Ma montre indiquait 21h30, lorsque je terminai ma tournée du soir, et comme je traversais Charlieu pour rejoindre ma maison, j'aperçus de la lumière à l'épicerie de celui que tous ici avaient surnommé "Bab-El-Oued". Ce n'était pas son véritable prénom mais les gens du coin n'allaient certainement pas s'embarrasser à apprendre un prénom étranger pour un arabe!... Même si celui ci leur rendait souvent service, car avant qu'il n'arrive cela faisait "belle lurette" qu'il n'y avait plus d'épicerie ouverte le soir ou les jours fériés au bourg et que les habitants devaient aller jusqu'à Roanne, à plus de 12 km de là pour faire leurs courses après 19 heures. Ils n'avaient pas cessé d'aller au supermarché, mais Bab-El-Oued leur rendait bien service, lorsqu'ils avaient oublié quelque chose, surtout le soir et les week-ends quand tout est fermé, car lui ne fermait quasiment jamais.
Bab-El-Oued acceptait tout ceci de bonne grâce... Habitué depuis longtemps à la fermer, il avait compris qu'il n'arriverait à quelque chose qu'en se montrant servile et en "avalant quelques couleuvres", jusqu'au jour où, ayant amassé assez d'argent, il pourrait retourner honorablement au pays.
Comme mon mari arrivait d’un voyage d’affaires demain, je me dis que si je pouvais faire mes courses dès ce soir, cela serait bien pratique. J'allai donc frapper à la porte de l'épicerie. Il ne tarda pas à venir, de l'arrière boutique, souriant comme toujours; cependant je lui trouvai ce soir là un drôle d'air... Il était plus hilare et plus exubérant qu'il ne l'était habituellement.
J'achetai diverses choses qu'il entassait progressivement dans un carton... Je le trouvai de plus en plus énervé, volubile, un peu comme s'il avait bu, comme ces musulmans…
Mon mari aimait bien la cuisine Provençale et j'avais décidé de lui faire une ratatouille. J’avais déjà acheté poivrons, tomates, courgettes mais, lorsque je demandai à Bab-El-Oued, des aubergines, il eut un sourire de plus en plus curieux. Je le vis se diriger vers l'étalage des légumes et en choisir une avec soin.
-"Celle ci, elle vous plait-y Mademoiselle?"
-"Euh oui" répondis-je un peu surprise...
J'allais lui demander autre chose lorsqu'il insista:
-"Elle est assez grosse?"
-"Euh oui..."
-"Et assez longue?". Cette fois je me dis qu'il devenait fou! Que voulait dire ce jeu à propos de ces aubergines? Je le regardai cette fois avec des yeux étonnés. Curieusement, alors que ce n'était pas dans ses habitudes, il soutint mon regard et me dit alors:
-"C'est vrai, elle vous plaît?". Et il ne put s'empêcher de rire.
-"Hé dis donc, ca ne va pas? Qu'est-ce qui te prend? Pourquoi me demandes tu ça?". Il rit à nouveau, hésita, puis me dit:
-"C'est pour vous faire plaisir"
Je crus qu'il disait qu'il la choisissait tout exprès pour me faire plaisir, et je l'en remerciais, mais il me corrigea:
-"Non, j'disais qu'vous vouliez cette aubergine pour vous faire plaisir Mad'maselle, pas vrai?"
-"Quoi!" m'exclamai-je horrifiée, "Qu'est-ce que tu dis? Mais tu es fou, tu as bu!"
Loin d'en rester là, il éclata d'un rire nerveux et me dit:
-"Si j'le sais! Vous avez une tête à aimer beaucoup les aubergines!".
Ça ne me faisait pas rire, j'étais livide (car ce qu'il disait n'était pas vraiment faux, mais comment aurait-il pu le savoir?). Je crus que le meilleur parti était de prendre cela à la plaisanterie et je me forçai à sourire.
-"Et bien, je ne te savais pas si coquin... Tu es un vrai petit cochon..."
Il rigola...
-"Et vous une belle cochonne Mad'maselle..."
A ce moment là, la porte de l'arrière boutique s'ouvrit et deux autres arabes que je ne connaissais pas apparurent, sans doute attirés par le bruit. L'un était un peu obèse et l'autre, au contraire, très grand et costaud. Lorsqu'il les vit, Bab-El-Oued se mit à plaisanter avec eux en arabe en leur montrant l'aubergine...
-"Oh non! Il ne pouvait pas... Il n'allait pas leur raconter..."
Il se retourna vers moi :
-"Dis t'y vas nous montrer avec l'aubergine, on veut voir ça!"
-"Non, je t'en prie... Je ne t'ai jamais fait de mal, j'ai soigné ta femme, tes enfants... Je t'en prie..."
-"Espèce de salope! Allez viens y par là, t'y vas nous montrer comment tu t'y mets une aubergine... Personne le saura... Allez".
Il me prit par le bras et m'entraîna dans l'arrière boutique pendant que les deux autres fermaient le rideau de fer de l'épicerie. Je ne m'étais pas trompée, sur la table se trouvaient des verres et une bouteille de pastis aux trois quart vide.
-"Allez, t'y vas t'y déshabiller, t'y mettre à poil... T'y t'es déjà mis à poil devant des Arabes?... On y aime ça t'y sait... Et t'y va aimer aussi, tu vas voir..."
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