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Baudelaire, bien sûr... | 30 mars 2007

Je continue à évoquer mes grands poètes personnels... Avant Rimbaud, Baudelaire, bien sûr... Que le jeune Arthur adorait ("un Dieu", disait-il). Avec Baudelaire, la poésie devient picturale, musicale, sensuelle... Tout se correspond. Ses poèmes en prose sont magnifiques, comme celui que je reproduis aujourd'hui.  Lisez et vous verrez aussi que Baudelaire pense au Lorrain, dont j'ai parlé dans un précédent billet... Il y a du Baudelaire dans la peinture du Lorrain, comme il y a du Lorrain et du Gauguin dans la poésie de Baudelaire.

Je salue les nouveaux internautes qui viennent de tous pays rendre une petite visite à ce blog. Qu'ils n'hésitent pas à laisser des messages, y compris dans leur langue ! Bonjour à Israël, à la Turquie, à la République Tchèque, à la Grèce, à la Roumanie !

 

 

Un hémisphère dans une chevelure


Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air.

Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j'entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique.

Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures ; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l'espace est plus bleu et plus profond, où l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.

Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l'éternelle chaleur.

Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.

Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlé à l'opium et au sucre; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l'infini de l'azur tropical; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile de coco.

Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.


Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris.

Publié par ROSSET à 17:24:30 dans Des mots et des jours, chroniques poétiques | Commentaires (0) |

Commandez le recueil | 19 mars 2007

Chers amis internautes, curieux de passage, amateurs de poésie,

Merci à tous : vous avez franchi la barre des 1000 connexions sur mon blog "Lyre la Poésie". C'est beaucoup ! Merci à vous. Je salue avec beaucoup de fraternité tous les internautes de France mais aussi tous nos amis citoyens du monde : je sais qu'on a consulté mon site depuis le Japon, le Congo, le Canada, la Suisse, la Turquie, le Maroc, le Luxembourg... Ces connexions internationales me réjouissent. La République des lettres n'a pas de frontière !

Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur mes écrits, je dirais qu'ils se résument pour le moment à un premier recueil paru fin 2006. Son titre : Trahisons du crépuscule. Editions ALIDADES. Je me permets d'en refaire un peu de publicité et je vous en livre un nouvel extrait. Vous pouvez commander ce recueil en remplissant et en envoyant un bon de commande à Alidades, Evian-les-Bains.

http://perso.orange.fr/alidades.librairie/

Philippe Rosset

Trahisons du crépuscule
avec une postface de Jacques Ancet

alidades, collection 'Échafaudage',
12,5 x 21 cm, 44 pages, cahier, 5,00 €, ISBN 978-2-906266-69-8

Un premier recueil est toujours un aboutissement ; pas seulement un départ. C'est une déprise et celui-ci n'y échappe pas, travaillé qu'il est de ce que l'auteur a fait sien, ouvert qu'il est à ce que cherche la voix qui parle. C'est dans cet écart que ces premiers textes s'affirment, au sens fort ; naissance et hommage à l'écriture. Mais la démarche n'est en aucun cas de pure abstraction : le proche, le ressenti font venir en écho d'autres voix, elles-mêmes intériorisées. Et de là naît, dans la réminiscence, un espace ouvert à toutes les possibilités.

http://assoc.orange.fr/alidades.librairie/commande.htm

Voici deux poèmes du recueil, l'un plutôt sombre, l'autre plus lumineux. Je vous laisse le soin de me livrer vos impressions...

A bientôt sur "Lyre la Poésie",

Philippe ROSSET

****************************************************************************************** 

LARMES

Je te dois mes larmes. La blancheur de la croix de

pierre répétera sans varier que tu as préféré me laisser au

bord des routes.

Les flots taris du sourire croupissent dans la moisissure

des caves. Tout est perdu d'avance mais la plaie redonne

la vie.

La pluie seule sur mon visage m'a rappelé tes larmes.

Toi aussi tu sais que les routes du ciel sont impraticables.

Les larmes ne connaissent pas d'écluse. – Un jour je

reviendrai là-haut et je trouverai les verts pays cachés derrière

les arbres. Alors nous recommencerons à marcher.

Pour l'instant, je me lève à peine.

 

 CONCORDE

Les coquillages pétrifiés de la colonne jaune m'invitent

à prendre la mer. Bien loin, cueillant l'acanthe et la

caroube, ramassant les sables flétris d'une Antiquité tardive,

je verrai le bleu des eaux.

Alors, le fronton m'appellera vers les âges perdus et

j'arpenterai la route des dalles. L'odeur des pins résonnera

longtemps en moi et je ramasserai encore les amphores

de l'allée de pierre. - Encore une fois pour soutenir la

mémoire aiguë des tessons oubliés qui percent l'âme.

 

Publié par ROSSET à 15:17:59 dans Trahisons du crépuscule | Commentaires (0) |

Poésie russe : hommage à St Pétersbourg | 16 mars 2007

Un peu de poésie russe aujourd'hui. Pour qui connaît un peu Pétersbourg, le poème de Pouchkine "Le Cavalier de Bronze" est un appel au voyage, un bel hommage à l'oeuvre de Pierre le Grand. 

 

 


Je t'aime, ville, oeuvre de Pierre
j'aime ta sévère harmonie,
le cours majestueux du fleuve,
le granit qui revêt ses rives,
l'entrelacs des grilles de fonte,
la claire pénombre sans lune
de ces nuits porteuses de rêves
où, sans allumer ma lampe
dans ma chambre je lis, j'écris,
où je vois clairement les masses endormies
des rues vides et, scintillant là-haut
la flèche d'or sommant l'Amirauté;
où, sans laisser l'ombre nocturne
s'attarder sur les cieux dorés,
un crépuscule chasse l'autre,
laissant moins d'une heure à la nuit.

J'aime de tes âpres hivers
le grand gel dans l'air immobile
et la course en traîneau sur l'immense Néva
et le rose éclatant au visage des filles
et le bruit et l'éclat et la rumeur des bals
et, régal des soupers de garçons,
la mousse écumant dans les coupes
et le punch aux flammèches bleues.

Alexandre Pouchkine
Extrait du cavalier de Bronze
 

Publié par ROSSET à 14:16:58 dans Des mots et des jours, chroniques poétiques | Commentaires (0) |

Port de mer au soleil couchant | 07 mars 2007

 Aujourd'hui, je vous livre une page inédite. Quand je vois des toiles, je ne regarde pas, j'entends. Voici une page de méditation à partir d'un tableau du Lorrain. Comme le dit Goethe, cité par Stravinski, "l'architecture est une musique pétrifiée". Vous remarquerez que j'écrivais déjà sur le soleil, mais le crépuscule du Lorrain ne trahit pas ! Il rassure et réchauffe les coeurs.

Philippe Rosset

 

 

Les soleils couchants / Revêtent les champs / Les canaux, la ville entière / D'hyacinthe et d'or / Le monde s'endort / Dans une chaude lumière / Là, tout n'est qu'ordre et beauté / Luxe, calme et volupté. » (Charles Baudelaire, « L'Invitation au voyage », Les Fleurs du Mal)
« La musique souvent me prend comme une mer ! »[1] Un poème symphonique se joue devant nos yeux.
Les personnages aux chapeaux, vêtus d'une cape, semblant issus de la Commedia dell'arte ou d'un carnaval de Venise éternellement répété. C'est l'allegro du Capriccio italien de Tchaïkovski qui semble monter délicatement, un carnaval roman baroque dans le mouvement des deux hommes qui se battent là, dérisoires, sur la grève.
Une femme, de bleu vêtue, admire le paysage avec son enfant. Près d'eux, un homme joue une fine mélopée ; la douce musique d'un luth s'élève, aussi haut que les cordages des navires. Le Capriccio italien se fait plus langoureux, plus fin, plus subtil, comme apaisé. Ces deux êtres sont la présence la plus émouvante du tableau, dans leur attente sage, calme et béate : « c'est l'attente qui est magnifique »[2]. Qu'attendent-ils ? Un époux, un père parti au loin ? Le crépuscule, dans l'espoir de ne pas être trahi. Non. C'est la pure magie des fonds orangés de l'horizon qu'ils regardent, qu'ils prennent le temps de voir, bercés par les cordes du luth.
Mais déjà les mesures de l'Eté de Vivaldi nous entraînent gaiement vers le palais, et nous gravissons les marches de ces « quais de marbre »[3] pour surplomber le port. Les pavillons des navires claquent au vent marin et les fleurs de lys semblent exhaler quelque enivrante fragrance. Sons, parfums et musique se répondent... L'apothéose de la pièce musicale nous laisse deviner ce portique aux colonnades antiques où embaument le laurier et le myrte. L'éclat des trompettes esquisse la douce majesté de la scène : « J'ai longtemps habité sous de vastes portiques / que les soleils marins teignaient de mille feux. »[4]
Sur le balcon de la villa italienne, la seule présence des arbustes verts est touchante. Ils sont la promesse d'un été proche, la promesse de la douceur, de la quiétude : « le balcon, comme tous les balcons du palais, était chargé d'un grand nombre d'orangers dans des vases de terre plus ou moins grands »[5]. Toujours, cette musique trépidante, carnaval romain extravagant entre masques et bergamasques, plus loin, toujours plus loin, dans ces lointains magiques, au-delà de ce phare génois qui semble s'embraser dans la chaude lumière du soleil, comme les pavillons rougeoyants des mâts de la nef qui rentre au port.
Le largo de la fantaisie italienne qui nous accompagne, fait enfin voir le port dans sa totalité. Espérer, faire attention, se souvenir... « Un port retentissant où mon âme peut voir / A grands flots le parfum, le son et la couleur... »[6]
Les flots de la mer qui nous appellent, comme le poudroiement étincelant du soleil couchant sont une merveilleuse promesse. Le soleil qui se couche n'appelle point la nuit. Il est la promesse d'un jour nouveau qui va se lever. C'est l'appel d'un départ, l'envoûtement des odeurs du large. L'appel d'un voyage. Une invitation au voyage. Une invitation à l'espérance et à la foi dans un soleil nouveau qui va se lever.
Et si nous nous contentions, comme la mère et son enfant, d'attendre et de voir ? Prenons le temps d'attendre la fin de la musique. C'est l'heure du repos, de l'étape. Tout s'apaise autour de nous. Déjà les trompettes du Capriccio italien répondent plus doucement aux violons. C'est l'invitation à faire halte, à profiter de cet univers de concorde chaleureuse.
Aux dernières lueurs du soleil, c'est une invitation émouvante à profiter du moment qui nous est donné avant de repartir vers d'autres rivages sous d'autres cieux, ailleurs... Le monde vit dans une chaude lumière.
L'occasion d'entendre se perdre dans la magie des lointains, les derniers trilles d'une musique éphémère. Avant demain, dans la lumière d'un autre soleil.


[1] Baudelaire, « La Musique », Les Fleurs du Mal.
[2] Breton, L'Amour fou.
[3] Rimbaud, « Aube », Illuminations.
[4] Baudelaire, « La Vie antérieure », Les Fleurs du Mal.
[5] Stendhal, La Chartreuse de Parme.
[6] Baudelaire, « La Chevelure », Les Fleurs du Mal.

Publié par ROSSET à 11:07:41 dans Des mots et des jours, chroniques poétiques | Commentaires (0) |

L'immense Philippe Jaccottet | 05 mars 2007

Un poète contemporain que j'aime bien. Philippe Jaccottet. Immense traducteur de L'Odyssée. Un grand explorateur des "choses muettes". Il faut lire Philippe Jaccottet. Je vous livre un de ses poèmes. La fin de cette pièce est d'un baroque inouï. Il y a à la fois Apollinaire, Ramuz et Giono.

 

LE DAUCUS, OU CAROTTE SAUVAGE

 

Il faut rebaptiser ces fleurs, les détacher des réseaux de la science pour les réinsérer dans le réseau du monde où mes yeux les ont vues.

 Dans l´ombre des hauts chênes « en belle ordonnance », dans leur nef aérée où, à peine a-t-on passé le seuil, on devient plus tranquille – comme dans une grande maison.

On voit alors, éparses un peu plus haut que l´herbe sombre et vague, ces taches blanches qui bougent un peu, qui ont l´air de flotter, comme des flocons d´écume. En même temps, vaguement, parce que ces choses vues ainsi sont vagues, on pense à des fantômes qui apparaîtraient là dans cette pénombre favorable aux formes incertaines et probables de la vie ; c´est-à-dire à des présences, presque des personnes, pas entièrement réelles, comme surgies d´ailleurs, revenues de très loin ou remontées d´obscures profondeurs ; plutôt pâles, fragiles à coup sûr, privées des belles couleurs de la vie ; sans que cette impression, d´ailleurs fugitive et un peu fade elle-même, effraie aucunement.

 

Ce sont des ombelles éparses dans l´ombre ; des espèces de constellations plus familières, moins éclatantes, moins froides et surtout moins figées que celles qui pourront sembler leur répondre au-dessus des arbres une fois que le beau voile du jour aura été tiré.

 

Me voici parvenu au seuil d´une espèce de ciel d´herbe où flotteraient à portée de la main, fragiles, plutôt que des astres aigus, de petites galaxies flottantes, légères, blanches vraiment comme du lait, ou de la laine de brebis telle qu´il en reste accrochée aux ajoncs dans les îles bretonnes.

 

C´est un peu comme quand on surprend les premiers pépiements, avant l´aube, c´est-à-dire dans une autre sorte d´ombre, d´oiseaux qu´on ne voit pas. À la fois distincts et reliés. Mais ce murmure, ici, des ombelles, annonce-t-il aussi quelque chose comme un nouveau jour, une autre éclosion ? Il ne semble pas. C´est un langage encore plus étranger. Vagues lueurs dans l´ombre, flottant au-dessus de la tombe commune.

 

Surtout, ne pas plier cela dans l´herbier des pages ; mais le laisser déplié dans l´espace, laisser cela flotter au bout de ses tiges presque invisibles qui en empêchent pour un peu de temps la dispersion. Les laisser telles qu´elles sont, libres et liées, ces ombelles blanches dans l´ombre aérée des chênes, liées pour un temps et qu´on dirait heureuses de l´être, mais prêtes à l´envol, comme ne peuvent le rêver leurs sœurs célestes, clouées au bois de la nuit.

 

Ainsi, comme des lampes à tous les étages de la maison...

 

Quelques ombelles flottant dans l´ombre des grands arbres verts, qu´on est peut-être ici pour faire dire quelque chose à l´oreille la plus rétive ; avec le rêve téméraire, un peu fou, de remettre ainsi dans le réseau du monde le cœur aveuglé, le cœur sourd ; de ramener à la maison du monde l´âme navrée, perdue, ou qui se croyait telle à jamais.

 

(On imagine une toile d´araignée aux dimensions du monde infini, qui brillerait dans l´ombre et dont le centre serait, cette fois, un tendre soleil inconnu.)

 

Philippe Jaccottet

 

Extrait de Et néammoins, Gallimard, 2001

Première parution dans la revue Poésie 2001, février 2001, numéro 86

 

© Gallimard 2001

 

Publié par ROSSET à 21:06:19 dans Des mots et des jours, chroniques poétiques | Commentaires (0) |

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