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Bhavana et le Sentier Octuple | 13 juin 2007

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Cet après-midi, je vais vous parler de la signification du mot Bhavana, la pratique.
Si on demandait à des bouddhistes, des gens comme nous par exemple, "quelle est votre pratique ?". J'imagine que la plupart des personnes interrogées répondraient : le zen, ou le dzogchen, ou le vajrayana ou le vipassana. De telle réponses montreraient que, spontanément, on pense à la pratique sous la forme d'un exercice, d'une discipline spirituelle intérieure, introspective, comme étant quelque chose que l'on fait en soi-même : un travail intérieur.

Martine et moi utilisons effectivement de telles idées dans nos propres échanges. Mais je crois que cette façon de regarder la pratique est un peu restrictive. Elle en réduit l'idée à des exercices intériorisés et conduit à penser que, pour se développer, il faut devenir un expert, un grand méditant, quelqu'un capable de rester sur la respiration sans interruption pendant des heures, sans distractions ; qui puisse vider son esprit de toutes les pensées erronées et égarées, pour devenir une sorte de saint.

Lorsque le bouddhisme est arrivé en occident, il a rencontré une culture tellement imprégnée de technologie, qu'on l'a regardé comme une technologie spirituelle. Il m'est arrivé d'entendre des gens dire : en Occident, la technologie nous a permis de maîtriser le monde extérieur. En Orient, les bouddhistes, les hindous, les taoïstes ont cultivé une technologie non pas extérieure, mais intérieure. Ils sont parvenus à maîtriser leur esprit, leur âme, leur conscience grace aux outils que sont la méditation, la concentration, les yogas.

Cette façon de voir nous séduit. Elle nous parle. Il peut nous paraître évident que le bouddhisme constitue un complément intérieur à notre capacité technologique extérieure. Selon le philosophe allemand Martin Heidegger, à la base de la crise de la société moderne, il y a ce qu'il appelait le piège technologique. Nous en sommes tellement imprégnés que nous n'y réfléchissons pas, nous ne le questionnons pas, ni ne le critiquons.

Evidemment, les bouddhistes orientaux ont joué avec cette tendance. Ils ont présenté le bouddhisme comme une voie, un chemin avec plusieurs étapes, dans un concept de développement personnel. On commence comme un être totalement confus, dans l'ignorance. Puis, petit à petit, si on pratique bien, on devient de moins en moins ignorant, on est de plus en plus sage et compatissant. On effectue une sorte de progression, qui se poursuit au cours de la vie, afin d'arriver à un certain but, qu'on appelle l'Eveil, l'Illumination... qu'importe le nom qu'on lui donne.

Cette façon de voir n'est certainement pas erronée. Il y a une partie de nous-même qui est capable de se développer, de devenir moins ignorante, dont l'éducation permet de gagner en connaissance, en calme, en concentration, en intelligence peut-être. Mais, cette façon de voir la pratique me paraît nous enfermer dans le schéma technologique. Si la méditation est comprise comme étant le moteur principal qui conduit à l'Eveil, il est normal de penser que c'est à l'intérieur de nous-mêmes, avec cette capacité méditative, que nous parviendrons à changer, à obtenir de grandes compréhensions, de grands savoirs.

Et pourtant, je crois que la pratique, telle qu'elle a été utilisée par le Bouddha, ne peut être réduite à de simples processus intérieurs. Cela ne signifie pas qu'ils soient sans importance, surtout pour nous, en Occident, qui avons souvent été élevés dans une culture séculière, sans relation avec l'Eglise ou la religion. Nous avons perdu cette dimension de vie intérieure, et le bouddhisme nous apporte des moyens pour la revitaliser, l'épanouir... pour restaurer une vie intérieure beaucoup plus riche et plus satisfaisante. Mais ce n'est qu'une partie de la chose.

Le mot "bhâvanâ" utilisé par le Bouddha est ordinairement traduit en français, comme en anglais, par "méditation". On dit par exemple pour "mettâ bhâvanâ", méditation de l'amour, de la bienveillance. Ici encore "bhâvanâ" est compris comme une sorte de discipline intérieure, de technologie intérieure.
A mon avis, cette traduction n'est pas juste. Bhâvanâ, littéralement, veut dire amener à l'existence (to bring into being), faire naître, créer, cultiver quelque chose. Bhâva, c'est l'existence. Sa racine sanscrite : bha, est très proche de "be" en anglais. Etymologiquement, il y a une liaison entre "bhâva" et "being". Quant au suffixe "na", il apporte un sens actif , celui de faire quelque chose, de donner naissance, de cultiver quelque chose qui n'existait pas précédemment, de générer, de donner vie...

L'idée essentielle est donc que quelque chose qui n'existait pas à un moment donné : une certaine compréhension des choses, l'amour, l'Eveil, par exemple, commence à vivre, est maintenant présent dans le monde. C'est un peu, pour prendre une image, comme dans le cas d'un peintre, ou d'un écrivain, qui aurait à un moment une vague idée et va créer quelque chose qui n'existait pas antérieurement : il va le produire, le mettre en vie.

En traduisant "bhâvanâ" par méditation, ce sens est complètement perdu. C'est ce qui est arrivé lorsque les tibétains l'ont traduit par GOM. Ce mot veut dire devenir, s'habituer à quelque chose, devenir familier avec quelque chose, intime. Ce sens correspond certainement à une partie importante du processus de bhâvanâ, mais il n'en est qu'une partie, de même que pour "méditation". Bhâvanâ ne peut être réduit ni à l'un, ni à l'autre.

Pour moi, bhâvanâ a donc un sens beaucoup plus riche. Lorsque le Bouddha utilisait ce mot, il est important d'avoir en tête qu'il se référait explicitement à la voie, au chemin qu'il s'agissait de cultiver, de créer, de faire vivre, de générer. Dans cette optique, la voie n'est pas quelque chose sur quoi on marche, mais un espace que l'on crée, qu'on fait vivre, qu'on génère en soi-même et dans le monde que l'on habite.

Le concept de "voie" est un symbole très puissant, dont on perd pourtant souvent la puissance métaphorique, alors qu'on l'utilise si fréquemment. "Je cherche une voie... je suis sur un chemin spirituel." Qu'est-ce exactement qu'une voie, un chemin ?

C'est une image profondément imprégnée de l'expérience humaine, car nous sommes tous des émigrés, des nomades, des voyageurs. Nous sommes des êtres qui n'aimons pas rester dans le même lieu, facilement frustrés, qui cherchent toujours de nouveaux espaces, de nouveaux horizons. Nous sommes des êtres vivants très curieux. Alors, un chemin est un processus qui mène quelque part. Il y a toujours un but. Et un chemin spirituel, comme le "Chemin Octuple" du Bouddha, a un but.

Au plan pratique, un chemin, tel que nous le concevons, est un espace sans obstruction, sans empêchement. Si on imagine un chemin, peut-être aurons-nous en tête l'image d'un champ traversé par une ligne de couleur différente, du brun sur le vert, par exemple. Mais, si on s'approche pour voir exactement ce qu'est ce chemin et que l'on s'assoie dessus, dans le champ, et que l'on cherche quelle est sa nature, que trouve-t-on ? On trouve un espace entre les herbes, les buissons, les arbres. Un espace libre, qui permet de marcher sans obstruction. Et c'est bien agréable de pouvoir marcher ainsi, librement, sur un petit sentier en pleine campagne ! Parfois, on rencontre un arbre tombé sur le chemin et, tout à coup, on se sent bloqué. Il faut passer par-dessus, ou en dessous. Là, on se rend compte que le chemin est bloqué, obstrué. Après, on parvient à le retrouver et on peut continuer à avancer.

Cette conception du chemin en tant qu'espace ouvert, sans obstacle, est à mon avis très importante. Notre chemin spirituel, de méditation, est un peu comme cela : on médite pendant une demi-heure, par exemple, puis après on se dit : "Ah ! c'était une très bonne méditation". Mais, que veut-on dire par "très bonne" ? En ce qui me concerne, je pense que cela se réfère à l'impression d'avoir trouvé en moi-même un certain mouvement, même si j'étais totalement immobile, sans bouger extérieurement. Intérieurement, j'avais l'impression d'avoir trouvé un courant, une sorte de mouvement ouvert, non bloqué, non fixé, non interrompu. Dans ces moments-là, j'éprouve aussi la sensation d'être beaucoup plus vivant, plus alerte. L'expérience devient plus intense.

Souvent, pourtant - peut-être est-ce même dans la plupart des cas - je n'éprouve pas cette sensation. Au contraire. J'ai l'impression d'être piégé, d'avoir la tête qui tourne en rond, de n'aller nulle part, de rester toujours avec les mêmes pensées, les mêmes émotions, les mêmes souvenirs, les mêmes imaginations. Au lieu de marcher, d'aller au-delà de mes limites, je reste coincé, à tourner en rond. Là, c'est vraiment le contraire d'un chemin, d'une voie. C'est ce que les bouddhistes appellent traditionnellement le "samsâra", qui littéralement signifie aller en cercle... tourner en rond. Dans la philosophie indienne, ce terme désigne le cycle sans fin des naissances et des morts : on naît, on meurt, on renaît. Pour moi, c'est une image très forte. Elle éclaire. L'expérience d'être enfermé sur nous-même, qui est presque toujours la nôtre.

Pourtant, nous sommes très actifs, nous faisons beaucoup de choses, mais nous n'arrivons nulle part ! On se retrouve au même endroit, dans le même état. D'où l'idée de libération qui se trouve partout dans le bouddhisme. C'est une libération du Samsâra, de cet encerclement, du "tourner en rond", pour trouver un chemin.

En anglais, on dit "path" pour chemin, mais on ne peut pas dire "to path" pour cheminer ! C'est un processus dont il s'agit, et non un "état", car nous sommes des êtres impermanents, des organismes qui changent de moment en moment. Et ce chemin est aussi un processus qui change ; il ne peut en être autrement. La différence est qu'au lieu de tourner en rond, on va au-delà de ce qui nous bloque.

Beaucoup de choses pourraient être dites à ce sujet. Cultiver la voie : "mâgga bhâvanâ", c'est mettre une voie en vie. Mettre en vie, dans le sens d'être libre, d'avoir la liberté de se diriger vers un but. But que nous ne connaissons évidemment pas, mais qui donne à notre vie un repère essentiel, auquel il est toujours possible de se référer.

Evidemment, le chemin que nous suivons mène à l'inconnu. Sans aller au-delà de nos limites, on ne sortira jamais de ce qui est familier. Et c'est vraiment là que réside le défi. Un défi qui n'est pas seulement spirituel, mais qui concerne tous les aspects de notre vie.

Lorsque le Bouddha disait qu'il faut cultiver le chemin, "mâgga bhâvanâ", il se référait au Chemin Octuple, de manière très explicite. C'est une des premières choses qu'il ait dites, dès le premier sermon, donné aux cinq ascètes à Sarnath, quand il commença à enseigner. C'est un chemin complexe. Sa première étape concerne notre vision des choses, de nous-mêmes et des autres - notre façon de regarder le monde - de le "voir". C'est la première branche du Sentier Octuple, sammâ-ditthi, les vues justes.

La deuxième étape du chemin est sammâ-samkappa (samkappa veut dire pensées). Comme je le disais ce matin, la méditation comporte toujours une composante de pensées, car la pensée est quelque chose d'essentiel à notre humanité. La façon de voir les choses, de les regarder, d'y réfléchir, de les analyser, de rationaliser peut-être libératrice ou névrotique. Le choix existe.

Cette pensée donne naissance à ce que nous disons, à la parole. C'est la troisième étape : sammnâ-vâcâ, la parole juste - la communication avec les autres : parler, discuter, échanger.

Quant à nos actions, elles sont aussi concernées : ce que nous faisons avec notre corps dans le monde. Nos actes. C'est la quatrième étape, ou le quatrième aspect du chemin : sammâ-kammanta, l'action juste - en paroles bien entendu, mais avec le corps également. C'est aussi essentiel pour cultiver la vie.

Cinquième aspect, les moyens d'existence justes : sammâ-âjiva, la juste manière de gagner sa vie. Notre travail. Ce que nous faisons pour avoir assez à manger, un logement, une retraite...

Et c'est seulement après avoir établi cette fondation que le bouddha commence à parler de choses strictement intérieures, avec la sixième étape : sammâ-vâyâma, l'effort juste, qui consiste à mobiliser nos énergies pour faire grandir ce qui est favorable à notre développement, et éliminer ce qui lui est contraire.

On arrive ainsi à ce que nous faisons ici, la septième étape : sammâ-sati, être plus attentif, plus calme, plus présent, jusqu'à une pleine conscience. Et puis, huitième aspect du chemin, la concentration - sammâ- samadhi, la focalisation de l'esprit.

Evidemment, ce n'est pas la fin de la voie. Sur quoi se focalise t-on ? Sur quoi se concentre-t-on ? A quoi est-on attentif ? On est attentif, on se concentre sur la façon dont on se perçoit soi-même et dont on perçoit le monde. C'est dire que l'on revient à la première étape : la vue juste, la vision authentique.

Ainsi, ce chemin octuple n'est pas linéaire. C'est un "feedback loop", un processus qui s'auto-alimente. Quelle en est la conséquence ? Que signifie le fait que ce chemin ne soit pas linéaire ? Cela veut dire qu'il est possible de commencer n'importe où. Par exemple, avec la manière dont on gagne sa vie : est-ce que je m'y prends d'une façon juste, non violente, en respectant les droits et les besoins des autres ? Ne suis-je pas trop avide ? Et comment puis-je faire pour que cela me serve de fondation pour concentrer mes énergies intérieures vers des buts plus ultimes ? On commence ainsi à créer une base qui permettra de faire de la méditation. Puis, méditation et concentration retournent à la vision, à la "vue pénétrante" - vipassana.

A chaque moment, la possibilité d'approfondir toutes les étapes existe donc. Avec l'attention et la concentration on approfondit la possibilité de voir, de se regarder soi-même, de regarder les autres et les choses de manière plus claire, plus focalisée. On espère parvenir à comprendre ce qu'on ne comprenait pas précédemment, qu'on ne connaissait pas.

C'est un processus qui prend vie et cette vision s'épanouit au fil du temps. Mais, cette fois, c'est quelque chose qui se poursuit toujours, jusqu'à la fin de l'existence, jusqu'à la dernière respiration, au dernier soupir. Et ce processus ne se limite pas aux seuls exercices et disciplines intérieures. C'est déjà très clair, je pense, dans le premier enseignement du Bouddha.

Souvent on se dit : oui, oui, c'est certainement exact, mais le plus important est la méditation. Les autres aspects sont considérés comme un peu secondaires, périphérique. On établit une séparation entre la "vraie pratique", ce que nous faisons sur le coussin, et les autres aspects de notre vie. Bien entendu, on essaye d'être plus attentif, plus concentré, mais la culture de la vision pénétrante - de l'insight - dans la solitude de nous-même, nous paraît être l'essentiel.

A mon sens, il est important de ne pas établir une telle séparation, de comprendre et de vivre notre vie dans sa totalité, chaque partie étant à égalité avec les autres, sans privilégier l'une d'elles, de les inclure toutes également dans notre pratique. A ce sujet, le symbolisme de la roue pourrait être utilisé. Une roue comporte trois parties : le moyeu, situé au centre, est le plus important. Mais, ce n'est pas le cas, car un moyeu séparé des rayons et de la jante n'a aucune fonction. Seul, il est inutile. De même, si on devient très accompli dans la méditation, mais qu'elle demeure comme un moyeu sans rayon ni jante, elle est alors inutile aussi.

Le danger existe donc toujours de détacher le "moyeu" de la méditation des autres aspects de la vie, car les paroles, les actions, le gagne-pain... sont un peu comme les rayons et la jante de la roue. Tous les aspects du chemin sont à cultiver ensemble. Bien sûr, nous avons chacun nos propres dispositions, nos propres forces. Certains sont très doués pour parler, d'autres pour méditer, d'autres pour la philosophie... Les gens sont différents. Alors, la bonne manière de pratiquer est à découvrir par soi-même, selon nos capacités individuelles.

Cet aspect, qui apparaît aujourd'hui avec la rencontre entre les idées et pratiques bouddhiques asiatiques et la société occidentale contemporaine, me paraît être assez nouveau. Dans notre société, depuis l'époque des lumières, on a beaucoup mis l'accent sur l'individu, sur le fait que chacun dispose de capacités qu'il essayera de réaliser au cours de sa vie ; capacités qui nous individualisent de plus en plus, à mesure qu'elles se développent, nous rendent unique, distinct - non dans un sens d'égotisation mais dans celui d'individuation pour rapprendre le terme utilisé par C.G. Jung. C'est, à mon avis, une idée très intéressante.

Je crois que de nos jours, on recherche une pratique qui prenne en compte les différences des uns et des autres. J'ai l'impression que le Dharma aujourd'hui doit aussi commencer à s'individualiser, plutôt que d'avoir de grands monastères, des écoles ayant d'abord pour but de préserver ce qui s'est fait au cours des siècles au Tibet, au Japon, en Thaïlande, et d'en préserver les structures - bien que cela ait certainement une importance aussi. Mais, pour beaucoup d'entre nous, je crois qu'il n'est pas totalement satisfaisant de répéter simplement ce que les tibétains ou les japonais ont fait dans les siècles précédents.

Il faut trouver une pratique qui soit adaptée à notre état individuel. Nous sommes beaucoup plus conscients du fait d'être différents et que chacun cherche une façon de s'exprimer, de vivre au maximum de ses potentialités. Cela veut dire qu'il faut faire vivre un chemin, une voie compatible avec notre état individuel. Je ne propose pas un individualisme, mais plutôt une individuation qui respecte le processus d'individuation des autres. Pour moi, c'est cela la fondation d'un sangha, d'une communauté. Sangha, communauté, ne veut pas dire que tout le monde doive être pareil. Pour nous, il est quelque peu troublant de voir des groupes où tout le monde essaye d'être plus ou moins le même ou comme le maître - le "clone" de quelqu'un d'éveillé.

Peut-être est-il utile de chercher ainsi à se conformer à un modèle, à certaines périodes de notre vie. Mais, en fin de compte, je crois qu'il faut y renoncer et revenir à soi-même, à nos propres besoins, non dans l'isolement mais en relation avec les autres. Alors pourrait s'établir une réciprocité dans laquelle chacun essayerait de se développer, de se comprendre et, en même temps, de soutenir les autres dans leur propre mouvement pour devenir plus eux-mêmes, plus distincts.

En ce cas, il n'y aurait aucune contradiction entre un processus d'individuation et l'établissement d'une communauté. Martin Buber fait une distinction qui me paraît très importante entre les termes de collectif et de communauté. Un "collectif" est un groupe qui cherche à uniformiser tout le monde, alors qu'une communauté aide tout le monde à devenir soi-même.


Pour récapituler :
"On cultive une voie. La méditation, la vue pénétrante en est une partie essentielle, mais ce n'est qu'une partie.

"La culture de cette voie ne consiste pas à suivre de manière presque aveugle les techniques de méditation. Il est important de mettre en œuvre une certaine créativité, une conscience créative.

"Cela veut dire que chacun de nous est responsable du processus de notre voie. Evidemment, il est très utile de poser des questions, de discuter, de parler de ses difficultés avec les autres. Mais, en fin de compte, c'est à soi-même de décider. Et je crois que la méditation peut nous aider à faire des choix, à prendre des décisions. Elle n'est pas séparée de nos vies quotidiennes. Elle commence par créer en nous-même un espace où nous sommes moins sujets aux habitudes, aux comportements névrotiques hérités de nos parents et de la société. Elle nous ouvre un espace pour faire quelque chose de nouveau, différemment, pour imaginer autre chose.
Pour moi, l'imagination, la créativité ont une place centrale dans ce processus. Nous suivons peut-être exactement les mêmes techniques de méditation mais l'expérience est individuelle et la manière dont on l'utilise doit être en relation avec les spécificités uniques de nos vies. C'est à chacun de découvrir comment créer, soutenir et développer cette voie qui est générée en nous et dans notre monde.

Je crois qu'en procédant ainsi, au sein d'une communauté où, plus largement, dans une société, on créerait les germes d'une culture d'éveil. Je ne suis pas très intéressé par le bouddhisme en tant que religion, système de croyance, pratique de rituels, cultuelle et dévotionnelle, mais en tant que culture. Au départ, le bouddhisme n'était pas une religion , au sens où nous comprenons ce mot aujourd'hui. En lisant les textes pâli, c'est-à-dire les textes les plus anciens, on n'a pas l'impression que des pratiques religieuses aient eu lieu autour du Bouddha. Il n'y a pas de rituel. Les moines ne font pas de récitations. Il n'y a pas d'autel, pas de cierges, pas d'encens. Et certainement pas d'image du Bouddha.

Après la mort du Bouddha, il était exclu de le représenter sous des traits humains. On le symbolisait par un espace vide : un trône seulement, des empreintes de pieds ou l'arbre de l'éveil, mais sans personne. Au musée Guimet à Paris se trouve une formidable représentation de l'Assaut de Mara. Elle date du IIeme siècle. Tous les démons, qui symbolisent les forces diaboliques, sont autour d'un trône sur lequel se trouve un coussin. Derrière le trône il y a un arbre, mais personne sur le trône. Dans notre perspective contemporaine, on pourrait croire que quelqu'un a volé le Bouddha, car nous sommes tellement habitués à voir cette image avec le bouddha au centre. Mais il n'y a personne. Le trône est vide. Ce n'est qu'environ cinq cents ans après la mort du Bouddha qu'apparurent des représentations figuratives du Bouddha, sous l'influence des Grecs qui s'étaient convertis au bouddhisme autour du deuxième siècle après J.C. Il y avait en effet des communautés grecques en Inde, même à l'époque du Bouddha. Et, après avoir perdu leur pouvoir en Europe avec l'arrivée de l'empire romain, ces grecs sont devenus bouddhistes. Pour représenter le Bouddha, ils se sont inspirés des images d'Apollon. Alors les premières figurations du Bouddha, dans le style du Gandhara, sont sur le modèle d'Apollon. Il y en a des exemplaires à Guinet.

Pour conclure. Le Bouddha dit de cultiver la voie. En cultivant un champ, on obtient une culture. En cultivant ensemble, à plusieurs, dans tous ses aspects, le Chemin Octuple, on a le commencement d'une culture bouddhiste. Je préfère dire simplement une culture d'éveil. Alors, la pratique bouddhique deviendra plutôt une pratique culturelle que religieuse.

Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'être religieux pour pratiquer le bouddhisme. On peut être un bouddhiste culturel plutôt que religieux. En ce qui me concerne je n'ai pas vraiment en moi des sentiments religieux ... parfois, peut-être. Ce qui m'intéresse c'est d'avoir un "comportement culturel" dans mon monde, à travers l'écriture, la photographie, les autres activités : l'enseignement... sans aucune référence aux idées ou aux pratiques explicitement religieuses. On ne trouve pas, du reste, cette dévotion dans la communauté originelle, autour du Bouddha. C'est venu beaucoup plus tard.

Peut-être ces idées sont-elles un peu "radicales", mais, de mon point de vue, elles constituent un retour aux premiers temps du bouddhisme, en Inde. Je ne crois pas que le but du Bouddha ait été de fonder une religion, mais de donner naissance à une culture qui inclurait tous les aspects de la vie : sociale, politique, économique... Malheureusement, ce projet n'a pas réussi en Inde. Le système des castes, le pouvoir des brahmanes hindous, les puissances monarchiques ont survécu et le projet de créer une méritocratie d'individus - de gens qui se font eux-mêmes, se créent dans la vie avec le chemin octuple - a échoué. Et, comme tout le monde le sait, le bouddhisme a été anéanti en Inde au douzième siècle.


Publié par padmakara à 16:15:49 dans Spiritualité | Commentaires (0) |

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