"Bleu" parce que le terme le plus couramment employé en Russie pour désigner un homosexuel est goluboï (bleu ciel), tandis qu'on utilisera plus rarement rozovaïa (rose) pour parler d'une lesbienne (lesbianka en russe).
Une histoire enfin parce que l'histoire des homosexuels en Russie et en URSS reste mal connue et que plusieurs "enjeux de mémoire" s'articulent autour de son interprétation: Un enjeu "identitaire" tout d'abord: les homosexuels russes eux-mêmes connaissent mal "leur" histoire, histoire qu'ils se réapproprient aujourd'hui.
Un enjeu "politique" ensuite: le débat sur la question de l'homosexualité s'organise en Russie plus qu'ailleurs autour d'argumentations tirées de l'histoire, signe sans doute que ce débat est encore relativement "jeune" en Russie (il s'agit notamment pour les homosexuels russes de réfuter la thèse véhiculée par le régime et encore largement répandue aujourd'hui en Russie, selon laquelle "il n'y a jamais eu d'homosexuels en URSS").
Un enjeu "scientifique" enfin pour l'historien: peut-on identifier une spécificité soviétique/russe dans la répression? Cette spécificité explique-t-elle, d'une part, la persistance d'une hostilité marquée envers les homosexuels au sein de la société russe aujourd'hui et, d'autre part, la faiblesse de la revendication des associations gay et lesbiennes russes ?
Une condamnation plus morale que juridique
La Russie médiévale était relativement tolérante vis-à-vis des pratiques homosexuelles. Les relations sexuelles entre personnes de même sexe étaient considérées comme un péché par l'Eglise orthodoxe et condamnées au même titre que tous les comportements sexuels jugés déviants (désignés dans leur ensemble par le terme de "sodomie", qui ne prendra que progressivement le sens restrictif de "coït anal").
Certains prélats, s'inquiétant particulièrement des relations homosexuelles dans les monastères, condamnent vigoureusement le mujelojestvo ("le fait pour un homme de coucher avec un homme"). Toutefois, à l'opposé de ce qui se passe en Occident à la même période, aucune véritable sanction légale n'est mise en œuvre. La société de l'époque semble même faire preuve d'une indifférence bienveillante à l'endroit des relations homosexuelles. Selon les témoignages de plusieurs voyageurs occidentaux se rendant en Russie aux XVIème et XVIIème siècles, celles-ci sont présentes dans toutes les couches de la société, de la paysannerie à la cour. Au XIXème siècle, l'historien conservateur S. Soloviev note que "nulle part, ni en Orient ni en Occident, ce péché ignoble et contre nature n'était considéré aussi légèrement qu'en Russie".
Les premières condamnations légales sont prises sur le modèle du droit occidental. En 1706, l'ébauche de statut militaire introduite par Pierre le Grand, inspirée du droit suédois, interdit les relations sexuelles entre soldats, les peines pouvant aller jusqu'à la condamnation au bûcher (supprimée en 1716). En 1832, l'article 995 du Code Pénal introduit par Nicolas Ier, inspiré du droit des principautés germaniques, punit le mujelojestvo de 4 à 5 ans d'exil en Sibérie, l'article 996 prévoyant une peine double pour les relations impliquant des mineurs ou des personnes faibles. Cependant, ces dispositions restent très peu appliquées. Notamment dans le cas de scandales impliquant des personnes haut placées, on préfère muter ou exiler temporairement les individus en cause, plutôt que de les traîner devant les tribunaux.
Plus que sous l'influence du droit, c'est avec l'occidentalisation progressive des mœurs dans les classes aisées que la condamnation morale des pratiques homosexuelles se fait plus vive. Dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, les relations homosexuelles, jusqu'alors relativement "ouvertes", tendent à devenir plus "clandestines". Ce changement d'attitude est à rapprocher de la "rupture moderne" concernant les discours sur le sexe identifiée par M. Foucault dans les sociétés occidentales: en même temps que la sexualité est apparemment confinée à la sphère privée, le sexe devient une affaire publique; le discours sur le sexe, d'autant plus sollicité qu'il est entouré des marques de la pudeur et du secret, se rationalise et se politise avec le développement de sciences qui ont directement la sexualité pour objet (démographie économique, médecine).
L'émergence d'un "consensus progressiste"
Vers la fin du XIXème siècle, l'article 995 fait l'objet de critiques de plus en plus fournies de la part de juristes et de médecins russes, généralement influencés par leurs homologues allemands. Les premiers lui reprochent sa difficile application (étant donné la difficulté de faire la preuve du coït anal), voire le condamnent purement et simplement au nom de principes libéraux. Les seconds tendent à voir dans l'homosexualité - catégorie définie et isolée à cette époque - une "perversion" ou une maladie qu'il faut soigner, plus qu'un péché qu'il faut réprimer. Ainsi les homosexuels sont-ils désormais plus présentés comme des victimes que comme des dangers potentiels pour l'ordre social. Comme le note M. Foucault, le remplacement des clercs par les médecins et les juristes en tant que producteurs de discours vrais sur le sexe s'accompagne d'un progrès dans la "compassion" à l'égard des homosexuels, d'autant que ceux-ci ne tarderont pas à revendiquer positivement l'identité que l'on vient de leur assigner.
C'est sans doute sous l'influence de ce discours dominant dans l'élite scientifique que les Bolcheviks dépénalisent l'homosexualité : le Code pénal de 1832 est abrogé en 1917 et les nouvelles dispositions pénales de 1922 et 1926 ne reviennent pas sur la décriminalisation de l'homosexualité. L'article "Homosexualité" rédigé par le médecin M. Serejnski dans la Grande Encyclopédie soviétique de 1930 est un témoignage de l'approche "progressiste" acceptée par les bolcheviks en la matière. Si l'homosexualité y est définie comme une "attraction sexuelle contre nature pour les personnes du même sexe", les homosexuels, considérés comme des malades qui doivent être soignés, y sont traités avec compassion. Qui plus est, l'auteur fustige la "législation morale" en vigueur en Occident et dans la Russie pré-révolutionnaire qui, en plus d'être "absurde", a un "effet psychologique extrêmement négatif sur les homosexuels", tandis qu'il vante l'humanité avec laquelle la société soviétique traite les homosexuels: "notre société va au-delà des mesures prophylactiques et curatives afin de créer les conditions indispensables dans lesquelles les interactions quotidiennes des homosexuels seront aussi normales que possible et leur habituel sens de l'exclusion sera résorbé".
Toutefois, ni la décriminalisation (qui n'empêche pas l'organisation de certains procès), ni cet esprit libéral affiché ne signifient un progrès dans la tolérance vis-à-vis de l'homosexualité dans les années 1920. Les homosexuels russes, contrairement à leurs homologues allemands, ne sortent pas de la clandestinité. Tout au plus l'homosexualité, qui reste confinée à l'élite artistique à laquelle elle est immanquablement associée dans l'esprit de la population, trouve-t-elle à s'exprimer dans la littérature: c'est notamment à cette époque que M. Kuzmin écrit Krylia (Les Ailes) considéré aujourd'hui comme le premier roman gay russe, mais qui devra attendre les années 1990 pour être publié.
Un rejet violent et durable spécifique à l'Union Soviétique
En ce qui concerne la condamnation morale et juridique des homosexuels, la Russie et l'URSS ne se distinguent donc pas fondamentalement de l'Europe de l'Ouest. La véritable césure intervient avec le retour de la criminalisation de l'homosexualité par un décret de Staline daté du 17 décembre 1933. Car si le nouvel article 154 (futur article 121) introduit à cette date dans le Code pénal reprend presque mot pour mot les deux articles de 1832, l'application qui en sera faite sera autrement plus répressive. Cette nouvelle criminalisation intervient dans un contexte particulier. D'une part, elle coïncide avec un tournant dans la politique familiale soviétique: la législation libérale adoptée en 1917 (légalisation du divorce et de l'avortement) est abandonnée au profit de lois natalistes restreignant les conditions du divorce et criminalisant à nouveau l'avortement. D'autre part, les tensions s'accroissent entre l'Allemagne et l'URSS depuis l'arrivée au pouvoir de Hitler. A Moscou, un amalgame est fait entre homosexuels et nazis: la rumeur court notamment que le milieu homosexuel moscovite est infiltré par des SA. Cet amalgame est accréditée au plus haut niveau par Gorki (qui écrit en mai 1934: "éradiquez l'homosexualité et le fascisme disparaîtra") et Staline, dont certains auteurs suggèrent (de manière contradictoire) qu'il n'aurait pas voulu apparaître en reste dans la répression de l'homosexualité face à Hitler.
Si le renouveau de la criminalisation n'est pas spécifique à l'URSS et que l'Allemagne nazie dépasse même cette dernière dans la répression par sa politique discriminatoire à l'égard des homosexuels (port du triangle rose dans les camps) et le nombre des victimes (plus de cent mille homosexuels arrêtés), l'URSS se distingue par l'efficacité du discours idéologique qui sous-tend la condamnation de l'homosexualité et par la durée de la répression.
Si l'homosexualité est définie dans l'Allemagne hitlérienne comme un "crime contre la race", elle est envisagée comme un "crime politique" en URSS, les homosexuels étant stigmatisés comme "ennemis du peuple". Dans un discours de 1936, le procureur général Krylenko associe l'homosexualité à la décadence morale des anciennes classes dirigeantes ("racaille déclassée", "lie de la société") et au complot contre-révolutionnaire. Dans la même veine, l'article "Homosexualité" de la Grande Encyclopédie soviétique de 1952, qui contraste nettement avec la version de 1930, insiste sur les conditions sociales dans lesquelles émerge le "phénomène" de l'homosexualité en Occident ("dégradation morale", "alcoolisme", "relations sexuelles prématurées" qui contrastent avec les "circonstances sociales favorables" et la "saine moralité" de la société soviétique).
L'auteur se félicite de ce que la loi soviétique pénalise l'homosexualité alors que "dans les pays bourgeois, où l'homosexualité reflète la dégradation morale des classes dirigeantes, l'homosexualité n'est en pratique jamais punie." L'homosexualité n'est plus envisagée ici comme une maladie biologique qu'il faut soigner mais comme une maladie sociale qu'il convient d'éradiquer par des techniques appropriées d'ingénierie sociale. Le jugement de l'homosexualité comme pratique d'une bourgeoisie ou d'une aristocratie jugée décadente n'est pas propre à la Russie ou l'URSS. La spécificité tient plutôt au rejet de l'homosexualité comme non-russe, non-soviétique.
L'identité posée entre homosexualité et mœurs bourgeoises et/ou occidentales est facilitée par la perception, classique aux XIXème et XXème siècles, d'une coupure entre le peuple et les élites occidentalisées. La condamnation de l'homosexualité tire son efficacité de sa construction sur les tendances anti-occidentales et anti-élitistes de la société russe puis soviétique.
L'URSS est sans doute le seul Etat où la répression de l'homosexualité a été assez systématique, violente et durable pour marquer profondément la société, en premier lieu les homosexuels. Après les campagnes d'arrestation de 1933-1934, la répression s'institutionnalise: un département spécifique au sein du KGB est chargé de "découvrir" les homosexuels et de les réprimer. La condamnation la plus fréquente est l'envoi en camp de travail pour une durée de 5 ans (l'article 121 prévoit une "privation de liberté d'une durée pouvant aller jusqu'à cinq ans" sans autre précision). Selon les données du Ministère de la Justice russe, environ 1000 personnes par an auraient été envoyées au goulag sur le fondement de l'article 121, ce qui représente un total de 50 à 60 000 personnes pour les 60 ans pendant lesquels l'homosexualité a été criminalisée (le nombre de condamnés diminue sensiblement à partir de la fin des années 1980: 538 en 1989, 497 en 1990, 462 en 1991, 227 en 1992). Ces statistiques ne prennent pas en compte les personnes envoyées dans des centres psychiatriques pour y être "rééduquées", ce qui concerne plus spécifiquement les lesbiennes.
Loin de parvenir à faire disparaître l'homosexualité, le système carcéral soviétique, comme tous les systèmes pénitentiaires, en produit. Les relations homosexuelles en prison et dans les camps (mais aussi parfois au sein de l'armée avec la dedovchtchina: bizutage souvent violent imposé aux jeunes recrues par les soldats plus âgés) ne s'expliquent pas uniquement et pas essentiellement par l'absence de femmes. Elles ont une autre fonction: marquer une relation de pouvoir. Dans tous les camps d'hommes existe une classe de détenus, homosexuels passifs ou forcés à le devenir, désignés sous le vocabulaire spécifique d'opouchtchennye (les "dégradés"), et destinés à la satisfaction des besoins sexuels des autres prisonniers. Ils sont généralement victimes d'une ségrégation au quotidien et de violences plus ou moins régulières (coups, viols individuels ou collectifs, voire meurtres).
Ces détenus ne sont pas seulement ceux condamnés sur le fondement de l'article 121. Ils peuvent être remarqués pour leur jeunesse, leur plus faible constitution physique, leur beauté. Dans les années 1970-1980, ni les témoignages sur les camps (à part ceux d'anciens détenus homosexuels, comme G. Trifonov), ni les dissidents défenseurs des droits de l'Homme n'ont dénoncé cet état de fait.
Out of the blue, histoire des homosexuel(le)s en Russie (2)
Par Benoît FREMONT
Le 01/10/2001 Depuis le tournant "conservateur" des années 1930, le régime soviétique traite l'homosexualité comme une "maladie sociale" à éradiquer. Il applique une double politique, en apparence paradoxale, mais dont les deux aspects se renforcent en fait mutuellement : répression des homosexuel(le)s - qui, donc, existent bel et bien - d'une part, négation systématique de l'existence de l'homosexualité dans la société soviétique d'autre part.
La censure va jusqu'à traquer les passages suspects dans les biographies de Tchaïkovski ou les traductions des œuvres de Gide, à féminiser ou masculiniser le destinataire de certains poèmes d'amour. Le silence absolu qui règne autour de l'homosexualité et, d'une manière générale, autour de la sexualité, n'est brisé qu'avec la glasnost'.
"Libération de la parole" sous Gorbatchev et décriminalisation sous Eltsine
A partir de 1987, des discussions publiques s'engagent sur le statut de l'homosexualité d'un point de vue scientifique et humanitaire dans les publications les plus "à la pointe" de la perestroïka (Moskovskij Komsomolets, Ogonëk, Argumenty i fakty, Literaturnaâ Gazeta, etc.). La réflexion sur l'homosexualité est souvent liée à la problématique de la mémoire des camps ou à celle, plus générale, des Droits de l'Homme.
A partir de 1990, les homosexuel(le)s interviennent eux-mêmes dans le débat, individuellement ou collectivement, en soulevant la question de la décriminalisation au nom du respect des Droits de l'Homme. Cependant, c'est moins sous la pression interne d'une communauté homosexuelle embryonnaire que sous l'influence indirecte de l'Occident - encore une fois, mais cette fois-ci "à l'envers" - que le statut juridique de l'homosexualité va évoluer. L'entrée au Conseil de l'Europe, qui implique nécessairement l'adhésion à la Convention Européenne de sauvegarde des Droits de l'Homme et des libertés fondamentales (CEDH), requiert en effet, à terme, la suppression de toutes les discriminations d'ordre pénal et de certaines discriminations d'ordre social à l'égard des homosexuel(le)s (voir l'arrêt Dudgeon de la Cour EDH et la recommandation 924 du Conseil de l'Europe, tous deux datés de 1981).
C'est dans l'optique de la candidature de la Russie au Conseil de l'Europe - elle y entrera en 1996 - que le président Eltsine abroge, par un décret du 29 avril 1993, l'article 121.1 du Code pénal soviétique, décriminalisant ainsi les relations homosexuelles. Les dernières discriminations d'ordre pénal sont abolies avec l'entrée en vigueur, en 1997, d'un nouveau Code pénal, qui prévoit les mêmes peines en matière de viol et de relations sexuelles avec mineurs (âge de consentement fixé à 16 ans).
Si, sur un plan formel, les droits des homosexuel(le)s semblent garantis, il n'est pas rare que les homosexuel(le)s soient inquiétés lorsqu'ils manifestent publiquement leur opinion. L'International Gay and Lesbian Association relève ainsi que les autorités administratives ou judiciaires russes invoquent les dispositions du Code pénal relatives au respect de la "morale publique" pour intenter des poursuites (en 1993, les autorités de la ville de Moscou refusent d'enregistrer l'association gay et lesbienne "Triangle" et traîne ses fondateurs devant les tribunaux ; "affaire Mogutin" en 1994 : un journaliste est poursuivi pour avoir critiqué les lois russes du mariage et milité en faveur de l'enregistrement des couples de même sexe).
Par ailleurs, les descentes de police dans les bars et boîtes de nuit gay, sous prétexte d'une recherche de drogue, ne sont pas des faits isolés (en octobre 1996, dans le bar de St-Pétersbourg qui tient lieu de "centre gay et lesbien", géré par la Fondation Tchaïkovski ; en juillet 1997, dans la discothèque "Chance" à Moscou, sans doute dans l'intention de "nettoyer" la ville avant les cérémonies du 850ème anniversaire de la ville). On s'alarme d'autant moins de ces "écarts" que la société russe reste dans son ensemble très hostile à l'égard des homosexuel(le)s.
Un rejet social encore tenace, malgré une régression relative de "l'homophobie institutionnelle"
Si la presse a contribué à briser la loi du silence à la fin des années 1980 et a dans l'ensemble soutenu la décriminalisation, elle a tendance aujourd'hui à entretenir les clichés sur les homosexuel(le)s. Qui plus est, des campagnes de diffamation sont récemment réapparues dans certains journaux, notamment d'obédience nationaliste (exemple : lors de la campagne présidentielle de 2000 contre le candidat G. Iavlinskij, accusé d'être soutenu par les milieux homosexuels).
L'évolution des mentalités est plus lente encore dans les milieux médicaux. C'est seulement en 1999 et contre l'avis de médecins reconnus que l'orientation homosexuelle a été retirée de la liste des désordres mentaux recensés par le Ministère de la Santé. Par ailleurs, la "médecine officielle" continue à entretenir l'amalgame entre homosexuels et malades du SIDA (parfois même entre homosexuels, toxicomanes et malades du SIDA).
Le directeur du programme de lutte contre le SIDA en Russie, V. Pokrovskij, déclarait encore récemment que la "dégradation morale de la population", dans laquelle il incluait "l'homosexualisation de la société", favorisait l'expansion de l'épidémie. Ce discours à consonances moralisatrices est relayé par certaines associations familiales, lesquelles dénoncent souvent les campagnes de lutte contre le SIDA faisant la promotion du préservatif comme des incitations à la débauche.
De manière moins surprenante, l'Eglise orthodoxe, dans sa doctrine sociale adoptée en août 2000 (première tentative de codification des rapports Eglise orthodoxe/société en Russie), condamne sans appel les relations homosexuelles. Qualifiée de "déformation vicieuse de la nature humaine", l'homosexualité est considérée comme un péché qui se surmonte par l'effort spirituel, c'est-à-dire la pénitence, la prière et le dialogue avec les fidèles, lesquels sont appelés à une certaine compassion à l'égard des homosexuel(le)s "repentant(e)s".
La position de l'Eglise orthodoxe russe, très proche de celle de l'Eglise catholique, risque cependant d'avoir plus de poids que cette dernière, dans la mesure où, en Russie, l'Eglise remplit un rôle de dépositaire de la morale publique, auparavant assumé par l'Etat soviétique.
Quant à l'opinion publique, il ne semble pas exagéré de dire qu'elle reste très largement "homophobe", même si elle se fait, très graduellement, plus tolérante. Dans la société soviétique, l'homosexualité était l'un des comportements sociaux "déviants" les plus sévèrement jugés. En 1989, selon un sondage de l'institut VCIOM, à la question "comment faut-il agir à l'égard des homosexuel(le)s ?", 31 % des personnes interrogées répondaient "les liquider", 32 % "les isoler", contre 6 % "les aider" et 12 % "les laisser livrés à eux-mêmes".
Les homosexuel(le)s apparaissaient comme le groupe social le plus stigmatisé après les… assassins. De nombreux sondages publiés depuis par les instituts VCIOM, FOM et ROMIR montrent que l'opinion publique reste dans l'ensemble hostile aux homosexuel(le)s, même si une évolution positive se fait sentir (en 1999, le VCIOM a posé la même question qu'en 1999 et a obtenu les réponses suivantes : 15 % pour "les liquider", 23 % pour "les isoler", contre 18 % pour "les aider" et 18 % pour "les laisser livrés à eux-mêmes"), notamment chez les plus jeunes et parmi les classes les plus favorisées. Il semble en fait que le sentiment qui domine vis-à-vis des homosexuel(le)s soit désormais l'indifférence, pourvu que les intéressés restent "discrets". D'autres catégories ont aujourd'hui remplacé les homosexuel(le)s au hit-parade des groupes stigmatisés ; pêle-mêle : les prostituées, les toxicomanes, les mafiosi, les hommes politiques, les nationalistes, les Tchétchènes, les fonctionnaires, les "nouveaux Russes"…
Selon le sociologue Youri Levada, l'homosexualité n'en reste pas moins "à la limite de ce qui est acceptable" dans la société russe. Plusieurs hypothèses ont pu être avancées pour expliquer le maintien de l'hostilité à l'égard des homosexuel(le)s à un niveau élevé : persistance des valeurs et des schémas psychologiques hérités de la période soviétique (ce qui joue surtout pour les "nostalgiques" de régime) ; irritation devant l'apparition d'un phénomène jusque-là "inexistant" car réprimé et dissimulé ; amalgames entre homosexuels, toxicomanes et malades du SIDA (il se trouve que l'apparition de l'épidémie de SIDA et le "coming out" des homosexuel(le)s en Russie sont deux événements presque concomitants) ; assimilation de l'homosexualité à un phénomène fondamentalement non-russe (cette idée est nourrie par la tradition et par certains faits : la décriminalisation est intervenue sous l'influence du Conseil de l'Europe, les associations gay et lesbiennes russes sont souvent financées par leurs homologues américaines et participent à des "Gay Prides" à l'étranger, les homosexuel(le)s ne sont visibles que dans les grandes villes "occidentalisées", etc.). Si ces explications contiennent toutes une parcelle de vérité, la plus simple et la plus plausible reste toutefois que les mentalités ont, en Russie comme ailleurs, besoin de temps pour évoluer…
Un mouvement gay et lesbien qui cherche encore ses marques
La persistance d'une opinion majoritairement "homophobe" explique sans doute pour partie les difficultés rencontrées par celles et ceux qui voudraient voir se mettre en place une véritable "communauté" gay et lesbienne en Russie et se développer au sein de celle-ci un militantisme politique digne de ce nom.
Les premières associations de défense des droits des homosexuel(le)s sont apparues très rapidement, bien avant la décriminalisation : l'ASM (Association des Minorités Sexuelles, devenue aujourd'hui l'Union des Gays et Lesbiennes de Moscou) est créée dès 1989 à Moscou, l'association Krylia et la fondation Tchaïkovski sont enregistrées auprès des autorités judiciaires de St-Pétersbourg en octobre 1991. L'année 1991 est généralement considérée comme l'année-phare du militantisme gay et lesbien en Russie : les associations gay et lesbiennes se font remarquer par leur participation aux manifestations anti-putsch en août ; un premier festival du film gay et lesbien est organisé à Moscou ;. des défilés réclamant la décriminalisation (qualifiés de "Soviet Pride") ont lieu à Moscou et St-Pétersbourg.
La décriminalisation de 1993 a un effet paradoxal sur l'évolution du mouvement gay et lesbien russe. D'un côté, elle marque l'essoufflement de la phase politique de ce mouvement : les associations, ayant obtenu satisfaction sur leur principale revendication, derrière laquelle elles s'étaient toutes fédérées, sont traversés par de vifs débats sur la nouvelle ligne politique à adopter, débats qui se doublent de querelles de personnes. De l'autre, la décriminalisation donne le coup d'envoi à la constitution d'un véritable "espace social" gay et lesbien. En particulier, une seconde génération d'associations - principalement des réseaux de socialisation et d'entraide, les nouvelles associations à objectifs "politiques" échouant le plus souvent; à l'image de "Triangle" - voit le jour.
Aujourd'hui, la "communauté" gay et lesbienne s'articule autour de lieux de rencontre (quelques boîtes de nuits et bars, généralement très discrets, concentrés à Moscou et St-Pétersbourg), de media (peu de media écrits - les éditions Glagol, de rares magazines à tirage peu élevé - mais de nombreux sites Internet) et de quelques "figures de proue" dans les milieux artistiques (le metteur en scène R. Viktiouk, le chanteur B. Mojseev).
La visibilité de cette communauté reste strictement limitée à Moscou et St-Pétersbourg, Quant aux associations, si elles sont présentes dans de nombreuses villes du pays (Moscou, St-Pétersbourg, Rostov, Mourmansk, Omsk, Tomsk, Irkoutsk, Iaroslavl, Kaluga, etc.), elles restent petites et volatiles et sont peu nombreuses à développer une activité militante. La plupart d'entre elles restent des réseaux de socialisation et d'entraide (ce qui est certes la vocation première de toute association). Alors que les motifs de revendication politique ne manquent pas (droits bafoués, homophobie, discriminations, absence de véritable programme gouvernemental de lutte contre le SIDA), les associations hésitent à s'engager sur ce terrain, sans doute par peur de brusquer une opinion qui est loin de leur être acquise.
D'une manière générale, l'action "culturelle" est généralement préférée à l'action "politique". Plutôt que des manifestations avec force slogans sur le modèle des "Gay Prides" américaines ou européennes, dont la faisabilité à Moscou ou St-Pétersbourg peut certes être discutée, on a jusqu'à maintenant préféré organiser des festivals culturels gay et lesbiens (films, théâtre, mode, etc.). La tenue de ces manifestations culturelles peut être considérée en soi comme un acte politique, mais leur impact dans l'opinion s'avère quasi nul, voire négatif, dans la mesure où les journaux russes fustigent les mêmes "outrances vestimentaires" que leurs homologues occidentaux s'empressent de mettre en avant lors des manifestations de type "Gay Pride", et ne répercutent pas le moindre message politique, puisque ceux-ci sont notoirement absents.
Pour résumer, il n'est pas illégitime de considérer que le mouvement gay et lesbien russe d'aujourd'hui ne parvient que difficilement à dépasser le stade de la "sous-culture", au sens où les sociologues russes des années 1970-80 l'entendaient, c'est-à-dire un groupe social qui se distingue du reste de la population par un mode de vie et des références esthétiques s'écartant de la "norme" (et perçus de ce fait comme "marginaux"), mais qui ne représente pas pour autant une force de contre-proposition politique.
S'il ne faut pas minimiser les entraves externes que rencontrent les associations (au premier rang desquelles, les intimidations des autorités locales), il faut aussi noter que le mouvement gay et lesbien russe continue à souffrir de ses divisions internes et de son incapacité à définir une ligne d'action claire. Les tentatives de regroupement - la plus notable fut, en 1993, celle de "Triangle", qui avait l'ambition de devenir une association nationale "parapluie" - ont toutes échoué à ce jour. Incapables d'atteindre une taille critique, les associations manquent de fonds et peinent à sortir d'une sorte de semi-clandestinité où leur faiblesse les relègue. Ainsi, malgré ses efforts, la Fondation Tchaïkovski n'est toujours pas parvenue à créer de véritable "centre gay et lesbien" à St-Pétersbourg, faute de financements adéquats. Le plus préoccupant reste toutefois que les associations, en leur sein ou collectivment, éprouvent les plus grandes difficultés à choisir des orientations politiques claires. Différentes question s se posent ainsi pour l'avenir :
Quel modèle défendre pour la communauté gay et lesbienne russe : celui de la "sous-culture" (ce à quoi ressemble cette communauté aujourd'hui), celui de la "minorité" (modèle américain, supposé ou réel, où la communauté tend à créer ses propres structures "alternatives" : des magasins de vêtements aux compagnies d'assurance et aux maisons de retraite en passant par les fédérations sportives), un compromis entre les deux sur le modèle européen ?
Quelles priorités pour la revendication ? Faut-il adopter une approche progressive (poursuivre dans un premier temps des objectifs limités - lutte contre l'homophobie et les discriminations - puis, à terme, des objectifs "de reconnaissance" - enregistrement des couples de même sexe) ou tous azimuts ? Si certaines associations, telles l'ASM, ont été tentées à leurs débuts par le radicalisme sur le modèle américain (encore une fois, supposé ou réel), la plupart considèrent aujourd'hui que seule une approche modérée des problèmes convient à la situation russe.
Quelle attitude adopter dans la lutte contre le SIDA ? Pour l'instant, et contrairement à ce qui se passe en Occident et même dans certains pays du Tiers-Monde (où les associations gay et lesbiennes de lutte contre le SIDA sont souvent les seules associations gay et lesbiennes tolérées), la lutte contre le SIDA ne semble pas être une des priorités des associations russes, dont aucune n'a réellement forgé son identité autour de cette cause (sur le modèle d'Act Up), peut-être par crainte d'entretenir les amalgames (homosexuel(le)s = malades du SIDA).
A ce jour, seule l'association Krylia ("les ailes", référence à l'ouvrage de M. Kuzmin) à St-Pétersbourg, parvient à concilier les activités classiques d'un réseau de socialisation et d'entraide avec un véritable militantisme politique, certes modeste et limitée (lobbying auprès des institutions locales), et des actions de lutte contre le SIDA (aide aux malades de l'hôpital d'Ust'-Igor, au sud de St-Pétersbourg). Il est a espérer que d'autres pourront et sauront, sur le modèle de Krylia, prendre leur envol…
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