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Comme promis, voici la suite du chapitre "une décision difficile".
Avertissement : j'ai écrit ce récit quand j'étais adolescente et le style est donc celui d'une adolescente. Vous savez donc à quoi vous en tenir si vous décidez malgré tout de le lire. Sur ce, bonne lecture !
Seul le silence me répondit. Normal, j'avais seulement rêvé. Ils ne m'avaient pas réellement parlé : j'avais seulement construit de toute pièce cette conversation avec mon inconscient et le souvenir de leurs voix afin de me défiler et faire ce qui me plaisait. Quelle égoïste ! Oser me servir d'eux comme ça ! J'avais honte.
Le lendemain matin, je me rendis à la piscine pour faire part de ma décision au maître-nageur. Il le prit plutôt mal. Normal ! Il avait enfin trouvé quelqu'un à entraîner pour le championnat et voilà que la personne en question se défile sans donner la moindre explication.
- C'est trop exigeant, demanda-t-il ? Tes résultats sont en baisse à cause de l'entraînement ? Si tu veux, on peut trouver un arrangement.
- Non, laissez tomber, dis-je légèrement agacée, ce n'est pas à cause de ça. Je vous ai déjà expliqué que c'était pour des raisons personnelles. Mais je ne suis pas la seule dans le groupe à bien nager : d'autres persones sont tout aussi aptes au concours.
- C'est vrai. Amandine pourrait faire l'affaire mais elle n'est pas aussi douée que toi et elle ne prend pas la natation au sérieux. Reste, je t'en prie. Tu es de loin la meilleure.
- Je suis désolée mais c'est comme ça.
Tandis que je m'éloignai, il me cria :
- Si tu veux reprendre les cours, tu seras toujours la bienvenue.
A l'entrée de la piscine, je rencontrai Nicolas.
- Flo, que fais-tu ici ? dit-il en m'embrassant.
Pas facile d'annoncer une nouvelle comme celle-là à son petit copain surtout quand on sait qu'il en souffrira mais je dus m'y résoudre. Bien sûr, il essaya de me faire changer d'avis, en vain.
- Mais de temps en temps, nous irons en ville ou au cinéma ensemble ? implora-t-il. Pourquoi avait-il fallu qu'il me demande cela ? Je l'aimais beaucoup et ne voulais pas le peiner mais je n'avais pas l'intention de le revoir. En effet, si je continuais à le fréquenter, je ne parviendrais pas à chasser de mon esprit la compétition de natation et ne pourrais pas me consacrer au piano. Cela me faisait mal de le laisser tomber mais il fallait se résigner. Mes frères avaient la priorité.
- Non, répondis-je, je ne peux pas. Je suis sincèrement désolée, Nicolas. Crois-moi, cela m'attriste autant que toi mais je n'ai pas le choix et je ne peux rien t'expliquer. C'est beaucoup trop personnel.
Le désarroi se lisait sur son visage et cela me fendit le cœur. Mais que pouvais-je bien faire de plus ?
- Bon, repris-je, maintenant il faut que j'y aille.
Voilà ! Tout était fini. Deux mois. J'étais restée deux mois avec lui. Ce n'était déjà pas si mal pour une fille de treize ans
Devant moi se dressait une grande porte vert épinard. Je l'observai depuis déjà cinq bonnes minutes sans oser la pousser. Pourtant, elle m'était familière puisque c'était celle de la salle de musique de l'école. Mais elle me rappelait tellement mon passé ! Un passé dont je me souvenais avec nostalgie, un passé lié à deux jeunes garçons morts qui me manquaient tellement... J'étais déjà venue ici quand j'avais sept ans pour apprendre le piano. Tout cela me semblait si loin ! Tous ces souvenirs, m'appartenaient-ils vraiment ? Etait-ce vraiment moi cette petite fille au visage épanoui qui tenait par la main deux jeunes hommes en allant à l'école ? Bien sûr que c'est toi, qui veux-tu que ce soit ? Et tu n'as pas honte de douter de tes souvenirs ? Tu n'as pas le droit de les oublier.
Sur ce, je poussai la porte et entrai dans la pièce. Je n'allai tout de même pas passer la nuit dans le couloir ! En apercevant le professeur, j'eus un coup au cœur car c'était celui de mes frères. Je l'aurais reconnu entre mille ! Assis à son bureau, il étudiait une partition. Avec son crayon à papier, il barrait certaines notes et inscrivait quelques signes. Il simplifiait sûrement le morceau pour ses élèves. Il était tellement absorbé par son travail qu'il ne m'avait pas vue.
- Monsieur ? appelai-je timidement pour signaler ma présence.
Il sursauta, lâcha les feuilles qui s'éparpillèrent par terre.
- Désolée, je ne voulais pas vous effrayer.
- Ce n'est rien jeune fille, répondit-il en ramassant sa partition, je peux quelque chose pour toi ?
- Oui, je voudrais m'inscrire et passer des auditions par la suite.
- Bien, marmonna-t-il en prenant un registre dans son armoire. Comment t'appelles-tu ?
- Florianne. Florianne Templier.
Il frémit à ce nom, cessa brusquement d'écrire et leva la tête vers moi. Pour la première fois, il me dévisagea de le tête aux pieds et, plongeant son regard dans le mien, brisa le silence :
- Un lien de parenté avec Corentin et Matthieu Templier ?
- Oui, je suis leur sœur.
Il poussa un long soupir, posa son stylo et déclara :
- Ecoute Florianne, je n'ai absolument pas le droit de t'empêcher de faire quoi que ce soit mais comme je connaissais très bien tes frères, je me permets de te déconseiller vivement de t'inscrire. Je ne crois pas que ce soit une bonne idée : cela raviverait de douloureux souvenirs. Pour toi comme pour moi, rajouta-t-il plus pour lui-même.
- Tout le monde me tient ce discours mais j'ai treize ans et je sais ce que j'ai à faire.
- Bien, bien, ne t'énerve pas. Je disais ça pour toi mais je m'incline. Tu es aussi têtue que tes aînés.
J'avais gagné. Parfait ! Je demandai avec un grand sourire :
- Quand commence-t-on ?
- Dès la semaine prochaine si tu le désires.
- Aucun problème.
La première chose que je vis en rentrant chez moi fut le piano. Il trônait royalement dans le coin le plus éclairé du salon, comme autrefois: ma tante s'était enfin décidée à le remonter de la cave ! J'attrapai un chiffon pour dépoussiérer l'instrument quand Cyril arriva.
- Flo ? dit-il d'une voix étonnée sans même me dire bonjour, ce n'est pas le piano de tes frères ?
- Eh oui, répondis-je en commençant à l'astiquer, il a refait surface, c'est comme ça.
- Mais pourquoi le nettoies-tu ? Et puis, qu'est-ce que tu as ? Tu as l'air bizarre.
Autant lui annoncer tout de suite la nouvelle du jour. De toute façon, il l'aurait apprise un jour ou l'autre.
- J'ai arrêté la natation et je ne participerai pas au championnat.
- QUOI ! ! ! s'étrangla-t-il, mais...
Je l'interrompis et enchaînai :
- Je ne suis plus avec Nicolas...
- Ah d'accord, déclara-t-il sans parvenir à dissimuler sa satisfaction.
- ...et je me suis inscrite aux cours de piano.
Mon ami resta muet une bonne minute en scrutant l'horizon par la fenêtre d'un regard lointain et nostalgique. Il rompit enfin le silence d'une voix à peine audible :
- Tes frères, n'est-ce pas ?
Je hochai la tête affirmativement.
- Flo, je comprends mais ce n'est pas bon...
- Ah non ! Tu ne vas pas commencer ! D'abord ma tante, puis le professeur de musique et maintenant toi ! J'en ai marre des moralistes qui me tiennent toujours les mêmes propos : « Ce n'est pas bon, tu ne devrais pas faire ça, tu vis trop dans l'ombre de tes frères et gnagnagni et gnagnagna... » C'est vrai quoi ! Je suis assez grande pour prendre des décisions toute seule.
- Mais ma puce, risqua-t-il...
- Je t'interdis de m'appeler comme ça ! Tu entends ! Je te l'INTERDIS ! Seuls Corentin et Matthieu ont le droit...
Et tout à coup, j'éclatai en sanglots, déversant toute la souffrance que j'accumulais depuis la veille.
- Tu ne comprends pas...
Cyril s'avança tout doucement vers moi, posa ses mains sur mes épaules et me répondit :
- Détrompe-toi Flo, j'en suis capable. Si nous t'embêtons ta tante, moi et tous les autres, c'est parce que nous t'aimons et que nous nous inquiétons. Mais tu as raison, tu n'es plus une petite fille et nous n'avons pas à dicter ta conduite. Je respecte ta décision et je t'aiderai.
- Cyril, Cyril...
Je me jetai à son cou en pleurant tellement fort que j'en suffoquais. Mes larmes s'écrasaient contre son cou. Et il me serra contre lui, tendrement, jusqu'à ce que je me calme.
La semaine suivante, les cours débutèrent.
- Tu as déjà fait du piano ? demanda le professeur.
- Un peu quand j'étais petite. En fait, j'ai arrêté à la mort de mes frères. Mais je rattraperai le temps perdu, rajoutai-je avec enthousiasme, je progresserai vite et je participerai à des auditions. Et aussi des concours !
- Oh ! Et quels morceaux envisagerais-tu de jouer ?
- Quelle question ! Les mêmes que mes frères.
- Ben voyons, marmonna-t-il, j'aurais dû m'en douter.
Pendant une heure, les exercices et les petits morceaux pour débutants se succédèrent.
- Je sais que ce n'est pas très passionnant, s'excusa-t-il, mais j'ai besoin de connaître ton niveau.
Tout se passait très bien mais ces exercices me semblaient bien monotones. Rapidement, je m'ennuyai. En appuyant sur les touches, je pensai avec nostalgie à la piscine, les plongeons, les courses et surtout Nicolas. A cette heure-ci, les filles mettaient leurs maillots dans le vestiaire. Bientôt, elles s'amuseraient dans le petit bassin en attendant le maître-nageur. Peut-être couleraient-elles les garçons ? En s'y mettant à quatre ou cinq, nous pouvions en maîtriser un.
Flo, arrête ! La piscine, c'est terminé ! Oublie la natation et consacre-toi au piano.
A la fin du cours, le professeur me fit part de ses impressions :
- Oui, tu es assez bonne. Tu es même douée mais tu n'arrives pas à la cheville de tes frères.
- Comment ça ?
- Corentin et Matthieu aimaient le piano. Ce n'était ni une obligation ni une contrainte pour eux. Ils dégageaient un tel plaisir et une telle sensibilité en interprétant leurs morceaux ! Toi, Florianne, on ne ressent pas cela. Tu joues avec une froideur scientifique. On dirait que rien ne peut t'atteindre, un vrai bloc de glace.
- Tout ce qui m'intéresse, c'est d'apprendre les morceaux de mes frères.
- Ne t'inquiète pas pour cela. Tu les joueras. Pas tout de suite bien sûr, mais tu les joueras. Cependant, à côté de tes frères, tu ne feras pas le poids.
- Et que dois-je faire pour soutenir la comparaison ?
- Tout simplement avoir réellement envie d'apprendre cet instrument. Au revoir, Florianne, conclut-il. A la semaine prochaine.
Je ne le repris pas pour ce « Florianne ». Je haïssais mon nom entier mais dans le cas présent, cela ne me faisait ni chaud ni froid. Certainement parce que le piano ne m'intéressait pas vraiment. Et si tatie, le maître-nageur, Cyril et le professeur de piano avaient raison ? Je devrais peut-être faire passer mes envies en priorité. Quoi ! C'est moi qui vient de dire ça ? Et Corentin ? Et Matthieu ? Tu les abandonnes ? Comme ça ? Seulement pour quelques enfantillages ? Ils ne t'ont jamais laissée tomber de leurs vivants. Tu pouvais toujours compter sur eux et ils t'ont apporté tout l'amour, le réconfort et la protection dont tu avais besoin. Et c'est comme ça que tu les remercies ? Tu es vraiment indigne.
J'avais décidé de prendre en main la vie inachevée de mes frères. Maintenant, il fallait aller jusqu'au bout. Pourtant, j'en souffrais.
Je ne me doutais pas encore le moins du monde des graves conséquences de cette décision.
A suivre...
Publié par Sen à 14:07:15 dans La vie continue | Commentaires (0) | Permaliens
Voilà la suite de "La vie continue". Pour lire le début, il suffit de consulter le thème "La vie continue". Je ne vous mets ce soir que la première partie du chapitre car je n'ai pas fini de le relire. Je mettrai la seconde partie au plus tard demain soir.
Avertissement : il s'agit d'un récit écrit quand j'étais adolescente. Le style est donc ceui d'un adolescent. Vous savez donc à quoi vous attendre si vous le lisez malgré tout. Sur ce, bonne lecture !
- Corentin, Matthieu, vous êtes toujours là ?
Seul le silence me répondit. Normal, j'avais seulement rêvé. Ils ne m'avaient pas réellement parlé : j'avais seulement construit de toute pièce cette conversation avec mon inconscient et le souvenir de leurs voix afin de me défiler et faire ce qui me plaisait. Quelle égoïste ! Oser me servir d'eux comme ça ! J'avais honte.
La suite du chapitre demain sans faute !
Publié par Sen à 22:07:43 dans La vie continue | Commentaires (3) | Permaliens
Voici la suite de "La vie continue". Pour lire le début, voir le thème "La vie continue". Avertissement : il s'agit d'un écrit d'ado donc le style est celui d'un ado. Vous savez donc à quoi vous en tenir si vous le lisez malgré tout. Je suis désolée d'avoir mis tant de temps pour mettre la suite du récit sur mon blog mais ce chapitre m'a donné beaucoup de fil à retordre : je devais absolument le retravailler. Sur ce, bonne lecture !
- Mais oui ! rétorqua Chloé d'un ton exaspéré, dépêche-toi de rejoindre ta classe et laisse-nous tranquille !
C'était la rentrée des classes de sixième et Chloé et moi étions enfin au collège. Nous l'avions tant espéré et le jour tant attendu était enfin arrivé.
- Allez ! dit Chloé, allons vite faire connaissance avec notre nouvelle classe.
Nous nous élançâmes gaiement vers le bâtiment du collège. Je ressentis une vague de nostalgie en pensant à toutes mes années de primaire. Une page était tournée comme on dit. Et quelle page !
- Flo, ça va aller ma chérie ?
Une jeune femme d'une trentaine d'années était penchée sur moi et tentait tant bien que mal de plaquer une de mes mèches rebelles avec une barrette.
- Oui maman, dis-je d'une voix tremblante.
J'avais légèrement baissé la tête afin qu'elle ne s'aperçoive pas de mon désarroi. Peine perdue... Les mères ont un instinct infaillible.
- Ne t'inquiète pas, je suis certaine que tu te feras de nombreux amis au CP. Puis tes frères ne seront pas très loin, le lycée est à côté et ils veilleront sur toi. Maintenant va rejoindre ton rang.
Elle déposa un baiser aussi léger qu'un papillon sur mon front et partit.
Ce temps-là était à présent achevé, j'avais cinq ans de plus et ma mère ne faisait plus partie de ce monde. Mais qui sait ? Peut-être assistait-elle discrètement à ma rentrée.
Un haut-parleur résonna dans la cour intérieure.
- Les élèves de sixième sont priés de se rendre sous le panneau numéro 6 .
Une vingtaine d'élèves attendait déjà à l'endroit prévu. La majorité m'était étranger. Sans doute provenaient-ils d'un autre établissement. Certains avaient l'air angoissés. Une fille grande et bronzée était appuyée contre un tronc d'arbre. Ses longs cheveux roux battaient dans son dos. Elle parlait avec vivacité avec une fille et un garçon. C'était Marjorie ! Elle était dans ma classe pendant tout le primaire. Mise à part Chloé, c'était avec elle que je m'entendais le mieux.
- Flo ! Chloé ! dit-elle en nous saluant de la main, ça va ?
- Un peu excitée à cause de la rentrée mais ça va, répondit mon amie.
- Je vous présente Emmanuelle et son frère jumeau Benjamin. Ils sont nouveaux dans cette école mais je les connaissais déjà car nous avons fait du basket ensemble.
Chloé et moi sympathisâmes vite avec eux. Au bout de cinq minutes, nous parlions déjà comme cinq amis de longue date. Emmanuelle était un peu timide mais elle faisait tout pour rendre service aux autres. Benjamin était aussi exubérant et bavard que sa sœur était réservée et il me faisait beaucoup rire. Avec lui, on ne s'ennuyait jamais et il avait toujours de bonnes idées.
Après les cours, Marjorie et nos deux nouveaux amis se rendaient à leur entraînement de basket. Dommage ! J'aurais bien aimé discuter avec eux avant de rentrer chez moi. Ces jumeaux me plaisaient et il me tardait de les revoir. Emmanuelle n'était certes ni très causante ni très loquace mais sa gentillesse réchauffait le coeur de tous ceux qui l'approchaient.
Chloé et moi rentrions chez nous. Mon amie avait absolument tenu à faire un détour par le centre ville car elle souhaitait acheter un nouveau sac. Nous nous frayions donc un chemin parmi la foule dans la galerie marchande quand une femme d'une vingtaine d'années heurta mon amie au niveau de l'épaule. Elle bredouilla un vague "excusez-moi" et poursuivit sa route.
- Tout de même, dis-je à ma compagne, elle pourrait faire attention !
Mais Chloé ne me répondit pas. Elle avait posé sa main gauche sur son épaule et ne quittait pas des yeux l'endroit où la jeune femme avait disparu. Pourtant, nous ne la voyions plus : elle s'est fondue dans la foule.
- Chloé ? Ca va ?
Aucune réponse de sa part.
- Chloé !
Elle tourna lentement la tête vers moi.
- Que se passe-t-il ?
- Rien, juste une sensation étrange. Viens, rentrons.
- Et ton sac ?
- Je l'achèterai un autre jour.
Je lui proposai de passer chez moi mais elle déclina mon invitation. Elle préférait être seule et avait besoin de réfléchir. A quoi ? Rien de spécial. Juste besoin de se retrouver un peu avec elle-même. Je pouvais bien lui poser toutes les questions que je voulais, je n'obtenais aucune réponse. Un peu vexée qu'elle refuse de se confier à moi, je la saluai fraîchement. Chloé... Que lui arrivait-il ? Je ne l'avais jamais vue aussi bouleversée. Depuis que cette jeune fille l'avait heurtée, elle avait complètement changé. Pourquoi ? Que se passait-il dans sa tête pour qu'elle en vienne à renoncer à son achat ? Cela ne lui ressemblait pas du tout. J'avais très envie de l'appeler afin qu'elle m'explique mais j'avais le sentiment qu'elle refuserait de me parler. Tant pis ! Après tout, j'étais son amie non ? Je pouvais bien lui téléphoner quand j'en avais envie sans avoir besoin de me justifier.
C'est ainsi que je me précipitai au salon et composai le numéro de Chloé. Au bout de quelques sonneries, sa mère décrocha enfin. J'aurais préféré parler directement à mon amie mais elle avait dû délibérément éviter le téléphone. D'ailleurs, quand sa mère lui annonça que c'était moi, je l'entendis très distinctement :
- Dis-lui que je ne suis pas encore rentrée.
- Mais...
- S'il te plaît maman.
- Désolée Flo, Chloé est absente.
- Très bien, répondis-je le plus naturellement possible.
Et je raccrochai. Je m'affalai sur le canapé, encore troublée par ce mensonge. Chloé, sale petite menteuse ! Pourquoi fais-tu cela ? Ne sommes-nous pas amies ? Pourquoi ne me fais-tu pas part de tes soucis ? Je me sentais frustrée, trahie. Cela me déchirait le coeur de voir Chloé dans cet état. J'aurais aimé faire quelque chose pour elle mais quoi ? De plus, si elle refusait de m'adresser la parole, comment savoir d'où venait le problème ? Chloé... elle d'habitude toujours si joyeuse et insouciante... Que faire pour l'aider ? Après quelques minutes d'hésitations, je décidai de demander de l'aide à Cyril. Je pouvais compter sur lui. Il m'écouterait et m'aiderait. Je courus chez lui et j'arrivai essoufflée sur le pas de sa porte.
- Flo, s'étonna Cyril, que se passe-t-il ? Et que fais-tu ici ? Je pensais que tu devais aller en ville avec Chloé.
Je lui expliquai la situation.
- Oui, c'est sûr, déclara mon ami, c'est assez embarrassant mais tu sais quoi ? Je pense que tu en fais trop. Elle te l'a dit elle-même : elle a besoin de réfléchir et d'être seule pour le moment. Mais toi, tu insistes et tu essaies de lui forcer la main. Ce n'est pas étonnant qu'elle en soit venue à mentir. Quoiqu'il en soit, elle sait qu'elle peut se confier à toi et elle le fera tôt ou tard alors sois patiente. Il te suffit d'attendre. Pour l'instant, tu devrais te distraire. Tiens, je te propose d'aller faire une partie de foot dans le champ derrière chez toi.
- Cyril ! Nous sommes un peu grands pour ce genre de jeu maintenant, tu ne crois pas ? Et puis, je n'aime plus ça.
- S'il te plaît... Il faut en profiter, il paraît que la mairie a prévu de construire quelque chose. Si ça se trouve, ce sera notre dernière partie ce soir.
Cette nouvelle me glaça le cœur. Certes, je n'aimais plus jouer au foot mais je voulais que le champ reste tel quel. Il me rappelait tellement de souvenirs ! J'y venais autrefois tous les soirs après la classe avec Cyril. Nous y rions et nous y amusions tant ! De plus, cela me rappelait le temps de ma petite enfance. La première fois où j'étais allée jouer au champ, je connaissais à peine Cyril et mes frères étaient toujours vivants.
- S'il vous plaît, laissez-moi y aller, je veux aller jouer avec Cyril.
- C'est hors de question, Flo, annonça Matthieu. Il va bientôt faire nuit, tu n'as pas fini tous tes devoirs et il n'y a personne pour te surveiller là-bas. S'il t'arrivait quelque chose ?
- Mais je ne serai pas toute seule, Cyril m'accompagnera.
- Nous ne savons rien de lui Flo. Désolé mais c'est non.
Je me tournai vers mon ami, un petit garçon d'une dizaine d'années qui tenait contre son coeur un vieux ballon qui avait dû connaître des jours meilleurs. La déception se lisait dans ses yeux.
- Pardon Cyril mais je ne peux pas venir avec toi, mes frères refusent.
Il baissa la tête.
Corentin nous observait en silence et semblait sur le point de céder. Je m'approchai de lui, pris ses mains dans les miennes et le suppliai de me laisser y aller. Il soupira et s'adressa tout à coup à Cyril :
- Dis-moi petit gars, tu feras bien attention à ma soeur n'est-ce pas ?
- Bien sûr !
- Matthieu, le champ est juste derrière la maison et il n'y a pas de route à traverser. Nous pourrions leur donner la permission. Rien qu'une demi-heure, rajouta-t-il en voyant Matthieu qui allait protester.
- Sois à l'heure surtout, me souffla-t-il à l'oreille, sinon Matthieu me fera des reproches.
- Promis.
C'est ainsi que nous avions pu nous amuser pour la première fois ensemble. Que j'étais heureuse ce jour-là ! Voilà tout ce que ce champ représentait pour moi. Le perdre, c'était couper les liens avec le passé. C'était vraiment difficile.
- Oui Flo, décréta Cyril lorsque je lui fis part de mes sentiments, c'est dur mais c'est la vie. Il faut accepter que le temps passe et qu'il y ait des changements. C'est comme ça qu'on grandit. Puis ce n'est pas très bon de trop se rattacher au passé. Mais pour l'instant, accorde-moi une faveur : ce soir, amusons-nous comme quand nous étions petits.
C'est ainsi que pour la première fois depuis longtemps, je jouai au foot avec Cyril.
Ce projet de construction était certes une mauvaise nouvelle mais il m'avait permis d'oublier Chloé pendant quelques heures. Mais la mémoire me revint vite le lendemain quand je la vis en classe. Ses traits étaient tirés et ses yeux cernés. Ma parole ! Elle n'avait pas dormi de la nuit ? Mais que se passait-il à la fin ? Nos nouveaux amis s'étonnaient de ce changement soudain mais ils étaient tellement gentils qu'ils essayaient de la réconforter. En vain. Parfois, un mince sourire se dessinait sur ses lèvres quand Benjamin faisait le pitre en classe. Mais, c'était tout.
Depuis ma conversation avec Cyril, j'étais résolue à laisser Chloé tranquille et à ne pas lui poser de questions. Cependant, quand je constatai son empressement à quitter la classe après les cours, je revins sur ma décision et la suivis. Ce n'était pas facile parce qu'elle marchait vite et j'avais du mal à suivre la cadence. De plus, je devais conserver une certaine distance entre nous deux afin qu'elle ne s'aperçoive pas de ma présence. Heureusement, elle ne se retourna pas une seule fois. Par contre, elle s'arrêtait de temps et semblait réfléchir. Puis elle repartait. Cette filature ne se révélait ni très instructive ni très passionnante. Je commençai à me trouver ridicule et me demandai si je ne ferais pas mieux de rentrer chez moi quand une voix m'interpella :
- Alors comme ça, tu me suis ?
- Ch-chloé, comment as-tu su ?
- Tu te trouves un mètre derrière moi, banane !
Oups... j'étais tellement plongée dans mes pensées que j'avais oublié de me tenir éloignée d'elle.
- Pourquoi fais-tu cela ?
- Tu ne réponds pas au téléphone et hier, tu as menti : tu as demandé à ta mère de prétexter quelque chose pour ne pas me parler.
- Flo, as-tu pensé une seule seconde que je voulais peut-être garder des choses pour moi ?
- Très bien, je te laisse dans ce cas-là.
Je ne reconnaissais plus mon amie. Depuis quand avait-elle des secrets pour moi ? Ne pouvait-elle donc pas tout me dire ? Apparemment non. J'étais déçue, terriblement déçue. En vérité, je souhaitais seulement qu'elle me fasse partager tout ce qu'elle avait sur le coeur. Au lieu de cela, elle devenait distante et froide ce qui me faisait souffrir. J'étais sur le point de rentrer chez moi quand mon amie m'appella :
- Attends une seconde Flo.
Je me retournai.
- Puisque tu es là, tu devrais peut-être pouvoir m'aider, ajouta-t-elle avec un sourire malicieux.
Je retrouvais enfin la Chloé que j'avais toujours connue ! Celle au regard pétillant et à la bouche rieuse. A cet instant précis, je pensai que je l'aimais décidément beaucoup et que je serais prête à faire à peu près n'importe quoi pour elle. J'avais tellement eu mal la veille lorsqu'elle avait refusé de me parler ! Mais tout était revenu à la normale.
- Regarde ça, dit-elle en sortant une boule noire de son sac de cours.
- Euh, ce n'est pas le haut que tu portais hier ?
- Bien sûr que oui andouille. Mais sens cette odeur !
Elle fourra la manche gauche du vêtement sous mon nez. Une forte odeur de parfum emplit aussitôt mes narines.
- Tu reconnais ce parfum ? dit Chloé.
- Non désolée.
- Moi non plus. Mais je dois connaître son nom. Je pensais aller dans une boutique en ville. Accompagne-moi puisque tu es là, nous irons plus vite à deux.
Je ne lui posais pas de questions. Pas encore. Chloé me faisait confiance pour le moment et je n'avais pas envie de gâcher cette complicité par des interrogations en tout genre. Néanmoins, je trouvais son idée saugrenue. Bien entendu, je me gardais bien de le lui dire. Tandis que nous reniflions toutes sortes de substances dans un magasin de beauté, je réfléchissais à vive allure. Je devinais sans mal qui se parfumait de la sorte : la jeune femme de la veille qui avait bousculé Chloé. Logique après tout : elle avait heurté mon amie au niveau du bras gauche et c'est cette manche que Chloé m'avait fait sentir. Mais pourquoi vouloir à tout prix retrouver le nom de cette fragance ? Je commençais à envisager un lien entre cette fille et mon amie mais lequel ? J'observai pendant quelques secondes le nez piqueté de tâches de rousseur de Chloé humer divers senteurs le plus sérieusement du monde. Chloé... qui est cette fille pour toi ? Un jour peut-être m'en parlerait-elle. En attendant, je l'aidais de mon mieux en aspergeant de parfum des bandelettes de papier que je portais ensuite à mon nez. Ces substances sucrées, fruitées, poivrées et que sais-je encore commençaient à me monter à la tête. Tout à coup, une odeur piquante , presque agressive, m'emplit les narines. J'attrapai la manche de Chloé, reniflai à nouveau le parfum pour comparer et criai à mon amie :
- J'ai trouvé !
- Beau travail, répondit-elle sans même me lancer un regard, alors voyons voir : Poison de Christian Dior. Parfait.
Elle se précipita vers une vendeuse et demanda si une jeune fille brune d'une vingtaine d'années n'avait pas acheté ce parfum récemment. L'employée sembla perplexe. Normal... Plutôt minces comme indices. C'est que je tentai d'expliquer à mon amie mais elle rétorqua :
- Flo, je suis consciente que mes chances de la retrouver de cette manière sont très faibles mais c'est tout ce que je sais d'elle.
- Et je ne peux toujours pas savoir de qui il s'agit ?
Chloé se renfrogna et pénétra dans un autre magasin. Mince, je venais de la froisser et je risquais de perdre la confiance qu'elle m'avait accordée.
- D'accord Chloé, dis-je, je vais t'aider mais ce sera difficile.
Deux petites larmes jaillirent dans les yeux de mon amie. Ses lèvres tremblaient mais elle parvint à articuler malgré tout :
- S'il te plaît Flo, c'est vraiment important pour moi.
Un sanglot lui coupa la parole. Je passai rapidement ma main dans ses cheveux et lui soufflai dans le creux de l'oreille :
- Ne t'en fais pas, nous la retrouverons.
C'était facile de faire de belles promesses mais autant chercher une aiguille dans une meule de foin ! Je ne comptais même plus le nombre de filles qui correspondaient à nos critères. Les magasins commençaient à fermer et je sentais le désespoir de mon amie. Je lui proposai d'aller boire un chocolat chaud pour lui remonter le moral. Elle refusa mais j'insistai tant et si bien qu'elle finit par céder. J'avisai un petit café que je n'avais jamais vu auparavant et Chloé approuva mon choix.
Aussitôt installée, une serveuse d'une vingtaine d'années environ s'avança vers nous. Ses longs cheveux noir olives tombaient jusqu'au milieu du dos. Ses yeux ressemblaient à deux petites amandes, couleur chocolat noir. Grâce à sa peau pâle, son iris ressortait davantage. Elle possédait un joli petit nez retroussé piqueté de tâches de rousseur. Elle avait une silhouette fine et gracieuse. Un badge portant le nom « Sarah » était agrafé sur son tablier rouge et blanc.
- Alors les filles, dit-elle sans nous regarder, vous avez fait votre choix ?
Une odeur de parfum piquant, presque agressif, me monta au nez. J'observai plus précisément l'employée. Une jeune fille brune d'une vingtaine d'année qui sentait de la même manière que notre mystérieuse inconnue...
- Chloé, regarde !
Mais elle n'avait pas eu besoin de moi pour la reconnaître. Mon amie la contemplait d'un air rêveur et paraissait franchement troublée. La jeune femme attendait toujours notre commande et commençait sans doute à trouver le temps long car elle leva la tête et nous regarda à tour de rôle. Son regard s'arrêta sur Chloé et elle frémit. Durant une fraction de seconde, elles se contemplèrent. Ca y est, elles sont face à face et se sont reconnues. Que vont-elles bien se dire ? J'étais contente d'être là car j'assisterais aux retrouvailles de ces deux personnes. Manifestement, elles se connaissaient et ne manqueraient pas de se parler. Mais Sarah détourna soudainement les yeux et déclara :
- Pardonnez-moi, je dois y aller.
Elle fit volte-face et se dirigea vers la cuisine.
- Sarah ! s'indigna une femme qui semblait être la patronne, que fais-tu ?
Pas de réponse. Elle maugréa, s'avança vers nous et nous pria de l'excuser. J'étais sur le point de passer la commande quand Chloé se leva brusquement et quitta le café en courant. Ses yeux brillaient de larmes. Je ne pouvais pas la laisser dans cet état. Je me précipitai donc dehors mais elle avait déjà disparu. Que faire ? Je pouvais bien tenter de la rattraper mais mon instinct me soufflait de ne pas exécuter ce projet. Et Sarah ? Pourquoi ne pas discuter avec elle ? Impossible. Elle s'était éclipsée elle-aussi. Je rentrai donc finalement chez moi en songeant que ma tante devait s'inquiéter de mon retard : il était déjà dix-neuf heures. Tant pis.
Ma tutrice m'attendait en effet impatiemment et semblait révolter que deux fillettes de onze ans puissent traîner dans les rue jusqu'à une heure aussi tardive. Je trouvais qu'elle exagérait : la nuit n'était même pas tombée et c'était pour la bonne cause. Pourtant, nos efforts s'étaient révélés vains. Pas tout à fait en fait : Chloé avait pu retrouver la mystérieuse inconnue. Mais pourquoi de ne pas lui avoir adressé la parole ? Cela me dépassait. Aurions-nous donc cherché la propriétaire du parfum pour rien ?
Depuis ce jour-là, Chloé faisait un détour tous les matins par le café et me racontait au collège l'avancée de sa quête. En vérité, elle en était plutôt au point mort : d'après ses dires, elle restait dix bonnes minutes sur la pointe des pieds, le nez collé contre la vitre à observer les serveuses. De temps en temps, elle rentrait et demandait à la patronne si Sarah était là. A chaque fois, celle-ci répondait :
- Tu sais, ma p'tite, en ce moment, elle est très bizarre. De toute façon, elle n'est pas là : elle ne travaille qu'à mi-temps.
- Et où habite-t-elle ?
- Là, tu m'en demandes trop. Ca ne fait pas longtemps que je l'ai engagée. Je peux seulement te dire qu'elle est nouvelle ici. Avant, elle habitait Paris.
Chloé murmurait un vague « merci » et quittait le café, la tête basse.
Un jour, alors que nous rentrions chez nous après les cours, mon amie insista pour faire un détour par le café. J'acceptai en soupirant et elle aperçut justement la jeune fille à travers la vitrine. Sarah l'avait vue aussi. Elle se tenait au milieu de la pièce avec un plateau dans les mains. Son visage exprimait le bouleversement et l'étonnement le plus complet. Je pensais que mon amie irait à sa rencontre. Depuis le temps qu'elle la cherchait ! Mais elle s'enfuit en courant. Je n'y comprenais plus rien. La serveuse lâcha son plateau. Tous les verres se brisèrent. Les clients la dévisagèrent et la patronne rouspéta. Mais elle n'y fit pas attention, se précipita vers la porte et cria :
- Chloé ! Reviens !
Quoi ! Elle connaissait son nom ! Mais qui était-elle à la fin ? J'aurais pu la questionner mais elle était retournée aux cuisines. J'en avais assez de tous ces mystères. Ma décision était prise. J'irais voir Chloé et lui demanderais des explications.
Quand j'arrivai chez elle, sa mère était absente. Mon amie était dans sa chambre, dans l'obscurité, allongée sur son lit défait. Elle pleurait toutes les larmes de son corps.
- Pourquoi ? dit-t-elle en m'apercevant, pourquoi a-t-il fallu que je me sauve ? Pourquoi ne suis-je pas restée là-bas ? Cela fait des années que je pense à elle ! J'avais perdu espoir de la revoir et voilà qu'un beau jour, elle est là, devant moi. Et moi, qu'est-ce que je fais ? Je m'enfuis.
Et elle éclata à nouveau en sanglots. Chloé, te voir pleurer ainsi me fend le coeur. Qui est-elle Chloé ? Par pitié, explique-moi tout car vois-tu, je ne comprends pas la raison de ta tristesse. Voilà ce que j'aurais aimé lui dire mais j'en aurais bien été incapable. Pudeur mal placée sans doute. Mes frères m'avaient expliqué une fois qu'il ne fallait pas se montrer trop vulnérable : cela fait peur aux gens. Pas de place dans ce monde pour trop de sensibilité !
J'étais sur mon lit et pleurais toutes les larmes de mon corps. Ce qui me causait un si vif chagrin était la froideur d'une de mes camarades de classe, froideur que je ne comprenais pas.
- Flo, je peux entrer ?
Pas de réponse. Corentin considéra ce silence comme un oui. Il s'invita donc dans ma chambre, s'assit au bord de mon lit et m'observa pendant quelques minutes sans rien dire. Néanmoins, sa main effleurait mes cheveux, un bout de front et parfois aussi mes yeux bouffis. Le charme opéra : je finis par me calmer sous l'effet de ce réconfort fraternel.
- Que s'est-il passé ? dit-il simplement sans cesser ses caresses.
Une simple question qui résumait tout. "Parle-moi, je suis là. Tu peux tout me dire, tu sais que tu peux me faire confiance et que je ferais n'importe quoi pour toi". Voilà tout ce que cachait ce "que s'est-il passé". Je lui expliquai donc tout. A moitié amusé qu'une telle futilité soit l'objet de ma détresse, il déclara simplement :
- Ma puce, tu ne devrais pas te rendre malade pour une histoire pareille. Tu es trop sensible et cela te fait du mal. Tant que tu seras enfant, tu peux te permettre de l'être. Mais une fois adulte, il faudra que tu canalises ta sensibilité car tu sais, personne ne te fera de cadeaux.
Je n'avais pas compris le sens de toutes ces paroles, surtout pour les présents : je ne voyais que l'aspect matériel à l'époque. Personne ne faisait de cadeaux ? Mais alors pourquoi la boulangère m'avait donné un bonbon la veille quand j'étais allée faire des courses avec mes frères ? Devant mon air perplexe, Corentin soupira et reprit :
- Ecoute, demain tu vas tout simplement la voir et tu lui demandes pourquoi elle agit ainsi. Quand tu es en conflit avec quelqu'un, n'hésite pas à mettre tout de suite les choses à plat : cela évite bien des quiproquos. Maintenant va te coucher, il est tard et les petites filles doivent dormir à cette heure-ci.
- JE NE SUIS PAS UNE PETITE FILLE.
Il éclata de rire, un rire franc et clair comme un carillon de cloches et me souhaita bonne nuit tout en effleurant ma joue d'un bisou encore humide.
Tout était fini maintenant. Mes frères ne pouvaient plus me consoler. A moi de gérer toute seule les situations les plus pénibles. Première chose à faire : résoudre cette histoire avec Chloé.
- Chloé, je crois que le moment est venu de me dire qui elle est. Je suis sûre que tu la connais bien.
Elle ne répondit rien mais désigna un bout de carton qui traînait sur sa couette. Je l'attrapai : il s'agissait en réalité d'une photo représentant Chloé. Tout à coup, quelques détails me frappèrent de stupeur. Les cheveux de la fille lui tombaient sur les épaules tandis que ceux de mon amie lui arrivaient au bas du dos. La photo aurait pu être prise quelques années auparavant ce qui expliquerait tout. Mais l'enfant sur la photo avait entre dix et douze ans et mon amie en avait onze. De plus, Chloé n'avait pas de fossettes quand elle souriait mais la fille, oui. Et ces vêtements, comme ils étaient démodés ! Je tournai le cliché. Une date légèrement effacée par le temps mais toujours lisible y était inscrite : « juillet 1986 ». Mais cette année-là, mon amie n'avait que trois ans !
- Chloé, dis-je simplement, cette fille te ressemble tellement ! Mais ce n'est pas toi, n'est-ce pas ?
- Tu es perspicace.
- Alors, qui est-ce ?
- Tu n'as toujours pas compris ? Pourtant, tu l'as déjà vue au café bien qu'elle ait grandi. Elle a dix-neuf ans maintenant. C'est ma sœur, Sarah.
Je mis quelques secondes avant de me remettre de ma surprise et me reprochai ma bêtise. J'aurais pu facilement le deviner.
Chloé soupira.
- J'ignorais que tu avais une sœur.
Elle haussa les épaules.
- Mais comment se fait-il que vous ne viviez pas ensemble ?
Cela me paraissait inconcevable. Des frères et soeurs ne devraient jamais être séparés. Sauf en cas de décès. Corentin, Matthieu, pourquoi ? Stop ! Ce n'est pas le moment.
- Je ne sais pas grand chose Flo. Quand j'avais trois ans, mon père a quitté ma mère et il a emmené ma sœur avec lui qui était âgée de onze ans. Je ne sais pas du tout pourquoi il a fait cela.
- Comment as-tu fait pour reconnaître ta sœur ? Tu avais à peine trois ans quand tu l'as vue pour la dernière fois.
- Tu sais Flo, s'exclama-t-elle presque indignée, ma mère m'en a quand même parlé. Je savais qu'elle me ressemblait beaucoup. Et tu sais, rajouta-t-elle d'un ton radouci, même si je n'avais que trois ans, je me souvenais un peu d'elle. Il y a des souvenirs trop précieux pour les perdre. Quand je l'ai revue pour la première fois au café, j'ai senti mon cœur se tordre de douleur. Pendant des années, j'ai rêvé d'elle en la suppliant de revenir et voilà que tout à coup, elle était là. Je ne savais pas si je devais lui sauter au cou ou lui dire « Bonjour Sarah. Je suis ta sœur, Chloé ». C'est pour ça que les deux fois où je me suis retrouvée face à elle, je me suis enfuie.
- Si tu veux mon avis, tu n'as pas besoin de te présenter. Je peux t'assurer qu'elle t'a reconnue. La preuve ! Tout à l'heure, quand tu es partie, elle t'a appelée par ton prénom. Et je suis sûre qu'elle répondra à toutes tes questions. Viens, allons-y tout de suite !
- Flo, je ne me sens pas prête du tout.
Comment ? Chloé avait retrouvé sa grande soeur et se sentait gênée face à elle ! Quelle drôle d'idée ! Certes, elles ne s'étaient pas vues depuis longtemps mais tout de même ! Il lui suffit d'aller en ville et elle pourra lui parler. Quant à moi... jamais Corentin et Matthieu pourraient me frôler un jour dans la rue par hasard.
Je dormais à poings fermés dans ma chambre. Corentin et Matthieu étaient partis le matin même en voiture pour participer à un concours de piano.
Dring, dring !
- Qui peut bien appeler à une heure pareille ? dit ma tante en décrochant malgré tout.
- Allô ?
- Oui, c'est moi.
- Quoi ?
- Très bien, j'arrive tout de suite.
Elle raccrocha et demeura silencieuse pendant quelques minutes. Je ne la voyais que de dos mais je percevais son malaise. La tension était palpable et je sentais au plus profond de moi qu'un événement terrible venait de se produire. Elle enfila finalement un imperméable.
- Tatie ? Où vas-tu ?
- Oh Flo, je t'ai réveillée ? Excuse-moi, j'ai une course à faire, je reviens vite. Retourne te coucher.
Etrange qu'elle soit partie sans moi ! Mes frères et elle avaient toujours décrété que j'étais trop petite pour être laissée sans surveillance. Ce qui m'exaspérait bien évidemment. Si mes frères pouvaient rester seuls, pourquoi pas moi ? Mais ce soir-là, je n'éprouvais aucune joie à acquérir ce que j'avais toujours espéré. J'avais comme un étau qui s'était refermé sur mon coeur. Je me couchai néanmoins, attrapai mon ours en peluche et tâchai de trouver le sommeil. Je crois que j'espérais surtout avoir rêvé.
Le lendemain matin, en ouvrant les yeux, j'avais oublié les événements de la veille. Mais tout me revint en mémoire à la vue de ma tante se trouvant au pied de mon lit : elle n'avait apparemment pas dormi et ses yeux étaient bouffis.
- Tatie ?
- Flo, tu es réveillée ?
Sa voix était inhabituellement rauque. Elle s'assit au bord de mon lit avec un rictus en guise de sourire et prit mes mains dans les siennes.
- Flo... comment dire ?
- Quoi ?
- Voilà...
- QUOI ?
- Je suis désolée, tu n'as plus de frères.
- Chloé, dis-je finalement, tu as la chance d'avoir une grande sœur vivante. Tu souhaites la voir depuis longtemps alors fais-le. Moi, rajoutai-je les larmes aux yeux, si je pouvais retrouver Corentin et Matthieu, je n'hésiterais pas une seule seconde. Ils me manquent tellement ! Moi-aussi je rêve d'eux le soir et moi-aussi je les supplie de revenir mais c'est impossible. Et tu sais pourquoi ?
Elle connaissait la réponse mais tant pis.
- Ils sont décédés, Chloé.
Ma voix se cassa. Quel tableau décidément ! Deux filles de onze ans pensant à leurs aînés et pleurant dans une chambre ! Quelle situation tristement comique !
- Moi, repris-je, je n'ai le choix. Toi, tu l'as alors ne gâche rien !
Mon amie hocha doucement la tête en signe d'approbation. Finalement, l'évocation de mes frères l'avait aidée à trouver le courage pour approcher sa soeur. Nous nous dirigeâmes donc vers le café. J'aurais aimé rentrer chez moi et ne pas m'immiscer dans leur retrouvailles mais Chloé insistait pour que je l'accompagne.
- Flo, dit-elle alors que nous nous trouvions à quelques mètres de Sarah, si on revenait demain ?
Je comprenais mieux pourquoi elle m'avait priée de venir avec elle : le courage de mon amie défaillait. Bah... servons de coach jusqu'au bout !
- Mais vas-y ! Entre ! Tu vois bien qu'elle t'attend.
En effet, la jeune femme paraissait bien mélancolique.
Chloé suivit finalement mes conseils. Sarah était derrière le bar. Elle essuyait des verres. Ses yeux étaient remplis de larmes. Elle ne voyait pas sa sœur qui s'avançait vers elle. Et mon amie posa sa main sur celle de Sarah qui leva les yeux. Son regard s'éclaircit et son visage se colora de joie.
- Chloé, murmura-t-elle d'une voix étranglée par la joie, Chloé, Chloé...
Je souris à la vue de ce spectacle et une petite larme d'émotion coula sur ma joue. Chloé, je suis tellement heureuse pour toi ! Profite bien de ta soeur. Maintenant, je ne te suis plus d'aucune utilité alors je préfère te laisser seule avec Sarah. C'est ainsi que je regagnai mon domicile. Mais, avant de m'éloigner du café, j'aperçus les lèvres de mon amie qui formait ce mot : "merci". Et cela me réchauffa le coeur.
Le lendemain, j'appris que Sarah avait considéré que sa mère était responsable du divorce. C'est pourquoi elle avait éprouvé de la rancune envers cette dernière au point de partir vivre avec son père. Mais en grandissant, elle comprit enfin que la situation était peut-être plus complexe qu'elle ne le pensait et que ses parents n'avaient peut-être pas pu faire autrement. Devenue étudiante, elle avait donc éprouvé le besoin de revenir dans sa ville natale afin de retrouver sa mère et sa petite soeur.
- Mais pourquoi n'est-elle donc pas venue directement chez vous si elle voulait vous voir ? dis-je à mon amie.
- Disons tout simplement qu'elle n'osait pas.
- Ah...
Elle avait fait des kilomètres pour reprendre contact avec sa famille perdue de vue et ne s'était jamais approchée de sa mère et de sa soeur ! Puis je pensai à Chloé. Elle-même avait désiré plus que tout parler à sa soeur mais avait été incapable de pénétrer dans le café dès que Sarah s'y trouvait. Quelle famille ! Elles n'étaient pas soeurs pour rien.
- Une dernière chose Chloé. Pourquoi n'as-tu jamais rendu visite à ton père pendant toutes ces années ?
Elle haussa tristement les épaules.
- Je n'étais pas un enfant désiré. Ma mère a insisté pour me garder mais mon père la désapprouvait. En réalité Flo, je suis la cause du divorce de mes parents et mon père refuse de me voir.
Des larmes lui montèrent aux yeux et elle reprit en reniflant :
- Je l'ignorais. Mais hier, ma mère a considéré que j'étais assez grande pour connaître la vérité.
Chloé... Toi-aussi tu souffres. Finalement, nous ne sommes pas si différentes. Certes, tes proches sont vivants mais ton père te renie. Comme cela doit être difficile pour toi ! Mes parents et mes frères sont décédés mais au moins, je sais qu'ils m'aimaient plus que tout. Savoir qu'un père vit quelque part mais qu'il refuse de nous voir, cela doit être pire que la mort. Je m'approchai de Chloé et la pris dans les bras. Elle posa la tête sur mon épaule et sanglota de plus belle pendant de longues minutes. Cette fois encore, je pensai que décidément, j'aimais beaucoup Chloé.
A suivre...
Publié par Sen à 21:13:34 dans La vie continue | Commentaires (5) | Permaliens
Voici la suite de "La vie continue". Pour lire le début, voir le thème intitulé La vie continue".
Avertissement : il s'agit d'un écrit d'ado donc le style est celui d'un ado. Vous savez donc à quoi vous en tenir si vous lisez ce récit. Sur ce, bonne lecture !
Je suis désolée mais le PC a été accaparé toute le journée par mon père et ma soeur ce qui fait que je n'ai pas eu le temps de relire le chapitre donc excusez-moi d'avance pour mes fautes. Promis, je le relirai demain.
- ... Grâce à ces pouvoirs magiques, la princesse de la neige n'eut aucun mal à vaincre les forces ténébreuses qui l'entouraient et la menaçaient. Lorsque tout danger fut écarté, elle est rentrée dans sa demeure de glace où elle a régné pendant longtemps.
Et voilà ! annonça Cyril avec enthousiasme, fin de l'histoire ! Qu'en pensez-vous ?
Pour toutes réponses, Chloé et moi applaudissions notre ami à tout rompre. Son récit avait été vraiment fantastique et palpitant. J'étais encore sous le charme du conte. Le jeu était une idée des adultes, bien évidemment ! Nous racontions une histoire chacun à tour de rôle de notre propre imagination. Ma tante avait imposé le thème de la montagne. Pourquoi ce sujet-là plutôt qu'un autre ? La raison est simple : nous passions nos vacances de printemps dans un chalet isolé dans la montagne. Nous étions situés à plus de 1500 mètres d'altitude. Une immense forêt s'étendant sur plusieurs hectares se trouvait à côté de notre maison de vacances. Un peu plus bas, dans la vallée, se nichait un minuscule village. C'était la fonte des neiges : les glaciers ruisselaient, de gros paquets blancs et froids s'écrasaient par terre après avoir passé tout l'hiver sur les branches des sapins ou sur les toits des maisons. La terre se découvrait de plus en plus, nue, froide et grise. De la boue se formait sur le bord des routes. Eh oui ! Le printemps approchait !
Evidemment, il ne restait plus assez de neige pour skier. De toute façon, je ne pratiquais pas ce sport. Nous faisions donc de magnifiques promenades dans la forêt. Avec nos bonnets, écharpes, gants, anoraks et grosses chaussures, mes amis et moi-même profitions de cet air pur et de ces coins sauvages. En fin de journée, nous construisions des bonhommes de neige et des igloos. Malheureusement, la nuit tombant vite, nous ne nous attardions pas longtemps dehors et la soirée traînait en longueur. C'est pour cette raison que les adultes avaient imaginé ce jeu.
Je m'enroulai dans une couverture et me blottis au coin du feu. Chloé et Cyril m'imitèrent. Les flammes crépitaient joyeusement dans la cheminée. Nous les observions d'un air épanoui.
- Encore une histoire, suggéra ma tante, et je nous prépare des bols de chocolat.
Mes amis et moi poussâmes de cris de joie à cette proposition. Tandis que nous l'entourions afin de l'écouter, la mère de Cyril jeta quatre grosses bûches au feu. Une douce chaleur envahit bientôt la maison.
- Il était une fois une jeune fille qui vivait dans une grande forêt boisée. En fait, elle habitait dans les bois à côté du chalet. Sa mère était morte en la mettant au monde. Elle s'occupait donc de son père, un brave bûcheron.
Mais voilà qu'un jour, celui-ci tomba gravement malade. La jeune fille s'activa à sa guérison en lui préparant beaucoup de potage et en le gardant au chaud. Malheureusement, son état empirait de plus en plus. Au fil du temps, l'argent vint à manquer, car elle n'avait pas la force de remplacer son père dans son travail.
Alors, vers le mois de mars, elle partit en quête d'un remède. C'était un jour comme celui-ci. Elle erra pendant longtemps sans buts précis. Au bout de trois jours, la chance lui sourit enfin. En effet, elle rencontra une vieille dame qui était assise sur une vieille souche. Elle était recroquevillée sur elle-même et s'appuyait sur un bâton biscornu.
- Bonjour mon enfant, annonça-t-elle. Vois-tu, je suis affamée. Donne-moi un peu de tes provisions. En échange, je t'aiderai dans ta quête. Tu sais, je ne suis pas qu'une femme âgée. J'ai des pouvoirs magiques. J'exerçais la sorcellerie dans ma jeunesse. Mais ne t'inquiète, je ne suis pas mauvaise.
Ne lui faisant pas trop confiance, la jeune fille hésitait. Son père lui avait raconté des histoires terribles sur la magie noire. Si elle refusait, elle risquait de ne jamais revenir, car elle était perdue et son père serait condamné. Si cette vieille femme était réellement au service du diable, elle mourrait également mais au moins, elle aurait tenté quelque chose. Elle accepta donc le marché. Heureusement, cette sorcière n'avait pas la réputation d'être particulièrement mauvaise. Lorsque celle-ci eut avalé quelques bouchées de pain, elle expliqua à la jeune fille :
- Engage-toi vers le petit sentier qui se trouve sur la gauche de la maison forestière. Là, fais bien attention, car la forêt est mauvaise et elle essayera de te tenter avec des magnifiques bolets bien croquants et de beaux fruits juteux. Mais garde-toi bien d'y goûter aussi affamée que tu puisses être. Comme tu dois t'en douter, ce n'est ni la saison des mûres ni celle des champignons donc ceux que tu verras parmi la neige seront forcément empoisonnés.
Quand tu auras franchi cette étape, continue toujours tout droit sans prendre garde aux pièges des bois. Dans ce quartier, la peur qu'éprouvent les promeneurs se retourne contre eux-mêmes et ils ont des visions. Mais quoi qu'il arrive, ne quitte pas le sentier ou tu seras perdue à jamais.
Au bout d'une journée de marche, un ruisseau barrera ton chemin mais n'en bois pas une goutte ! Tu perdrais la mémoire immédiatement et tes chances de revoir ton père seraient voisine de zéro. Si tu suis bien tous ces conseils, tu atteindras une vaste clairière ensoleillée au cœur de la forêt. Parmi les débris de neige restant et les quelques brins d'herbe pousse une fleur aux pétales blanches : c'est les perce-neige. Cueille-les, rapporte-les chez toi, fais-les bouillir dans l'eau et fais respirer la vapeur à ton père. Sa maladie sera chassée et il sera guéri instantanément.
La jeune fille n'eut même pas le temps de remercier la sorcière pour tous ces conseils qu'elle fut aveuglée par une puissante lueur. Lorsqu'elle retrouva la vue, la dame âgée avait disparu. La fille du bûcheron se trouvait exactement au même endroit que précédemment mais la souche et la magicienne s'étaient métamorphosées en maison forestière ! Elle ne chercha pas de solutions logiques à ce mystère et s'engouffra dans le chemin poussiéreux. Elle marchait depuis à peine heure qu'elle trouva au pied d'un chêne centenaire de magnifiques bolets à l'odeur alléchante. Sitôt qu'elle les aperçut, la faim la tenailla. Mais les mises en garde de sa conseillère l'empêchaient d'y goûter. En faisant appel à toute sa bonne volonté, elle détourna le regard pour tomber nez à nez avec des buissons chargés de mûres toutes gorgées de sucre. Heureusement, elle s'enfuit loin de cet endroit tentateur et mortel pour poursuivre sa route parsemée de pièges.
Tandis qu'elle avançait tant bien que mal, des visions effroyables lui torturaient l'esprit. Elle fut victime de ces images d'horreur pendant bien longtemps. Elle se demandait si elle ne s'était pas trompée car, selon les indications de la vieille sorcière, elle aurait déjà dû trouver le champ de perce-neige.
Cependant, alors qu'elle commençait à croire qu'elle serait perdue à jamais, elle entendit un léger bruissement. Le cœur battant à toute allure, elle se rua sur ce bruit. Celui-ci s'intensifiait au fur et à mesure qu'elle avançait. Tout à coup, un large ruisseau lui barra la route. Bien que sa gorge soit totalement déshydratée et que sa langue soit aussi sèche qu'un morceau de cuir, elle n'en but pas une goutte, car les conseils de sa bienfaitrice étaient toujours très présents dans son esprit. Comme ce n'était qu'un mince filet, elle n'eut aucun mal à l'enjamber. Une fois ce dernier obstacle franchi, elle se hâta afin de trouver au plus vite les fleurs miraculeuses. Le chemin était plus long qu'elle ne l'avait pensé mais, grâce à la pensée de son père, elle ne se décourageait pas. Ses efforts furent récompensés. En effet, deux jours plus tard, les arbres devinrent moins touffus et plus rares pour finalement laisser place à une clairière baignée par la lumière du matin. L'étendue de neige craquante était immaculée par des petits points de terre ou d'herbes rases. Sur le côté, les perce-neige se dressaient fièrement. La lumière orangée du jour naissant se reflétait sur les petites pétales blanches. La jeune fille poussa un cri de joie. Grâce à elle, son père serait sauvé. Avec moins de temps qu'il ne faut pour le dire, elle cueillit toutes les plantes et s'empressa de rentrer chez elle où le bûcheron l'attendait avec inquiétude. Bien que sa maladie l'accablât toujours autant, le retour de sa fille le combla de bonheur. Sa joie fut plus grande encore à la vue des perce-neige. En effet, les pouvoirs de guérison de cette plante ne lui étaient pas inconnus mais jamais il n'aurait pensé qu'il puisse en pousser dans la forêt où il avait travaillé depuis toujours. Fort heureusement, la vieille femme n'avait pas menti. Aussitôt que le père eut respiré la vapeur des perce-neige bouillis dans l'eau, sa fièvre le quitta et toutes traces de maladie disparurent. Il vécut heureux auprès de sa fille pendant de longues années.
Un long silence accueillit la fin du récit de ma tante. Enfants comme adultes, nous étions tous immobiles comme des statues. Un peintre aurait pu nous représenter, ma tante regardant fixement droit devant elle avec sa veste jetée sur ses épaules et ses mains nouées sur ses genoux, mes amis et moi agenouillés par terre, emmitouflés dans notre couverture et la mère de Cyril lisant un livre passionnant au coin du feu. Seules les flammes donnaient un signe de vie en léchant joyeusement les bûches.
Ma tante fut la première à réagir :
- Allez ! C'est l'heure de boire un bon chocolat chaud comme je vous l'ai promis tout à l'heure.
Ce n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd : Cyril et moi courions dans tous les sens et mettions gaiement les bols sur la table. Quant à Chloé, elle se taisait. Notre amie ne nous avait même pas suivis. La grosse couverture de laine la maintenait toujours bien au chaud et elle regardait le feu d'un air pensif. Elle m'exposa le fruit de sa réflexion juste avant d'aller dormir. Cyril lisait dans sa chambre et mon amie et moi étions en pyjamas. Je me brossais énergiquement les cheveux
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