"L'homosexualité est l'un des rares thèmes à propos desquels les représentants des différentes religions font front commun, ce qui est en soi remarquable", note la Nezavissimaïa Gazeta dans son supplément Religions. En mars 2006, au sortir de la polémique sur les caricatures de Mahomet, le journal moscovite relevait que c'est cependant sur leur rejet de l'homosexualité que les dirigeants religieux convergent.
Nezavissimaïa Gazeta s'inquiétait ainsi des risques de conflit au cas où la Gay Pride défilerait à Moscou le 27 mai prochain, la date choisie par les associations de minorités sexuelles en Russie, car, "le 27 mai 1993, l'homosexualité n'était plus reconnue en Russie comme un crime".
Une décriminalisation qui, en février dernier, n'a pas empêché le chef de la Direction spirituelle centrale des musulmans de Russie, Talgat Tadjouddine, de proférer que les participants à la Gay Pride à Moscou "devaient être battus par les musulmans comme les orthodoxes", rappelle le journal.
"Dans la société russe contemporaine, étrangère au libéralisme occidental, la Gay Pride pourrait devenir une 'pomme de discorde' entre les traditionalistes et les libéraux", ajoute le quotidien. "Les déclarations du mufti Tadjouddine peuvent sans aucun doute être qualifiées d'appel à la violence. Il a de fait pris une responsabilité colossale, car de tels propos catégoriques tenus par une autorité spirituelle légitiment une éventuelle agression de musulmans contre les homosexuels, sans rapport avec le fait que la parade scandaleuse se tienne ou non à Moscou. Cela concerne surtout les régions majoritairement musulmanes de la Fédération de Russie."
Mais le mufti musulman n'est pas le seul à s'insurger contre la Gay Pride. Le Patriarche de Russie Alexis II a ainsi officiellement soutenu la décision du maire de la capitale, Iouri Loujkov, qui a interdit le 18 mai la tenue de la manifestation à Moscou. Loujkov "a tenu sa parole", observe Kommersant. Une décision que l'édile a justifiée par "l'impossibilité d'interrompre la circulation automobile sur le parcours choisi" au cœur de Moscou.
Alexis II a publié une lettre ouverte de remerciement au maire dans le tabloïd moscovite Komsomolskaïa Pravda, "pour sa lutte contre la propagande du péché". Dans son argumentaire anti-homosexualité, le plus haut dignitaire orthodoxe russe avance également le problème du déficit des naissances en Russie, à propos duquel le président Vladimir Poutine s'était lui-même inquiété dans son discours annuel à la nation du 10 mai 2006.
"Nous allons porter plainte contre les autorités de la capitale devant le tribunal municipal de Moscou parce qu'elles ont enfreint la loi", déclare l'un des organisateurs de la Gay Pride et dirigeant du site gayrussia.ru, Nikolaï Alexeïev. "En cas d'invalidation de l'itinéraire choisi, le maire avait l'obligation de nous en proposer un autre", rapporte Kommersant. "Les organisateurs soulignent notamment que la manifestation a un caractère symbolique de respect des droits de l'homme", ajoute le quotidien.
Mais les responsables municipaux n'en démordent pas, à l'instar de Nikolaï Koulikov, chargé de la sécurité à Moscou. "Chaque jour, à la mairie, nous recevons des lettres exigeant l'interdiction de la Gay Pride dans notre ville. Et qui va donc les protéger si on commence à les attaquer ? Pourquoi provoquer un tel désordre ?" Néanmoins, les organisateurs de la Gay Pride se disent déterminés : "La manifestation aura lieu quoi qu'il en soit. Et s'ils nous pourchassent, qu'ils le fassent sous les yeux de la communauté internationale", a déclaré Nikolaï Alexeïev, cité par Kommersant.
D'ailleurs, la Komsomolskaïa Pravda rappelle que le Conseil de l'Europe, dont la Russie occupe depuis peu et pour la première fois la présidence tournante, "a déjà 'épinglé' la Russie pour le problème de la Gay Pride tout comme pour celui de la Tchétchénie et de la démocratie. "Le secrétaire général de cette organisation, Terry Davis, s'est mis en colère contre la Russie qui, selon lui, ne respecte guère les droits des minorités sexuelles." Et le tabloïd de s'exclamer : "Ils n'ont pas d'autres soucis plus importants ou quoi ?"
"Les gays en appellent à Vladimir Poutine en tant que garant des droits constitutionnels des Russes", note le quotidien populaire Moskovski Komsomolets au sujet d'une lettre ouverte adressée au chef de l'Etat, "invité à leur festival".
Le journal moscovite souligne également la venue à Moscou du descendant direct d'Oscar Wilde, qualifié de "roi des gays". Merlin Holland, 60 ans, est le petit-fils de l'illustre écrivain britannique, dont il gère l'ensemble des droits d'auteur. "Je ne suis pas gay mais je déteste l'homophobie, dont ma famille a souffert pendant de nombreuses années. Je suis révolté par l'interdiction de la marche des gays. J'ai écrit une lettre au président Poutine pour lui dire que 'les gays ne sont pas des terroristes, ils ne tuent personne et ne prennent pas d'otages. Tout ce qu'ils demandent, c'est la reconnaissance de leurs droits et la lutte contre la discrimination'. Bien sûr, il n'y a pas eu de réponse", observe-t-il. Et de citer son grand-père, selon lequel "il est nécessaire d'éduquer et d'instruire non pas l'opinion publique, mais les personnalités dirigeantes". |
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