<< LE NEW-YORKAIS INSULTE LES MUSULMANS AMERICAIN | Le lynchage aux Etats-Unis | JO 2008: Les Noirs interdits de bistrot à Pékin >>
La présentation Le 7 juin 1998, on découvre, devant le plus vieux cimetière noir de la ville de Jasper,Texas, les restes d'un homme ; les genoux et les organes génitaux ont été rabotés, la tête et le bras droit arrachés. Les traces de sang permettent de retrouver un dentier, des clés et, un kilomètre plus loin, le bras et la tête dans un fossé. C'est un lynchage, celui de James Byrd, le dernier exemple de lynchage traditionnel. Il est l'oeuvre de trois hommes, qui veulent venger un Blanc assassiné en donnant une leçon à tous les Noirs. Depuis la guerre de Sécession, Jasper est, selon la communauté noire du lieu, «un endroit où les choses arrivent longtemps après leur temps». Les premières lignes Le Sud
Aux États-Unis, le racisme ne se cantonne pas aux ghettos urbains. Dans le Sud profond, il ressurgit parfois, avec une violence qu'on voulait croire oubliée.
Précis dans ses références, pointu dans ses analyses, effrayant dans ses descriptions, cet essai s'appuie sur les publications récentes d'historiens américains : jusque dans les années 1990, le lynchage était un sujet tabou. En France, c'est le premier livre qui lui est consacré.
Normalien, agrégé d'histoire, Joël Michel est historien du monde européen mais familier des États-Unis. Il a publié, à La Table Ronde, une biographie de Condolezza Rice.
Une institution très particulière
Jesse Washington allait avoir dix-sept ans. Peut-être était-il un peu retardé mental. Il travaillait comme le reste de sa famille dans les champs de coton des Fryer, près de Waco, au Texas. Le 8 mai 1916, la fermière est assassinée chez elle, sans doute violée. Jesse Washington, arrêté, avoue le crime. Son procès est prévu pour le lundi 15 mai. Pendant le week-end, des milliers de personnes affluent à Waco : un lynchage s'organise. Dans une salle où s'entassent des centaines d'hommes en armes, le jury a à peine le temps de le déclarer coupable que, aux cris de «Get the nigger !», un groupe s'empare de lui. Le Waco Times Herald décrit la suite : ils le traînent en bas des escaliers, lui passent une chaîne autour du corps et l'attachent derrière une auto. La chaîne casse. Un grand gaillard la fixe à son poignet et tire Jesse Washington derrière lui. Sur le chemin, la foule arrache les vêtements du garçon, le frappe avec tout ce qui lui tombe sous la main, des briques, des pelles, des bâtons. On lui coupe les oreilles et on lui coupe le sexe. «Il reçut tellement de coups et de blessures qu'il n'était plus noir, mais rouge de sang des pieds à la tête quand on arriva au lieu du supplice.» Toutes sortes de matériaux inflammables ont été empilés au pied d'un arbre. On y met le feu, et on jette la chaîne passée autour de son cou au-dessus d'une branche pour le suspendre dans les flammes. L'adolescent s'accroche à la chaîne, on lui coupe les doigts. On le plonge à plusieurs reprises dans le feu, où il se tord, langue pendante. «Les spectateurs étaient accrochés aux fenêtres de l'hôtel de ville et des autres bâtiments d'où on avait une bonne vue et, quand le corps du Noir commença à brûler, des cris de joie s'élevèrent des milliers de poitrines.» On estime la foule entre dix mille et quinze mille personnes. Jesse Washington met longtemps à mourir, car aucun des vingt-cinq coups de couteau qu'il a reçus n'est mortel et on prend soin qu'il ne s'étrangle pas. Pendant que son corps se carbonise dans les cendres fumantes, la foule s'écarte pour permettre aux femmes et aux enfants de venir regarder. Au bout d'un moment, on le pend de nouveau puis quelqu'un attrape son torse au lasso et le traîne derrière son cheval dans les rues de Waco. Les membres se détachent, ainsi que la tête, que l'on place sur le seuil d'une femme de mauvaise vie. Des petits garçons s'en emparent pour extraire les dents, qu'ils vendent 5 dollars pièce. Chaque maillon de la chaîne est vendu 25 cents. Les restes sont ensuite emmenés à Robinson, le village noir dont Jesse Washington est originaire, et exhibés pendant quelques heures sur un poteau téléphonique. On les récupère pour les jeter de nouveau dans le feu à la fin de l'après-midi, et finalement à la fosse commune.
Waco n'est pas un village perdu. C'est «l'Athènes du Texas», fière de son université, la ville aux soixante-trois églises ; elle est riche, le coton se vend très bien. Et Jesse Washington n'est qu'un des quatre mille hommes et femmes à être pendus ou brûlés vifs des années 1880 à 1940. En cette année 1916, la même population qui lynche des Noirs participe à des manifestations contre la barbarie allemande en Belgique et s'émeut du sort des Arméniens. La plupart des Américains d'aujourd'hui ne peuvent le comprendre. Après l'exposition itinérante de photos de lynchage Without Sanctuary organisée il y a quelques années dans de petites villes du Sud, la presse locale se faisait l'écho des réactions stupéfaites d'hommes et de femmes qui interrogeaient leurs parents sur ce passé.
Publié par mavalpat à 07:11:53 dans Histoires | Commentaires (0) | Permaliens
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