
Avant-propos, écrit il y a un ou deux ans
Seuls subsistent d'une oeuvre deux ou trois moments : des éclairs dans du fatras. Vous dirais-je le fond de ma pensée ? Tout mot est un mot de trop. Il s'agit pourtant d'écrire: écrivons..., dupons-nous les uns les autres. Cioran (La tentation d'exister)
Je trouve, dans un de mes dictionnaires de citations « La vie n'est qu'une ombre qui passe, un pauvre acteur qui s'agite et parade une heure sur la scène, puis on ne l'entend plus. C'est un récit plein de bruit, de fureur, qu'un idiot raconte et qui n'a pas de sens. »
Alors je me dis que non, vraiment, je ne puis ni bâtir une vraie œuvre, ni ne pas l'entreprendre.
Comme on renonce à une ligne de conduite jamais tenue, je me résous ainsi à considérer mon existence et à en prendre des bouts pour en faire des fragments d'écrit.
Pour finir, je retrouve le désir, je régresse, je m'assieds devant mon ordinateur et commence : « Toute ma vie, j'en ai eu une autre... »
Ce sont des morceaux épars de ce projet que l'on retrouve ici.
Publié par PandarDeBrillar à 00:34:20 dans Choses vues | Commentaires (0) | Permaliens
Toute ma vie, j'en ai eu une autre
Il y a bien des façons de séquestrer un homme. La meilleure est de s'arranger pour qu'il se séquestre lui-même.
Sartre (Les séquestrés d'Altona)
Toute ma vie, j'en ai eu une autre, en pointillé. Tracée à l'encre sympathique, je peux l'ignorer et me vouer aux occupations de ma vie réelle. Mais il y a des moments où l'encre s'épaissit et la ligne voilée devient plus sensible.
Elle dessine un possible délaissé, une dérobade répétée. Ce n'est toutefois pas une souffrance, tout au plus une conscience fêlée.
D'une manière générale, il me semble que mon intelligence et ma sensibilité, souvent exacerbées, plongent leurs racines dans le caractère ambigu de ma personne. Mal à l'aise par nature car ambivalent et distant de moi-même, prompt à me décentrer, j'apprécie de concevoir la complexité des autres et du monde.
Lorsque je compris que les désirs et l'ego se pèlent comme les oignons et qu'au bout, il n'y a rien, je vis que les deux pôles de mon être retrouvaient enfin leur unité originelle en se confondant dans cette vacuité.
Cela m'occupa des années, pendant lesquelles je ne percevais, in fine, les passions humaines, les constructions intellectuelles et même les arts que comme des défis pernicieux et chimériques, dont je m'amusais à suivre les ravages en moi-même et tout individu passant à ma portée.
Me plaisant à éplucher ma propre personne et l'aventure du monde pour en atteindre la nullité qui fait leur essence, je constatai chemin faisant que mon application produisait de réels contrecoups et que mon être s'y est en effet érodé. Elevé en bon protestant sous la bannière aussi austère qu'éclatante du janséniste « le moi est haïssable », j'ajoute qu'il n'est de surcroît qu'un phénomène de surface, en fait illusoire.
à l'exception de moments où je suis immergé dans un groupe ou dans la compagnie de quelques personnes, c'est-à-dire la plupart du temps, mon équanimité et ma lucidité semblent progresser dans des durées et étendues hors de toute mesure commune.
Ne comprenant pas bien pourquoi je ne rencontre pour ainsi dire jamais d'attrait pour la sagesse dans mes semblables, de mise en perspective de leurs propres vies, je n'arrive plus à vraiment partager et m'isole davantage.
Ma sexualité de divorcé connaît de durables traversées du désert, jalonnées de rares et prolongés débordements qui peuvent durer quelques jours. Les abus mélangés de la table, de l'alcool, du tabac et de jeunes filles mercenaires me laissaient détruit, agonisant à deux doigts de ce néant que je sais être ma seule vraie définition. Sans regret ni vanité, j'attends alors que mes forces reviennent afin de me couler à nouveau dans mes occupations ordinaires.
La désaffection progressive de tout ce qui fait une existence m'étant devenue naturelle, je suis frappé de remarquer que de petites préférences, comme faire plaisir ou non, vivre ou mourir, être digne ou méprisable, suffisent à me faire agir quand même.
Mes habitudes, mes « presque rien » et « je ne sais quoi » personnels, se produisant dans le quasi-vide de mon être, ils pallient de vrais motifs d'entreprendre quelque chose et peuvent me faire manifester des actes et des volontés qui paraissent, vus par les personnes de mon entourage, comme solidement pourvus de causes et intentions.
Je m'explique tout d'abord cette méprise d'autrui à mon endroit par le recours naïf aux lieux communs ou à l'inclination qu'ont les gens à projeter leur propre mode de fonctionnement pour s'expliquer celui des autres.
Un peu comme préjuger qu'un individu qui commande une tisane dans un tea-room a soif, trompe son ennui ou souhaite se réchauffer, alors qu'il cherche par ce breuvage à provoquer la remontée du souvenir des madeleines de son enfance, voire à uniquement assumer son rôle de client et ne la boira pas.
Le plus souvent, je suis devenu ténu, disponible à toute sorte de motivations, mais de moins en moins apte à trouver de justification dans quelqu'activité que ce soit. Je cherche dans les plis superposés de mon passé des preuves que j'ai été chargé, moi aussi, d'exigences et de désirs avides, ne serait-ce que pour y puiser le goût d'écrire.Publié par PandarDeBrillar à 12:35:24 dans Choses vues | Commentaires (0) | Permaliens
Cigarettes et whisky et p'tites pépées
- Le sexe sans amour est une expérience vide.
- Oui, mais parmi les expériences vides, c'est une des meilleures !
Woody Allen
A quatorze ans, déjà blessé par un amour d'enfance inaperçu de tous et une passion d'adolescent restée relativement platonique, je choisis les bars à champagne, inaugurant ainsi un rituel persistant. Dans cette occasion, je n'aime pas boire de ce liquide pétillant, car il me rappelle les fêtes de famille.
Mes moindres billets devenaient cigarette, pastis, whisky, médiocres caresses et surtout bouteilles offertes à des hôtesses, qui répandaient plus ou moins discrètement leurs coupes dans des pots de fleurs, derrière une tenture ou sur la moquette.
Je regrettais que chaque verre que j'ingurgitais ne soit pas l'absinthe de Van Gogh et que les ampoules teintes ne rehaussassent que faiblement mon verbiage, que j'aurais voulu rimbaldo-marxistes.
Quant aux attouchements, je ne me les permettais jamais dans le cabaret, cherchant juste à supporter le moment en me massacrant vite d'alcool, tout en lorgnant les strip-teaseuses. La semi-inconscience atteinte, je me traînais au petit matin pour suivre Anaïs, Tania ou Yolande et me retrouver, souvent impuissant et abruti, dans des draps anonymes.
L'inconséquence de ces élans en forme de tiroir-caisse me contentait. Je m'intéressais peu aux sirènes qu'il faut séduire.
Comme le joueur dont les sourdes envies ne sont exaucées que lorsqu'il hypothèque son logement, la dépense excessive de ce genre de soirée me faisait battre le cœur un peu plus vite.
L'ébriété du lendemain, la sordide demande renouvelée à mes parents de subsides injustifiables, les sueurs froides, un reste de parfum capiteux collé à ma peau, des obligations que je n'assumais qu'au prix d'efforts surhumains et quelquefois pas du tout, suffisaient à remplir, dans une urgence chaotique, une journée ou deux.
Parfois les suites étaient plus prenantes, notamment lors de diverses démolitions de voiture que ce genre d'incartade charrie, dont une avec commotion cérébrale non traitée pour moi et séjour à l'hôpital pour ma passagère.
Je me suis drogué une fois et, allez savoir pourquoi, cela ne m'a pas plu. Cette bifurcation inattendue a conditionné toute la suite, en me faisant définitivement dévier du chemin pourtant tout tracé pour moi par More - de Barbet Schroeder, Castaneda et les Stones.
A cette époque, le pointillé de ces épisodes se marquait dans le mirage de rencontrer une fille, que l'argent n'y soit pour rien, et d'avoir avec elle une histoire qui dure au moins quelques mois.
Naturellement, je n'entreprenais rien qui pût concrétiser cette aspiration et dédaignais les ambitions affligeantes du type mariage-maison-piscine-enfants-chien.
Il y avait aussi ce cher Sartre qui, au même âge savait, lui, qu'il était un écrivain. Moi, j'aurais voulu en être persuadé, mais la représentation que mon père m'avait transmise de la littérature m'empêchait d'écrire une phrase sans me rappeler que : « Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent. » Autant dire que la phrase ne s'écrivait pas, ou alors rarement, en cachette, et finissait au panier.Publié par PandarDeBrillar à 14:59:11 dans Choses vues | Commentaires (0) | Permaliens

Quelques
abordages
et
amarrages,
plusieurs
naufrages,
mais...
Isabelle, petite blonde énergique, est candidate pour représenter notre pays à l'eurovision de la chanson.
Nous nous rencontrons lors du mariage d'amis communs.
Le lendemain, nous avons rendez-vous chez elle. C'est la première fois que je fais l'amour. Nous sommes sur la moquette. La première étreinte consommée, elle se tourne et enclenche l'enregistreur. Une musique inconnue se répand. Je n'existe plus, elle s'y absorbe. Je me décompose dans le souvenir si présent des sensations délicieuses et un peu effrayantes que je viens d'éprouver.
Après un moment, je lui demande de recommencer. Elle se retourne et je vois qu'elle pleure doucement. Cette partition a été écrite par un ami mort. Elle refuse de poursuivre nos ébats. Groggy, je me rhabille et m'éclipse discrètement. Nous ne nous sommes pas revus et je n'ai plus bandé pendant trois mois.
***
Mon meilleur ami, Jean-Jacques, a un père marchand d'armes (mais il ne faut pas le dire), lit l'intégrale de Proust, fait de la photo comme un art, et sort depuis plus d'un an avec Irmgard. Il est habillé assez stricte, mais d'allure décontractée et un rien précieuse, comme son amie.
Etudiante allemande, discrète et volontaire, elle a toujours à disposition des remarques pertinentes, prêtes à émailler la conversation. Peau mate, yeux bleus et longs cheveux mordorés, elle les assemble parfois en une tresse chatoyante. Afin d'éviter toute ambiguïté, j'évite généralement de discuter trop longtemps avec elle.
Dans un manteau bleu foncé, seule, l'air préoccupée, je la rencontre dans la rue. Elle parle d'un séminaire qui la met au désespoir car elle doit prochainement rendre un travail sur Bakounine et Kropotkine. Je me pose en défenseur de l'intérêt qu'il y a à investir les doctrines de ces éminents théoriciens. Sur quoi, elle me demande de l'aider.
Non sans avoir consulté force ouvrages sur le sujet, je me rends chez elle le lendemain après-midi. Pénétré de doctrines sur la mise en cause de l'Etat et la construction sociale basées sur la libre volonté des individus, je sonne à sa porte.
Effrayé, avec un mouvement de recul que je surmonte, je découvre Irmgard qui me fait entrer.
Elle m'explique qu'elle vient de prendre une douche, raison pour laquelle elle est pieds nus, cheveux défaits et n'est vêtue que d'un peignoir rose.
Nous nous asseyons à sa table. Je fais celui qui ne remarque rien. Étonnamment, nous travaillons réellement plusieurs heures, en buvant du thé.
Le pensum terminé, nous poursuivons nos réflexions, mettant en doute que l'humanisme est en soi aliénant, et sans que je m'en sois rendu compte, nous sommes sur le canapé. Le soir approche, la pièce s'embrase. Nous sommes inondés de soleil.
D'un geste rapide, souriante pour me rassurer, elle se dégage de son peignoir et se retrouver en tenue d'Eve. Assise bien droite sur le tissu rose, tous ses charmes sont caressés par la clarté des rayons du soir.
Le menton relevé, regardant devant elle, elle me laisse contempler la fermeté de ses chairs où je discerne, sous le blond de la peau, de minuscules vaisseaux sanguins.
Abandonnant son attitude jusque là simplement courtoise pour devenir tendre, elle murmure :
- Tu sais, Jean-Jacques, il n'a jamais beaucoup compté pour moi...
Ainsi catapulté sur une autre planète, je ne tarde pas à remarquer qu'elle sent bon le gel douche.
Même par hasard, je n'ai jamais revu Jean-Jacques, mais de plus en plus Irmgard, tant et si bien que nous décidons de partir en vacances ensemble.
Quand j'étais enfant, j'aimais fouiller dans la boîte à couture de ma mère, où il y avait plein de boîtes, dans lesquelles il y en avait parfois d'autres. Certaines, faites d'une sorte de fer blanc, avaient contenu des cigarettes et leur couvercle arborait un chameau, d'autres le sphinx devant les pyramides. C'est à cause de ces images commerciales, et non de mes cours d'histoire, que je me suis juré d'aller un jour en Egypte.
Lorsque je le propose à Irmgard, elle, enthousiasmée par les pierres précieuses (passion que je n'ai jamais comprise) m'apprend que Le Caire est une plaque tournante pour les gemmes de toutes sortes. Elle acquiesce donc et nous voilà en bateau, comme Hercule Poirot, qui descendons le Nil.
Il y a des militaires partout, nous déjeunons chaque jour avec une tablée de japonais et la cabine est mal insonorisée ; qu'importe, j'ai Champollion en tête.
Elle aime bronzer avec d'autres filles sur le pont. J'aime faire du chameau et m'approcher des pharaons. Elle cherche des renseignements sur les diamants, ce qui m'assomme, ainsi nous nous séparons, de plus en plus longuement. Nous n'avons pas fait l'amour une seule fois pendant cette croisière.
De retour au Caire, nous apprenons que notre agence de voyage a vendu plus de places que l'avion n'en peut contenir. Nous décidons qu'elle rentre et que je reste.
A peine seul dans l'aéroport, perdu et angoissé, je distingue soudain mon ancien professeur de géographie à l'université. Je me sens sauvé : il va pouvoir m'aider, ou au moins me conseiller pour trouver un billet. Me reconnaissant, il accélère le pas et comme je l'appelle, il me regarde, sourit et me fait un signe d'adieu de la main.
Je resterai encore dix jours au Caire, hébergé par mon guide. J'apprends à y connaître ses sœurs qui restent entre elles et parlent de parfums, ses amis qui viennent chez lui le soir pour jouer aux cartes et sa mère - son père est mort, qui fait tout le temps de la cuisine.
Comme je suis à court d'argent, il m'accompagne chez son oncle, qui a une agence de voyage. Tard le soir, plusieurs employés travaillent encore. L'oncle compte des billets de banque. Mon nouvel ami lui explique ma triste situation. Sans un sourire mais sans une hésitation, l'homme se lève, me demande de le suivre et nous sommes devant son coffre-fort, encastré dans un mur. Il en ouvre le battant et me dit :
- Take what you need.
En apprenant cela, ma mère voudra que je le rembourse, le remercie... mais, pendant le voyage de retour, j'ai perdu l'adresse.
Irmgard et moi nous sommes revus une fois, pour prendre le thé, dans un bistrot.
***
En s'appuyant sur son vécu ou ses convictions, il arrivait qu'Aline, brune élancée, alternativement volontaire et rêveuse, me contredise. Et cela me déroutait. Simplement parce que ses vérités n'étaient pas les miennes, je ne la comprenais pas. Le plus souvent, je commençais par refuser violemment les points de vue qui s'étaient formés hors de mes mondes et cela nous rendait tristes.
Ensuite, immanquablement, je réfléchissais à ce qu'elle m'avait dit et adoptais intégralement son avis. Je ne pouvais que juger impertinent et rejeter ce qui m'était étranger ou l'adopter totalement, comme une instruction de ce qui m'était inconnu. Je me disais alors : que je suis bête !
Plus tard je comprendrai que je ne faisais que reproduire un comportement typique que j'ai constaté chez beaucoup d'hommes. Le masculin se manifeste dans mon comportement d'alors et je crois pouvoir noyer ma personne dans le genre.
Il n'y a plus de cigarettes. Je quitte Aline et vais en acheter. Quand je reviens, tout l'appartement est sombre, volets baissés, ampoules éteintes. Une clarté chancelante provient de la salle de bain, dont la porte est entrouverte.
Troublé, je m'y rends. Il y a plus de 10 bougies allumées, un bain coulé et Aline qui m'y attend, nue et radieuse. Elle me sourit. « J'ai eu envie de te faire plaisir ». C'était ça Aline : elle savait parfois donner de formidables coups de soleil à la vie.
Nous appréciions d'aller dans une résidence secondaire de mes parents où il y avait un petit chalet et beaucoup d'espace pour sa chienne Lassie, colley femelle au superbe poil long.
C'est là que j'appris que l'histoire ne repasse pas toujours les plats.
Le premier jour, la chienne est flottante vis-à-vis de moi, elle cherche ma place dans le trio. Nous décidons de nous amuser en jetant un bout de bois qu'elle nous ramène.
Aline commence, puis c'est mon tour et en revenant, Lassie hésite mais finit par déposer le projectile à mes pieds.
Aline lance à nouveau et ensuite c'est à moi, mais je caresse Lassie, quittant ainsi mon attitude de commandement pour la flatter affectueusement.
Puis, je fais voler le bâton et elle détale pour le rattraper. Lorsqu'elle le rapporte, elle atermoie en me regardant, mais se dirige finalement vers sa maîtresse pour le lui rendre.
Dès cet instant, je suis jugé et Lassie ne m'obéira plus jamais. Aline est son chef et je n'ai aucune place dans le tandem. J'ai raté le teste et aurai beau ensuite essayer la douceur ou la fermeté, elle ne m'a jamais donné de deuxième chance.
***
Puis, il y eut Corine. Nous nous sommes mariés, n'avons pas eu d'enfant - elle avait 16 ans de moins que moi et reportait toujours cette idée à "plus tard" - et avons divorcé.
Publié par PandarDeBrillar à 13:38:32 dans En chantier | Commentaires (0) | Permaliens
Gamin, j'allais chaque semaine à l'école du dimanche calviniste, dans la vieille-ville. Les jeunes bourgeois de mon quartier y recevaient une sorte d'initiation aux vertus en même temps que de catéchisme dominical. A l'école primaire j'eus droit, une fois par semaine, à une classe de religion du même tonneau.
Pendant la période du secondaire inférieur qui a suivi, j'ai grandi dans un enseignement plus laïc, mais continué ma sensibilisation au credo évangélique en suivant des cours d'instruction religieuse, qui ont été couronnés par ma confirmation.
Adolescent, j'ai poursuivi mes études jusqu'à la maturité, au Collège Protestant Romand, école privée qui était tenue par des darbystes.
Néanmoins, il me semble qu'aujourd'hui, je puis me dire foncièrement bouddhiste, encore qu'orné de morceaux hétéroclites, notamment arrachés aux galaxies des planètes Sartre, Dostoïevski et Kant.
Quoiqu'il en soit de ce parcours, lorsque je tente d'approfondir ce qu'il est convenu d'appeler mes « sentiments religieux », je me retrouve, comme la plupart de mes contemporains, entre matérialisme radical et agnosticisme tolérant. Pourtant, il y a un reste en moi qui ne se reconnaît pas entièrement dans ces convictions, ni dans l'itinéraire qui m'a fait.
En y réfléchissant, je m'étonne de cette partie de ce que je baptise, à défaut de mieux, mon « entendement », et que je sens papilloter à mon quasi-insu, entre sensibilité religieuse, philosophique et inconscient. Je
devine, plus que je ne distingue, des fragments de l'idéologie catholique qui remuent en moi : ces résidus vivotent, au-dessous de mes opinions et sensations face à l'univers.
Des souvenirs de lectures de textes de Jung m'aident à situer dans le domaine des archétypes, les modèles que je perçois.
Dans cette zone - qui me semble indépendante du reste de mon être, et même de tout véritable contact avec le réel - s'ébrouent des représentations et des bribes de schémas psychiques d'avant la Réforme, des scènes primordiales d'une église unifiée autour de l'évêque de Rome ; des compositions mentales, pour tout dire, qui m'étonnent.
De là provient sans doute que je suis, par exemple, étrangement attentif aux prises de position du Vatican. Comme si une vision du monde fondée sur la foi non seulement chrétienne, que je n'ai pas, mais assurément catholique, pouvait me concerner.
Je remarque que, ne serait-ce que pour la réfuter ou la ridiculiser, la figure du pape surnage encore, spontanément, pour toute personne ayant été élevée dans une aire culturelles empreinte de christianisme, comme une sorte de repère éthique ou spirituel, plus ou moins avoué.
J'ai le sentiment que par-delà l'individualité que je suis devenu, construit par mille interactions, se trouve par-dessous l'arrière-plan constitué de l'athéisme (paternel) et du protestantisme ambiants de mon enfance, de lointains ancêtres d'avant le 16ème siècle qui s'amusent encore à travailler en quelque interstice de mon être, à l'orée de ma conscience et de mon inconscience.
Ni entrave à ma perception du monde, ni emprise réelle sur ce que je suis, cette région de mon moi est plutôt un substrat géologique contenant des vestiges à peu près inutiles, mais qui forment encore partie de mon bagage.
Ce n'est pas parce que je n'en fais presque rien et qu'elle est une strate pour ainsi dire stérile, sitôt perçue que balayée par la cohérence de tout le reste de mon être, inefficace enfin à entrer réellement dans ma définition, qu'elle aurait cessé d'exister.
Je me dis que, somme toute, un périple investigateur à l'intérieur de soi demande une fouille attentive dans des territoires semi-conscients et peu actifs, mais qui surgissent comme faisant partie des fondations de tout individu. Certains sédiments, comme celui-ci, sont-ils sans doute révélateurs de la région culturelle à laquelle chacun appartient, mais évoquent-ils en outre la fabuleuse et parfois contradictoire exubérance de ce que l'on rencontre, en soi.
Publié par PandarDeBrillar à 01:48:06 dans Choses vues | Commentaires (0) | Permaliens
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