plutôt grassouillette toi, surtout avec cette jupe à points rouge et ce pull orange brun" Elle ne croyait pas ses yeux; elle se mit à pleurer de joie et de gratitude, car il n'allait plus être à sa charge; dorénavant, il pourrait vaquer à ses besoins tout seul!
Un jour qu'il se rendait au marché, seul, sans femme pour lui dire ou mettre les pieds et les mains, il vit une jolie jeune demoiselle qui aurait pu avoir l'âge de sa fille. Il s'approcha d'elle et la vit marchander un morceau de tissu qu'elle disait ne pas pouvoir payer dans sa totalité. Le vieil homme mit la main à la besace et tira la somme demandée par le vendeur. La jolie fille était toute heureuse, et pour lui montrer sa gratitude, le convia à passer chez elle prendre une tasse de thé. Il accepta et la suivit tout en jetant des regards indiscrets sur les jambes de la jolie fille et en faisant des rêves éveillés comme seuls les hommes aigris savent en faire. Arrivé chez elle, il remarqua qu'elle vivait toute seule, ni famille ni mari ni ami. " Vous vivez seule, jeune fille?" "oui, répondit elle, mes parents sont décédés et je n'ai personne pour me tenir compagnie, sauf ce chat que vous voyez la bas". Il la contempla un instant, puis faisant signe de partir, se ravisa pour lui dire " je ne peux rester plus longtemps, les gens n'ont pas les yeux dans leur poche" " restez encore un peu, sir, je me sens vraiment trop esseulée. Vous pouvez même passer la nuit si ça vous chante, et je dirai que vous êtes mon oncle venu me rendre visite". Il aurait aimé, mais à sa femme il ne saurait quel mensonge serait assez gros pour être avalé...même si l'invitation était fort alléchante! Il lui promit de revenir le lendemain après avoir réglé certaines petites affaires urgentes. À vrai dire, il devait trouver une bonne excuse pour s'absenter de chez lui, en plus de prendre un bain, lui qui n'en prend qu'à de très rares occasions, c'est à dire presque jamais. Il rentra chez lui, et demanda à sa femme de lui préparer un bain pour le lendemain et ses plus beaux habits. "Quelle heureuse initiative, tu commençais à trop sentir l'âne!"
Le lendemain, comme prévu, il se rendit chez la jeune femme qu'il trouvait encore plus belle que la veille. Elle lui avait préparé un bon déjeuner et l'atmosphère était gaie. Si ce n'est le chat qui ne cessait de le regarder en miaulant! À peine se mirent ils à table qu'il entreprit de dire " jeune femme, vous êtes l'une des plus belles que j'ai jamais rencontré, et même si je n'ai pas vu beaucoup dans ma vie, aucune autre femme ne pourra égaler votre beauté. C'est pour cela que j'ai décidé de vous demandez en mariage, et ainsi vous ne vous sentirez plus seule et moi je pourrai dire que je serai l'homme le plus heureux sur terre" "Mais sir, je croyais que vous aviez déjà une épouse!" "ah, cette vache là, elle n'est bonne qu'à laver les murs et traire la chèvre. Même le ragoût qu'elle croit réussir ne fait qu'accroître mon dégoût. Si vous acceptez ma proposition, je la chasse de la maison et vous aurez tout pour vous. Je serai même prêt à la vendre au marché aux puces si cela vous chante, ou la garder comme esclave à votre service. Dites oui, et vous serez une femme comblée".
À ce moment précis, des nuages se formèrent et le soleil fut couvert. Le chat prit la fuite et la jolie fille se transforma en une sorcière sortie tout droit de l'imaginaire. "Vieil homme, ainsi donc, au lieu de remercier le Tout Grand de vous avoir fait la faveur de vous redonnez la vue, vous vous acharnez sur les personnes qui sont les plus proches de Lui. Sachez que votre femme occupe une place particulière dans les cieux, car de sa vie, elle n'a connu que peine et misère. Elle vous a toujours supporté avec votre mauvaise humeur et votre langue fourchue. Elle priait même pour que vous recouvriez la vue afin qu'il vous soit possible de profiter des couleurs de la vie. Un ingrat vous avez été, et un ingrat vous resterez. Vous auriez pu lui en parler, elle aurait compris; elle vous aurait même proposé de ramener une seconde épouse vivre parmi vous, tous ensemble, et qui peut être vous aurait donné les enfants que vous n'avez jamais eu. À vous et à elle aussi. Mais vous avez préféré la salir, la jeter et oublier tout ce que pour vous elle a du endurer. Du châtiment vous avez été averti, mais il n'est pas facile pour un menteur de tenir une parole donnée. Et tout comme le chat que vous avez vu et qui n'est autre qu'un menteur patenté qui a eu son châtiment lui aussi, à partir de ce moment, vous perdrez l'usage de la vue, celui de la parole et vous n'entendrez dorénavant que le braiement de votre âne et le beuglement des vaches. À trop vouloir voir, vous avez été aveuglé par la vue! Allez, ouste".
Un vent violent semblait le prendre dans les airs, mais il ne pouvait crier et ne pouvait rien voir. Juste son âne qui à l'entendre braire semblait content de le revoir. Le pauvre homme aveugle fendit en larmes. Son épouse qui avait compris ce qui lui arrivait, ne cessait de prier pour lui rendre la parole et l'ouïe, mais pas la vue.
Je ne saurais trop vous dire ce qu'il en est advenu du vieil homme aveugle, mais il a compris que c'est l'usage qu'on fait de ce qu'on possède qui détermine si on le mérite ou pas.
Selon vous,...