Un monde, des mondes, des
contradictions, des extrêmes et au milieu, quelque part, peut-être dans un tube
(pourquoi pas ?), l'étoile.
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La rébellion est à tout le monde et nul n'a le droit d'en revendiquer le monopole.
La révolte des alter-mondialistes contre le modèle américain et des libéraux contre les modèles étatistes ; celle des colonisés contre les colons et des colons contre les bradeurs de souveraineté ; celle des soldats contre les colonels qui jouent avec leur vie et des colonels contre les gouvernants qui jouent avec leur honneur ; celle des enfants contre leurs parents et des parents contre leurs enfants ; celle des étudiants contre les professeur qui les désarment devant la vie et des professeurs contre les traditions qui les désarment eux-mêmes ; celle des syndicats contre le patronat et celle du patronat contre l'état ; celle des écologistes contre les nuisances et des paysans contre les écologistes revenus à la terre ; celle des femmes contre les hommes et celle, encore feutrée, des hommes contre les femmes ; celle des foules contre les leaders qui les trompent et des leaders contre les foules qui ne les écoutent pas ; celle des silencieux contre les bruyants et des bruyants contre les silencieux ; et bien entendu, celle de la gauche contre la droite et de la droite contre la gauche sans oublier celle du centre qui tente d'exister. J'en passe et des meilleures.
C'est que l'incendie brule en permanence dans le cœur de l'homme. Il nait avec sa faim, peut être avec sa naissance. Il devient terrible à l'heure de la séparation, lorsque l'enfant est mis au pied du mur : il doit comprendre que le lait de la tendresse humaine ne lui est pas donné pour toujours, qu'on peut le lui refuser, qu'il doit accepter les conditions d'autrui pour avoir quelques chances de faire accepter les siennes ; on peut en mourir ou en devenir fou. Les rescapés, tôt ou tard, sont acculés à affronter les conséquences de leurs choix, à devenir adultes et libres, à rejeter qui les a rejetés, à prendre leurs responsabilités. C'est alors que le feu de la rébellion flambe haut et clair. La sagesse des nations a pris acte du phénomène : on dit partout que la révolte est essentiellement juvénile. Fénelon, prince des directeurs de conscience, pointait déjà « les contestations qui sont si ordinaires aux jeunes personnes peu éclairées ». C'est la vérité ; ce n'est pas toute la vérité. On se révolte encore à 95 ans. Mais la jeunesse est l'âge intense, où tout se bouscule, où tout se théâtralise. « Un enfant, c'est un insurgé » disait Simone de Beauvoir. Forcément, c'est le moment où la sédition se reconnaît avec le plus d'évidence.
Et pourtant, être jeune ne suffit pas. Il y a naturellement, dans la jeunesse, une volonté de conformité, comme un instinct social d'appartenance, un réflexe de survie. Ainsi les émeutes des cités ou les grèves étudiantes n'ont pas les ressorts d'une révolte profonde parce que, loin de combattre un système, elles marquent rageusement la volonté d'y appartenir. Pour les plus âgés, si parfois l'expérience fait naître la lucidité, il y a l'usure, la marque tenace de l'habitude et la protection de l'acquis. « Si tu crains pour ton bien, comment veux-tu faire la révolution ? » disait Renaud.
Si la révolte est au cœur du rêve humain, comme un principe éternel à l'image de la genèse et du « paradis » perdu en échange de la connaissance, la propension à l'exprimer n'a pas d'âge. Que l'on soit jeune ou vieux, le danger, c'est le refus de voir, la fuite.
Les romans, le cinéma, les jeux vidéo ou peut-être tout simplement l'acceptation résignée des convenances sociales sont souvent le refuge du plus grand nombre. Peu de rebelles se mesurent directement avec la réalité. Beaucoup d'entre eux, croyant esquiver l'histoire, cherchent une île, et le plus souvent, ils la trouvent dans une fuite inconsciente, observant la révolte d'un autre, acceptant les contraintes d'un système qui les condamne à ne vivre qu'en fonction des dictats à peine voilés de ce qu'il est convenu d'appeler la raison du plus grand nombre.
« On » ne fait jamais rien. Tel est le pouvoir de l'illusion.
Naturellement, la vie ne peut pas se vivre toute entière sur le mode de l'illusoire. Même les fous reconnaissent l'illusion comme telle, ne serait-ce que par déni de réalité. On peut penser que ce qui définit et cerne l'illusoire, c'est finalement l'instant de la désillusion, que les fous retardent indéfiniment et que d'autres sont bien obligés d'accepter. Mais entre cet instant de terrible lucidité souvent nécessaire et l'instant qui suit, il y a l'homme et ce qui l'habite. Il y a la résignation ou le refus, oscillant entre un référentiel de valeurs et une moralité interne personnelle en passant par cette propension atavique à agir contre l'adversité. Parce que finalement, être un rebelle, c'est refuser de croire au destin. S'insurger, c'est redevenir un enfant, entre la folie et le pragmatisme, c'est penser que tout est possible, encore...
Le révolté, c'est celui qui ne combat pas un système pour y entrer, c'est celui qui lutte pour un nouveau monde. Le révolté regarde l'horizon, c'est celui qui espère plus loin.
Et dans ce monde construit par quelques uns sur un mode linéaire qui nous est présenté comme inéluctable, ce ne sont plus les hommes qui font leurs vies mais la vie qui fait les hommes. Et il ne s'agit pas que de l'évidence de généraux organisant l'oppression contre une population qui n'a plus rien à perdre. Ici, maintenant, la publicité nous accable de stéréotypes, montrant du doigt les déviants, les mal pensants. La télévision nous assomme d'une réalité déformée, prédigérée. Les modes de relations humains ressemblent de plus en plus à un rituel imposé dans lequel nul n'est censé faire son pas de côté. Les riches deviennent très riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Pire, les « élites » se cooptent de plus en plus, parlant désormais leur propre langue adaptée à leur propre univers qu'ils tentent de rendre immuable et universel. Ils sont devenus naturellement aptes à tenir des discours vides, possédant le sens du non-sens et parviennent même à être assez pervers pour cultiver, entre eux et dans leurs écoles, ce don étrange. L'ascenseur social est en panne et les guerres fonctionnent à merveille. Ceux qui sont censés œuvrer pour le commun de tous imaginent un monde sans vision, deviennent arrogants et méprisants dans l'inconscience du bruit qui enfle autour d'eux. Ils ont une volonté fébrile de vider la société de son humanité pour assoir leur pouvoir, entretenant pour les masses l'unique et ardent désir devenu vain de gagner une place à leurs côtés. Le soleil n'a plus une chance de briller pour tous. Il me revient en mémoire ces mots de Céline : « Ce monde n'est, je vous l'assure, qu'une immense entreprise à se foutre du monde. »
Mais soyons confiants. Un extrême attire son contraire. Dans ce pouvoir parfois subtil où la dictature ne s'habille pas que d'uniformes mais aussi de république et de suffrage universel, jusqu'à quel point le pouvoir peut-il être maintenu ? Les révoltés se lèvent comme ils l'ont toujours fait au cours de l'histoire. Un peu partout. Parfois lucides, parfois rageurs mais toujours terribles comme une rupture d'équilibre. Et la rupture, c'est le mouvement.
Alors si la révolte est un signe de progrès, ce que je crois, ainsi un supplément de révolte est révélateur d'un progrès qui s'accélère et l'avenir proche ou lointain ne peut s'énoncer qu'en termes de révolte et de totalitarisme, d'arrogance et d'humiliation. Toujours les deux extrêmes. Le futur, c'est l'hallucination qui rôde en plein présent sous une forme diffuse et malaisée à cerner. Notre quotidien est fait de victoires et de défaites. Nous pouvons concevoir des défaites radicales et des ruptures absolues. Nous le pourrons toujours. Restons éveillés encore.
Insurgés, espérons !
Publié par kristo à 13:06:00 dans Tubulures | Commentaires (0) | Permaliens
L'aurore que j'aime se lève la
nuit resplendissante et n'aura pas de couchant
Al-Hallâj