« Grigg imagina être en train de courir aux côtés de la voiture, sautant par-dessus les rigoles, jouant à saute-mouton. Il allait aussi vite que la voiture, infatigable lui aussi. Il se balançait et glissait le long des lignes téléphoniques.»
Karen Joy Fowler, Le club Jane Austen, 2004
Et moi qui croyais être la seule à faire ça enfant...!
Publié par becauseofme à 17:05:06 dans Littérature et citations | Commentaires (2) | Permaliens
Quitte à recopier le bouquin, un p'ti (tout petit) dernier extrait de L'attrape-coeur...
« "C'était ce cours où chaque élève doit se lever en pleine classe et faire un laïus. Et si le gars s'écarte du sujet on est censé gueuler immédiatement "Digression!". Ca me rendait dingue. J'ai eu un F.
- Pourquoi?
- Oh, je sais pas. Cette histoire de digression, ça me tapait sur les nerfs. L'ennui, c'est que moi j'aime bien quand on s'écarte du sujet. C'est plus intéressant et tout.
- Tu n'as pas envie, quand quelqu'un te raconte quelque chose, qu'il s'en tienne aux faits qu'il relate?
- Oh sûr. J'aime qu'on s'en tienne aux faits. Mais j'aime pas qu'on s'en tienne trop aux faits. Je sais pas. Je suppose que j'aime pas quand quelqu'un s'en tient tout le temps aux faits. Mais y avait ce gars, Richard Kinsella. Il s'en tenait pas trop aux faits et les autres étaient toujours à brailler "Digression!". C'était horrible parce que d'abord il était très nerveux - et ses lèvres tremblaient chaque fois que c'était à lui de faire un laïus et du fond de la classe on l'entendait à peine. Mais quand ses lèvres s'arrêtaient de trembler un peu, ses laïus je les aimais mieux que ceux de n'importe quel autre gars. Il a pour ainsi dire échoué, remarquez. Il a eu qu'un D - plus parce qu'on lui criait tout le temps "Digression". Par exemple il a parlé d'une ferme que son père avait achetée dans le Vermont. Les types ont braillé "Digression" tout le temps qu'il a parlé et le prof, Mr Vinson, lui a collé une sale note parce qu'il avait pas dit ce qu'y avait à la ferme comme animaux et légumes et tout. Ce qu'il faisait, Richard Kinsella, il commençait à nous parler de ça et puis tout d'un coup il se mettait à nous raconter que sa mère avait reçu une lettre de son oncle et que cet oncle avait eu la polio et tout à l'âge de 42 ans, et qu'il laissait personne lui rendre visite à l'hôpital parce qu'il voulait pas se montrer avec une prothèse. Je reconnais que ça n'avait pas grand-chose à voir avec la ferme - mais c'était chouette. C'est chouette quand quelqu'un vous parle de son oncle. Spécialement quand il commence à vous parler de la ferme de son père et tout d'un coup il est plus intéressé par son oncle. Et c'est dégoûtant de pas arrêter de gueuler "Digression" quand il est sympa et tout excité. Je sais pas. C'est dur à expliquer".Et puis j'avais pas trop envie d'essayer. (...)
- Holden... Une brève question pédagogique un peu ringarde. Tu ne crois pas qu'il y a un temps pour tout? Et un lieu? Tu ne crois pas que si quelqu'un se met à te parler de la ferme de son père il devrait aller jusqu'au bout et après seulement te parler de la prothèse de son oncle? Ou bien, si la prothèse de son oncle est un thème aussi intéressant, n'aurait-il pas dû le choisir comme sujet, et pas la ferme?"
(...)
"Oui. Je sais pas. Oui, je suppose. Je veux dire, je suppose qu'il aurait dû choisir son oncle comme sujet plutôt que la ferme si ça l'intéressait davantage. Mais ce que je veux dire aussi, c'est qu'il y a tellement de fois où on sait pas ce qui est le plus intéressant avant de se mettre à parler d'un truc qui n'est pas le plus intéressant. Je veux dire qu'on peut rien y faire. Mais je pense qu'il faut laisser un gars tranquille quand au moins il est intéressant, et puis tout emballé par quelque chose. J'aime bien lorsque quelqu'un est emballé par quelque chose. C'est chouette. Vous l'avez pas connu vous, ce prof, Mr Vinson. Lui et son foutu cours. Par moments y avait de quoi devenir maboule. Il arrêtait pas de dire d'unifier et puis de simplifier. Tout le temps. Y'a des choses, c'est pas possible. Je veux dire, c'est pas possible de simplifier et unifier juste parce que quelqu'un le décide. Vous avez pas connu ce prof, Mr Vinson. Il était très intelligent et tout mais ça se voyait qu'il avait rien dans la tête.»
Publié par becauseofme à 15:07:12 dans Littérature et citations | Commentaires (0) | Permaliens
« (...) j'agis quelquefois comme si j'avais 12 ans; tout le monde le dit, spécialement mon père. C'est un peu vrai. Mais pas vrai cent pour cent. Je m'en balance, sauf que ça finit par m'assommer quand les gens me disent que tout de même, à ton âge... Ca m'arrive aussi d'agir comme si j'étais plus vieux que mon âge - oui, oui, ça m'arrive - mais les gens le remarquent jamais. Les gens remarquent jamais rien.»
«Des gens "biens". Une expression que je déteste; ça fait bidon; quand je l'entends, ça me retourne l'estomac. »
« J'ai refermé la porte et j'étais dans la salle de séjour quand il m'a gueulé quelque chose, mais j'ai mal entendu. Je me demande si c'était pas "Bonne chance!". J'espère que non. Merde, j'espère bien que non. Je crierai jamais "Bonne chance" à quelqu'un. C'est horrible quand on y pense."
« C'était l'année de mes 13 ans et mes vieux allaient être forcés de me faire psychanalyser et tout parce que j'avais briser toutes les vitres du garage. Je leur en veux pas. Je couchais dans le garage, la nuit où Allie est mort, et j'ai brisé toutes les foutues vitres à coups de poing, juste comme ça. J'ai même essayé de démolir aussi les vitres du break qu'on avait cet été-là, mais ma main était déjà cassée et tout, alors j'ai pas pu. Un truc idiot faut bien le dire, mais je savais plus trop ce que je faisais et vous, vous savez pas comment il était, Allie. J'ai encore quelquefois une douleur à la main par temps de pluie, et je peux pas serrer le poing - pas le serrer complétement - mais à part ça je m'en fiche. J'ai jamais eu l'intention d'être chirurgien ou violoniste.»
« Je vous jure, si j'étais un pianiste ou un acteur ou quoi et que tous ces abrutis me trouvent du tonnerre j'en serais malade. Je pourrais même pas supporter qu'ils m'applaudissent. Les gens applaudissent quand il faut pas. Si j'étais pianiste je jouerais enfermé dans un placard.»
« Le type de la Navy et moi on s'est servis de l' "Enchanté d'avoir fait votre connaissance". Un truc qui me tue. Je suis toujours à dire "Enchanté d'avoir fait votre connaissance" à des gens que j'avais pas le moindre désir de connaître. C'est comme ça qu'il faut fonctionner si on veut rester en vie.»
« (...) elle me demandait, alors j'ai discuté un peu avec elle. "Ben, Roméo moi je l'adore pas, et Juliette pas tellement non plus. Non, je les adore pas. Je veux dire... je les aime bien mais... Par moments, ils sont pas mal énervants. En somme, la mort de Mercutio, j'ai trouvé ça beaucoup plus triste que celle de Roméo et Juliette. En fait, j'aimais plus tellement Roméo après que Mercutio a été poignardé par cet autre type - le cousin de Juliette- c'est quoi son nom?
- Tybalt.
- Ah oui, Tybalt.Le nom de celui-là, je l'oublie toujours. C'était la faute de Roméo. Moi, celui que j'aime le mieux, dans la pièce, c'est Mercutio. Tous ces Montagu et Capulet ils sont pas mal - spécialement Juliette - mis Mercutio il était... c'est dur à expliquer. Il était très intelligent et amusant et tout. Ca me rend dingue si quelqu'un se fait tuer - spécialement quelqu'un de très intelligent et amusant et tout - et que c'est la faute de quelqu'un d'autre. Roméo et Juliette, au moins, c'était leur faute à eux." »
«Il faisait pas aussi froid que la veille mais le soleil s'était pas encore montré, un temps pas terrible pour la balade. Quand même y avait quelque chose de bien. Une famille marchait devant moi, des gens qui sortaient de l'église, c'était visible, le père, la mère, et un petit gosse dans les six ans. Ils avaient l'air plutôt pauvres. Le père portait un de ces chapeaux gris perle que portent les pauvres quand ils se mettent en frais. Lui et sa femme avançaient en bavardant, sans surveiller leur gosse. Le gosse était impec. Au lieu de marcher sur le trottoir, il faisait comme font les gosses, comme s'il marchait sur une ligne bien droite, et tout le temps il arrêtait pas de fredonner. je l'ai rattrapé, et j'ai entendu ce qu'il chantait. C'était ce truc "Si un coeur attrape un coeur qui vient à travers les seigles". Il avait une jolie petite voix. Il chantait comme ça, pour lui tout seul. Les voitures passaient en vombrissant, les freins grinçaient tous azimuts, ses parents faisaient pas attention et il continuait à longer le troittoir, en chantant "Si un coeur attrape un coeur qui vient à travers les seigles". Alors je me suis senti mieux. Je me suis senti beaucoup moins déprimé.»
"Ce qu'il faut c'est que je lise cette pièce. Voilà l'ennui, faut toujours que je lise les trucs moi-même. Un acteur sur la scène, je l'écoute à peine. J'en finis pas de me tracasser de peur que d'une minute à l'autre il fasse quelquechose qui colle pas.»
« Je connaissais par coeur la routine des visites aux musées. Phoebé allait à la même école où j'allais quand j'étais petit et on se tapait tout le temps le musée. (...) quand j'y repense, je suis tout content. Même à présent. Je me souviens qu'après avoir examiné les trucs des Indiens on se rendait généralement dans le grand auditorium pour voir un film.Christophe Colomb. (...). Le père Colomb on s'en foutait un peu mais on avait toujours plein de caramels et de chewing-gums et à l'intéreur de l'auditorum ça sentait vachement bon. Ca sentait comme s'il pleuvait dehors, même si en vrai il pleuvait pas, et qu'on aurait été dans le seul endroit au monde qui soit plaisant, sec, confortable. Je l'aimais, ce sacré musée.(...). Le sol était en pierre et si on avait des billes et qu'on les laissait tomber elles rebondissaient comme des dingues dans un boucan de tous les diables, et la maîtresse arrêtait les rangs et revenait sur ses pas pour voir ce qui arrivait. Mai Miss Aigletinger, elle se fâchait jamais. (...). Ce qui était extra dans ce musée, c'est que tout restait exactement pareil. Y avait jamais rien qui bougeait. Vous pouviez venir là cent mille fois et chaque fois cet esquimau aurait tout juste réussi à attraper ses deux poissons, les oiseaux seraient toujours en route vers le sud, les deux cerfs, avec toujours leurs beaux bois et leur pattes fines, boiraient toujours dans la mare, et cette sqaw au sein nu tisserait toujours la même couverture. Rien ne serait différent. Rien excepté vous. Vous seriez différent. Certainement pas beaucoup plus vieux. Vous seriez juste différent, c'est tout. Cette fois-ci vous auriez un manteau. Ou bien le gosse qui vous donnait la main la fois précédente aurait la scarlatine et on vous aurait attribuer un nouveau compagnon. Ou bien ce serait une suppléante qui serait en charge de la classe à la place de Miss Aigletinger. Ou vous auriez entendu vos parents se disputer très fort dans la salle de bains. Ou vous seriez juste passé dans la rue à côté d'une de ces flaques avec dedans des arcs-en-ciel de mazout. Je veux dire que d'une manière ou d'une autre vous seriez différent. Je peux pas expliquer. Et même si je pouvais, je serais pas sûr que j'en aurais envie.
(...) J'ai marché, j'ai marché, et j'en finissais pas de penser à la môme Phoebé qui allait au musée comme j'avais fait. Je me disais qu'elle verrait les mêmes trucs que j'avais vus et que et que c'était elle à présent qui serait différente chaque fois qu'elle les verrait. En pensant à ça j'étais pas vraiment triste mais j'étais pas non plus follement gai. Y'a des choses qui devraient rester comme elles sont. Faudrait pouvoir les planquer dans une de ces grandes vitrines et ne plus y toucher. je sais que c'est impossible mais, bon, c'est bien dommage. Bref, je marchais, je marchais et j'en finissais pas de penser à tout ça.
(...)
Puis il s'est produit quelquechose de bizarre. En arrivant devant le musée, subitement j'y serais pas entré pour un million de dollars. Ca me disait rien, voilà tout.»
«- Tu aimes jamais rien de ce qui se passe."
Qu'elle dise ça, j'ai eu le cafard encore plus.
"Mais si. Mais si. Dis pas ça. Pourquoi tu dis ça bon Dieu?
- Parce que c'est vrai. T'aimes aucune école. T'aimes pas un million de choses. T'aimes rien.
- Mais si. C'est là où tu te trompes? C'est là où tu te trompes totalement." J'ai dit "Pourquoi faut-il que tu dises ça, bon Dieu". Ouah. J'étais tout démoli.
Elle a dit "Parce que c'est vrai. Nomme une seule chose".
J'ai dit "Une chose? Une chose que j'aime? Okay".
L'ennui c'est que je pouvais pas me concentrer vraiment. Par moments c'est dur de se concentrer.
J'ai demandé "Une chose que j'aime beaucoup, tu veux dire?".
Mais elle a pas répondu. Elle était couchée tout de travers, là-bas à l'autre bout du lit. Elle était bien à cinq cents miles. J'ai dit "Allons réponds. Une chose que j'aime beaucoup ou simplement une chose que j'aime?
- Que t'aimes beaucoup."
J'ai dit "D'accord". Mais l'ennui c'est que j'arrivais pas à me concentrer. (...[Il pense notamment au suicide d'un collégien]...)
"Quoi?" Y avait la môme Phoebé qui me parlait, mais j'avais pas fait attention.
"Tu peux même pas trouver une seule chose.
- mais si. Mais si.
- Alors, vas-y."
J'ai dit "J'aime Allie. Et j'aime faire ce qu'on fait en ce moment. Etre assis là avec toi à bavarder et réfléchir à des trucs et...
- Allie est mort. Tu dis toujours ça! Si quelqu'un est mort et au Ciel, alors c'est pas vraiment...
- Je le sais qu'il est mort. Et comment que je le sais. Mais je peux quand même l'aimer, non? Juste parce que les morts sont morts on s'arrête pas comme ça de les aimer, bon Dieu - spécialement quand ils étaient mille fois plus gentils que ceus qu'on connaît qui sont vivants et tout."
La môme Phoebé, elle a rien dit. Quand elle trouve rien à répondre elle dit rien. Pas un mot.
Moi j'ai dit "Et puis j'aime maintenant. Je veux dire, en ce moment. Etre assis près de toi et faire la convers' et raconter des...
- C'est pas vraiment quelque chose.
- C'est absolument vraiment quelque chose. Pas le moindre doute. Pourquoi ça le serait pas, bordel? Les gens veulent jamais admettre que quelque chose est vraiment quelque chose. Ca commence à me faire chier.»
« Bon. J'ai marché, j'ai marché dans la Cinquième avenue, sans cravate ni rien. Et puis tout d'un coup il m'est arrivé quelque chose de vachement effrayant. Chauque fois que j'arrivais à une rue transversale et que je descendais de la saleté de trottoir, j'avais l'impression que j'atteindrais jamais l'autre côté de la rue. Je sentais que j'allais m'enfoncer dans le sol, m'enfoncer encore et encore et personne me reverrait jamais. Ouah, ce que j'avais les foies. Vous imaginez. Je me suis mis à transpirer comme un dingue, j'ai trempé mon tricot de corps et ma chemise. Ensuite j'ai fait quelque chose d'autre. Chauque fois que j'arrivais à une nouvelle rue, je me mettais à parler à mon frère Allie. Je lui disais "Allie, me laisse pas disparaître. Allie, me laisse pas. S'il te plaît, Allie". Et quand j'avais atteint le trottoir opposé sans disparaître je lui disais merci, à Allie; Et ça recommençait au coin de rue suivant. Mais je continuais mon chemin et tout. je crois que j'avais peur de m'arrêter - à dire vrai je me souviens pas bien. Je sais que je me suis pas arrêté avant d'être vers la Soixantième Rue, passé le zoo et tout. Là je me suis assis sur un banc. J'avais peine à reprendre mon souffle et je transpirais toujours comme un dingue. Je suis resté assis là, une heure environ j'imagine. Finalement, ce que j'ai décidé, c'est de m'en aller. J'ai décidé de jamais rentré à la maison (...).»
L'attrappe-coeur, J.D. Salinger, 1945
Publié par becauseofme à 03:21:54 dans Littérature et citations | Commentaires (0) | Permaliens
Munch...
La puissance de l'absolu chaos qui ne porte qu'un nom, l'angoisse.
En voilà son essence.
L'angoisse à l'état brut, viscérale, englobante.
Sans notions de dissimulation, d'endiguement, de délimitation, de mise à distance. Sans pathos, sans exhibitionnisme, sans exhortation, sans préconisation.
Trippes à l'air et à l'envers. Un upperctut.
Publié par becauseofme à 21:14:30 dans De toile en toiles | Commentaires (0) | Permaliens
Voici un extrait retranscrit de ma plus belle écriture sur du papier cartonné et conservé (depuis presque 20 ans, oh le coup de vieux...) avec tendresse et nostalgie. Bonne dose d'espoir désespéré, à l'époque.
"Nous étions tous deux des rêveurs, sans esprit pratique, réservés, pleins de grandes théories, et, comme tous les rêveurs, aveugles au monde éveillé. Nous étions misanthropes et avides d'affection; notre timidité imposa silence à nos élans jusqu'au moment où notre coeur fut touché. Alors les cieux s'ouvrirent et nous sentîmes, chacun à notre tour, que nous avions toutes les richesses du monde à donner".
Daphné du Maurier, Ma cousine Rachel, 1951
En bons gaulois, se méfier des "cieux"...
Publié par becauseofme à 14:32:03 dans Littérature et citations | Commentaires (0) | Permaliens
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