Voilà la suite de "La vie continue". Pour lire le début, il suffit de consulter le thème "La vie continue". Je ne vous mets ce soir que la première partie du chapitre car je n'ai pas fini de le relire. Je mettrai la seconde partie au plus tard demain soir.
Avertissement : il s'agit d'un récit écrit quand j'étais adolescente. Le style est donc ceui d'un adolescent. Vous savez donc à quoi vous attendre si vous le lisez malgré tout. Sur ce, bonne lecture !
- Flo, j'ai pensé à quelque chose : depuis que tu sais nager, tu n'as jamais pris un seul cours. Tu devrais peut-être faire de la natation afin de t'améliorer et t'entraîner à la compétition. Cela te plairait-il ?
J'acceptai avec joie. Après tout, elle avait raison. Si je voulais progresser, je devais avoir un professeur. Faire des courses, gagner des médailles, c'était mon rêve.
Le lendemain, ma tutrice m'accompagna donc à la piscine pour les formalités. Le maître-nageur me posa quelques questions. Malheureusement, il refusait de m'inscrire dans le groupe des adolescents sous prétexte qu'ils nageaient tous depuis longtemps et je risquais de ne pas suivre le rythme. Si j'avais été seule, j'aurais dû me résigner mais ma tante avait de la suite dans les idées :
- J'exige que ma nièce soit avec des jeunes de son âge. Je vous assure que c'est une très bonne nageuse. L'été, elle s'entraîne tous les jours. Elle est douée. Vous serez surpris.
Le maître-nageur parut gêné mais ma tutrice insista tellement qu'elle obtint un compromis : je passerais un test. Si je réussissais, je serais inscrite dans le niveau de mon choix.
- Surtout, me souffla-t-elle à l'oreille quand notre interlocuteur avait le dos tourné, réussis ce test sinon, de quoi aurions-nous l'air ?
Recommandation inutile bien évidement : j'étais bien décidée à donner le meilleur de moi-même. En fait, je ne m'inquiétais pas beaucoup, l'épreuve étant d'une simplicité enfantine : je devais seulement effectuer une longueur aller-retour en un temps limite.
Le lendemain, j'allai à la piscine seule cette fois-ci pour le test. Dans le vestiaire, je ne parvenais pas à choisir quel maillot je mettrais. N'ayant pas pu me décider à la maison, j'avais apporté les deux. L'un était un une pièce noir classique. L'autre était un deux pièces très joli bleu foncé. Je l'aimais bien. Je l'avais porté tout l'été pour aller à la plage avec Cyril. Mon ami m'assurait qu'il me seyait à merveille. Malheureusement, mon ventre ressortait un peu trop à mon goût. Avec l'autre maillot, cela ne se voyait pas : le noir amincissait. Et puis, il était beaucoup plus pratique pour plonger et nager. Va pour celui-là. Je l'enfilai et me contemplai dans la glace. Il m'allait plutôt bien. Dommage que je porte ce stupide morceau de caoutchouc noir sur la tête ! Cela m'enlaidissait mais le bonnet de bain était obligatoire et je devais me plier à la règle. Mon regard s'attarda sur les jambes. J'aurais dû me lever un peu plus tôt ce matin-là, j'aurais ainsi eu le temps de m'épiler. Bah, tant pis ! Mes poils étaient blonds et se remarquaient donc à peine. De toute façon, je n'étais pas ici pour un défilé de mode.
Le maître-nageur n'était pas encore là lorsque j'arrivai au bassin. Je m'assis sur les gradins, la tête entre les mains. Après tout, je n'avais aucune raison de m'affoler. Ce test était d'une banalité incroyable. Aux Caraïbes, ma course contre Thomas avait été dure mais nous étions quand même arrivés ex æquo. Et à la plage, je battais largement Cyril qui nageait pourtant comme un poisson. J'épaterais donc le maître-nageur et prendrais mes leçons avec les jeunes de mon âge. J'avais treize ans et n'avais pas du tout envie de barboter dans le petit bassin avec des enfants de six ans.
- Tu es déjà là ! s'exclama une voix joviale. Désolé pour ce léger retard.
Mon examinateur se tenait à quelques mètres de moi.
- Tu es prête, Florianne ? Tu sais ce que tu dois faire ?
- Oui, monsieur.
- Je t'en prie, appelle-moi Harry, comme tout le monde.
Je me positionnai. Pourvu que tout se passe bien !
Il enclencha son chronomètre et je plongeai. Je me félicitai d'avoir choisi ce maillot. L'autre était un peu trop grand et j'aurais risqué de le perdre en sautant. J'atterris presque au quart de la piscine. Pas mal ! Mais il fallait garder la tête froide et se concentrer car la partie était loin d'être finie. Vite ! Pas une minute à perdre ! Je devais me dépêcher et m'appliquer en même temps, voilà la difficulté. Concilier technique et vitesse, voilà le secret. Je me concentrai : tendre les bras devant moi et les rabattre d'un coup sec tout le long de mon corps, bien resserrer les doigts pour mieux pousser l'eau avec mes mains et surtout, toujours garder le même rythme quoi qu'il arrive. J'atteins rapidement le bord opposé du bassin. Rester à effectuer le retour. Je plaquai mes pieds contre la paroi, pliai les genoux et m'élançai. C'était beaucoup plus stressant de nager dans ce sens car je voyais le maître-nageur qui, montre en main, jugeait le moindre de mes mouvements. Mais il ne fallait pas se décourager.
Le test achevé, j'étudiai attentivement la réaction de Harry. L'étonnement et l'admiration se lisaient sur son visage.
- Wouah ! dit-il plus pour lui-même que pour moi tout en vérifiant si son chronomètre fonctionnait bien. Ca alors ! Eh bien, Florianne, reprit-il de sa voix normale, ta tante et toi serez heureuses d'apprendre que je t'inscris sur-le-champ dans le groupe des adolescents.
Il ne me laissa pas le temps de répondre, posa sa main sur mon épaule et poursuivit au comble de l'excitation :
- Laisse-moi t'informer qu'un grand championnat de natation pour jeunes se déroulera en juin 2000. Chaque ville sélectionnera une pesonne pour y participer. Si tu suis un entraînement intensif, je suis sûr que tu représenteras notre ville. Qu'en dis-tu ?
- Ce serait super, dii-je en n'en croyant pas mes oreilles.
- Oui, mais ce ne sera pas de tout repos pour toi. Il faudra consacrer la majeure partie de ton temps à la natation. Tu te sens prête ?
Ce qu'il venait de dire résonnait dans ma tête et me faisait un peu peur. Certes, l'eau et la compétition étaient mes passions mais tout de même ! Aimais-je vraiment cela au point d'en oublier le reste ? Je me le demandais. Peut-être que j'appréciais la natation seulement pour la pratiquer quand et comme j'en avais envie. Que se passerait-il si on m'y forçait alors que je préférais faire autre chose ? D'un autre côté, une telle opportunité ne se représenterait peut-être jamais. Cette proposition était un cadeau du ciel. Je m'imaginais sortir de la piscine, grand vainqueur du tournoi, au milieu d'une foule en délire hurlant mon nom. Cyril s'avancerait vers moi, rayonnant. Et il... que ferait-il au fait ? Il me serrerait dans ses bras. Oui, sans doute. Il me serrerait seulement dans ses bras et me féliciterait.
- C'est d'accord, déclarai-je d'un ton ferme.
Voilà trois mots qui risquaient de changer ma vie. Grâce à eux, mon rêve deviendrait réalité. Le maître-nageur exultait de joie.
- Par contre, rajoutai-je, ne m'appelez plus jamais Florianne, je déteste ça. Je suis Flo.
- Très bien, Floria...Flo.
Le soir, je racontai mes exploits à ma tante et Cyril qui s'enthousiasmèrent à l'annonce de cette bonne nouvelle. Ma tutrice invita mon ami à dîner pour fêter l'événement.
Mon premier cours se déroula à la perfection. Les exercices étaient d'une simplicité incroyable et je constatai avec surprise et soulagement que je surpassais mes condisciples dans bien des domaines. Bien sûr, j'avais mes points faibles comme le crawl que je n'avais jamais pratiqé auparavant.
- Il faudra travailler là-dessus lors des entraînements pour le tournoi, constata le maître-nageur.
A la fin de la leçon, j'avais déjà fait la connaissance de presque tout le monde. La plupart était gentil et sincèrement épaté par mes talents mais ils n'en étaient pas jaloux. D'ailleurs, beaucoup pratiquaient d'autres sports dont je n'avais aucune compétence. Seul un groupe de six ou sept filles me dévisageaient avec mépris et dédain comme si j'étais une bête de foire. Je lisais en elles comme dans un livre ouvert :
- Qui est cette pimbêche qui arrive sans crier gare et qui se permet de faire la maligne ? pensaient-elles sans doute.
Mais je n'y prêtais pas attention. S'il fallait se préoccuper de l'opinion des autres, nous serions vite écrasés par le poids des critiques et des préjugés.
Deux mois s'étaient écoulés depuis mon premier cours et j'avais déjà fait beaucoup de progrès. La natation est un sport tellement divers et technique qu'il faut toujours se perfectionner sans jamais espérer atteindre un jour le top niveau. Au bout d'une semaine de cours, j'avais appris la modestie : je nageais certes plutôt pas mal en comparaison de jeunes de mon âge mais cela s'arrêtait là. Je pouvais espérer remporter quelques comptitions en m'entraînant mais cela s'arrêtait là . De toute façon, cela me convenait ainsi. De plus, j'avais un bon groupe d'amis alors que demander de plus ? La natation m'avait même permis de faire la connaissance de Nicolas, un garçon de quinze ans vraiment charmant et très attentionné. Cyril ne le portait pas dans son cœur, allez savoir pourquoi ? Il n'aimait pas nous voir ensemble mais il devait se faire une raison. Heureusement, il avait la délicatesse de ne pas trop le montrer.
Tout allait donc bien pour moi quand un événement anodin bouleversa tout. C'était un soir où j'étais seule chez moi. Je faisais mes devoirs quand l'ampoule de ma chambre grilla. J'allai à la cave pour en prendre une neuve. Je n'y étais pas descendue depuis bien des années non pas par peur - je n'étais plus une petite fille que le noir terrorisait - mais tout simplement parce que je n'en avais jamais eu la nécessité. Quand j'ouvris la porte, j'eus un choc terrible. Mes jambes flageollèrent si bien que je dus m'appuyer contre le mur sale et lézardé pour ne pas tomber.
Dans un coin de la pièce était tapi un magnifique piano à queue noir. Jadis, il brillait et resplendissait et voilà que la poussière le recouvrait entièrement. Il suffirait cependant d'un bon coup de chiffon pour lui redonner son éclat original. Ce piano appartenait à mes frères. Ils s'étaient servis de cet instrument et ils avaient répété leurs morceaux dessus pour l'audition fatale. Le cœur battant à tout rompre, je m'en approchai à pas feutrés et caressai doucement le couvercle. Mon Dieu ! Tous les souvenirs qu'il évoquait ! Comme ce jour où Corentin et Matthieu m'avaient appris les notes. J'avais sept ans à l'époque et n'étais encore qu'une petite fille faible et pleurnicheuse qui ne se rendait pas compte de sa chance. Je me souvenais aussi de toutes ces heures passées, confortablement allongée sur le canapé, à écouter mes frères. Avant l'accident, le piano trônait impérieusement dans le salon face à une fenêtre éclairée. Mais depuis le jour fatidique, ma tante ne supportait plus sa vue parce qu'il rappelait trop les deux disparus. Néanmoins, elle refusait de s'en débarrasser. C'est ainsi que l'instrument avait été déménagé à la cave, dans le coin le plus sombre. Il était étrange que le bois ne soit pas endommagé par l'humidité. Depuis plus de cinq ans qu'il était là ! Mais qui sait ? Peut-être était-il un peu magique ? Peut-être que la trace des deux pianistes décédés était gravée dans le piano, le protégeant des intempéries du temps ?
Bizarrement, je n' avais jamais pensé une seule seconde à ce piano à tel point que je l'avais presque oublié. Pourtant, il avait disparu du jour au lendemain, comme ça, sans prévenir, laissant un vide énorme dans le salon. Et je ne m'étais jamais posée la moindre question. Je savais bien qu'il avait été transporté à la cave mais j'avais délibérément occulté cette informaion.
Tout à coup, je m'en voulus énormément. Oublier ce piano, c'était en quelque sorte tuer Corentin et Matthieu. Dire qu'il y a quatre ans de cela, je m'étais promis de réaliser leurs rêves et de prendre en main leurs vies inachevées. Et que souhaitaient-ils plus que tout au monde ? Devenir de grands pianistes. Je devais donc tout faire pour participer à des auditions et des concours et être la meilleure. Cela me coûterait sans doute beaucoup d'efforts mais tant pis.
- C'est bien beau tout ça mais la natation, qu'est-ce qu'elle devient dans cette histoire ? souffla une petite voix à mon oreille. Tu sais ce que Harry a dit ! Rappelle-toi ! « Si tu veux participer à cette compétition, ce ne sera pas de tout repos pour toi. Il faudra que tu consacres la majeure partie de ton temps à la natation ». Ce qui signifie que tu ne pourras pas concilier les deux. Il faut que tu fasses un choix.
- Oui, je sais. Je dois prendre une décision. Soit je continue ce qui me passionne et réalise mes projets comme une petite égoïste soit je m'occupe du rêve de mes frères pour que leurs vies ne soient pas perdues. Je crois qu'il n'y a pas à hésiter longtemps.
- Tu vas être malheureuse.
- Je sais mais s'il faut l'être, je le serai. Pour Corentin et Matthieu. Parce que je les aime. Je le leur dois. Dès demain, j'irai voir le maître-nageur pour lui dire que j'arrête et je m'inscrirai aux cours de piano à l'école.
La décision était donc prise mais ce sacrifice me coûtait beaucoup. Si je l'acceptais, c'était uniquement par amour. Malgré moi, une larme coula lentement sur ma joue et s'écrasa sur le piano. Non, je ne devais pas pleurer car mes frères vivraient à nouveau à travers moi.
J'essuyai mes yeux d'un revers de manche, celle du pull de Corentin. Il était trop grand pour moi mais beaucoup moins qu'il y a quatre ans. J'embrassai le pendentif renfermant la photo de mes frères - il ne me quittait jamais - et rejoignis ma tante qui venait d'arriver et qui m'appelai.
- Flo, que faisais-tu à la cave tout à l'heure ? dit-elle un peu plus tard.
- Je cherchais juste une ampoule. Celle de ma chambre a grillé.
- Je te pose cette question parce que tu n'y vas jamais alors cela m'a étonnée. De plus, tu as l'air toute secouée ce soir.
- Tu sais, répondis-je avec mauvaise humeur, j'ai de quoi être bouleversée après avoir vu le piano.
Ma remarque la mit mal à l'aise.
- Mais ma chérie, tu savais qu'il y était. Je t'en avais parlé.
- C'est vrai, excuse-moi de m'être emportée mais ça m'a vraiment fait un choc ! D'ailleurs, tatie, j'ai quelque chose à te dire. Cela ne va pas beaucoup te plaire mais tu ne me feras pas changer d'avis.
- Ah...
- J'arrête la natation.
Ma tutrice faillit s'étrangler.
- Mais Flo ! Je ne te comprends plus. Il paraît que tu es de loin la plus douée et tu avoues toi-même adorer ce sport.
- C'est vrai. Mais je n'irai plus à la piscine et je prendrai des cours de piano à la place.
- De piano ! Mais pourquoi ?
Je lui expliquai mes motivations. Ma tante se leva brusquement et arpenta la cuisine de long en large, signe d'embarras de sa part : elle a toujours eu du mal à exprimer ses sentiments.
- Flo, commença-t-elle, je comprends parfaitement tes raisons, sois-en sûr. Et si telle est ta décision, je ne m'y opposerai pas. Tu es assez grande pour savoir ce que tu fais. Néanmoins, tu ne m'empêcheras pas de penser que ce que tu fais est mauvais. Tu vis trop dans l'ombre de tes frères. Tu veux être identique à eux. Mais tu n'es ni Corentin ni Matthieu. Tu es Flo avec tes passions, tes joies, ton avenir. Corentin était Corentin et Matthieu était Matthieu mais ils sont morts. Leurs vies et tout ce qui s'ensuit sont achevés. C'est comme ça, c'est triste et injuste mais on ne peut rien y changer. La vie que tu dois mener à bien, Flo, c'est la tienne. Avoir tes propres projets et tes propres désirs ne te rend pas égoïste vis à vis de tes frères. Tu leur ressembles mais tu as une personnalité différente et c'est tout à fait normal. C'est dur ce que je vais te dire mais penses-y : ils sont morts depuis presque cinq ans et demi et tu ne les feras pas revivre.
- Merci de tous tes conseils tatie, répondis-je calmement et sans me démonter, mais je ne reviendrais pas sur ce que j'ai dit.
- Et bien soit, se résigna mon interlocutrice, mais une dernière chose encore : n'oublie jamais que tu es leur sœur, pas leur clone.
Il faisait nuit. J'étais confortablement allongée dans mon lit et dormais à poings fermés quand on m'appela :
- Flo, c'est nous.
Cette simple phrase était empreinte de tellement d'amour qu'elle pénétrait en moi jusque dans mon âme et me caressait le cœur. Et ces voix étaient si douces, si pures ! Seuls des anges pouvaient avoir une telle intonation.
- Qui ça « nous » ? demandai-je
- Tu as très bien deviné.
- Corentin, Matthieu, soufflai-je dans un murmure chargé d'émotion, c'est bien vous ?
- Oui, ma puce, c'est nous.
Ma puce ! Si j'avais douté de leurs véritables identités, ce mot aurait ôté tout soupçons. Seuls mes frères m'appelaient ainsi.
- J'aimerais tellement vous voir !
- Ce n'est malheureusement pas possible mais nous avons quelque chose à te dire : ne fais pas ça.
- Pas ça quoi ?
- Tu le sais parfaitement.
Je me réveillai en sursaut. La sueur perlait sur mon front et mes yeux étaient pleins de larmes.
- Corentin, Matthieu, vous êtes toujours là ?
Seul le silence me répondit. Normal, j'avais seulement rêvé. Ils ne m'avaient pas réellement parlé : j'avais seulement construit de toute pièce cette conversation avec mon inconscient et le souvenir de leurs voix afin de me défiler et faire ce qui me plaisait. Quelle égoïste ! Oser me servir d'eux comme ça ! J'avais honte.
La suite du chapitre demain sans faute !
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