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Un poète contemporain que j'aime bien. Philippe Jaccottet. Immense traducteur de L'Odyssée. Un grand explorateur des "choses muettes". Il faut lire Philippe Jaccottet. Je vous livre un de ses poèmes. La fin de cette pièce est d'un baroque inouï. Il y a à la fois Apollinaire, Ramuz et Giono.
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LE DAUCUS, OU CAROTTE SAUVAGE Il faut rebaptiser ces fleurs, les détacher des réseaux de la science pour les réinsérer dans le réseau du monde où mes yeux les ont vues. On voit alors, éparses un peu plus haut que l´herbe sombre et vague, ces taches blanches qui bougent un peu, qui ont l´air de flotter, comme des flocons d´écume. En même temps, vaguement, parce que ces choses vues ainsi sont vagues, on pense à des fantômes qui apparaîtraient là dans cette pénombre favorable aux formes incertaines et probables de la vie ; c´est-à-dire à des présences, presque des personnes, pas entièrement réelles, comme surgies d´ailleurs, revenues de très loin ou remontées d´obscures profondeurs ; plutôt pâles, fragiles à coup sûr, privées des belles couleurs de la vie ; sans que cette impression, d´ailleurs fugitive et un peu fade elle-même, effraie aucunement. Ce sont des ombelles éparses dans l´ombre ; des espèces de constellations plus familières, moins éclatantes, moins froides et surtout moins figées que celles qui pourront sembler leur répondre au-dessus des arbres une fois que le beau voile du jour aura été tiré. Me voici parvenu au seuil d´une espèce de ciel d´herbe où flotteraient à portée de la main, fragiles, plutôt que des astres aigus, de petites galaxies flottantes, légères, blanches vraiment comme du lait, ou de la laine de brebis telle qu´il en reste accrochée aux ajoncs dans les îles bretonnes. C´est un peu comme quand on surprend les premiers pépiements, avant l´aube, c´est-à-dire dans une autre sorte d´ombre, d´oiseaux qu´on ne voit pas. À la fois distincts et reliés. Mais ce murmure, ici, des ombelles, annonce-t-il aussi quelque chose comme un nouveau jour, une autre éclosion ? Il ne semble pas. C´est un langage encore plus étranger. Vagues lueurs dans l´ombre, flottant au-dessus de la tombe commune. Surtout, ne pas plier cela dans l´herbier des pages ; mais le laisser déplié dans l´espace, laisser cela flotter au bout de ses tiges presque invisibles qui en empêchent pour un peu de temps la dispersion. Les laisser telles qu´elles sont, libres et liées, ces ombelles blanches dans l´ombre aérée des chênes, liées pour un temps et qu´on dirait heureuses de l´être, mais prêtes à l´envol, comme ne peuvent le rêver leurs sœurs célestes, clouées au bois de la nuit. Ainsi, comme des lampes à tous les étages de la maison... Quelques ombelles flottant dans l´ombre des grands arbres verts, qu´on est peut-être ici pour faire dire quelque chose à l´oreille la plus rétive ; avec le rêve téméraire, un peu fou, de remettre ainsi dans le réseau du monde le cœur aveuglé, le cœur sourd ; de ramener à la maison du monde l´âme navrée, perdue, ou qui se croyait telle à jamais. (On imagine une toile d´araignée aux dimensions du monde infini, qui brillerait dans l´ombre et dont le centre serait, cette fois, un tendre soleil inconnu.) Philippe Jaccottet Extrait de Et néammoins, Gallimard, 2001 Première parution dans la revue Poésie 2001, février 2001, numéro 86 © Gallimard 2001 |
Publié par ROSSET à 21:06:19 dans Des mots et des jours, chroniques poétiques | Commentaires (0) | Permaliens
J'évoquais hier la poésie française méconnue du XVIIIe siècle. Peut-être gagnerait-elle à être découverte... Pour preuve, un poème érotique de Parny, auteur né à l'île Bourbon, actuelle Réunion. Parny a inspiré Lamartine. Citons aussi Delille, Jean-Baptiste Rousseau, Chénier. Oui, il faut rédécouvrir les joyaux poétiques du siècle des Lumières !
Le Lendemain
(À Éléonore)
Enfin, ma chère Éléonore,
Tu l' as connu ce péché si charmant
Que tu craignais, même en le désirant;
En le goûtant, tu le craignais encore.
Eh bien, dis-moi; qu' a-t-il donc d' effrayant?
Que laisse-t-il après lui dans ton âme?
Un léger trouble, un tendre souvenir,
L'étonnement de sa nouvelle flamme,
Un doux regret, et surtout un désir.
Déjà la rose aux lis de ton visage
Mêle ses brillantes couleurs;
Dans tes beaux yeux, à la pudeur sauvage
Succèdent les molles langueurs,
Qui de nos plaisirs enchanteurs
Sont à la fois la suite et le présage.
Déjà ton sein doucement agité,
Avec moins de timidité
Repousse la gaze légère
Qu' arrangea la main d' une mère,
Et que la main du tendre amour,
Moins discrète et plus familière,
Saura déranger à son tour.
Une agréable rêverie
Remplace enfin cet enjouement,
Cette piquante étourderie,
Qui désespéraient ton amant;
Et ton âme plus attendrie
S'abandonne nonchalamment
Au délicieux sentiment
D'une douce mélancolie.
Ah! Laissons nos tristes censeurs
Traiter de crime abominable
Le seul charme de nos douleurs,
Ce plaisir pur, dont un dieu favorable
Mit le germe dans tous les coeurs.
Ne crois pas à leur imposture;
Leur zèle barbare et jaloux
Fait un outrage à la nature;
Non, le crime n' est pas si doux.
Publié par ROSSET à 18:16:03 dans Des mots et des jours, chroniques poétiques | Commentaires (0) | Permaliens
Poésie et engagement... A priori deux termes opposés. Peut-on associer recherche esthétique, travail sur les mots et engagement politique ? Les poèmes engagés ne sont-ils pas de simples poètes de circonstance ? Je veux penser que la poésie peut encore éclairer le monde, que le poète peut être guide, mage, prophète...
Je propose ainsi aujourd'hui un poème de... Voltaire ! Oui, à une époque où le rationalisme ne favorisait pas vraiment l'émergence d'une vraie poésie, certains philosophes ont défendu les Lumières en vers. Voici l'Ode sur le fanatisme. Un poème d'actualité.
ODE VII.
SUR LE FANATISME. 1732.
Charmante et sublime Émilie
Amante de la Vérité,
Ta solide philosophie
T'a prouvé la Divinité.
Ton âme, éclairée et profonde,
Franchissant les bornes du monde,
S'élance au sein de son auteur.
Tu parais son plus bel ouvrage;
Et tu lui rends un digne hommage,
Exempt de faiblesse et d'erreur.
Mais si les traits de l'Athéisme
Sont repoussés par ta raison,
De la coupe du Fanatisme
Ta main renverse le poison:
Tu sers la justice éternelle,
Sans l'âcreté de ce faux zèle
De tant de dévots malfaisants,
Tel qu'un sujet sincère et juste
Sait approcher d'un trône auguste
Sans les vices des courtisans.
Ce Fanatisme sacrilège
Est sorti du sein des autels;
Il les profane, il les assiège,
Il en écarte les mortels.
O Religion bienfaisante,
Ce farouche ennemi se vante
D'être né dans ton chaste flanc!
Mère tendre, mère adorable,
Croira-t-on qu'un fils si coupable
Ait été formé de ton sang?
On a vu souvent des athées
Estimables dans leurs erreurs;
Leurs opinions infectées
N'avaient point corrompu leurs moeurs.
Spinosa fut toujours fidèle
A la loi pure et naturelle
Du Dieu qu'il avait combattu;
Et ce Desbarreaux qu'on outrage,
S'il n'eut pas les clartés du sage,
En eut le coeur et la vertu.
Je sentirais quelque indulgence
Pour un aveugle audacieux
Qui nierait l'utile existence
De l'astre qui brille à mes yeux.
Ignorer ton être suprême,
Grand Dieu! c'est un moindre blasphème,
Et moins digne de ton courroux,
Que de te croire impitoyable,
De nos malheurs insatiable,
Jaloux, injuste comme nous.
Lorsqu'un dévot atrabilaire,
Nourri de superstition,
A, par cette affreuse chimère,
Corrompu sa religion,
Le voilà stupide et farouche;
Le fiel découle de sa bouche,
Le Fanatisme arme son bras;
Et, dans sa piété profonde,
Sa rage immolerait le monde
A son Dieu, qu'il ne connaît pas.
Ce sénat proscrit dans la France,
Cette infâme Inquisition,
Ce tribunal où l'ignorance
Traîna si souvent la raison;
Ces Midas en mitre, en soutane,
Au philosophe de Toscane
Sans rougir ont donné des fers.
Aux pieds de leur troupe aveuglée,
Abjurez, sage Galilée,
Le système de l'univers.
Écoutez ce signal terrible
Qu'on vient de donner dans Paris;
Regardez ce carnage horrible,
Entendez ces lugubres cris;
Le frère est teint du sang du frère,
Le fils assassine son père,
La femme égorge son époux;
Leurs bras sont armés par des prêtres.
O ciel! sont-ce là les ancêtres
De ce peuple léger et doux?
Jansénistes et molinistes,
Vous qui combattez aujourd'hui
Avec les raisons des sophistes,
Leurs traits, leur bile, et leur ennui,
Tremblez qu'enfin votre querelle
Dans vos murs un jour ne rappelle
Ces temps de vertige et d'horreur;
Craignez ce zèle qui vous presse:
On ne sent pas dans son ivresse
Jusqu'où peut aller sa fureur.
Malheureux, voulez-vous entendre
La loi de la religion?
Dans Marseille il fallait l'apprendre
Au sein de la contagion,
Lorsque la tombe était ouverte,
Lorsque la Provence, couverte
Par les semences du trépas,
Pleurant ses villes désolées
Et ses campagnes dépeuplées,
Fit trembler tant d'autres États.
Belsunce, pasteur vénérable,
Sauvait son peuple périssant;
Langeron, guerrier secourable,
Bravait un trépas renaissant;
Tandis que vos lâches cabales
Dans la mollesse et les scandales
Occupaient votre oisiveté
De la dispute ridicule
Et sur Quesnel et sur la bulle,
Qu'oubliera la postérité.
Pour instruire la race humaine
Faut-il perdre l'humanité?
Faut-il le flambeau de la Haine
Pour nous montrer la Vérité?
Un ignorant, qui de son frère
Soulage en secret la misère,
Est mon exemple et mon docteur;
Et l'esprit hautain qui dispute,
Qui condamne, qui persécute,
N'est qu'un détestable imposteur.
Publié par ROSSET à 18:30:28 dans Des mots et des jours, chroniques poétiques | Commentaires (0) | Permaliens
Après avoir rendu hommage à quelques grands noms de la poésie, je veux parler de Ramuz, l'écrivain suisse d'expression française, trop souvent perçu comme "régionaliste". Erreur manifeste : Ramuz est un immense auteur, ses nouvelles sont imprégnées de Racine. Ses romans sur la montagne sont d'authentiques chefs-d'oeuvre : Derborence, La Grande Peur dans la montagne, Si le soleil ne revenait pas. Je reproduis un extrait de ce roman magnifique dans lequel des habitants d'un village du Valais croient que le Soleil ne se lèvera plus, plongeant le monde dans une nuit éternelle. Belle métaphore de la guerre. La fin est résolument optimiste, et le climat de ce roman est tour à tour fantastique, sombre, lyrique. Un bonheur de lecture que je veux vous faire partager.
Car, même au gros de l'hiver, même dans ces villages où le soleil ne se montre pas de tout le jour, rien n'est plus beau à voir, d'ordinaire, que la pureté du ciel et l'éclat de la neige. Même ici où on ne voit pas le soleil pendant six mois, on le sent qui est là, derrière les montagnes, et envoie en délégation ses couleurs, qui sont le rose pâle, le jaune clair, le roux, dont un pinceau minutieux revêt autour de vous les pentes. La neige sur les toits est comme du linge qu'on vient de passer au bleu ; elle est sur les côtés des toits comme des piles de draps de lit pliés en quatre dont on voit les épaisseurs lesquelles débordent; et la masse dépassant, de temps en temps, se rompt et tombe, avec un bruit d'écrasement, comme un fruit mûr. La neige est à la point des pieux comme des bonnets en laine d'agneau. L'air est à la fois immobile et animé d'un mouvement secret ; il ne se respire pas, il se boit.
Charles-Ferdinand RAMUZ, Si le soleil ne revenait pas.
Publié par ROSSET à 14:14:07 dans Des mots et des jours, chroniques poétiques | Commentaires (0) | Permaliens
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Philippe ROSSET
Publié par ROSSET à 10:27:10 dans Présentation | Commentaires (0) | Permaliens
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