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Quelques abordages et amarrages, plusieurs naufrages, mais... | 12 mai 2007

Des Vénus.

   

 

Quelques

abordages

et

amarrages,

plusieurs

naufrages,

mais... 

  

 

 

 

 

 

Isabelle, petite blonde énergique, est candidate pour représenter notre pays à l'eurovision de la chanson.Eurovision

Nous nous rencontrons lors du mariage d'amis communs.

Le lendemain, nous avons rendez-vous chez elle. C'est la première fois que je fais l'amour. Nous sommes sur la moquette. La première étreinte consommée, elle se tourne et enclenche l'enregistreur. Une musique inconnue se répand. Je n'existe plus, elle s'y absorbe. Je me décompose dans le souvenir si présent des sensations délicieuses et un peu effrayantes que je viens d'éprouver.

Après un moment, je lui demande de recommencer. Elle se retourne et je vois qu'elle pleure doucement. Cette partition a été écrite par un ami mort. Elle refuse de poursuivre nos ébats. Groggy, je me rhabille et m'éclipse discrètement. Nous ne nous sommes pas revus et je n'ai plus bandé pendant trois mois.

 

***

 

Mon meilleur ami, Jean-Jacques, a un père marchand d'armes (mais il ne faut pas le dire), lit l'intégrale de Proust, fait de la photo comme un art, et sort depuis plus d'un an avec Irmgard. Il est habillé assez stricte, mais d'allure décontractée et un rien précieuse, comme son amie.

Etudiante allemande, discrète et volontaire, elle a toujours à disposition des remarques pertinentes, prêtes à émailler la conversation. Peau mate, yeux bleus et longs cheveux mordorés, elle les assemble parfois en une tresse chatoyante. Afin d'éviter toute ambiguïté, j'évite généralement de discuter trop longtemps avec elle.

Dans un manteau bleu foncé, seule, l'air préoccupée, je la rencontre dans la rue. Elle parle d'un séminaire qui la met au désespoir car elle doit prochainement rendre un travail sur Bakounine et Kropotkine. Je me pose en défenseur de l'intérêt qu'il y a à investir les doctrines de ces éminents théoriciens. Sur quoi, elle me demande de l'aider.

Non sans avoir consulté force ouvrages sur le sujet, je me rends chez elle le lendemain après-midi. Pénétré  de doctrines sur la mise en cause de l'Etat et la construction sociale basées sur la libre volonté des individus, je sonne à sa porte.

Rysselberghe,ThéoVan_Femme au peignoir rose_1910Effrayé, avec un mouvement de recul que je surmonte, je découvre Irmgard qui me fait entrer.

Elle m'explique qu'elle vient de prendre une douche, raison pour laquelle elle est pieds nus, cheveux défaits et n'est vêtue que d'un peignoir rose.

Nous nous asseyons à sa table. Je fais celui qui ne remarque rien. Étonnamment, nous travaillons réellement plusieurs heures, en buvant du thé.

Le pensum terminé, nous poursuivons nos réflexions, mettant en doute que l'humanisme est en soi aliénant, et sans que je m'en sois rendu compte, nous sommes sur le canapé. Le soir approche, la pièce s'embrase. Nous sommes inondés de soleil.

D'un geste rapide, souriante pour me rassurer, elle se dégage de son peignoir et se retrouver en tenue d'Eve. Assise bien droite sur le tissu rose, tous ses charmes sont caressés par la clarté des rayons du soir.

Le menton relevé, regardant devant elle, elle me laisse contempler la fermeté de ses chairs où je discerne, sous le blond de la peau, de minuscules vaisseaux sanguins.

Abandonnant son attitude jusque là simplement courtoise pour devenir tendre, elle murmure :

- Tu sais, Jean-Jacques, il n'a jamais beaucoup compté pour moi...

Ainsi catapulté sur une autre planète, je ne tarde pas à remarquer qu'elle sent bon le gel douche.

Même par hasard, je n'ai jamais revu Jean-Jacques, mais de plus en plus Irmgard, tant et si bien que nous décidons de partir en vacances ensemble.

Quand j'étais enfant, j'aimais fouiller dans la boîte à couture de ma mère, où il y avait plein de boîtes, dans lesquelles il y en avait parfois d'autres. Certaines, faites d'une sorte de fer blanc, avaient contenu des cigarettes et leur couvercle arborait un chameau, d'autres le sphinx devant les pyramides. C'est à cause de ces images commerciales, et non de mes cours d'histoire, que je me suis juré d'aller un jour en Egypte.

Rive droite du NilLorsque je le propose à Irmgard, elle, enthousiasmée par les pierres précieuses (passion que je n'ai jamais comprise) m'apprend que Le Caire est une plaque tournante pour les gemmes de toutes sortes. Elle acquiesce donc et nous voilà en bateau, comme Hercule Poirot, qui descendons le Nil.

Il y a des militaires partout, nous déjeunons chaque jour avec une tablée de japonais et la cabine est mal insonorisée ; qu'importe, j'ai Champollion en tête.

Elle aime bronzer avec d'autres filles sur le pont. J'aime faire du chameau et m'approcher des pharaons. Elle cherche des renseignements sur les diamants, ce qui m'assomme, ainsi nous nous séparons, de plus en plus longuement. Nous n'avons pas fait l'amour une seule fois pendant cette croisière.

De retour au Caire, nous apprenons que notre agence de voyage a vendu plus de places que l'avion n'en peut contenir. Nous décidons qu'elle rentre et que je reste.

A peine seul dans l'aéroport, perdu et angoissé, je distingue soudain mon ancien professeur de géographie à l'université. Je me sens sauvé : il va pouvoir  m'aider, ou au moins me conseiller pour trouver un billet. Me reconnaissant, il accélère le pas et comme je l'appelle, il me regarde, sourit et me fait un signe d'adieu de la main.

Je resterai encore dix jours au Caire, hébergé par mon guide. J'apprends à y connaître ses sœurs qui restent entre elles et parlent de parfums, ses amis qui viennent chez lui le soir pour jouer aux cartes et sa mère - son père est mort, qui fait tout le temps de la cuisine.

Comme je suis à court d'argent, il m'accompagne chez son oncle, qui a une agence de voyage. Tard le soir, plusieurs employés travaillent encore. L'oncle compte des billets de banque. Mon nouvel ami lui explique ma triste situation. Sans un sourire mais sans une hésitation, l'homme se lève, me demande de le suivre et nous sommes devant son coffre-fort, encastré dans un mur. Il en ouvre le battant et me dit :

-          Take what you need.

En apprenant cela, ma mère voudra que je le rembourse, le remercie... mais, pendant le voyage de retour, j'ai perdu l'adresse.

Irmgard et moi nous sommes revus une fois, pour prendre le thé, dans un bistrot.

  

***

  

En s'appuyant sur son vécu ou ses convictions, il arrivait qu'Aline, brune élancée, alternativement volontaire et rêveuse, me contredise. Et cela me déroutait. Simplement parce que ses vérités n'étaient pas les miennes, je ne la comprenais pas. Le plus souvent, je commençais par refuser violemment les points de vue qui s'étaient formés hors de mes mondes et cela nous rendait tristes.

Ensuite, immanquablement, je réfléchissais à ce qu'elle m'avait dit et adoptais intégralement son avis. Je ne pouvais que juger impertinent et rejeter ce qui m'était étranger ou l'adopter totalement, comme une instruction de ce qui m'était inconnu. Je me disais alors : que je suis bête !

Plus tard je comprendrai que je ne faisais que reproduire un comportement typique que j'ai constaté chez beaucoup d'hommes. Le masculin se manifeste dans mon comportement d'alors et je crois pouvoir noyer ma personne dans le genre.

Bonnard. Nu au bain et petit chien_1843/4Il n'y a plus de cigarettes. Je quitte Aline et vais en acheter. Quand je reviens, tout l'appartement est sombre, volets baissés, ampoules éteintes. Une clarté chancelante provient de la salle de bain, dont la porte est entrouverte.

Troublé, je m'y rends. Il y a plus de 10 bougies allumées, un bain coulé et Aline qui m'y attend, nue et radieuse. Elle me sourit. « J'ai eu envie de te faire plaisir ». C'était ça Aline : elle savait parfois donner de formidables coups de soleil à la vie.

Nous appréciions d'aller dans une résidence secondaire de mes parents où il y avait un petit chalet et beaucoup d'espace pour sa chienne Lassie, colley femelle au superbe poil long.

C'est là que j'appris que l'histoire ne repasse pas toujours les plats.

Colley femelle à poil longLe premier jour, la chienne est flottante vis-à-vis de moi, elle cherche ma place dans le trio. Nous décidons de nous amuser en jetant un bout de bois qu'elle nous ramène.

Aline commence, puis c'est mon tour et en revenant, Lassie hésite mais finit par déposer le projectile à mes pieds.

Aline lance à nouveau et ensuite c'est à moi, mais je caresse Lassie, quittant ainsi mon attitude de commandement pour la flatter affectueusement.

Puis, je fais voler le bâton et elle détale pour le rattraper. Lorsqu'elle le rapporte, elle atermoie en me regardant, mais se dirige finalement vers sa maîtresse pour le lui rendre.

Dès cet instant, je suis jugé et Lassie ne m'obéira plus jamais. Aline est son chef et je n'ai aucune place dans le tandem. J'ai raté le teste et aurai beau ensuite essayer la douceur ou la fermeté, elle ne m'a jamais donné de deuxième chance.

 

 ***

 

Puis, il y eut Corine. Nous nous sommes mariés, n'avons pas eu d'enfant - elle avait 16 ans de moins que moi et reportait toujours cette idée à "plus tard" - et avons divorcé.

Publié par PandarDeBrillar à 13:38:32 dans En chantier | Commentaires (0) |

Une enfance protestante | 12 mai 2007

Une enfance protestante

Nous nous rencontrons maintes et maintes fois sous mille déguisements sur les chemins de la vie.
Carl Gustav Jung.

 

Guillaume Farel, Jean Calvin, Théodore de Bèze et John Knox. Mur des Réformateurs par Paul Landowski (1875-1961), promenade des Bastions, Genève.Gamin, j'allais chaque semaine à l'école du dimanche calviniste, dans la vieille-ville. Les jeunes bourgeois de mon quartier y recevaient une sorte d'initiation aux vertus en même temps que de catéchisme dominical. A l'école primaire j'eus droit, une fois par semaine, à une classe de religion du même tonneau.

Pendant la période du secondaire inférieur qui a suivi, j'ai grandi dans un enseignement plus laïc, mais continué ma sensibilisation au credo évangélique en suivant des cours d'instruction religieuse, qui ont été couronnés par ma confirmation.

BouddhaAdolescent, j'ai poursuivi mes études jusqu'à la maturité, au Collège Protestant Romand, école privée qui était tenue par des darbystes. 

Néanmoins, il me semble qu'aujourd'hui, je puis me dire foncièrement bouddhiste, encore qu'orné de morceaux hétéroclites, notamment arrachés aux galaxies des planètes Sartre, Dostoïevski et Kant.

Quoiqu'il en soit de ce parcours, lorsque je tente d'approfondir ce qu'il est convenu d'appeler mes « sentiments religieux », je me retrouve, comme la plupart de mes contemporains, entre matérialisme radical et agnosticisme tolérant. Pourtant, il y a un reste en moi qui ne se reconnaît pas entièrement dans ces convictions, ni dans l'itinéraire qui m'a fait.

En y réfléchissant, je m'étonne de cette partie de ce que je baptise, à défaut de mieux, mon « entendement », et que je sens papilloter à mon quasi-insu, entre sensibilité religieuse, philosophique et inconscient. Je Avénement de Benoît XVIdevine, plus que je ne distingue, des fragments de l'idéologie catholique qui remuent en moi : ces résidus vivotent, au-dessous de mes opinions et sensations face à l'univers.

Des souvenirs de lectures de textes de Jung m'aident à situer dans le domaine des archétypes, les modèles que je perçois.

Dans cette zone - qui me semble indépendante du reste de mon être, et même de tout véritable contact avec le réel - s'ébrouent des représentations et des bribes de schémas psychiques d'avant la Réforme, des scènes primordiales d'une église unifiée autour de l'évêque de Rome ; des compositions mentales, pour tout dire, qui m'étonnent.

De là provient sans doute que je suis, par exemple, étrangement attentif aux prises de position du Vatican. Comme si une vision du monde fondée sur la foi non seulement chrétienne, que je n'ai pas, mais assurément catholique, pouvait me concerner.

Je remarque que, ne serait-ce que pour la réfuter ou la ridiculiser, la figure du pape surnage encore, spontanément, pour toute personne ayant été élevée dans une aire culturelles empreinte de christianisme, comme une sorte de repère éthique ou spirituel, plus ou moins avoué.

J'ai le sentiment que par-delà l'individualité que je suis devenu, construit par mille interactions, se trouve par-dessous l'arrière-plan constitué de l'athéisme (paternel) et du protestantisme ambiants de mon enfance, de lointains ancêtres d'avant le 16ème siècle qui s'amusent encore à travailler en quelque interstice de mon être, à l'orée de ma conscience et de mon inconscience.

Ni entrave à ma perception du monde, ni emprise réelle sur ce que je suis, cette région de mon moi est plutôt un substrat géologique contenant des vestiges à peu près inutiles, mais qui forment encore partie de mon bagage.

Ce n'est pas parce que je n'en fais presque rien et qu'elle est une strate pour ainsi dire stérile, sitôt perçue que balayée par la cohérence de tout le reste de mon être, inefficace enfin à entrer réellement dans ma définition, qu'elle aurait cessé d'exister.

Je me dis que, somme toute, un périple investigateur à l'intérieur de soi demande une fouille attentive dans des territoires semi-conscients et peu actifs, mais qui surgissent comme faisant partie des fondations de tout individu. Certains sédiments, comme celui-ci, sont-ils sans doute révélateurs de la région culturelle à laquelle chacun appartient, mais évoquent-ils en outre la fabuleuse et parfois contradictoire exubérance de ce que l'on rencontre, en soi.

Publié par PandarDeBrillar à 01:48:06 dans Choses vues | Commentaires (0) |

Y a quelque chose qui ne marche pas dans la transmission | 12 mai 2007

Y a quelque chose qui ne marche pas dans la transmission

C'est ça la culture, c'est un peu chiant, c'est bien ;
chacun est renvoyé à son propre néant.
Houellebecq (Plateforme)


 Je me dis que tout peut être réévalué. L'austérité érudite et la timidité de mon père, les ambivalences et l'amour de ma mère, mes études, mon travail, mes relations avec les autres. Tout. Néanmoins, j'ai de l'estime quant à la vie en général, bien que modérément pour la mienne.

Lorsque je vois un côté positif ou durable à une situation, j'y découvre immédiatement les négatifs ou provisoires, et inversement. C'est en partie pour cela que je n'aime pas beaucoup parler d'autres choses que de travail : Comment choisir dans le foisonnement et l'ambiguïté des sujets dont les gens aiment à discuter, comment s'arrêter à tel ou tel aspect ? Il y a tant de lieux communs, de présupposés ou simplement d'affect en jeu, jusque dans un propos rationnel sur la raison !

Plus je regarde mon enfance de loin, et plus je comprends les principes, les structures, les possibilités et impossibilités qui m'ont fait. Le presque rien que je suis devenu est bien souvent partagé entre une énorme envie de se désengager de tout et de petits enthousiasmes partiels. Or, chacun de ces mouvements se brise  immanquablement en cent morceaux contradictoires, que mon esprit finit par renoncer à rassembler.

Alors, me dis-je, comment donner des repères à ces jeunes qui, dit-on, font n'importe quoi ? D'ailleurs, où trouveraient-ils une stimulation, alors que les grands textes littéraires et philosophiques deviennent très généralement étrangers aux préoccupations de nos contemporains.

Mais mes cogitations se poursuivent : il faudrait leur faire sentir le plaisir qu'il y a à mieux comprendre soi-même et son environnement grâce aux outils de la connaissance... Et... Euh... Ah non ! Le « Il faudrait », là, dans le coin... non : à la base du raisonnement, le sabote ! Pourquoi faudrait-il leur donner le goût de la culture ? Parce que... je l'ai ! Bon, bon, mais pour eux, cela pourrait ne pas être un point de départ suffisant.

La TV non plus. Il y a même une statistique qui montre que plus un enfant passe de temps devant son poste, plus il a de chance de devenir délinquant ! Et le Cinéma ?  Des films avec des effets spéciaux et des sentiments  bébêtes, juste bons pour formater la nouvelle génération en ados désorientés et « rebelles ». Je joue une minute avec l'idée d'un vrai rebelle, genre Gandhi ou Mandela, confronté à ces « rebelles » auxquels l'absence de cohérence seule est opposée.

Un enfant aujourd'hui, de toutes parts, est surinvesti : nombril de sa mère, centre de son monde, phénomène à épanouir pour l'école et les psys, futur pourvoyeur de retraites et avenir du monde pour tous. Parlant de ses enfants, Montaigne remarque, taux de mortalité infantile du 16ème siècle oblige, qu'il ne se souvient pas exactement combien il en a eu.

Le changement d'époque pourrait s'avérer difficile pour les jeunes, lorsqu'ils seront livrés à leur propre vie, hors de l'enveloppe protectrice parentale. La révolution copernicienne intime qui les attend pourrait être rude.

C'est moi qui l'ai fait !Il y a certes de notables avantages à ce que personne ne s'autorise plus à imposer la notion de cercle à des apprenants, comme on dit dans les milieux pédagogiquement informés, surtout s'il s'agit de construire une roue.

En s'emparant du projet, les apprenants commenceront par la fabriquer carrée.

Puis ils découvriront l'existence de l'hexagone et saisiront que cette figure permet à la roue de mieux tourner.

Il n'est pas impossible qu'ils poussent, encouragés par des professeurs bienveillants, jusqu'au dodécagone, atteignant chemin faisant les objectifs essentiels de s'être approprié la problématique, d'avoir pu parler du tricycle de leur enfance et du moulin électrique de leur maman.

Ils auront pris beaucoup de plaisir à déplacer la brouette à roue dodécagonale et à explorer les dimensions ludiques de cet apprentissage. Quant au cercle, bah, il y a des vélos dans les supermarchés et des spécialistes qui connaissent п et tout ça parfaitement. Et au fond, eux seuls ont vraiment besoin de savoir.

Une transmission difficileAlors ? Ne pas trop attendre de l'enseignement.

Les rapports de force peuvent y être malsains, les enjeux diffus, l'ascension hiérarchique (comme pour les balons stratosphériques) assurée trop souvent par la quantité de vide, la conformité aux normes et la malléabilité que le candidat présente, les programmes problématiques, les notes discutables.

Les bénéfices qu'un élève peut en retirer sont en outre fortement biaisés par les inégalités sociales, la trajectoire individuelle... bon, bon.

Évidemment, derrière chaque échec ou chaque réussite scolaire, se retrouve une vraie vie. Une vie d'élève qui ne demande qu'à s'élever.

Mais aussi, plus concrètement, une fille ou un garçon, avec un environnement : une famille, un milieu, des modèles...

Il y a aussi les diplômes des parents, la fortune, le racisme, le sexe, le domicile et tant d'autres facteurs qui pèsent si lourd dans un destin de jeune.

Mais famille et milieu, ça forme pas mal un tout de déterminations scolaires. Les sociologues nous apprennent aussi que l'enseignement assume de moins en moins la fonction d'ascenseur social. Bourdieu l'a joliment montré, et c'est peut-être justement pour cela que la génération qui l'a suivi s'est évertuée à le désavouer.

Pour ce qui est des familles, c'est compliqué : monoparentales et recomposées comme ceci pendant certains moments de la semaine et puis autrement pendant les vacances. Et il y a les psys, les maîtresses... qui transmet quoi dans ce patchwork ? Bref, on ne peut réduire l'entourage à une relation simpliste ni surtout homogène ou univoque.
J'ai sommeil ; je m'endors.

Au réveil, je songe aux épris de l'art, de la culture et de la science, que je vois emmenés dans une sorte de Titanic. J'espère que le naufrage épurera le patrimoine et renouvellera son approche.

Je vois l'un des passagers agrippé à des feuilles de papier imprimé, l'autre à une toile de Bacon, un troisième à des éprouvettes. Certains, attachés à une référence trop lourde, se noient. D'autres abandonnent tout pour sauver leur vie.

Je m'y aperçois, au milieu de la tempête, essayant d'apprendre un paragraphe de Kant par cœur, avant de me jeter dans les flots, misant sur ma mémoire pour en sauver quelques lignes et sur la chance pour survivre.

Il me semble que le plus souhaitable serait que les très profonds mouvements de la société permettent à quelques héritages de surnager pour qu'ils servent à l'édification d'une nouvelle époque. Mais je n'en suis pas certain : Pourquoi une situation de crise, les mouvements de la mer, les efforts de survie des hommes et des femmes ou le poids de ce qui peut flotter, seraient-ils de si bons critères pour le choix des matériaux ? Et l'édification, aura-t-elle lieu ?

La désagrégation de la société médiévale a accouché de la Renaissance et à cette aune, l'engloutissement actuel pourrait peut-être encore faire figure de belle transmission.

Des hauteurs de Cambridge, Georges Steiner a tranché : la vraie culture a toujours été l'apanage d'un petit nombre et son avenir est à trouver dans l'invention de nouveaux moines. Pourtant, je rumine qu'après tout, les jeunes sont aussi des êtres humains, ils seront donc curieux.

Je souris à ce réconfort narquois et disparais dans la lecture du dernier Houellebecq.

Publié par PandarDeBrillar à 01:43:46 dans Choses vues | Commentaires (0) |

Un engagement | 12 mai 2007

Un engagement


Il y a dans la vie des gens qui croient nécessaire, pour être entendus, d'adopter un ton sérieux, de prendre la voix de Dieu le père. Ces gens-là sont à fuir. On ne peut décemment les écouter plus d'une minute, et d'ailleurs ils ne parlent pas: ils affirment. Ils donnent des leçons de morale, des cours de pédagogie, d'ennuyeuses leçons de maintien. Même quand ils disent vrai ils tuent la vérité de ce qu'ils disent. Christian Bobin (Isabelle Bruges).

 

Lorsqu'un de mes collègues m'exhorte, mois après mois, à entrer en politique, il m'arrive de penser au beau geste de Cincinnatus et imagine même, sans rire, de m'en inspirer. Mais à l'époque, Cincinnatus n'a d'autre appartenance que son identité de patricien romain, pauvre de surcroît. Or aujourd'hui, les institutions politiques s'appuient sur des appareils autrement aliénants que le seul sentiment d'engagement envers la société.

J'ai successivement adhéré à trois partis et ai collaboré avec des membres de tout l'échiquier politique, de l'extrême gauche à la droite nationaliste. De quelque bord qu'il soit, jusqu'à un certain point mais inexorablement, la politique remodèle le militant selon les normes du groupe, ne serait-ce que parce que, pour être efficace, il faut organiser la convergence des individus.

Certes, les leçons des grands totalitarismes du siècle passé ainsi que les excès de la langue de bois sont partout admis, mais l'esprit critique, le questionnement des leaders et surtout le doute ou la reconnaissance des initiatives des membres d'autres partis - voire pire: de tendances rivales internes à sa propre formation - restent, stricto sensu, inacceptables.

Unanimisme et intolérance édictent leur règle, non dite, occultée, et qui revient à postuler que les autres ont tort ou raison non en fonction d'arguments, mais dans la mesure où ils se rallient à la position de son clan, par définition infaillible.

Convivialité et épreuves partagées aidant, en quelques mois, surtout si le militant prétend à quelque rôle réel, le processus fait de lui, plus ou moins à son insu, un écolier prêt à recevoir toutes les leçons de ses maîtres.

Il conserve certes une autonomie réelle sur la plupart des sujets particuliers qu'il est amené à aborder, mais sur les questions centrales définies par les instances du parti, si nécessaire, il se convainc lui-même de la justesse des vues qui lui sont en fait prescrites.

HémicycleIl y gagne diverses présidences (de section, de comité, de bureau, d'assemblée, de conseil, de commission, de fondation, d'association, de coopérative, d'amicale... les occasions ne manquent pas) et autres hochets symboliques, mais aussi quelques miettes de réelle influence sur l'évolution de la Cité, ou au moins d'un secteur particulier de la vie publique.

Voire, s'il passe quelques années à rendre de loyaux services, à user avec succès du côté « club de placement » de sa tribu.

Je dis "le militant", mais la militante est dans le même cas, si ce n'est que certaines, une minorité certes, mais influente, ajoutent un cercle dans la secte.

Il s'agit pour celles-ci de chevaucher de justes combats, mais afin de se retrouver et se promouvoir mutuellement. Cette pratique transcende toute autre considération, et se trouve justifiée à leurs yeux par les innombrables, et réelles, injustices faites à d'autres femmes.

Je me souviens de la réflexion de certaines, habituées à se réunir dans des groupes exclusivement féminins, lors du Congrès d'un grand parti : « Je ne me rendais pas compte qu'il y a tous ces hommes », «  Si c'est une femme, c'est donc une merveille » ou « Je ne pourrai jamais voter pour un homme »...

Pour ce qui est des élites, fort peu d'artistes et intellectuels de haut vol acceptent de se vouer à la chose publique. Il n'y a guère que quelques régisseurs et administrateurs de poids pour s'intéresser à siéger dans un hémicycle. La représentation du peuple y est donc plus démocratique que l'on ne pourrait l'imaginer.

Outre le monstrueux sacrifice de temps et d'énergie que cela requiert, ne serait-ce pas aussi parce que penser revient à ne pas s'épargner dans la déconstruction et que toute réflexion un rien sérieuse ne peut s'entreprendre qu'en se mettant soi-même sur la table de dissection ?

La politique, tout comme le syndicalisme ou le monde de l'entreprise, raisonne exclusivement en termes de stratégie et de défense d'intérêts, de recul ou de victoire. Ici, ce ne sont pas les questions qui comptent, mais les réponses. Justification et promotion de soi-même, d'identités collectives, défense de territoires, mobilisent toutes les énergies, constituent l'alpha et l'oméga.

Plus prosaïquement, les politiciens se doivent, afin de se faire remarquer, d'affirmer, de s'emporter, de dénoncer "l'arbitraire absolu" et "l'injustice criante" des autorités, des possédants, de la globalisation, ou de toute entité stigmatisée comme adversaire en la situant, et c'est là le point critique, comme ontologiquement en dehors de soi et de son camp.

Or, même pour les sciences dures comme la physique, situer l'observateur à l'extérieur de l'expérience étudiée est une erreur, car sa simple présence en modifie le résultat.

Dénoncer l'égoïsme en s'en acquittant est grotesque, mais c'est le fondement même des discours publics. Cette position de surplomb marque la limite de toute réflexion politique, qui peut être efficace, mais reste essentiellement réactive et complaisante.

N'étant pas un fanatique de la démocratie représentative, je verrais volontiers se développer les expériences de vote par Internet, en étudiant la question de la mise à disposition de postes et de documentation accessibles à tous.

Néanmoins nous continuerons vraisemblablement, pour bien des années encore, à nous dessaisir de notre souveraineté pour un nombre calibré d'années, que l'on nomme une législature, en faveur de quelques-uns.

C'est qu'hélas, le champ politique rabat toutes considérations sur un même plan, sans hiérarchie ni pondération des arguments. Il reste à espérer que les électeurs, ainsi que les journalistes, deviennent moins sensibles aux rodomontades et péroraisons et s'attachent davantage à l'information de fond, aux bilans circonstanciés, des élus et des formations politiques.

Publié par PandarDeBrillar à 01:06:39 dans Opinions de Pandar | Commentaires (0) |

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