
Je ne me rappelle pas de son nom - évanoui dans le sillon de son départ.
Dans ma mémoire, son visage se confond avec celui de Nico[1]. Souvenez-vous cette muse improbable, top model, chanteuse et actrice tantôt underground, tantôt dans la lumière. Découverte à 16 ans par Fellini, collaboratrice d'Andy Warhol, elle sera l'amante de Brian Jones, de Bob Dylan et d'Alain Delon - dont elle aura un fils qui deviendra photographe.
Lorsque je la rencontre, celle dont je parle ne connaît pas la gloire, mais il est évident qu'elle s'en fout. D'une beauté sculpturale, angélique, elle respire dans un monde à part.
Ma Nico traverse la vie comme accoudée à un balcon, d'où elle regarde les autres s'agiter, travailler, se distraire, sans s'intéresser à aucune de ces activités.
Dans la vieille ville, elle habite une sorte de sacristie assez délabrée, qui semble sortie du Moyen-âge. Il en émane un cachet exceptionnel, qui invite l'esprit à divaguer.
Il y a, au rez-de-chaussée, une vaste pièce unique à très haut plafond, où se trouvent son lit, une cuisinière et quelques
meubles abîmés, auxquels elle ne prête pas plus d'attention qu'au reste.
Inscrite en lettres à l'uni, elle n'en suit aucun cours, ne se lève jamais avant 14h, passe sa vie au lit ou sur un banc proche de son gîte.
Les quelques lignes de coke hebdomadaires, qui constituent son seul intérêt concret pour le monde, sont financées par des mandats de ses parents. Parfois, une passe lui permet d'arrondir ses fins de mois.
Il n'y a aucun avenir possible pour elle dans ce monde. Elle y est une île improductive, superbe et désinvolte.
Elle apprécie certes un peu d'affection de temps à autres, mais pas du tout les grandes démonstrations.
Je suis fasciné, scotché, par cette absence de besoin des autres et ce désintérêt pour soi-même. Il y a quelque chose d'extraordinairement attachant dans son dédain universel.
Me fondre dans son aire revient à me séparer de mes exigences d'agir, de juger, de me faire une place. Tout ce qui fait ma vie ordinaire passe au rebut, comme autant de manifestations intempestives de la société productiviste.
Un soir d'été, je me rends chez elle, frappe au portail monumental. Ma Nico n'ouvrira ni ce soir, ni les suivants. Sans dire un mot, elle a diaparu.
Notre histoire n'a duré qu'environ six mois et me laisse l'impression d'avoir brièvement rejoint un véritable ailleurs, invivable mais essentiel.
1. David Mackenzie
dirige actuellementun film sur sa vie,
avec Tilda Swinton dans le rôle de Nico.
Publié par PandarDeBrillar à 17:51:37 dans En chantier | Commentaires (0) | Permaliens

Pour l'humanité,
Dieu a ajouté
le raisonnement,
il a développé le rêve
et la liberté.
Nous acquittons-nous de cette faveur ?
Publié par PandarDeBrillar à 19:06:21 dans Opinions de Pandar | Commentaires (0) | Permaliens

L'autruche,
le plus grand des oiseaux vivants, intrigue ;
mais elle est aussi la preuve que la quantité
n'est pas une garantie de réussite.
Publié par PandarDeBrillar à 20:10:53 dans Opinions de Pandar | Commentaires (0) | Permaliens

Le
savoir
expert
fuit
la
démocratie.
Publié par PandarDeBrillar à 17:43:50 dans Opinions de Pandar | Commentaires (0) | Permaliens
L'enseignement du début du secondaire me pousse vivement à lire. Mon père, passionné de littérature, m'y encourage de plus en plus instamment. L'image que j'ai de moi, celle d'un intellectuel, m'y incite impérieusement. Mais voilà : je ne lis pas ! L'exercice me semble insurmontable.
Je me sens honteux, incohérent, mais en même temps mets une certaine fierté à résister à toutes ces exhortations.
Vers treize ans, assis sur un canapé brun claire, seul, je n'ai rien à faire. Il est environ 13h, c'est dimanche - oui, je me souviens de tout.
J'étends la main, prends un livre dans un petit meuble se trouvant juste à côté de moi et, comme je le fais de temps à autre, le regarde, le palpe. C'est le Voyage au centre de la Terre de Jules Vernes, dans la bibliothèque verte, (eh non : pas chez Hetzel), avec quelques illustrations au style années cinquante, que je n'aime pas.
Pour distraire mon ennui, j'en survole des passages afin de vérifier que cette littérature destinée aux adolescents ne peut pas m'intéresser.
L'impensable se produit alors et je ne le lâche plus, allumant la lumière de la grande lampe qui se trouve à côté de
moi lorsque le soir tombe, pour continuer à le dévorer. En tournant les pages, je suis bouleversé par la puissance de cette chose que je croyais morte : du papier et de l'encre.
J'ai le sentiment que les feuilles expulsent vers moi un flot d'images, d'émotions, de réflexions, comme une sorte de projecteur dont mon visage - ou mon cerveau - serait l'écran.
Je suis stupéfait de ma performance et surtout du fait que je ne me suis pas forcé, bien au contraire. Un livre entier, en moins d'une journée !
Mais je ressens aussi une terrible nostalgie en réalisant que l'univers que je viens de traverser ne peut pas entrer dans la réalité. Si je partais maintenant pour l'Islande, je ne trouverais pas le cratère du Sneffels qui me permettrait de mettre mes pas dans ceux d'Axel pour pénétrer, en vrai de vrai, au centre de la Terre.
Ce voyage extraordinaire dans les mondes connus et inconnus, roman d'initiation à la limite du mythe, met en scène des jeunes gens qui, subissant un certain nombre d'épreuves, passent de l'enfance à l'âge adulte. Je ne pouvais mieux tomber, car sa lecture m'a conféré enfin, à moi aussi, un des attributs des adultes : lire un livre !
Je conçois alors que la lecture m'ouvre, non sans m'éprouver,
des perspectives jusque-là inaccessibles, inattendues, dont je ne maîtrise pas les effets.
Aujourd'hui encore, chaque fois que je vais m'attaquer à un nouveau texte, je ressens cette sorte de petit nœud à l'estomac, de léger mouvement de recul.
Je sais que chaque bouquin, au moins en un passage, risque de me toucher si profondément que je réévaluerai des pans entiers de mon existence et que, pendant un certain temps, j'en serai accablé.
Certes, la culture permet d'accroître sa conscience du monde et de soi-même, mais cela ne se fait pas que en y trouvant du plaisir. Je vérifierai encore maintes fois que la force des oeuvres apparaît lorsqu'elles nous ébranlent, rudement.
Publié par PandarDeBrillar à 17:02:13 dans Lu | Commentaires (0) | Permaliens
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