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Très bien, merci - Emmanuelle Cuau | 25 mai 2007

Très bien, merci d'Emmanuelle Cuau

Être ou ne pas être

 

Le deuxième film d'Emmanuelle Cuau, Trés bien, merci, a une qualité rare, celle de traduire au plus près un air du temps, de capter avec justesse une société, un monde dans ce qu'il a de plus authentique, de plus vrai. Pour preuve, un mois avant la sortie du film un contrôle d'identité, déclencha Gare du Nord, un sursaut, un éveil de citoyens voulant simplement faire valoir leurs droits, réagir face au pouvoir, intervenir là ou cela ne leur semblait pas juste. Sans vouloir justifier la tournure qu'a pris cet évènement, fort est de constater que le film dans ce fait divers prend une résonance toute particulier.
On pourrait résumer l'intrigue du film ainsi : une fois la main prise dans l'engrenage, le corps tout entier y passe, et, pour en ressortir, il faudra en investir un nouveau. L'engrenage, c'est la société et ses réseaux administratifs ; la main, c'est celle d'Alex, un comptable petit bourgeois, lui-même rouage de cette société qui, sans être en rupture avec elle, cherche, poussé par un dégoût latent, à la comprendre sur le vif. Cette démarche va l'amener à s'opposer passivement à un contrôle d'identité par sa simple présence d'observateur, soucieux de voir là où d'habitude il passe son chemin, désirant peut-être provoquer ce "petit suicide social" qui serait le point de départ pour l'autre côté de la norme. Car c'est l'un des thèmes du film : la normalité ; qui détermine la norme ? Qui est normal ? Pourquoi ? Qui ne l'est pas ? Et comment on peut passer, comme va le faire Alex, d'un coté à l'autre de la barrière ? Rapidement, la réalisatrice nous donne ses réponses à ces questions : la normalité n'est qu'un concept vague, vers quoi chacun doit tendre pour donner le change à son voisin, tout en sachant qu'elle n'existe pas et que, tous, nous sommes (à des degrés variables) "fous".

Le film va donc relater un aller-retour d'un coté à l'autre de la normalité. Perdre sa légitimité d'être : dans les deux sens du terme, puisqu'on remet en cause le droit d'Alex à être dans cette rue et à y rester. Cette remise en cause ira jusqu'à l'enfermement, puis forcera Alex à voyager en terre inconnue pour regagner cette légitimité aux yeux des administrations, des normes et enfin l'obligera à changer d'identité et donc à être, à devenir un autre. Une fois relâché dans la société il faut, pour pouvoir se réinsérer pleinement, faire disparaître cet écart de conduite de son passé, de sa vie. Pour cela, il faut se plier aux demandes de la société et en arriver littéralement à faire des choses folles pour y parvenir. Ainsi, parler tout seul ou, à la limite, avec une machine, devient l'apprentissage d'une nouvelle langue, nécessaire au curiculum-type du chercheur d'emploi et la mythomanie devient la seule porte de sortie pour le personnage lorsque les échecs successifs associés à la culpabilité qui en découle le retiennent d'aller aux entretiens. L'engrenage se referme d'avantage lorsque le passé psychiatrique induit une lecture de ses actes une fois sortit de l'hôpital. Une fois décrété "fou" on le reste pour les autres et le retour dans la vie active et largement compromit par ce passé psychiatrique. Les résultantes de cet écart poussent donc le protagoniste à prendre de vrais risques, autrement plus répréhensibles que ceux qui l'ont emmenés au poste, à savoir la falsification d'identité et de qualifications, faisant passer Alex d'innocente victime d'un système au coupable forcé du système. L'individu ne semble avoir d'autre choix que de prendre des chemins de traverse pour s'en sortir et, finalement, assoit le système qui l'a détruit car, en étant passé pour de bon dans la clandestinité, il perd définitivement son droit, sa possibilité même d'intervenir dans un contrôle d'identité, d'exister face au système. Le postulat qui veut que tout le monde cache un petit secret est d'ailleurs entretenu dans le film par l'intermédiaire du personnage de Landier qui, grossissant ses notes de frais, arrondit ses fins de mois. Il sera bientôt découvert par son patron et licencié peu après. Que son ami Alex lui cache son licenciement imminent implique une certaine lucidité froide qu'il porte sur les choses mais un ras-le-bol lancinant, qu'on sent déjà installé, aura raison de cette froideur. Alex n'est donc pas un Petit Chaperon Rouge sur lequel tombe une machine vaguement "kafkaïenne", mais l'un de ses membres conscient de son mécanisme pervers mais qui, à un moment, sort de sa léthargie. Seulement, une fois réveillé, et pour avoir voulu faire valoir son droit, la machine va s'empresser de le remettre dans le rang. A ses yeux, Alex est malade ; et bien rien n'est réellement fait pour soigner cette maladie, de toute façon imaginaire. Pour s'en convaincre prenons la cigarette comme objet révélateur de l'immobilisme de l'état du héros. Si au début du film la cigarette est montrée à deux reprises comme étant un outil de "résistance", elle est surtout un moyen d'extérioriser, d'expulser un malaise interne pesant et profond. Au milieu du film qui se passe dans un hôpital psychiatrique, lieu justement sensé apaiser ces tensions, l'activité principale et autour de laquelle s'organise la vie des patients, dans laquelle ils trouvent un peu de réconfort, est l'acte de fumer. Si la fonction de la cigarette reste la même, à savoir se déstresser, se détendre par rapport à un environnement, le rapport entre l'acte et l'environnement, lui, change totalement. D'outil de résistance et par lequel le personnage gagne, crée de la liberté dans de l'interdit, la cigarette, dans l'enceinte de l'hôpital, passe au rang de calmant qu'on délivrerait aux "malades". Dans cette optique, l'hôpital n'a pas pour but de soigner ses patients, mais les préparer, les formatant comme ils devraient être, c'est-à-dire capables de s'autoréguler, de se maîtriser, de se plier à la société même si elle est injuste.

Voilà donc le monde tel qu'il est dans le film, "un monde de fous", c'est-à-dire composé de fous et avec une logique folle. Béatrice charge et décharge dans son taxi un panel de personnages tous plus inquiétant et instable les uns que les autres. Les administrations dans ce monde paraissent être un réseau qui communique aveuglément entre elles sur le principe de légitimité partagée et qui a pour conséquence de ne pas remettre en cause une décision prise en amont d'une administration par une autre. Ainsi, dans le film, un rapport de police justifie sans plus de précaution ou d'examen médical de la part de l'hôpital "transitoire", un internement psychiatrique. Là où le monde représenté dans le film gagne en précision et en justesse, c'est que ces administrations ne détiennent pas leur légitimité uniquement de par leur statut institutionnel, moral, scientifique ...mais aussi du soutien passif, inconscient et automatique des individus. Cet internement n'aurait pu avoir lieu sans l'accord de la femme d'Alex, qui, à son insu, va pousser son mari dans un asile, en signant une HDC qui, dans le jargon médical, (lui aussi légitimateur (néologisme) et qui permet la manipulation et une certaine domination de fait) permet une hospitalisation à la demande d'un tiers si la personne concernée est jugée (par l'hôpital) incapable de prendre la décision pour et par elle-même.

C'est donc tout un mécanisme qui se referme sur Alex, dès lors qu'il a franchi le premier cap. Ce piège, il va d'abord le vivre physiquement en passant une nuit en prison dans le froid et la pisse ; l'enfermement se fera ensuite mental puis affectif. Le film, dans sa matière, est d'ailleurs presque exclusivement constitué de scènes d'intérieur, privant le personnage de grands espaces et surtout de perspectives autres. L'appartement du couple, l'habitacle du taxi de Béatrice, les "cellules" d'Alex, ces espaces sont l'environnement des personnages et ne proposent rien d'autre qu'une logique ontologique des lieux sans possibilité d'évasion au "devoir-être" de l'endroit. D'ailleurs, lorsque Alex tente de fumer dans le métro ou dans les toilettes de son travail il est rapidement rappelé à l'ordre, à la règle du "devoir-être", non plus de l'endroit mais de l'individu.
C'est donc par un refus de la norme (qui, par définition, est admise par le plus grand nombre) qu'on sent déjà installée chez le personnage, au moins en latence, qu'il va, à un moment, refuser de suivre l'ordre dans sa plus pure représentation, à savoir ici une injonction des forces de police. La façon dont il "résiste" n'est pas non plus l'expression inverse de l'ordre, à savoir le désordre, le chaos, l'anarchie, qui entre eux ont une communicabilité possible et normée mais justement une réaction d'observation, de retrait et de réflexion qui tente simplement de comprendre et non pas de faire éprouver sa force à l'autre. La simple présence du personnage et son refus de répondre de l'une ou l'autre façon possibles (le rapport de force ou l'acceptation, positions qu'il tient successivement lors du premier contrôle dans le métro) le catapultent dans les rouages administratifs, qui, pour un instant de pure présence, le relègueront au rang d'individu à charge, ne pouvant disposer de sa personne, de patient qu'on n'a pas le temps de voir, d'individu absent.

Cette absence dans le film se traduit de différentes façons. Alex se fait de moins en moins visible à l'écran au profit de sa femme qui va à son tour reprendre le flambeau du "comprendre-pourquoi". Ainsi, il sera absent de toutes les conversations dont il est le centre, qui détermineront son avenir proche et dont une autre absence dépend, celle de son emploi. Le monde du travail est d'ailleurs invisible ou presque, la narration ne s'y aventure que très peu, comme si le personnage d'Alex n'avait pas d'existence dans son activité professionnelle : jamais il n'est montré ne serait-ce qu'une fois en train de faire des comptes. Les rares fois où la réalisatrice nous montre son personnage dans l'enceinte de l'entreprise, c'est pour relater un fait de l'ordre de l'exceptionnel (dans le sens "qui n'arrive que rarement"). La normalité, la banalité, pourquoi pas l'aliénation du travail ne sont donc en aucun cas proposés comme la cause du dégoût d'Alex pour le monde, mais la réalisatrice se garde bien de le représenter, de le mettre à l'image, comme si cet espace soumis a tant de règlements ne permettait aucune fiction. Néanmoins, l'absence "physique" du monde du travail raisonne avec l'absolue nécessité pour Alex de retrouver un poste. Invisible et à la fois omniprésent, le travail semble être la divinité de notre société.

Le contrechamp de cet espace diffus qu'est le monde de l'entreprise, serait alors l'habitacle confiné et fini du taxi de Béatrice. Protégée dans cette bulle ambulante, elle est une observatrice privilégiée de la société mais est paradoxalement le personnage le plus en retrait, le plus blasé de cet environnement. Le contact quotidien avec de "gentils fous" a sans doute usé sa capacité de stupéfaction face aux situations les plus improbables et elle semble constamment absorbée par la route et ses rétroviseurs, buvant à l'infini ou presque les logorrhées de ses clients. Elle est la plus en contact avec le monde, une sorte d'experte de la condition humaine, une sociologue de terrien, la plus à même de définir la normalité et de déceler la folie. Lorsque cette bonne logique qui découle de relation d'humain à humain rencontre la logique froide et méthodique des administrations, l'incompréhension s'installe. Cependant, Béatrice ne prend pas le même chemin qu'Alex. Alors que son mari est dans l'acceptation d'une force qui le dépasse, elle va, de son côté, tenter de comprendre ce mécanisme. En essayant de faire reconnaître aux institutions l'absurdité de leurs démarche, elle va se heurter à un mur de légitimité qui, habitué à ce genre de discours parvient parfaitement à manipuler tout en paraissant compatissant et impuissant au sort qui lui est décrit (épisode de l'HDC) . Béatrice passe alors sur le siège arrière des administrations qui l'écoutent patiemment, de toute façon maîtres à bord.

Une fois sorti de ses geôles et après s'être re-conditionné à la société, Alex a tout le loisir de devenir un autre, et d'user à son tour de sa force en utilisant les mêmes armes que celles qui lui ont fait perdre son identité. Si les administrations ont pu enfermer un homme pendant un mois par leur seule légitimité, c'est-à-dire un pouvoir qui repose sur l'accord de la majorité, un homme pourra, s'il revêt tous les attributs reconnus par cette même majorité comme étant légitimatrice, perdre ses aspérités pour regagner le lisse, la clarté d'un homme neuf. Ainsi, pour Alex, des morceaux de papier ou figurent de grands noms d'écoles suffisent à duper son monde et à être réinjecté dans le circuit. C'est alors que le film nous délivre son message le plus amer, laissant s'évanouir le nouveau-né fraîchement digéré dans le monde, où il pourra à volonté rendre compte de son état par ces quelques mots : "Trés bien, merci".

Julien Huger

Très bien, merci, 2007
Réalisation: Emmanuelle Cuau
Scénariste:Emmanuelle Cuau & Aniés Caffin 
Interprètes: Gilbert Melki ; Sandrine Kiberlain ; Olivier Cruveiller

 

Publié par Notreciné à 18:59:33 dans Correspondance cinéphile | Commentaires (0) |

Le vieux jardin - Im Sang-Soo | 19 mai 2007

Le Vieux Jardin d'Im Sang-Soo


Relais du moment

 

            Pour son cinquième film, le cinéaste coréen Im Sang-Soo continue d'explorer les mœurs sociétales de son pays, ici à travers le prisme de l'histoire ; et c'est dans la continuité immédiate de The President's Last Bang, son précédent film, que s'inscrit Le Vieux Jardin, à savoir que suite à l'assassinat du président Park Chung-hee en 1979 (The President's Last Bang), il y eu un coup d'état du Général Chun Doo-hwan qui s'empara du pouvoir en contrôlant l'armée. L'état de siège de Séoul s'étendit alors dans la province de Kwanju, arrêta les opposants politiques et ferma les universités, donnant lieu à des manifestations violemment réprimées par l'armée. C'est dans ce contexte d'insurrection civile que s'inscrit Le Vieux Jardin. Cette période de l'histoire, trop peu connue ici en occident, est rappelée par un panneau introductif au film, nous rappelant qu'en mai 1980, l'armée sud-coréenne à repris le contrôle de la province de Kwanju en faisant « officiellement » deux-cents morts.

 

En outre de nous exposer ce triste épisode historique de son pays, Im Sang-Soo nous renvoie au passé et le fait exister, par les premières images du film, au présent, où le principal personnage masculin du film, Hyun-woo (joué par Ji Jin-hee), est libéré de prison après avoir purgé une peine de dix-sept ans. L'enchaînement sensible du panneau introductif et de ces premières images du film nous indiquent déjà un certain étalement du temps, comme le film va d'ailleurs le faire durant tout son déroulement. Du passé, nous sommes déjà au présent. Le procédé filmique qui procède à une mise à plat des flash-back avec la narration du présent est parfaitement cohérente si ce n'est inhérente à l'historique du personnage de Hyun-woo, puisque des événements de mai 1980 à aujourd'hui (dans le film, 1997 donc), il n'aura pas connu la continuité, l'évolution, ni même la rupture. Hyun-woo  a t-il jamais connu le passé ? Sa libération de prison ne va pas tant être l'occasion de retrouver sa liberté que celle d'appréhender les changements, et de son histoire d'amour passée avec Yoon-hee (jouée par Yum Jung-ah), et de son passé de révolutionnaire. C'est dans la maison isolée où Hyun-woo se cachait avec Yoon-hee jadis qu'il retourne en premier et la trouve vide, si ce n'est remplie de souvenirs qu'elle y a laissés (journaux, dessins sur toile...), y apprend qu'elle est morte il y a trois ans d'une maladie. Durant ces dix-sept années de prison, une page s'est tournée. Le deuxième lieu où se rend Hyun-woo est Séoul, jadis état de siège. Il y retrouve ses anciens compagnons de lutte et les voit en discorde. Une deuxième page s'est tournée. En réalité, ce sont autant de pages qui se sont tournées que d'années passées en prison ; autant de pages que Hyun-woo n'a pas lu, qu'il ignore et doit pourtant assimiler. Et pourtant, le constat présent de ses deux vies (vie d'amour et vie de révolution) aurait pu faire prendre conscience au personnage d'un passé, mais ce retour à la « réalité » ne semble pas violent, en tout cas extérieurement. Car intérieurement c'est bien un enfouissement qui semble se jouer chez Hyun-woo. Il parle peu ou pas, ère comme un fantôme sur les traces de son présent-passé, y retrouve une vie à travers les journaux que tenait Yoon-hee, y retrouve ses deux vies, y retrouve les pages tournées et non-lues de l'histoire.

 

            Ces deux vies sont liées par un rapport de force qui est l'amour qui lie le jeune homme à Yoon-hee. La vie d'amour et d'eau fraîche (comme le montre les premières images « heureuses » du couple) contre la vie dangereuse d'activiste révolutionnaire. Avant que le jeune Hyun-woo ne choisisse le camp de la révolution, se joue un dilemme dans le choix déterminant qu'il devra prendre. Cela se joue aussi au niveau de Yoon-hee qui intériorise sa crainte de voir son compagnon l'abandonner, elle qui l'a caché, hébergé, nourris et qui lui a donné son corps – comme elle le dit lorsque Hyun-woo est déjà dans le bus pour Séoul –. Elle, représente en fin de compte le confort, la protection, va presque avoir une aura maternelle pour le personnage de Hyun-woo. Dès le début, elle le protégera, le couvera. Elle qui le couvre de baisers et qui le couvre de la pluie, à l'instant même où il décide de lui échapper. L'amour de Yoon-hee est bien un amour maternel, à l'image de la phrase qu'elle prononce dans le doux rêve de Hyun-woo : « c'est à cette heure là que tu rentres ? ». Amour maternel porté à un Hyun-woo entêté comme un enfant, triste mais jamais résigné. Il est la jeunesse, dans ce qu'elle à de beau : ses excès, son intransigeance, ses coups de tête. Elle, incarne la sagesse, celle de l'amour maternel, amour têtu lui aussi et battant. Hyun-woo est en fait le gros plan de la jeunesse sacrifiée des universités de Séoul, celle qui avait le déterminisme et la rage mais qui n'a jamais eu la chance (Hyun-woo se fait attrapé dès lors qu'il arrive à Séoul). Hyun-woo incarnait l'espoir et à sa sortie de prison l'espoir perdu. La rage qui l'animait s'est évanouit avec le temps (temps perdu pour le personnage). Tout s'est perdu avec le temps, lui avec. Si l'époque de Mai 1980 n'est pas un souvenir, elle demeure un songe. Cette illusion perdue ne semble pas ronger Hyun-woo par le regret. Lui, n'a pas changé, est resté le même qu'avant, son présent est derrière lui. Il est un enfant, cet adulte qui dit « Tu sais comment on sait si on est encore un enfant ou un adulte ? Si on aime les nouilles JiaJiang, on est encore un enfant ».  S'il est perdu dans sa liberté retrouvée, c'est à travers les récits et les tableaux de Yoon-hee qu'il va revivre, va être au présent, le retrouver là où il l'avait laissé à Yoon-hee. Cette renaissance - car tout compte fait c'en est une - prouve à quel point les vies de Hyun-woo et Yoon-hee étaient liées. La vitalité de sa jeunesse, Hyun-woo la retrouve dans les récits autobiographiques que Yoon-hee écrivit alors qu'elle était à l'article de la mort. Nous disions que le personnage de Hyun-woo retrouvait son passé là où il l'avait laissé mais ce n'était alors pas le reprendre où il l'avait laissé. C'est en fait à l'annonce de sa paternité que Hyun-woo réapprendra le moment présent. Durant ses dix-sept années de prison, le temps ne s'est pas tout à fait perdu. Il a grandit, est devenu une jeune fille, une éclaircie dans l'illusion perdue de Hyun-woo. C'est l'apparition du père de manière concrète puisque avant elle n'était qu'une image : la photo du père de Yoon-hee. C'est la concrétisation de l'évolution, du marquage entre un passé et un présent. Hyun-woo, l'éternel enfant est désormais un père, sans toutefois incarner la figure du père, celle qu'il doit retrouver. Lui, l'enfant jadis protégé par la figure maternelle de Yoon-hee, doit à son tour protéger, faire l'apprentissage de la paternité, définitivement passer de l'insouciance à la sagesse, reprendre le présent de Yoon-hee où elle l'avait laissé. Le relais des temps.

 

            La séparation définitive prédite par Yoon-hee lors de leur dernière journée ensemble se réalisera à ses dépends, comme la fracture inévitable annoncée par la distance de cette ultime journée passée à priori ensemble, mais qui déjà les séparait comme l'illustre l'affiche du film, qui nous donne à voir Hyun-woo perdu dans le flou du second plan par rapport à la grâce belle et nette de Yoon-hee au premier. L'illusion perdue de la jeune femme : cet amour à peine trouvé et déjà parti. Cette même illusion perdue de Hyun-woo qui à l'arrière du bus qui l'emmène définitivement loin de celle qu'il aime, la voit une dernière fois à travers la vitre embuée, elle aussi perdue dans le flou de l'ondulation de l'eau contre la vitre. La séparation est brutale dans sa rupture mais silencieuse. Les sentiments des personnages sont eux-aussi d'une extrême violence dans leur enfouissement, leur étouffement. L'incompréhension, la tristesse, la colère ne transparaissent pas de facto à l'écran. Yoon-hee et Hyun-woo sont des personnages refermés sur eux-mêmes et qui débordent de vie, semblent donc s'inscrire dans la déchirure retenue, la résistance orgueilleuse, en un mot, la force. Ce sont les larmes de Hyun-woo et le coup de talon contre le sol de Yoon-hee qui expriment toute la violence de ces sentiments. Violence qui trouve son échappatoire dans les balbutiements alcoolisés des deux personnages, l'un n'ayant pas assez de larmes pour extérioriser son écœurement face à la dictature, l'autre pour laisser éclater son idéal du « moment », ne laissant pas partir Young-jak, résistant entêté lui-aussi comme Hyun-woo et que Yoon-hee refuse de laisser partir à Séoul. Young-jak, où la dernière figure de la jeunesse que Yoon-hee peut encore protéger. La jeunesse entêté et désillusionnée ou l'espoir d'un futur (Hyun-woo et Young-jak) et la jeunesse désespérée et résignée, celle du non-futur et du l'abandon du présent (Mi-kyung, jeune militant protégée elle aussi par Yoon-hee). Là où Yoon-hee se démarque fondamentalement d'eux, c'est par sa présence. Hyun-woo et Young-jak sont dans la fuite, Mi-kyung dans le consumérisme, consumérisme car Mi-kyung incarne la sagesse féminine en dilemme avec la jeunesse révoltée et espérante. Si Mi-kyung s'immole, c'est qu'elle a l'espoir mais sait qu'il est déjà perdu. L'équilibre n'est pas et ne trouve que sa résolution dans la mort.

 

C'est seule que Yoon-hee doit élever sa fille, dans ce contexte de présence jamais suffisamment attractive, attractivité qui est presque irrémédiablement fuit. La présence maternelle va elle aussi ressortir affaiblie de ces échecs, va devenir une présence abîmée, en tout cas plus distante. Un présence éloignée donc, ou un amour maternel pas assez grand pour protéger tout le monde. Car c'est blottir tout le monde contre elle, les garder de la férocité du monde extérieur que souhaite Yoon-hee. Couvrir de son corps Hyun-woo allongé par terre, blottir contre son sein Young-jak, écouter Mi-kyung toujours avec entièreté.  C'est bien le poids du monde que Yoon-hee semble porter sur ses épaules. Elle donne tant d'amour qu'elle en est accablé, a à peine la place de prendre dans ses bras sa petite fille. Tel est le formidable portrait de femme que fait Im Sang-soo. Peut-on imaginer que cette femme forte s'est alors un jour retrouvé entièrement avec sa fille ? La dernière scène du film voit les retrouvailles de Hyun-woo avec leur fille, et quelque part dans le plan Yoon-hee, là, comme un songe planant. La mise à plat des temporalités est totale. Hyun-woo retrouve son présent en la personne de Eun-gyul sa fille et Yoon-hee est là comme pour donner le relais de la responsabilité protectrice, du moins, pour voir ce qui dans les rêves devait s'accomplir. Yoon-hee marque une dernière fois, dans cette scène d'une absolue poésie, Hyun-woo et leur fille, de sa présence bienveillante. Elle pourra désormais s'en aller pour de bon. Fusion des temporalités finalement illustrée comme symboliquement par le plan final qui sert le générique. On y voit dessiné sur la toile, pour la prospérité, Yoon-hee, le crâne rasé, prête à quitter la vie (comme elle avait coupé les cheveux de Hyun-woo alors que celui-ci s'apprêtait à quitter sa vie) et à ses côté le Hyun-woo qu'elle a connu, l'adulte-enfant. Finalement, « lui dehors, et [elle] dedans », Hyun-woo aura toujours été à ses côté, jusqu'au seuil de sa mort. A l'instar de ce dessin sur toile, comme le dit Yoon-hee, il « n'as été pour [elle] qu'une image toutes ces années ». La scène finale des retrouvaille entre Hyun-woo et Eun-gyul est matérialisée sur le tableau où s'additionnent les portraits des deux amants, de leur fille, de son père à elle et de sa mère à lui. Le présent dissolu avec le temps s'est résolu. Hyun-woo a retrouvé le relais de l'idéal de Yoon-hee ; il a récupéré le relais du moment.      

Simon  Lefebvre


Le Vieux Jardin
, 2007
Réalisateur: Im Sang-soo
Scénariste: Im Sang-soo (d'après l'oeuvre de Sok-yong Hwang)
Interprètes: Yum Jung-ah; Jin-Hee Ji; Hee-seok Yoon; Yu-li Kim

 

Publié par Notreciné à 21:31:48 dans Correspondance cinéphile | Commentaires (0) |

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