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Cinquième table ronde des Problems of the Week organisée par
Guillaume Désanges, critique d'art et curateur, Paris.
Avec Chto Delat?/What is to be done? (Dmitry Vilensky, Olga Egorova), Saint Petersbourg / Moscou
Guillaume Désanges
Vít Havránek, tranzit.cz, Prague
What How and for Whom? (Ivet Ćurlin, Nataa Ilić, Sabina Sabolović), Zagreb
La table ronde « Quels manifestes pour aujourd'hui ? Statements et intentions d'activité » commençait par un rappel historique quant à la définition d'un manifeste.
Etymologiquement le mot manifeste tiré du latin veut dire clair, évident. Les manifestes ayant jalonné notre histoire, ou plutôt une certaine période de notre histoire, auraient en commun leur caractère d'affirmation d'une part, et d'autre part d'adresse universelle. Ils seraient des actes d'écriture visant à rendre public un collectif fondé en tant que tel à travers ses intentions. Les manifestes adopteraient une écriture évidente et simple, afin de rendre compréhensible au plus grand nombre un projet. Projet au sens le plus littéral du terme c'est-à-dire que le manifeste se projette vers l'avenir, il se penserait dans l'avenir. Dans le même temps le manifeste constituerait un acte d'urgence face à une situation présente. Il serait donc indissociable d'un contexte historique qui lui donnerait son impulsion.
Le manifeste introduirait l'idée d'un désir de changement et de rupture avec la situation de son temps. Il tendrait à faire ressentir le besoin et la nécessité d'une réaction. Le collectif à la base du manifeste se fait l'initiateur de cette réaction dans le champ de l'art qui est le sien.
Le manifeste épouse une forme littéraire étroitement liée à l'oralité et à la rhétorique. On peut rajouter que le manifeste se constitue souvent comme une liste. Il ne s'agit pas d'une écriture dialectique. Le manifeste adopte le ton de la persuasion et une certaine dynamique. Il s'agit d'une écriture qui déclame. Le manifeste porte une certaine passion (dans le sens du mot le plus récent) dans sa rédaction. Toutes les caractéristiques d'un élan vers le public tiennent à la reproduction/simulation écrite d'une situation d'énonciation orale. Il ne s'agit pas d'un discours resté à l'état de sa rédaction. Le manifeste n'a pas été conçu pour être dit. Le manifeste entretiendrait la volonté d'exister en tant qu'objet. Il aurait été pensé comme quelque chose qui demeure, à l'inverse d'un discours prononcé dont il ne resterait aucune trace, aucun enregistrement. Le rapport de l'histoire de l'art aux manifestes tient à la possibilité de les détenir et de les relire aujourd'hui.
Le manifeste est un acte par lequel un collectif se donne une identité publique. Il déclare publiquement et ouvertement sa démarche et son objectif. Il rend visible un projet en train de se faire. Il rend transparent une pratique.
Le manifeste représente une démarche et une intention qui se matérialisent dans l'écriture, en marge de la production strictement artistique. Il la fonde mais n'en est pas le fruit. Au contraire il la précèderait davantage. C'est sans doute un point qui a intéressé l'histoire de l'art : les artistes s'emparaient de l'écriture et l'introduisaient dans leur démarche avant que leur production ne soit visible et avant que la critique n'écrive sur leur pratique finalisée et révélée dans un travail plastique. Le manifeste tisse un lien avec un certain pouvoir d'action.
On assisterait aujourd'hui à une raréfaction du manifeste. Par contre se multiplient des activités éditoriales menées par exemple par des collectifs au sein de leurs pratiques.
Cette pratique, comme j'ai pu le lire et l'entendre, se désigne par l'expression politique éditoriale à travers laquelle pourrait s'établir un certain rapport au manifeste. Qu'il s'agisse du manifeste tel qu'il a été identifié ou d'une activité éditoriale, quelque chose se met en marche qui dépasse le seul champ de l'art. L'écriture serait une zone de franchissement du champ isolé de l'art. Elle serait une manière de l'inscrire dans le monde qui l'entoure contre une certaine autarcie.
Peut-être cette idée serait-elle encore plus poussée aujourd'hui à travers cette expression politique éditoriale : il s'agirait pour l'art non seulement de s'inscrire mais de s'engager dans le monde qui l'entoure, comme l'affirmation d'un rôle politique et social de la pratique artistique.
Le choix du journal serait une adresse plus large et manifesterait la volonté de s'insinuer et de s'interposer autant dans la sphère de l'art que dans le système de communication en général.
Il manifesterait la nécessité pour l'art contemporain d'un champ d'action élargi à la situation contemporaine politique et sociale. D'autre part, les pratiques éditoriales interrogeraient l'écriture, d'une part dans le champ de l'art à l'instar du manifeste qui s'en était emparé, d'autre part elles réfléchiraient à leur propre statut quant au lien entretenu entre les deux domaines de l'art et de la littérature.
La pratique éditoriale actuelle et le manifeste se distingueraient par leurs préoccupations et leurs objectifs : le manifeste affiche clairement une identité et une démarche artistiques tandis que les différentes pratiques d'édition émanant aujourd'hui du champ de l'art ne consisteraient pas tant dans une reconnaissance artistique que dans le souci d'un mode de diffusion d'une pratique et d'un discours.
On peut s'interroger sur le besoin d'utiliser l'écriture en tant que médium face à la société visuelle dans laquelle on se trouve. On pourrait se demander si l'image a plus d'impact que l'écrit ou si l'écrit a encore suffisamment d'impact face à l'hégémonie du visuel. Le choix de l'écriture représenterait alors un manifeste à lui seul.
Guillaume DESANGE a soulevé deux questions différentes : y a-t-il besoin de manifestes aujourd'hui ? Y a-t-il besoin d'écrire aujourd'hui ? Le lien entre le manifeste et son contexte historique a été évoqué. D. VILENSKY parlait d'un manifeste comme marque d'un certain esprit du temps. Le manifeste serait également un acte lié à l'urgence. Malheureusement, toutes les époques présentent chacune leur situation d'urgence. C'est le manifeste qui lui ne serait plus convoqué. La question ne serait pas tant celle de la nécessité ou non du manifeste en tant qu'il réagirait à une crise politique et sociale. La question serait bien plutôt de savoir pourquoi notre situation contemporaine n'entraîne plus l'initiative et l'intention du manifeste ?
Quelque chose du manifeste perdure très certainement sous une forme décalée. Les pratiques éditoriales pourraient en être une. La question de la nécessité du manifeste aujourd'hui tiendrait non pas tant à un contexte politique et social différent, à un esprit du temps envolé, qu'à une évolution du statut de l'image et du rapport à l'écrit.
La dénonciation d'une situation actuelle, la mise en avant d'une urgence sociale et politique, l'engagement dans une pratique artistique luttant contre cette situation, tout cela peut être contenu directement dans un travail plastique sans le préambule du manifeste. On peut se poser la question de l'impact qu'aurait eu tel ou tel mouvement sans le manifeste qui le fondait en puissance.
Le manifeste dans lequel un collectif se rend visible, fait l'annonce de son programme et légitime son intention n'est peut-être plus souhaité comme tel. La question de l'activisme et du militantisme se pose. Les collectifs n'auraient plus le souci de s'identifier avant d'être identifié. Ils n'anticiperaient plus sur le jugement de leurs pratiques en se justifiant de leurs activités et de leurs intentions. Le discours véhiculé par leur pratique importerait plus que le discours sur leur pratique. Le désir d'un impact serait lié à un pouvoir de la pratique plastique elle-même.
Olga EGOROVA disait Nous sommes des artistes, nous ne sommes pas des intellectuels.
Guillaume DESANGES évoquait HIRSCHHORN qui écrit un texte pour chacune de ses expositions. Pour ma part l'écriture n'est l'apanage de personne. Le choix de l'écriture et l'acte d'écrire ne nous identifie d'aucune manière au contraire... L'écriture prend la forme et la fonction qu'on lui donne.
L'écriture aujourd'hui dans le champ de l'art tend à devenir une pratique artistique à part entière. Le statut qu'elle serait en train d'acquérir l'éloigne d'une fonction traditionnelle de l'écrit dans l'art. Cette pratique de l'écriture en tant que production plastique fait encore l'objet d'une polémique. Il ne s'agit pas d'un objet strictement visuel. Il ne s'agit pas non plus de littérature.
N'y aurait-il pas encore à distinguer la publication d'un journal au sein de la pratique artistique et un travail d'écriture qui se revendique comme production plastique ?
Sarah Sabourin
Assistante des commissaires de Société Anonyme,
Etudiante aux Beaux Arts de Bordeaux
Publié par Societe-Anonyme à 15:23:40 dans - Activités de 16Beaver/Un groupe comme les autres | Commentaires (0) | Permaliens
Société Anonyme
14 mars-13 mai 2007
Le Plateau, Paris
Conception : Thomas Boutoux, Natasa Petresin, et François Piron
Avec : 16Beaver / Un groupe comme les autres (New York), b_books (Berlin), Erick Beltrán (Mexico), Chto delat? / What is to be done? (Saint Petersbourg / Moscou), Curating the Library / Moritz Küng (Anvers), Nico Dockx & friends (Anvers), Tere Recarens (Barcelone / Berlin), tranzit.cz / Vítek Havránek (Prague), tv-tv (Copenhague), WHW / What, How & for Whom (Zagreb)
Société Anonyme rassemble des artistes, des collectifs et des structures, implantés dans différentes villes du monde (Anvers, Berlin, New York, Zagreb, Barcelone, Mexico, Copenhague, Moscou et Saint-Pétersbourg), qui ont été invités à délocaliser leur activité à Paris pendant un temps donné pour y imaginer de nouveaux projets en lien avec le contexte français et en collaboration avec des artistes, chercheurs, ou intellectuels d'ici. Chaque structure et collectif invité présente dans l'espace du Plateau quelques-uns de ses projets déjà réalisés sous la forme d'archives ou d'installations légères et dans le même temps dévoilent les recherches et productions qu'elles sont en train de mener à Paris, à travers un programme d'événements publics (sous la forme de conférences, projections, actions, performances, séminaires, workshops, dîners, concerts, fêtes, etc.).
©Image Laurent Fétis
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