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Notre Cinéma


 



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Ratatouille - Brad Bird | 10 novembre 2007

 

      La sophistication et la créativité du travail de Pixar sur l'image numérique opèrent. L'image, entre mimétisme du réel halluciné et expressionnisme bigarré, produit de belles fulgurances du point de vue de la figuration. Cette nouveau image numérique, qui se travaille, qui s'usine progressivement, depuis plusieurs années, dans les grands studios américains de l'animation, compose des couloirs sidérants entre le réel et l'artifice qu'il convient de qualifier, de caractériser plus avant, dans un work in progress qui se poursuivra, au gré des propositions imagières à venir. A l'heure de Ratatouille, on en est ou ?

   Les corps numérisés sont à mi-chemin entre l'incarnation et l'abstraction visuelle. En effet, les rats, leur caractère duveteux et propret, se dessinent et se mettent en volume au point de faire scintiller le regard sur un régime de perfection du visuel qui a peu à voir avec le réalisme. Avec ces blocs de poils lumineux et denses, on est dans une ressemblance surdéterminée et surdimensionnée. Le rat numérique est une interprétation et une déformation du rat réel. Propre, gras, articulé, lumineux et inspirant l'appétit glouton du regard, il est à la fois l'hypostase du rat et son contraire, dans l'imaginaire collectif du rat, sale, malingre et puant. Dépossession, mensonge et embellissement par l'éloignement- rapprochement du réel sont l'apanage de cette nouvelle image numérique. L'image numérique nous sert un rapprochement du réel, un mimétisme dans la mesure ou elle impose un mode de reconnaissance, par la clarté et l'évidence de la figuration, de l'objet issu de la réalité (le rat). Mais, dans le même mouvement, cette figuration est vectrice d'éloignement de la réalité par le fait que le mimétisme se déplace davantage sur la précision voyeuriste des matières et des textures plutôt que sur l'être, et sa vérité figurale foncière. On reconnaît le rat, mais c'est la réalité des couleurs, des poils, de l'épaisseur et de la qualité mobile des rats que l'on considère plus exactement. De la sorte, figuration et abstraction se conjuguent d'autant plus avec les corps numérisés. Mode de reconnaissance donné comme tel, mais, ce qui attire et fait saliver le regard, c'est la matière de la figuration, dans sa base et son étendue. Le signifiant exorbitant et généreux nous fait oublier l'intempestive absurdité de la beauté du rat. Dès lors, le numérique, conformément à l'esthétique hollywoodienne classique, transforme le sale en propre, le laid en beau. Et ce n'est pas pour rien que ce film se passe dans l'univers de la grande cuisine et de l'art de la restauration haut de gamme. La cuisine, comme l'image numérique, fait muter une matière triviale et dispersée en entité homogène et agréable, tant à l'œil qu'au palet. On assiste d'ailleurs dans le film à un redoublement de cet état de fait. Ou l'on voit comment une ratatouille, plat ordinairement considéré comme peu présentable et vulgaire, en terme de visibilité, est mis au regard comme une subtile construction luxueuse, strates de couleurs qui s'échelonnent et se juxtaposent avec une précision d'orfèvre. Le met à manger échappe à la répugnance et au sale par la translation dont il est l'objet en un rubis, objet de lux sur lequel le regard s'arrête, limitant le mimétisme fonctionnel (dès lors, la ratatouille n'en est plus vraiment une, elle suffit au regard, et elle rassasie sans qu'on ait besoin de l'engloutir).

   La cuisine comme le cinéma en numérique est l'art de la transformation des matières, de leur passage de l'état d'objet réaliste mais peu agréable au regard à l'état d'objet que seul le regard superficiel, bourgeois du luxe sollicite.

   L'aliénation identitaire des choses par la l'absorption des contraires est à l'œuvre dans le film quand c'est une nébuleuse de rat qui, remplaçant les humains, s'affaire à la cuisine. L'activité de la cuisine n'est plus affaire d'hommes, mais de motifs colorées et d'une dynamique spectaculaire et rythmique. Miracle de la cohésion de l'animal et de l'action humaine, du motif autonome et du fonctionnel de la fabrication, du rat comme machine tentaculaire à plusieurs membranes concourant à la même action, dans un unique espace. L'incompréhension de l'artisanat de la cuisine, sa perception comme étant une chose relevant de l'ordre de la magie conduit à cette synergie improbable. La cuisine est réduite à l'état de mirage visuel, qu'on devine et qu'on accepte dans son effectuation. Il ne s'agit plus d'ouvrager. Le travail n'est qu'une grande composition rythmique et chromatique qui s'affole en roue libre, sans recours à l'évaluation d'une entreprise, ou d'un savoir faire, relatif à cette activité.

 

   0OOO 

 

        Thomas Clolus

Publié par Notreciné à 21:54:48 dans Correspondance cinéphile | Commentaires (0) |

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