<< Conférence de Pierre Leguillon / Curating the Library (le 18 mars) | Problem of the Week1: | Problem of the Week1: "Identités insaisissables", le 17 mars >>
La première table ronde ou Problem Of the Week proposait le thème « Identités Insaisissables ? ».
Le projet Société Anonyme, qui rassemble structures et collectifs très différents dans leurs méthodes de travail, vise non pas à les mettre côte à côte sans indistinction, mais bien au contraire, à mettre en avant la diversité de leurs modes de production. L'exposition GREY FLAGS (Anthony Huberman, l'un des deux commissaires avec Paul Pfeiffer, était invité pour cette discussion) posait elle aussi la question : Comment rassemble-t-on les personnes et leurs pratiques ? L'une et l'autre, au-delà des activités, ou plutôt à travers les activités, posent la question des identités.
Très vite les différents intervenants invités à discuter, tour à tour, artiste, historien de l'art, commissaire, critique d'art, se sont posé cette question-ci: Etre identifié est-il véritablement un problème?
Car chaque activité, chaque pratique est cernée par le nom qu'on lui donne. Cette appellation peut être considérée comme un simple nom commun, générique. Il s'agirait d'un outil de langage pour rendre communicable ce qui se fait et qui le fait, à l'intérieur comme à l'extérieur du champ global de l'art. Il s'agirait de disposer de mots pour le dire, pour en parler. Pourtant cette série de dénomination possède le son d'un arrêté pour quelques uns.
Assise comme les autres, un peu en retrait, sur mon cube (Une scénographie sur la base de trois cent cubes modulables a été mise en place par l'école d'architecture MODULE 8 pour Société Anonyme), je me pose alors la question : Est-ce que cette cartographie lexicale implique une circulation et une liberté de mouvement soumises au passage d'un check point ? Est-ce qu'une clôture électrifiée la circonscrit ?
Comme l'a souligné Anthony Huberman, « il y a processus d'identification, le monde de l'art cherche à catégoriser les pratiques, c'est-à-dire qu'il cherche à mettre de l'information sur le travail. »
Pour certains, cette recherche d'identité n'est qu'un « détour ».
En tout cas, l'étiquetage peut être et doit être un matériau à remodeler dans les pratiques au travers d'une polyvalence, d'une polysémie, d'une polymorphie... pourvu que ça commence par poly
« Il s'agit d'être pluriel » comme il a été dit « pour éviter d'être étiqueté » a-t-il été rajouté rien que pour m'embêter: quand bien même une pratique serait étiquetée, il faut peut-être l'endosser cette étiquette pour la déjouer, en dire autre chose, en dire plus. La question se traite de l'intérieur et il serait malheureux de croire à une nécessité d'être au dessus de tout et de toute dénomination pour exister en tant que tel. Personne n'existe en tant que tel mais en rapport à une structure, à un système économique et social. Peut-on faire quelque chose sans s'inscrire dans une organisation de production aussi mince soit-elle ?
D'autre part, on peut se rassurer en sachant qu'il suffit de faire autre chose pour être appelé autrement. Quoique que quelques uns considèrent qu'il y a à se défaire d'un nom, d'une étiquette, d'un statut comme une condition préalable pour pouvoir changer de pratique. Alors quoi ? Que peut-il bien se jouer à travers cette série d'appellations élevées au rang d'identités déterminantes ? Pourquoi vouloir s'en défaire et/ou pourquoi vouloir s'en saisir ? Que cherche-t-on à travers tel nom plutôt qu'un autre, ou un nom absolument plutôt qu'aucun ? Qu'est-ce qu'il y aurait à saisir ? Une marque ? Un ordre ? Une promotion ? Un galon ? Une légitimité ? Ne s'agirait-il pas, plutôt que de savoir-faire nommés, de noms servant de faire-valoir ? Cette situation est-elle uniquement le fait du système, de l'appareil institutionnel ? Il faut peut-être tout autant se demander ce que détermine imaginairement un statut pour celui qui le porte et en quoi cela pourrait aller jusqu'à influer sa pratique ? Je me demande si ce vocabulaire n'aurait pas été tellement investi subjectivement, fantasmatiquement, qu'il en résulterait non plus des dénominateurs communs mais des noms en propre, des identités satisfaisantes ( au sens étymologique, qui accomplit un besoin, répond à un manque) ou pesantes. Identités et statuts ont été érigés et fondés en puissance par l'ensemble du monde de l'art, par chacun de ses acteurs. Ils ont été façonnés par un système institutionnel et marchand d'accord, seulement la critique d'art, l'histoire et la théorie de l'art n'ont-elles pas tout autant organisé au sein d'une nomenclature et d'un système de savoir, leur objet de connaissance ?
Le fait est qu'un statut véhicule déjà un sens avant même que l'on parle. Cela tout le monde en convient. Un statut est un lieu de parole chargé en tant qu'il produit non seulement du discours mais aussi des représentations. Il peut être déterminant mais il est également un lieu de possibles. Il est un champ d'action à investir ou à réinvestir, à définir, ou à redéfinir, de l'intérieur. Il ne sert à rien de se mettre à l'écart de ce langage commun. Il faudrait au contraire fonctionner dans l'excitation à manipuler cette syntaxe, à brouiller ses signes et ses signifiants. Il faudrait en jouer d'ailleurs le « jeu de rôles » a été évoqué comme démarche et non se catégoriser dans un système de repérage qui créditerait sa pratique, se statufier dans un canon de légitimité.
Ayreen Anastas a pointé une véritable fonction de l'étiquetage que l'on ne peut renier : ce en quoi il permet d'avoir une visibilité et une publicité. Sans nom, sans titre, on ne vend pas ou on vend assez mal. Comme l'a souligné Ayreen Anastas, « quelques artistes veulent être identifiés pour vendre ». Le désir de s'insérer dans le marché de l'art n'est ni un péché, ni un vice, ni un abandon de son intégrité, ni une atteinte à la création artistique. Il s'agit comme il a été dit pendant notre discussion de trouver à l'intérieur de cette conjoncture et de ce système, certes mercantiles et capitalistes, des « interstices » dans lesquels glisser ses projets, ses intentions et ses positions.
J'ai aussi été interpellée par l'emploi peut-être sans distinction, d'identités et d'identifications. Pourtant il ne s'agit peut-être pas tout à fait de la même chose. Il ne s'agit pas de la même question. L'identité est en devenir. Elle se transforme. Elle se nourrit. Elle se déplace. Elle se décale. C'est une forme mouvante. Tandis que l'identification correspond davantage à un processus qui délimite, fixe, arrête. La volonté d'y échapper engage alors des « brèches » (le mot a été employé). Je crois en fait qu'il ne s'agit pas véritablement de se saisir d'identités, mais bien plutôt, à l'intérieur de processus d'identification, face à cette situation, de se saisir de postures aux travers des pratiques, pour le dire autrement de se saisir de pratiques comme des postures. Par rapport à cette question d'un « jeu de rôles », je crois que cette expression doit aussi s'entendre comme des rôles à jouer, c'est-à-dire à tenir, à se donner, à accomplir dans sa pratique respective, dans sa pratique du moment.
Le « lieu d'où l'on parle » a tenu une place importante dans le débat. Il y a le statut depuis lequel on parle et il y aussi le contexte dans lequel et auquel on s'adresse. Cette expression lieu d'où l'on parle m'évoque également un positionnement, au sens topographique et social. Il s'agirait de trouver à se positionner par rapport au lieu dans lequel notre pratique prend place lieu qui la diffuse par rapport à tout le contexte qui lui est rattaché le public qui reçoit notre pratique en fait partie par rapport à ce que notre pratique engendrera d'autres pratiques (La critique, l'édition d'un catalogue d'exposition : théoricien, commissaire...).
Sarah Sabourin,
Etudiante à l'Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux,
Assistante des commissaires de Société Anonyme
©Image, Martin Argyroglo
Publié par Societe-Anonyme à 16:11:38 dans - Compte-rendus des "Problems of the week" | Commentaires (0) | Permaliens
Société Anonyme
14 mars-13 mai 2007
Le Plateau, Paris
Conception : Thomas Boutoux, Natasa Petresin, et François Piron
Avec : 16Beaver / Un groupe comme les autres (New York), b_books (Berlin), Erick Beltrán (Mexico), Chto delat? / What is to be done? (Saint Petersbourg / Moscou), Curating the Library / Moritz Küng (Anvers), Nico Dockx & friends (Anvers), Tere Recarens (Barcelone / Berlin), tranzit.cz / Vítek Havránek (Prague), tv-tv (Copenhague), WHW / What, How & for Whom (Zagreb)
Société Anonyme rassemble des artistes, des collectifs et des structures, implantés dans différentes villes du monde (Anvers, Berlin, New York, Zagreb, Barcelone, Mexico, Copenhague, Moscou et Saint-Pétersbourg), qui ont été invités à délocaliser leur activité à Paris pendant un temps donné pour y imaginer de nouveaux projets en lien avec le contexte français et en collaboration avec des artistes, chercheurs, ou intellectuels d'ici. Chaque structure et collectif invité présente dans l'espace du Plateau quelques-uns de ses projets déjà réalisés sous la forme d'archives ou d'installations légères et dans le même temps dévoilent les recherches et productions qu'elles sont en train de mener à Paris, à travers un programme d'événements publics (sous la forme de conférences, projections, actions, performances, séminaires, workshops, dîners, concerts, fêtes, etc.).
©Image Laurent Fétis
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