D'une chambre l'autre.

Successivement chassé de trois établissements du secondaire inférieur, je débarque en plein cours d'année au Collège Protestant Romand, dit La Châtaigneraie[1]. Inscrit comme pensionnaire, l'on cherche où m'y faire dormir.
Il n'y a que les « maturins » qui aient droit à être seuls dans une chambre. On les appelle ainsi parce que ce sont les grands, ceux qui préparent la maturité - équivalent du baccalauréat. Les petits du primaire sont regroupés par quatre ou six, dans des dortoirs.
Quant aux filles, elles sont logées dans La Ferme, qui n'est pas une ancienne exploitation agricole, mais une annexe, située Chemin de La Ferme, un peu à l'écart.
Selon mon âge, on m'attribue donc un espace dans une chambre occupée par deux internes, avec lesquels je m'entends plutôt bien.
Un grand échalas français[2], sociable mais discret, et un petit monégasque énergique, au teint mat et visage criblé de taches de rousseur.
Pourtant, après une ou deux semaines, le court sur pattes me prend à part. Plus jeune que moi, il s'exprime avec une autorité qui m'impressionne. En quelques phrases, mon sort est réglé.
Lui-même et son camarade sont nobles. De ce fait, comme je ne le suis pas, je dois aller dormir ailleurs.
L'aspect « affront social » de cette éviction m'échappe complètement et je reçois sa tirade aussi simplement que s'il m'avait expliqué que deux et deux font quatre.
Les titres, origines sociales, ne jouent aucun rôle entre les élèves que nous sommes et cet épisode constitue un exemple unique, au moins dont je me souvienne.Nous sommes trois à partager cette sorte de belle soupente. L'un, espagnole, craintif, revêt des pull-overs de couleurs vives, parle de sa mère et sourit constamment. L'autre, un suisse allemand travailleur, un rien bourru, porte des chemises unies. Nous formerons bientôt un trio, chacun plutôt insoucieux des deux autres, tout à fait convenable.
Le sol de la pièce se divise mentalement en trois domaines, où sont disposés pour chacun son armoire, sa petite table et son lit. Les murs des angles relèvent également de notre responsabilité individuelle. Le quatrième coin, commun comme la porte, est occupé par un radiateur et une fenêtre haut perchée.
L'espagnol a affiché un grand poster à la gloire de l'écumage des mers - corsaires et port livré au pillage - et d'autres dévolus à divers groupes de musique pop. Le suisse allemand est plus audacieux : sur les siens apparaissent des scènes hallucinées de concert hard rock, avec des éclaboussures de sang. Il y a même une fille nue, de dos, et une autre dont on voit le nombril !
Quand à mon bout de mur, il n'arbore que la peinture vert bleue d'origine. Mes nouveaux copains tolèrent longtemps mon inertie sans m'en faire grief. Toutefois, après quelques semaines, ils m'engagent fermement à m'occuper de ces mètres carrés, dont le navrant dénuement commence à retentit sur notre moral.
Seulement voilà : si je n'ai rien entrepris jusqu'ici, c'est que je suis désemparé. Je n'ai aucun poster chez moi - juste des photos de chanteurs et chanteuses, trop petites pour faire l'affaire. Dissimulant mon affolement, je songe que ma mère m'aidera à trouver des images assez grandes pour être placardées et me représenter dignement.
Le week-end suivant, je lui fais part de cette nouvelle exigence, mais c'est à peine si elle connaît le mot « poster ». Il est donc décidé qu'elle va s'atteler à trouvera une solution.
Il n'est en effet plus question de temporiser, car à mon retour à la Châtaigneraie, ce ne sont plus mes égaux, mais un adulte, le surveillant responsable de l'étage, qui me chapitre sèchement à ce sujet.
C'est avec excitation que le samedi suivant, je découvre le résultat des recherches de ma mère.
Triomphante, elle me montre un grand « poster » représentant Lucky Luck à cheval, sur un fond mauve pastel. Il s'agit d'une reproduction parue dans son quotidien.
Déployée sur la table basse du salon, les plis des pages au format du journal, attirent l'attention. Sans être enthousiaste, je suis néanmoins rasséréné à l'idée que la désolation de mon mur vide va bientôt disparaître.
Dans ma famille, une fois de plus, j'ai oublié la réalité des vrais gens. Elle se rappelle à moi lorsque, le dimanche soir, je punaise le cow-boy solitaire devant mes deux amis.
À leur silence réprobateur, je ne pourrai opposer qu'une gêne muette. Je n'ai aucun moyen de remédier à ce désastre, dont je ne parlerai jamais.
Ce n'est qu'après plusieurs semaines, grâce aux vacances d'été, que je pourrai enfin me débarrasser de ce signe infamant, qui m'a catalogué aux yeux de tous dans le registre des immatures - ou des surprotégés.
Publié par PandarDeBrillar à 12:06:45 dans Choses vues | Commentaires (1) | Permaliens

Une température de 2,7 degrés kelvin,
écho fossile du bigbang,
rayonne entre les galaxies
Ce minimum relie tout,
comme au fond des silences,
un murmure rejoint les humains.
Publié par PandarDeBrillar à 19:45:06 dans Opinions de Pandar | Commentaires (0) | Permaliens

Le fond de notre existence, c'est elle-même : cet être-là têtu.
Il en découle la volonté d'être là.
Puis, peut-être, le désir d'y être.
Enfin, les compromis avec la réalité, pour continuer d'y être.
Publié par PandarDeBrillar à 16:36:37 dans Opinions de Pandar | Commentaires (1) | Permaliens

Je poursuis ici ton invitation, ami Alain[1], à discuter des premiers livres de mon enfance. Après Jules Vernes, je vais évoquer Anatole France - qui, comme tu le sais, se retrouve dans A la recherche du temps perdu de ton cher Proust, sous les traits de M Bergotte.
Mon deuxième plongeon parmi les lettres, aussi enfiévré que le premier, se fera grâce à la Rôtisserie de la reine Pédauque, dans une antique édition de mon grand'père - prof de français et d'anglais.
Sa folie gaie, son anarchisme bienveillant et la pétulance voltairienne qu'il met à jouer avec les idées établies, pour les éreinter, m'y ont converti aux fêtes de l'esprit - qui ne sont pas toutes vaines.
Son goût épicurien pour la sensualité bannissant toute vulgarité, la truculence de son rapport à la gastronomie, tout en les précisant, les formulant, ont ouvert des appétits à l'adolescent que j'étais.
La mise en exergue de la tolérance et du désire - comme seul fondement légitime du « bien » - me libéraient d'autres considérations et même d'un certain malaise existentiel.
En revanche, les recherches kabbalistiques ne m'ont laissé aucun vrai souvenir. Ces brefs passages, qui sacrifient à la mode de l'occultisme de la fin du 19ème, m'ont un peu ennuyé ; à moins que je ne les aie simplement pas compris.
Reste que j'ai particulièrement apprécié les enseignements que le sceptique Jérôme Coignard (qui deviendra le « rôle-titre » d'un autre livre, non moins stimulant, du même auteur) a instillés, en échange du gîte et du couvert à Jacques Tournebroche, et incidemment à moi-même, car d'érudites considérations s'y mêlent intimement à Eros et Thanatos.
Non, il n'y a rien de poussiéreux dans l' ensemble de l'œuvre, dont le style ensorcelant, limpide, doctement facétieux, en fait une sorte de fraîche fontaine, où il fait bon se ressourcer.
Cet été je lis, enfin, Les Dieux ont soif. Miam !
Publié par PandarDeBrillar à 16:08:51 dans Lu | Commentaires (1) | Permaliens

Pour se découvrir,
il est nécessaire
de se courber et
de rabattre les surgeons,
pousses, feuilles et fleurs.
De cette manière,
on aperçoit aussi
son prochain.
Publié par PandarDeBrillar à 16:30:46 dans Opinions de Pandar | Commentaires (0) | Permaliens
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