Dix-huit ans. Bac S passé il y a treize jours.
Issue d'une petite famille en apparence douce et tranquille : Papa, Maman, Grand frère et Moi. Ballades en vélos le dimanche. Randonnées en montagne. Vacances dans la maison familiale en bord de mer.
Sauf que.
Sauf que Grand frère est violent, dans ses mots et dans ses gestes. Et que Petite soeur a manqué crever plus d'une fois entre ses mains.
Sauf que Maman chiale sans cesse, que la semaine, elle vit comme une petite casanière, entre le grand père, la voisine gâteuse, l'épicier du coin et le fer à repasser. Et cela depuis vingt ans.
Sauf que Petite soeur a passé cinq années à l'hôpital psychiatrique.
Et que Papa, lui, semble indifférent à tout cela.
Voilà.
Le séjour à l'hôpital est dû au fait qu'un jour, du haut de mes douze ans, j'ai décidé de ne plus nourrir ce corps qui semblait bien trop volumineux pour moi. Les kilos se sont alors envolés, les uns après les autres. Et petite conne que j'étais je suis, je n'ai pu stopper la descente.
Alors direction les murs blancs, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, cinq fois, six foix.
Mes séjours à l'asile l'hôpital se déroulaient en plusieurs étapes. J'arrivais squelettique. On m'engraissait me faisait reprendre du poids. On faisait style je parle aux gentils psychiatres qui me remettent dans le droit chemin. J'atteignais un poids qui me permettait de parler et de marcher sans tomber. Je ressortais. Je maigrissais. Je revenais.
Jusqu'à ce que.
A la quatrième hospitalisation, JE me mis à "lâcher prise", comme ils disent dans leur jargon de grands savants. Et la petite aiguille de la balance s'est amusée à partir à l'opposé.
Alors. Une boîte. Deux boîtes. Dix boîtes. Rails du métro parisien. Ballade sur les toits. Tout y est passé.
Pleins d'hôpitaux testés. Lariboisière. L'hôtel Dieu. Simone Veil.
Seul le souvenir de la sirène est resté. Au-delà, c'est flou. Des gens. Qui me parlent. Me secouent. Me rassurent. Me perfusent. Oui, souvenir des perfusions aussi. Partout des tuyaux de tout côté. Des médecins qui ne comprennent pas "pourquoi une jeune fille veut mettre fin à ses jours", qui tentent d'effrayer "tu sais que tu bousilles ton foie là".
Et pour moi, toujours l'unique et obsédante envie de Mourir.
Et puis, petit à petit, je me suis dit que je devais manquer de force ou de courage, que la fin n'était pas pour aujourd'hui. Que je devais sûrement attendre encore un peu. Alors je suis rentrée en Clinique. Je ne sais pas vraiment pourquoi en fait.
Sûrement parcqu'à la maison, c'était invivable, pour eux. Pour moi.
Alors j'ai reparlé à des gens qui n'étaient pas attaché à leur lit. J'ai re-ris, doucement. J'ai réappris les divisions, les atomes, les fonctions, la géologie et la biologie. Passé mon bac de français. Et puis, il y a un an. Tout juste. Je me suis mise à hurler. A hurler dedans et dehors aussi. Pour une fois.
Et j'ai dis "merde". J'ai dis "j'me casse". J'ai dis "aller vous faire foutre". J'ai dis "je veux revoir des vrais gens".
Beaucoup m'ont rit aux nez. Des médecins. Et puis des professeurs. J'avais trop de lacunes selon eux. Et puis la terminale S, ça allé être dur. Trop dur. Et puis les vrais jeunes, je n'en avais pas vu depuis quatre ans.
Mais j'ai dis merde quand même. En tremblant. Mais je l'ai dit.
Septembre 2006. Je suis arrivée dans cet immense endroit qui grouillait de monde. De la sixième jusqu'en khâgne. Je n'avais pas choisit le plus petit lycée.
J'ai pleuré. Pendant deux mois. Tous les matins et tous les soirs. J'ai souri le jour et pleuré la nuit. Je me suis flagellée de l'intérieur en me disant que, pauvre conne, quelle idée de vouloir toujours prouver qu'on est plus forte. Surtout quand on est la première à dire qu'on est la plus faible.
J'ai travaillé, comme une cinglée. Et sanglotée en silence à chaque fois que le professeur abordait des notions de seconde ou de première. Que je n'avais donc pas vu.
Et puis j'ai mentis aussi. Beaucoup mentis. Il a fallut m'inventer une vie. Quand des questions touchaient les années passées. Et puis ne pas se tromper, se souvenir de ce qu'on a dit à untel et untel. Et souvent, esquiver les questions. Sourire, ça aide de sourire, les gens oublient.
Et surtout, j'ai rencontré des gens. Des vrais. Ceux dont je rêvais et qui me paraissaient si loin depuis des années. Je leur ai parlé. J'ai ris avec eux comme je n'avais jamais ris avec personne. Je suis même partie en vacances avec certains.Et là je me suis dit que je devais être normale. Ou bien que tout le monde était fou.
Juin est arrivé. Le stress s'est décuplé. Le Bac est passé.
24 juin 2007. Je suis là, toujours debout. Toujours X kilos de trop. Toujours un mal à l'âme plus ou moins marqué suivant les jours. Mais je suis là, et j'ai réappris à sourire, à parler, à croire en moi, et à aimer la vie, parfois.
Publié par Jaya à 18:53:01 dans Avant | Commentaires (0) | Permaliens