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Frederick Douglass:Mémoires d'un Esclave | 11 mars 2008

 

BONNE LECTURE

LE LIVRE EXISTE AUSSI EN ANGLAIS

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Frederick Douglass

Mémoires

d'un

Esclave

Introduction

« Agitate ! Agitate ! »

Toute l'histoire des progrès de la liberté humaine démontre que chacune des concessions qui ont été faites à ses nobles revendications ont été conquises de haute lutte. Là où il n'y a pas de lutte, il n'y a pas de progrès. Ceux qui professent vouloir la liberté mais refusent l'activisme sont des gens qui veulent la récolte sans le labour de la terre, la pluie sans le tonnerre et les éclairs : ils voudraient l'océan, mais sans le terrible grondement de toutes ses eaux. Frederick Douglass

En février 1818 1, sur une ferme située près d'Easton

2, au Maryland, dans le sud des États-Unis, une jeune esclave appelée Harriet Bailey

3 donna naissance à un garçon.

 1. Douglass pensait, sans en être certain, être né le 18 février 1817. On a depuis découvert un registre d'esclaves dans lequel sa naissance est consignée : il permet d'assurer que Frederick Bailey est né en février 1818. Voir à ce sujet : Preston, Dickson J., Young Frederick Douglass : The Maryland Years, Baltimore, John Hopkins University Press, 1985. Le mystère entourant l'identité de son père, et qui semble l'avoir hanté sa vie durant, est demeuré entier.

2. La ferme où naît Douglass (Anthony Farm) appartenait à Edward Lloyd. Elle était située à une quarantaine de kilomètres de la plantation principale, la plantation Lloyd (ou Wye House). L'ensemble des terres d'Edward Lloyd s'étendait sur dix mille acres et comprenait treize fermes ; plus de cinq cents esclaves y travaillaient et assuraient sa complète autarcie.

3. Son nom de famille – Bailey – est peut-être dérivé d'un nom

Les notes en chiffres arabes sont des traducteurs. Les notes de Frederick. Douglass sont marquées d'un astérisque.

 

Frederick douglass- Mémoires d'un Esclave

Cette femme avait toutes les raisons de penser que la vie qu'elle venait de donner serait aussi misérable que la sienne et que celle de ces centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants alors enchaînés dans l'enfer de l'esclavage. Elle songea probablement, comme toutes les autres mères esclaves, qu'elle ne pourrait guère offrir à son enfant plus qu'un nom.Mais elle n'ignorait pas l'importance de ce présent, si précieux parce qu'il confère à qui le porte un minimum d'identité et contribue à lui donner un semblant de dignité humaine susceptible d'alléger le fardeau des chaînes. On peut donc supposer qu'elle choisit avec le plus grand soin le nom de son enfant. Il allait s'appeller, ainsi en avaitelle décidé, Frederick Augustus Washington Bailey.

Mais, cette fois, rien ne devait se passer comme prévu. Contre toute attente, cet enfant ne serait pas toute sa vie un esclave et, ne gardant que le prénom que lui avait donné sa mère, il allait devenir universellement connu. Son parcours serait aussi remarquable qu'improbable : le petit Frederick apprendrait à lire et à écrire, en grande partie seul ; puis, ayant réussi à passer au Nord et à fuir l'esclavage, il deviendrait un des plus célèbres, des plus éloquents et des plus passionnés abolitionnistes ; il serait aussi un des plus illustres orateurs de son temps et un écrivain qui aura non seulement cherché, mais aussi, et c'est beaucoup plus rare, trouvé une part de son salut dans la littérature ; il serait encore un philosophe et un politologue de tout premier plan ; un conseiller des présidents ; enfin et surtout il serait un combattant lucide et fermement engagé dans toutes les luttes menées contre toutes les injustices.

Car Frederick AugustusWashington Bailey allait devenir. Frederick Douglass, c'est-à-dire un de ces êtres plus grands que nature dont l'Histoire gratifie parfois l'humanité, peutêtre pour lui rappeler que tout n'est pas perdu.

Le texte qui suit, et dont nous proposons une traduction pour la première fois intégrale et annotée, est le premier écrit de Frederick Douglass. Il a paru en 1845, sous le titre : Narrative of the Life of Frederick Douglass, an American Slave. Written by Himself. La puissance de l'inspiration, l'originalité et le talent de l'écrivain allaient propulser Douglass aux premiers rangs des auteurs de récits autobiographiques d'esclaves, genre littéraire en plein développement à l'époque, et lui ouvrir toutes grandes les portes du fulgurant parcours qui allait être le sien. Le livre avait pourtant été rédigé dans un but ponctuel et stratégique bien précis. Douglass voulait en effet établir la crédibilité de l'orateur abolitionniste qu'il venait de devenir. Passé au Nord depuis quelques années à peine – son évasion date de 1838 –, il était devenu, dès 1841, un porte-parole bien en vue de la cause antiesclavagiste. Or de nombreuses voix s'élevaient alors de toutes parts pour mettre en doute que cet homme à la formidable éloquence, à la vaste érudition et aux si remarquables capacités argumentatives puisse être un esclave en fuite. En publiant son récit, Douglass entendait leur répondre et établir ainsi son identité. Mais il a voulu le faire en racontant intégralement son histoire, et donc non seulement en rapportant des faits, mais aussi en donnant des noms de lieux et de personnes, dont certaines étaient toujours vivantes. Puisque ces dernières ne souhaitaient rien tant que le ramener au Sud et à sa condition d'esclave – et que la loi les autorisait à le faire – il fallait, pour oser tout raconter de la sorte, un immense courage. Mais Douglass, on va le constater, en avait à revendre. Son récit nomme donc chacun des participants au drame terrible qu'il expose. L'auteur raconte tout, ou du moins tout ce qu'il lui est possible de dévoiler sans nuire à ses frères enchaînés et sans diminuer leurs chances de s'évader à leur tour. L'ouvrage connut un succès énorme et immédiat, qui contraignit aussitôt Douglass à l'exil.

Mais on sera mieux en mesure de comprendre les raisons de ce succès et l'importance des enjeux soulevés par Douglass si on garde en mémoire le contexte historique des événements qu'il raconte : pour cela, il sera utile de rappeler quelques données concernant l'esclavage aux États-Unis.  

Lorsque Frederick Douglass naît, en 1818, l'esclavage est déjà, dans cette colonie devenue les États-Unis d'Amérique, une institution vieille de presque deux siècles, qui maintient dans ses sordides fers près d'un million et demi de personnes.

S'il convient de dire que l'esclavage a bien, sans aucune restriction géographique, affligé l'humanité tout entière et s'il est nécessaire de rappeler, dans le même souffle, que tous les peuples ont pris part à ce drame, il est aussi important de souligner ce qu'a eu de particulier l'esclavage dans la colonie américaine.

Reportons-nous à la fin du xvie et au début du xviie siècle, au moment où des colons britanniques commencent à s'installer sur des territoires aujourd'hui appelés Virginie et Caroline du Nord et qui sont, depuis la dernière glaciation, habités par des populations que nous appelons maintenant amérindiennes. La vie est extrêmement dure pour ces colons, leur survie même est difficile et improbable. Ils survivent pourtant et bientôt se mettent à la recherche d'une culture qui pourrait assurer le développement et la prospérité de leur colonie. Après divers essais – café, canne à sucre, banane, notamment –, un des colons, John Rolfe, qui épousera la célèbre Pocahontas, propose la culture d'une plante indigène sacrée aux yeux de la population locale : le tabac. Le succès en sera instantané et foudroyant, mais il posera bien vite aux colons une difficile question : où trouver  la considérable main-d'oeuvre indispensable à la culture et à l'exportation du tabac ? Après avoir tenté, mais en vain, d'asservir la population locale, on fera venir d'Angleterre des travailleurs embauchés comme serviteurs sous contrat. Mais les conditions de vie et de travail sont d'une telle dureté que cette source tend vite à se tarir et qu'il faut trouver une autre solution au problème de la main-d'oeuvre. Cette solution sera d'importer des Africains et de les asservir. Dès le xvie siècle, des Africains avaient accompagné les Européens venus parcourir l'Amérique. Mais à cette date, déjà, l'esclavage était pratiqué en Afrique : depuis des temps immémoriaux par des Africains et par des Européens ; depuis le VIIe siècle (et jusqu'au XIXe) par des négriers musulmans et depuis le milieu du XVe siècle (et toujours jusqu'au XIXe) de nouveau par des Européens. Dans cette dernière forme, on vit s'instituer un commerce triangulaire : des bateaux transportaient des biens des Amériques jusqu'en Europe, où ils étaient vendus ; ces bateaux repartaient avec de la marchandise qu'ils transportaient en Afrique pour l'échanger contre des esclaves qu'ils amenaient ensuite en Amérique, où ils étaient vendus. Cette dernière étape du commerce triangulaire constituait le sordide « passage du milieu », où tant d'Africains perdirent la vie, tandis que tous les autres subirent des horreurs impossibles à imaginer. Les historiens ne sont pas unanimes sur le nombre exact d'Africains qui furent ainsi transportés en Amérique, mais ils l'évaluent généralement entre onze et quinze millions, certains allant jusqu'à avancer des chiffres beaucoup plus élevés (entre dix-huit et vingt-quatre millions). Si on ajoute à cela les quelque dix-sept millions d'Africains vendus par la traite musulmane, si on songe encore que, pour tout Africain parvenant à sa destination finale, il en mourait un nombre considérable, si on songe enfin aux effets, sur la population restée en Afrique, de cette perte d'une si grande part de ses membres les plus forts et en santé (les  « spécimens » recherchés par les négriers), l'évocation de ce qu'il faut bien appeler l'Holocauste noir prend des proportions atroces qui donnent le vertige.

Il faut cependant savoir que peu de ces esclaves furent amenés aux États-Unis, où la traite ne se poursuivit d'ailleurs plus qu'à une très petite échelle après son interdiction en 1808. On estime en fait que les États-Unis ne reçurent que cinq pour cent de la totalité de la population déplacée – le reste allant au Brésil et aux Caraïbes. On peut retrouver l'origine de l'esclavage états-unien grâce au même John Rolfe, que nous avons évoqué plus haut, qui note en passant, dans son journal de la fin août 1619, qu'un « navire de guerre hollandais est arrivé et nous a vendu vingt nègres ». L'événement serait autrement passé inaperçu, mais il marque le début de l'implantation forcée d'Africains aux États-Unis et de leur asservissement. Il est vraisemblable que ces vingt Noirs furent traités comme des serviteurs blancs sous contrat et qu'il n'y avait guère à ce moment de différence de statut ou de condition entre les uns et les autres. Mais, très vite, en quelques décennies à peine, le statut des Noirs se modifie et ils deviennent des esclaves plutôt que des serviteurs. La disparité des jugements rendus en juillet 1640 dans une célèbre affaire d'évasion de trois serviteurs, deux Blancs et un Noir, en témoigne. Les Blancs sont condamnés à travailler un an de plus pour leurs maîtres, tandis que le Noir, John Punch, est condamné à servir son maître durant toute sa vie ; en d'autres termes, il est condamné à l'esclavage. Une loi adoptée en Virginie en 1661 confirme que, dans les cas d'évasion de serviteurs, les Noirs sont « incapables de donner satisfaction par addition de temps » à leur contrat : autrement dit, les Noirs sont des serviteurs à vie et ne peuvent réparer quelque faute que ce soit en ajoutant des années de service à un contrat qui n'existe pas. De cette époque datent les premiers codes noirs promulgués dans les colonies (Virginie, Maryland, Caroline du Sud) : ils sanctionnent et définissent le statut d'esclave désormais attribué aux Noirs...

La Suite iciFlèche - direction indiquer montrer sens précédent suivant next previous main back

 

traduction, notes et introduction

de

normand baillargeon et chantal santerre

La collection « Mémoire des Amériques »

est dirigée par David Ledoyen

c Lux Éditeur, 2004

www.luxediteur.com

Dépôt légal : 4e trimestre 2004

Bibliothèque nationale du Canada

Bibliothèque nationale du Québec

ISBN 2-89596-017-8

Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du

programme de crédit d'impôt pour l'édition du gouvernement du

Québec et de la SODEC.

Raymond Baillargeon, Claude

Brochu et Yves Laberge nous ont

fait des commentaires et des

suggestions qui nous ont aidés à

améliorer notre traduction. Nous les

en remercions chaleureusement.

c Lux Éditeur, 2004

www.luxediteur.com

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Publié par mavalpat à 15:44:40 dans Livres | Commentaires (0) |

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