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Magnifique fin de poème que celle du "Cimetière marin" de Paul Valéry. Beaucoup auront noté la similitude entre la fin de ce poème et celle du poème de Ponge "Plat de poissons frits" : même souffle du vent, même décor à Sète ; Francis Ponge propose une fin (et aussi une faim !) "à notre portée", concrète, immédiate, épicurienne. Paul Valéry se montre plus lyrique, plus grave, avec un souffle presque romantique qui rappelle Chateaubriand.
C'est la plus belle fin de poème que je connaisse !
Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d'eaux rejouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !
Publié par ROSSET à 10:20:09 dans Des mots et des jours, chroniques poétiques | Commentaires (0) | Permaliens
Je livre peu à peu mes références poétiques... Pas forcément mes sources d'inspiration, mais ceux que j'aime lire... Rimbaud, bien sûr, génie parmi les génies, mais aussi Guillevic, Saint-John Perse... Et puisque je parlais ce matin de la vie que nous apporte la poésie (Saint-John Perse : "pour mieux vivre"), je ne résiste pas à l'envie de parler de Francis Ponge. "Raisons de vivre heureux" : c'est pour lui le titre que devrait avoir tout poème. Goûtez à son "Plat de poissons frits"... Le poème pour lui est à la fois "objeu" et "objoie". Il est délice, saveur, plaisir. C'est aussi cela la littérature. Un plaisir à déguster.
PLAT DE POISSONS FRITS
Publié par ROSSET à 13:51:00 dans Des mots et des jours, chroniques poétiques | Commentaires (0) | Permaliens
Une page de belle poésie... Et je ne peux m'empêcher de rappeler la belle réponse que Saint-John Perse donnait lorsqu'on lui demandait "à quoi bon écrire " :
"Pour mieux vivre"
Alors, vivons mieux avec cette belle page extraites de Vents :... Eâ, dieu de l'abîme, les tentations du doute seraient promptes Où vient à défaillir le Vent... Mais la brûlure de l'âme est la plus forte, Et contre le sollicitations du doute, les exactions de l'âme sur la chair Nous tiennent hors d'haleine, et l'aile du Vent soit avec nous ! Car au croisement des fiers attelages du malheur, pour tenir à son comble la plénitude de ce chant, Ce n'est pas trop, Maître du chant, de tout ce bruit de l'âme - Comme au grand jeu des timbres, entre le bol de bronze et les grands disques frémissants, La teneur à son comble des grands essaims sauvages de l'amour. "Je t'ai pesé, poète, et t'ai trouvé de peu de poids. "Je t'ai louée, grandeur, et tu n'as point d'assise qui ne faille. "L'odeur de forges mortes au matin empuantit les antres du génie. "Les dieux lisibles désertaient la cendre de nos jours. Et l'amour sanglotait sur nos couches nocturnes. "Ta main prompte, César, ne force au nid qu'une aile dérisoire. "Couronne-toi, jeunesse, d'une feuille plus aiguë ! "Le Vent frappe à ta porte comme un Maître de camp, "A ta porte timbrée du gantelet de fer. "Et toi, douceur, qui vas mourir, couvre-toi la face de ta toge "Et du parfum terrestre de nos mains..." Le Vent s'accroisse sur nos grèves et sur la terre calcinée de nos songes ! Les hommes en foule sont passés sur la route des hommes, Allant où vont les hommes, à leur tombes. Et c'est au bruit Des hautes narrations du large, sur ce sillage encore de splendeur vers l'Ouest, parmi la feuille noire et les glaives du soir... Et moi j'ai dit : N'ouvre pas ton lit à la tristesse. Les dieux s'assemblent sur les sources, Et c'est murmure encore de prodiges parmi les hautes narrations du large. Comme on buvait aux fleuves incessants, hommes et bêtes confondus à l'avant-garde des convois, Comme on tenait au feu des forges en plein air le long cri du métal sur son lit de luxure. Je mènerai au lit du vent l'hydre vivace de ma force, je fréquenterai le lit du vent comme un vivier de force et de croissance. Les dieux qui marchent dans le vent susciteront encore sur nos pas les accidents extraordinaires. Et le poète encore est avec nous. Et c'est montée de choses incessantes dans les conseils du ciel en Ouest. Un ordre de solennités nouvelles se compose au plus haut faîte de l'instant. Et par là-bas mûrissent en ouest les purs ferments d'une ombre prénatale - fraîcheur et gage de fraîcheur, Et tout cela qu'un homme entend aux approches du soir, et dans les grandes cérémonies majeures où coule le sang d'un cheval noir...
S'en aller ! s'en aller ! Parole de vivant.
Publié par ROSSET à 10:41:35 dans Des mots et des jours, chroniques poétiques | Commentaires (0) | Permaliens
J'ai découvert Sibelius et son poème symphonique "Kullervo" dirigé par le grand chef P. Berglund. Dès l'ouverture (j'utilise le terme à dessein), la fatalité au sein des paysages finlandais s'inscrit dans des notes mélancoliques et vigoureuses. On a l'impression de voir des images et des sentiments exaltés.
"Poème symphonique"... Le genre m'a toujours fasciné : la poésie est souvent musique, on le sait, bien avant "de la musique avant toute chose" de Verlaine... Mais la musique peut-être être poétique ? Peut-elle se faire poème ? Saint-Saëns a évoqué nombre de légendes mythologiques en musique. Sibelius se veut le Homère de la Finlande. C'est un poème épique que "Kullervo".
Imaginons à présent une "symphonie poétique" ! Dans un poème futur que je compte publier, je fais clairement allusion à Beethoven qui, à sa manière, raconte les travaux et les jours dans la "Pastorale". Rimbaud cherchait une "langue résumant tout". J'en appelle à une synesthésie des arts : que la poésie puisse se faire symphonie, sculpture, peinture ! C'est le grand défi des mots.
Publié par ROSSET à 11:31:39 dans Des mots et des jours, chroniques poétiques | Commentaires (0) | Permaliens
Je veux vous faire partager un moment de poésie.
Voici le poème d'un grand poète, celui qui disait, contre une certaine poésie hermétique (mais la notion est bien entendu à critiquer !), "redescendons, la terre appartient aux fourmis". Une poésie simple, rugueuse, minérale, comme les rochers de sa Bretagne.
Le rôle de sentinelle
Est confié aux arbres.
Si c'est pour demander
Pourquoi le silence,
Vous n'êtes pas d'ici.
Le dehors
Doit exister.
Dans le domaine,
Les buisssons
Ne se plaignent pas.
L'eau
Dans l'étang
Est occupée
À garder le temps.
Des haies.
Que fait un regard
Que rien n'arrête ?
Rien ne caracole
Dans le domaine,
Sauf peut-être
Au plus grenu des pierres.
La lune,
Soit !
Qu'elle apparaisse
Pour être éconduite.
Ah oui ! Le vent
Des roses
qui ne pensent pas
À être des roses.
Autour du domaine,
Le vent se cherche
Des porte-parole.
On ne se couche
Que pour s'avouer son corps.
Quand le vent se nie,
Alors c'est le vent.
Il y a des feuilles auxquelles
Il n'est pas question de parler.
Les massifs d'orties
Servent de cicatrices.
Pitié pour les bêtes
Qui n'ont pas de nuit.
Il y a des silences
Gros de silence.
Ils s'écoutent.
Les horizons
Surveillent les arbres.
Dans le domaine
Que je régis,
J'enquête.
Dans le domaine
On ne sait pas toujours
Où est la surface.
Le domaine
Est peut-être un rêve
Qui a trouvé
Son territoire.
Descendre dans l'étang
N'apprendra rien de plus
Probablement
Sur le domaine.
La branche -
Infatigable.
Les toits
Ne savent pas toujours
Ce qu'ils ont à faire.
Le ciel
N'est pas toujours chez lui.
On ne sait jamais
Ce que fera la branche,
la prochaine fois.
On t'accompagnera
Si tu trouves ta route.
L'eau de l'étang
Jamais surprise
En flagrant délit.
Du silence
Qui s'en prend
Il ne sait à quoi.
Il faut parfois
Beaucoup de lointain
Pour aller de la chambre
Jusqu'à l'étang.
Pendant tout ce temps,
L'eau
Ne pense qu'à soi.
Ce n'est rien.
C'est l'étang
Qui, cette fois,
Dort pour de bon.
L'oeil
Dans la tourterelle.
L'eau
Dans l'étang
Qui de nous
A pu
S'affranchir de l'absence ?
À force de croire
À sa propre joie,
La voici
Qui a le dessus.
La grande lumière aussi
Fait tâtonner.
Et ces pigeons
Qui revenaient
Nous étaler
Leurs mouvements
Trop réussis.
Vient un moment
Où le chêne lui-même
Pense à la durée.
S'il n'y avaient pas les ramiers,
Les rochers
Seraient plus fermés.
Pas pour toujours,
Dit la pluie.
Il y a des feuilles
Plus taciturnes.
Donnez vos preuves,
dit l'étang.
La ronce
N'est pas le pire
Tant de mains
qui hors du travail
Ne savent pas quoi.
Qui de nous
Ne braconne pas ?
Aux confins du domaine,
tous les regards
sans yeux.
L'eau
Sur le point de dire
Comme tout le monde :
Qu'est-ce qu'on me veut ?
La mousse,
Etonnée,
Autant qu'un chevreuil.
"Loin,
Loin,
Loin"
Criaient
Les corbeaux
.
Dans le buisson,
Des yeux
De chevreuils ou de papillon.
Ces moments
Où rien n'est intercepté.
Toujours le vent
Trouve à redire,
À lui-même
Surtout.
Le froid -
À lui-même
Incompréhensible.
Là-haut
L'épervier dit :
C'est maintenant,
L'éternité.
Si l'on entendait
Le travail des radicelles,
Qui s'endormirait ?
On n'en finit pas
De s'habituer.
C'est avec du noir
Que les lampes fabriquent
Ces lumières qui grincent.
Quelque chose
A palpé l'air
dans le sous-bois.
Le lierre
Est, comme toi,
De la préhistoire.
Avoue toujours.
Plus tu en diras,
Plus tu en garderas.
Dormir, dormir,
Disaient les toits.
Mais quelque chose
Les reclamait.
Chaque arbre
A sa façon
D'appâter le soleil.
Il allait seul
Dans les allées,
Abandonné
Par son enfance.
Le noisetier
A dû dormir.
Il te regarde et cherche
À se rappeler.
La tourterelle
N'aura pas pitié.
De tous ceux du domaine
C'est encore toi
Qui mendies le plus.
Comme les lichens
Avoir soin du temps.
Le ver de terre aussi
T'a donné quelque chose.
Nous n'espionnons pas
Se murmurent les nuages.
Toutes ces ronces
Privées d'ennemis.
L'horizon
Ne cille jamais.
Nos veilles commencent
Au petit matin.
L'eau
Dans la terre
Est indulgente.
À la surface
Il lui en reste quelque chose.
La grenouille
Se souvient
Qu'elle doit chanter.
Ne comptez pas
Les soleils couchants.
Il y en aura.
Gallimard, 1967
Publié par ROSSET à 12:16:59 dans Des mots et des jours, chroniques poétiques | Commentaires (0) | Permaliens
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