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DE TOUT UN PEU

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Ici, c'est la paix. Il n'y a ni bruit, ni pollution, ni klaxons des automobilistes, ni crissements de pneus, ni cris bruyants des enfants à la sortie de l'école ou dans les cages d'escaliers, ni sirènes hurlantes des ambulances et des voitures de la police et des pompiers.
Ici, les seuls "bruits" qu'on entend sont les doux chants des oiseaux, le frottement des feuilles d'arbres, les brindilles craquant sous vos pieds, les battements de votre cœur et votre respiration. Une virée matinale quotidienne à travers ses sentiers, il n y a pas mieux pour éviter de rendre visite au toubib. 


 


 


 


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Barrage de Taksebt : un plan d’eau féérique | 03 octobre 2008



Il étanche la soif de cinq wilayas et constitue un plan d'eau pour le tourisme. L'imposant  barrage de Taksebt, que longe la RN 30, draine, toute au long de l'année, particulièrement en été, de plus en plus de monde.

On vient, entre amis ou en famille, pour se détendre, se déstresser et oublier, l'espace de quelques heures, les tracas de la journée. Il est 17 heures. Le soleil est passé derrière les imposantes collines surplombant le barrage. Des dizaines de voitures sont garées sur le côté droit de la route, en allant vers le Djurdjura. Des hommes, des femmes et des enfants ont pris place sur les berges du barrage. La majorité est venue de Tizi Ouzou, les autres sont descendus des villages des alentours.

Ce barrage, en ces temps de canicule qui atteint parfois le pic des 40 degrés dans la région, attire des centaines de personnes à la recherche d'un peu fraîcheur. L'ouvrage, imposant, s'étend sur une superficie inondée de plus de 550 ha. Il constitue une attraction pour les amateurs du grand air. Il est devenu un lieu de détente, de repos et d'évasion pour les habitants des villes et villages voisins. C'est aussi un lieu de méditation pour les poètes et les artistes en herbe, nombreux dans la région.
«On descend presque toutes les après-midi ici pour nous détendre et jouer de la guitare », dira Mohand, étudiant à l'université de Tizi Ouzou. Il était avec quatre amis, assis face au grand lac, en train d'interpréter des chansons de deux grands chanteurs de la région : Lounès Matoub, assassiné par un groupe armé près de Tizi Ouzou le 25 juin 1998, et Lounis Aït Menguellat. Les cinq copains sont de l'un des villages surplombant le versant ouest du barrage.

A quelques mètres de là, presque les pieds dans l'eau, Ammi Moh, un homme âgé d'environ 65 ans, assis le dos appuyé sur un talus, surveille sa canne à pêche. Il donne l'impression de s'y connaître. Il a déjà mis dans son couffin deux belles pièces, «des carpes», laisse-t-il tomber. «C'est un ancien de Bab El-Oued et de Bologhine. Il a l'habitude de la pêche à la ligne», explique son voisin, Brahim, la cinquantaine, qui travaille à Alger, mais qui passe chaque week-end dans son village natal.

Brahim est un novice en matière de pêche. La chance n'est pas toujours de son côté. «La plupart du temps, je retourne bredouille à maison». Il se penche, ramasse une pierre et la balance dans l'eau pour éloigner un couple de canards. «On se dispute gentiment les poissons», dira-t-il avec sourire. Il attendait des amis qui viendraient de Tizi Ouzou.
«Mon village se trouve sur l'une de ces collines, à moins de deux kilomètres du barrage. Donc je viens ici parce que c'est animé. C'est aussi un endroit agréable.
On ne se lasse jamais de contempler cet immense plan d'eau. Les gens viennent de Tizi Ouzou, mais aussi des villages voisins», dit Brahim.

Le lac ne laisse personne indifférent

Le barrage de Taksebt, qui a nécessité un investissement de 540 millions d'euros, ne laisse personne indifférent.
 L'automobiliste, surtout s'il est étranger à la région, s'il ne fait pas une halte, réduit la vitesse de son véhicule pour admirer la beauté du paysage qui est encore à l'état sauvage. Il n'y a ni buvette, ni restaurant, ni gargote.
Les amateurs du grand air et les adeptes de Bacchus veillent ici jusqu'à une heure avancée de la nuit.
Le barrage est situé à Oued Aïssi, à 10 km au sud-est de Tizi Ouzou. Il est entouré de cinq daïra (Tizi Ouzou, Ath Douala, Ouadhias, Ath Yenni et Larba Nath Iraten), de plusieurs communes et de dizaines de villages implantés comme des nids d'aigles sur les collines environnantes. Il dispose d'une capacité de 175 millions de m3 d'eau destinée à alimenter les régions de Tizi Ouzou, Boumerdès et Alger. Sa mise en service officielle est intervenue le 5 juillet 2007.

Lorsque les infrastructures de raccordement seront totalement achevées, le problème de l'eau potable sera réglé pour de nombreuses années pour les trois régions concernées. En fait, c'est l'ensemble des villes et villages du «couloir Tizi Ouzou-Alger» qui seront alimentés. Le projet de transfert de l'eau de Taksert aura coûté, à lui seul, la bagatelle de 500 millions d'euros, presque la facture de l'ouvrage. Il comprend une station de traitement, une station de pompage, des tunnels dont une canalisation de 95 km pour permettre le transfert de 150 millions de m3 par an.

Un barrage, c'est bien, le protéger, c'est mieux

L'eau va pouvoir, enfin, couler sans interruption dans les robinets de cette partie du pays. Des chiffres indiquent qu'avant la mise en service du barrage de Taksebt, les besoins en eau potable des régions de Tizi Ouzou et d'Alger étaient couverts à 55% seulement. Le déficit expliquait les coupures et les pénuries vécues à l'époque. Déjà, à Alger, depuis plusieurs mois, les ménagères ont mis «hors service» leurs citernes et remisé au fin fond des placards de leurs cuisines les fameux jerricans servant à stocker l'eau.
Mieux, selon des spécialistes, le barrage de Taksebt permettra de préserver les nappes aquifères de la Mitidja, surexploitées durant des années.

L'eau, c'est la vie. Et il faudra bien penser, dès aujourd'hui, aux générations futures. Car le problème de ce précieux liquide se posera, plus tard, avec acuité. Des spécialistes ne cessent de tirer la sonnette d'alarme.
«Au plan mondial, la question de l'approvisionnement en eau devient chaque jour plus préoccupante. Le constat unanimement partagé est simple
 : déjà précaire dans certaines régions du globe, la situation ne pourra qu'empirer dans les années à venir. Le formidable essor démographique que va en effet connaître notre planète dans les vingt-cinq prochaines années va nécessairement s'accompagner d'une explosion de la consommation en eau et d'une dégradation de sa qualité», selon le Centre national de la recherche scientifique (CNRS, français). «Cela risque de mettre gravement en péril le ravitaillement en eau douce d'une grande partie de l'humanité et par voie de conséquence d'aggraver les conflits entre pays voisins ayant des ressources communes», a-t-il relevé dans une étude.
Le risque d'une pénurie d'eau au niveau mondial n'est pas une vue de l'esprit. Tout le monde en est conscient, mais il semble que les pays, malgré des rencontres et autres forums sur l'eau, n'arrivent pas à définir une stratégie d'action globale pour y faire éventuellement face.
Mais en attendant, accordons un peu plus d'attention à l'eau de chez nous, dans notre pays. Avoir des barrages est une chose, mais les protéger de la pollution en est une autre. Une question délicate, pertinente.
Ceci est valable justement pour le barrage de Taksebt, quotidiennement agressé par des dépôts d'ordures, de gravats et de détritus de toutes sortes. Certains coins du pourtour du site sont transformés en décharges sauvages. L'absence de clôtures et de surveillance facilite toutes les agressions.
L'autre risque de pollution vient des décharges des villages des communes de Larba Nath Iraten, Ath Yenni, Ath Douala, Ath Mahmoud, Ath Aïssi, Ath Ouacifs et Ouadhias, dont les affluents et autres rivières charriant des eaux toxiques débouchent sur Taksebt.

Un responsable du secteur de l'hydraulique de Tizi Ouzou a déjà sonné l'alerte. «Il suffit qu'il y ait une forte averse pour que les dégâts apparaissent», car «les eaux de pluies pourraient charrier d'énormes volumes d'ordures encombrantes et d'importantes quantités d'eau toxique qui proviennent des décharges», selon un responsable de la direction de l'environnement de la wilaya de Tizi Ouzou.
Des parades existent. Elles résident dans le «nerf de la guerre». Il faut, en effet, de gros moyens financiers pour prévenir, ou tout au moins réduire, les risques de pollution de Taksebt. «Tizi Ouzou a enregistré du retard dans ce domaine par rapport à d'autres régions. L'argent existe et nous allons généraliser l'ouverture des centres d'enfouissement technique», avait dit le secrétaire général du ministère de l'Hydraulique dans la presse quotidienne.

Il est vrai que l'éradication des décharges réside dans la création de centres d'enfouissement. Mais là aussi, un problème ce pose
 : celui de trouver des sites pour les accueillir. La démarche nécessite un gros travail de sensibilisation et de persuasion, à mener en direction des habitants. Il s'agira de les convaincre, par des exemples réalisés en Algérie ou dans d'autres pays, que l'ouverture de ce type de centres constitue, pour l'heure, la seule alternative à la protection de Taksebt.
Entretemps, le barrage prend chaque jour de l'«épaisseur». Il continue de gagner du terrain en avalant, dans son extension vers le sud, en direction du pont de Takhoukht, arbres, vieilles bâtisses, anciens pylônes d'électricité et poteaux de lignes téléphoniques.

Taksebt à classer en zone humide à intérêt national

Taksebt, sur lequel veille le majestueux Djurdjura, est un site à protéger. Son principal ennemi, c'est l'homme. En plus des décharges sauvages, toutes ces centaines de bouteilles et de canettes de bière vides, tous ces «cadavres» en verre et en aluminium qui jonchent les bords de la route et du barrage, agressent et le site et le regard des passants et des visiteurs. Pire : des centaines de bouteilles tapissent le fond du barrage. 
Pourtant, les services de la voirie avaient bien fait leur boulot, en installant de grandes poubelles en fer. Mais elles n'ont pas résisté aux prédateurs. Elles ont été soit arrachées, soit volées. Il est difficile dans ce cas de lutter contre un tel incivisme qui participe à la dégradation du site.

L'endroit devrait être classée plus tard zone humide à intérêt national, une fois que «la faune et la flore se développent, se stabilisent et s'y adaptent», avait déclaré un responsable des forêts, à l'occasion de la Journée mondiale des zones humides. Car Taksebt est devenu aussi une «base-vie» pour plusieurs espèces d'oiseaux locaux et migrateurs. Des lâchages de carpes et de canards y ont été effectués. «Mais leurs reproductions sont perturbées par les pécheurs et les braconniers qui ne respectent pas les périodes de la pêche et de la chasse», dira Mokrane, harnaché d'un gilet de chasse, d'une cartouchière et d'un vieux fusil de chasse, rencontré sur la route qui mène vers Ath Frah, du côté du versant est du barrage. Il venait de participer, avec des amis, à une partie de chasse au sanglier, une espère nuisible pour les potagers et les cultures vivrières. Le sanglier a connu une forte prolifération au cours de ces 15 dernières années.

Maintenant que le barrage de Taksebt est mis en marche, les autorités locales ont déjà engagé la réflexion sur les activités susceptibles d'être développées pour valoriser le lac. Des participants à une journée portes ouvertes organisée le 9 juillet 2008 par l'Assemblée populaire de la wilaya (APW) de Tizi Ouzou, ont évoqué l'éventualité de créer des infrastructures touristiques et de loisirs sur les berges du lac. Lesquelles infrastructures pourraient, grâce à l'argent des droits et taxes qu'elles vont engranger, financer la gestion, l'entretien et la protection du site. Des investisseurs commencent déjà à lorgner du côté de Taksebt.  Finalement, à Tizi Ouzou, on a de l'eau, des idées et de la suite dans les idées.

 Mohamed Arezki Himeur 

Le Cap, bimensuel – Algérie
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Publié par arez à 21:30:05 dans AINSI VA LA VIE | Commentaires (0) |

Bab El-Oued by night | 03 octobre 2008



Par Mohamed Arezki Himeur

(Le CAP, revue bimensuel, Algérie)


Dès la fin de l'après-midi, lorsque la chaleur torride de l'été amorce son déclin, que le soleil entame son retrait derrière les collines de Bouzaréah, le front de mer connaît une grande affluence. Reportage dans Bab El-Oued by night.



Bab El-Oued n'a pas usurpé sa réputation. Il est l'un des quartiers les plus animés, le cœur palpitant d'Alger. Il a complètement changé depuis les inondations de novembre 2001. Dès la fin de l'après-midi, lorsque la chaleur torride de l'été amorce son déclin, que le soleil entame son retrait derrière les collines de Bouzaréah, le front de mer connaît une grande affluence. Il est pris d'assaut, envahi par des centaines de familles, de couples et de badauds. Il est vrai que les aménagements réalisés par le défunt gouvernorat d'Alger, après les dramatiques inondations d'il y a sept ans, y sont pour beaucoup. Ils ont donné un nouvel aspect, une nouvelle image au quartier.

Mohamed est un Blidéen d'adoption. Originaire de l'une des montagnes de Tizi Ouzou, il est installé depuis une vingtaine d'années dans la capitale de la Mitidja. C'est dans la « ville des Roses » qu'il a fait son cursus universitaire. C'est dans cette même ville qu'il a jeté l'ancre, où il travaille.
«C'est un endroit agréable pour la promenade, avec une vue splendide sur le large», dit-il du site El-Kettani. Son épouse, enceinte de quelques mois, approuve, d'un hochement de tête accompagné d'un sourire, le verdict, le constat de son mari.

«On est venus humer l'air frais de la mer », dit-elle. Le couple a rejoint le front de mer quelques minutes seulement après son arrivée à Bab El-Oued.

Mohamed y vient régulièrement pour voir sa mère habitant le quartier depuis les années 1970. Et, à chaque visite, il profite de l'occasion pour faire une escapade vers El-Kettani, aller flâner sur le font de mer, se faire caresser le visage par la brise marine. Il n'est pas le seul à tomber sous le charme d'El-Kettani. «Le site est tout le temps animé. De jour comme de nuit. Il attire beaucoup de monde, en majorité des familles et des couples, même des femmes seules accompagnées de leur progéniture. Les gens viennent en toute saison, sauf lorsqu'il pleut ou qu'il fait trop froid », selon Moulay, un sexagénaire qui vit dans le quartier depuis plus d'une trentaine d'années. « Les gens viennent de partout, de tous les quartiers d'Alger, notamment d'Alger-Centre, El-Biar, Hydra, Belcourt, El-Mouradia, mais également de Birkhadem, des Eucalyptus, de Bordj El-Kiffan et même de Rouiba», ajoute-t-il.

El-Kettani et R'mila, plages des pauvres !  

Pendant la période estivale, le front de mer de Bab El-Oued connaît, quotidiennement, deux périodes d'animation différentes, mais complémentaires. Le jour, les plages d'El-Kettani (ex-Padovani) et R'mila affichent complet. Elles sont noires de monde. Elles arrivent difficilement à contenir la foule, immense et compacte, des baigneurs et autres estivants, parmi lesquels figurent des familles entières. Les parasols sont collés les uns contre les autres, faute de place. Il n'est pas facile de trouver un moindre espace de sable pour étaler sa serviette ou sa natte. Inutile de scruter l'étendue du sable : il n'y pas l'ombre d'une jeune fille ou femme en maillot de bain. Par contre, des femmes n'hésitent pas à faire trempettes tout habillées, aux côtés de leur progéniture. La majorité d'entre elles sont de Bab El-Oued, d'autres quartiers voisins de Climat de France ou de la Casbah.

El-Kettani et R'mila sont des plages des pauvres ? C'est vrai. Ceux qui disposent d'une voiture préfèrent s'éloigner, aller vers les grandes plages des localités à l'ouest et à l'est d'Alger. Mais ici, on se baigne et se bronze presque gratis. On ne débourse pas un sou pour le transport et la nourriture. On ramène tout de la maison : le sandwich, l'eau ou la bouteille de limonade. Mieux, certains baigneurs, surtout les enfants et les adolescents, rentrent chez  eux à midi pour déjeuner et reviennent sur la plage une ou deux heures plus tard. «Pourquoi aller à Sidi Fredj, Zéralda, Staouéli, Bordj El-Bahri ou ailleurs, se faire bousculer, écrabouiller dans les fourgons de transport de voyageurs et revenir éreintés pour le même résultat : se baigner et se dorer au soleil ? Dans ce cas, je préfère El-Kettani», martèle Mahmoud, 25 ans, infographe stagiaire dans une boite de communication. Durant la période estivale, depuis deux ans, il vient au moins deux fois par semaine, après le travail en semaine, «piquer une tête» à El-Kettani ou tout simplement déambuler sur le sable ou l'esplanade, contempler la Grande bleue, écouter les vagues caresser le sable et lécher les rivages de la plage. «Ces bruits, ces sonorités donnent une sensation agréable. C'est reposant pour la tête», lâche Hamid, son ami, ex-employé dans une usine de chaussures qui a baissé rideau depuis l'invasion du marché algérien par des produits chinois. Plus loin, à droite, c'est la piscine El-Kettani, «alimentée» avec de l'eau de mer. Elle est pleine comme un œuf.

«Les hommes en blancs» (policiers en tenue d'été) arpentent, de long et large, El-Kettani et R'mila, désormais réunies en une seule plage depuis que les gros rochers qui délimitaient leurs «territoires» respectifs ont été enlevés. Des policiers tout de blanc vêtus et des agents de la Protection civile veillent au grain. Les uns assurent la quiétude et la tranquillité des estivants, les autres surveillent les rivages, l'œil rivé sur les baigneurs, notamment les enfants parfois inconscients des dangers de la mer. Ils prennent leurs quartiers sur la plage dès les premières heures de la matinée, du 1er juin jusqu'au début septembre.

Le soir, une autre animation

Le soir, El-Kettani connaît une autre animation. L'ambiance nocturne est moins turbulente et trépidante que celle du jour. Comme dans la journée, le site attire des centaines de personnes. Des familles et des couples viennent de partout pour flâner, prendre le frais. Il est 22 heures. Il y a encore du monde sur la plage El-Kettani. Des enfants jouent dans l'eau encore chaude, sous la surveillance de leurs parents assis tout près sur des chaises en plastique ramenées de la maison. Profitant de l'obscurité, des femmes en hidjab s'approchent de l'eau et « piquent une tête » tout habillées. Elles ressortent les vêtements collés sur leurs corps mais toutes joyeuses, comme des enfants.

Agglutinés sur les bords de l'esplanade, face à la mer, des couples contemplent l'horizon. Derrière eux, des adolescents poursuivent l'interminable partie de football commencée il y a plusieurs heures. Ici, il n'y pas d'arbitre pour siffler la fin de la rencontre dont l'unique enjeu est... de jouer.

Plus loin, l'ambiance est tout autre. Les regards fixés sur leurs cannes, des dizaines de pêcheurs sont alignés, l'un à côté de l'autre, sur les bords de la mer. Ils se livrent à leur passe-temps favori. Trois autres pêcheurs arrivent, canne à pêche dans une main, un petit couffin ou un sachet en plastique dans l'autre. Tout en s'informant sur l'état du « terrain de pêche », sur le type de poisson rodant près des rivages, ils procèdent à la vérification des hameçons avant de les lancer aussi loin que pouvaient le faire leurs bras. Il semble que certaines espèces de poissons se rapprochent des rivages la nuit, attirées par les lumières de la ville. Certains ont déjà quelques belles pièces dans leurs couffins.
 «Certains pêcheurs sont en permanence ici, en toutes saisons. Ils y passent une bonne partie de la nuit, même lorsqu'il fait un sale temps et que la mer est démontée. Cela m'arrive souvent, moi aussi», dit l'un d'eux, tout en continuant à accrocher les appâts, faits de petits bouts de crevettes, sur les hameçons.

Les pêcheurs sont déconnectés de l'ambiance environnante. Ils ne sont ni gênés, ni perturbés par le va-et-vient des passants ou des enfants qui suivent leurs faits et gestes. A quelques mètres derrière eux, les mordus de la boule n'ont pas perdu la leur. Ils comptent les points. Ils sont entourés de dizaines de spectateurs. La pétanque a toujours fait partie des us et coutumes de Bab El-Oued. Les pratiquants viennent de plusieurs quartiers d'Alger et des localités proches pour s'entraîner ou participer à des tournois. Parce que la pétanque a, elle aussi, son «championnat». «Ce sport, parce que c'en est un, est malheureusement ignoré par les médias. Il n'y a qu'un ou deux journaux qui en parlent de temps à autre», déplore un responsable de l'association de pétanque. Les pratiquants, qui se recrutent dans toutes les catégories d'âge, ne sont pas, eux aussi, dérangés, troublés par la foule qui les entoure. «La pétanque est un jeu passionnant. Il m'arrive de rester plusieurs heures, surtout les week-ends ou la veille d'un jour férié, à contempler le jeu, qui exige beaucoup de concentration  Il faut viser bien et juste pour se rapprocher ou éloigner les adversaires du « cochon »,  dit Toufik, qui habite à trois pâtés d'immeubles du front de mer.

Il est presque minuit. El-Kettani ne désemplit pas. «On veut aller là-bas, on veut aller là-bas», crient deux enfants, âgés de 6 et 8 ans, en tirant par la main maman et papa vers le manège. Mais la partie n'est pas gagnée pour les deux bambins. Car ils doivent « faire la chaîne ». Des dizaines d'autres enfants de leur âge sont déjà sur les lieux, impatients comme eux de grimper sur le train ou les petites voitures aux couleurs chatoyantes. Le père, un homme d'une quarantaine d'années, en profite pour aller acheter une bouteille d'eau minérale au fast-food d'à côté. Pendant que les deux enfants jouent à Alain Prost, sous la surveillance de leur grand frère, le couple s'installe sur un banc pour siroter un thé à la menthe. Les vendeurs de thé sont installés à chaque coin d'El-Kettani, alors qu'il y a environ trois ans, il n'y en avait qu'un seul. C'était un jeune du sud algérien, un vrai spécialiste dit-on, qui avait installé sa théière sur le trottoir du boulevard de la Bouzaréah, à lisière du jardin qui grimpe du front de mer jusqu'au rond-point Louni-Arezki, près de la citée des Eucalyptus.

Aujourd'hui, El-Kettani est investi par une multitude de vendeurs de thé, dont l'arôme de la menthe verte chatouille les narines. Certains vendeurs excellent dans l'art de préparer et, aussi, de servir ce délicieux breuvage. Ce n'est pas donné à tout le monde de mijoter un bon thé. « Le goût et la qualité varie d'un vendeur à un autre», selon Malek qui, depuis trois jours, ne fait qu'arpenter, dans tous les sens, les artères de Bab El-Oued. Il ne reconnaît plus «son» quartier d'adoption, où il avait habité et travaillé pendant de longues années. Il n'arrive plus à trouver ses marques. Il a quitté le quartier en 2002, quelques mois après les dramatiques inondations de 2001. Il avait pris, comme beaucoup de jeunes de son âge, le chemin de l'émigration. Il a atterri à Londres où il travaille comme serveur dans un restaurant italien. Il avait laissé Bab El-Oued les pieds dans la gadoue et en chantier, avec de gros engins de travaux publics sillonnant ses artères de jour comme de nuit.

Le quartier a changé de look

Six ans plus tard, Malek, revenu pour quelques jours de vacances, retrouve un autre Bab El-Oued. Le quartier a changé de look. Il est plus « aéré », surtout du côté du front de mer, du commissariat et des Trois horloges. Car des dizaines d'immeubles et de bâtisses ont disparu sans laisser la moindre trace. Ils ont été rasés par «el-karitha» de 2001. Les inondations ont laissé des séquelles dans les esprits et des blessures dans les cœurs. Des familles ont été décimées, des centaines de personnes traumatisées à vie.

Cette catastrophe a eu aussi des répercussions sur le comportement des habitants de « souche » ou d'« adoption ». C'est le constat que fait Malek. «J'ai l'impression que ce drame a changé les mentalités. Il a créé de nouveaux rapports, plus humains, entre les habitants, les voisins. Les gens sont aujourd'hui moins agressifs», estime-t-il. Malek, âgé d'une quarantaine d'années, est un enfant de la pleine de la Mitidja. Mais il a vécu longtemps à Bab El-Oued où il a encore des amis. C'est d'ailleurs chez l'un d'eux qu'il est venu passer quelques jours.

­­Les Trois horloges sont évitées comme la peste par les chauffeurs de taxis, pour cause d'embouteillages permanents. «J'ai remarqué que les gens viennent de différents quartiers d'Alger pour faire leurs emplettes. Parce qu'on y trouve de tout, parfois à des prix légèrement moins élevés par rapport aux autres quartiers de la ville», dit Malek.

Samir, enfant de Hydra, avait habité une dizaine d'années, avec sa femme et ses enfants, à Bab El-Oued. Méfiant au début, il s'était tout de suite adapté à la vie trépidante du quartier. Vivant actuellement à El-Biar, il revient chaque week-end au marché des Trois horloges, parce que les prix des fruits et légumes sont nettement inférieurs à ceux pratiqués sur d'autres marchés de la capitale, à l'exception de celui de Bachdjarrah. « C'est un marché où on trouve aussi du poisson accessible aux petites et moyennes bourses », dira Samir.

Toute cette fébrilité a un impact certain sur l'activité économique du quartier. Bab El-Oued est le seul quartier d'Alger ou l'on peut acheter son lait et son pain à une heure avancée de la nuit, prendre un café, un sandwich «shawarma», au poulet ou au fromage à 3h.

Bien sûr, tout n'est pas aussi rose et idyllique à Bab El-Oued. Le quartier, peut-être le plus populeux de la capitale, est confronté à une multitude de problèmes, dont les plus visibles, palpables, sont le chômage qui frappe de plein fouet les jeunes contraints de se livrer au commerce informel, l'absence d'activités culturelles et de loisirs, et le manque d'hygiène. La liste est loin d'être exhaustive. Cependant, en dépit des vicissitudes de son histoire récente -- Octobre 1988, fief du FIS malgré lui au début des années 1990, inondations de novembre 2001 -- il a su garder son âme. C'est aussi cela Bab El-Oued.

M. A. H.

 

Publié par arez à 12:24:10 dans AINSI VA LA VIE | Commentaires (0) |

El Watan - Dossier sur Tahar Djaout: Ci-vit le poète | 30 mai 2008



Ce dossier sur l'écrivain et journaliste Tahar Djaout, le père de "L'Exproprié" et de "Le dernier été de la raison", assassiné par les islamistes armés le 26 mai 1993 a été publié dans le quotidien El Watan du 29 mai 2008. Plus loin dans ce même blogg, vous trouverez aussi des textes et des photos évoquant la cérémonie de recueillement organisée à la mémoire de Tahar Djaout en 2007 dans son village natal d'Oulkou, un village niché comme un nid d'aigle sur l'une des montagnes surplombant la petite ville balnéaire d'Azefffoun, en Kabylie.

Il y a quelque chose d'encore plus triste à célébrer les artistes et les écrivains disparus en prenant comme référence leur date de décès. Ambiance de morgue, au mieux de placard d'état civil, les toiles d'araignées en prime. La tentation est plus forte quand la personne a été assassinée. On associe alors l'hommage à la dénonciation du crime. Et parfois, la seconde finit par faire de l'ombre au premier. Est-ce un effet de notre culture du martyre après une colonisation particulièrement barbare, une guerre de Libération nationale terrible et, hélas, ces violences postindépendance ?
En alignant l'évocation sur la disparition, trois travers nous guettent. Le premier est de donner la priorité à notre tristesse et de faire montre ainsi d'un certain égoïsme. Le deuxième est de négliger le fait que les artistes et écrivains n'existent en tant que tels que par leurs œuvres et que, tant que celles-ci existent, ils continuent donc d'exister. Le troisième enfin est de pouvoir être amenés à accorder dans nos esprits et nos mémoires plus de place au martyr qu'à une œuvre et un talent sans compter qu'il serait en outre infamant de distinguer les créateurs de la multitude anonyme des victimes.
Si nous parlons aujourd'hui de Tahar Djaout, c'est d'abord parce qu'il avait un véritable talent et que, né en 1954, il est un maillon entre les premières générations d'écrivains algériens et celles d'aujourd'hui. C'est parce que sa poésie est reconnue pour son raffinement et que de grands écrivains dans le monde sont allés jusqu'à l'intégrer comme personnage de leurs écrits (voir p. 22, article de Sofiane Hadjadj et encadré). Mohamed Balhi, qui fut longtemps son confrère et ami, nous dresse ci-contre un portrait attachant et lucide de l'homme comme du journaliste et de l'écrivain. Nous publions également l'interview inédit que Tahar Djaout avait accordée à M. A. Himeur, trois jours avant l'attentat et dont la BBC n'avait diffusé qu'un court extrait (p. 21).
Comme tous les propos posthumes, il faut se garder de les apprécier avec la connaissance de ce qui est advenu par la suite et s'efforcer de les considérer dans leur contexte. En l'occurrence, c'est la vision de Tahar Djaout sur des ancrages de la société qui nous intéresse et non l'actualité politicienne d'alors. Abrous Outoudert nous raconte comment L'Expropié a paru à Alger en 1981 et nous dit en quoi ce roman est fondateur.
Enfin, le fac-similé d'un poème écrit par Djaout chez le laitier de la rue Tanger, son restaurant préféré : pain traditionnel, dattes et petit lait, une menu qui décrit bien l'homme. Bravo à la maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou qui a marqué dignement les quinze ans qui nous séparent de son décès (et non de sa disparition). Et pensons à célébrer plutôt les dates de naissance, car elles expriment la vie qui éclot et celle qui continue.
Ameziane Ferhani

Publié par arez à 02:19:03 dans AINSI VA LA VIE | Commentaires (1) |

El Watan - Dossier - Document: La dernière interview de Tahar Djaout | 30 mai 2008


Trois jours avant l'attentat contre lui, Djaout avait accordé cette interview* dont seul un bref extrait a été diffusé sur la BBC.
           
 Pourquoi les intellectuels algériens observent-ils le silence sur ce qui se passe en Algérie ? On a l'impression qu'ils ne sont pas concernés par la répression, le processus démocratique en cours et les violences armées.

 A vrai dire, les intellectuels algériens n'ont jamais été silencieux, tel qu'on le prétend parfois. Le problème qu'il faudrait soulever, c'est peut-être celui du peu de moyens dont ils disposent pour s'exprimer et celui d'un fossé qui s'est creusé entre eux et le reste de la société ; fossé dû notamment à la qualité de l'école algérienne et qui n'a pas permis une relève au niveau intellectuel. Donc une école qui produit une jeunesse coupée des intellectuels, une jeunesse qui n'a pas d'outils d'analyse, qui a peu de moyens d'appréhender la réalité sous l'angle de l'intelligence, sous l'angle de l'analyse.
Les intellectuels, à vrai dire, s'expriment, pas tous, mais pour quelques uns par les moyens qui leur sont donnés, c'est-à-dire les livres qui n'ont pas, hélas, la répercussion voulue, des interventions dans la presse. Je crois que c'est déjà suffisant pour un intellectuel. Parce qu'un intellectuel ne dispose pas forcément de tribunes importantes comme les tribunes politiques, il ne dispose pas d'adhérents, d'une foule qui le soutient, qui lui permet de tenir des meetings. Donc, je crois que l'intellectuel algérien et je parle encore ici d'un certain profil d'intellectuel qui prend ses responsabilités donc l'intellectuel algérien s'exprime avec les moyens qui sont les siens.
Mais c'est vrai aussi qu'il y a eu l'intellectuel officiel, le prototype de l'intellectuel qui était là pendant le parti unique, qui était le porte-parole du pouvoir qui, avec la démocratie, se découvre soudain l'âme de démocrate et qui, lorsqu'il s'agit de prendre ses responsabilités, lorsque les jeux ne sont pas clairs, cet intellectuel généralement se terre chez lui en attendant que les choses s'éclaircissent pour qu'il puisse s'exprimer sans prendre aucun risque. Mais peut-on appeler intellectuel ce genre de personnage ?

 Vous avez déclaré récemment que l'intégrisme est une excroissance du régime en place. Vous pouvez préciser un peu votre pensée ?

 Je pense que lorsqu'on regarde l'idéologie du FLN, l'intégrisme islamique n'est que l'aboutissement de cette idéologie. C'est une expression paroxystique de l'idéologie du FLN. Lorsque nous prenons la Constitution élaborée par le FLN qui stipule que l'Islam est religion de l'Etat, il est évident que les islamistes, dans leur logique, ne demandent que l'application de cet article de la Constitution.
Nous voyons aujourd'hui le FLN dans le champ politique. Lors du dialogue avec le HCE par exemple, le FLN avait des positions tout à fait proches de celles des islamistes. Et la presse du FLN est devenue la presse des islamistes. Donc le passage de la logique et de l'idéologie du FLN vers la logique et l'idéologie intégriste est un passage extrêmement ténu. Le pas est très vite franchi. Je pense que c'est l'arabo-islamisme du FLN qui, en évoluant d'un point de vue idéologique, a donné l'islamisme tout simplement.

 Vous estimez que la lutte contre le terrorisme et l'intégrisme n'est pas une condition suffisante pour l'avènement de la démocratie en Algérie et que ce n'est pas par la répression qu'on peut vaincre ce phénomène (intégrisme). Que proposez-vous ? Quelles sont les solutions ?

 Je dis d'abord que la lutte contre l'intégrisme est une condition nécessaire. Parce qu'il y a effectivement des partis qui disent que la lutte contre l'intégrisme n'est pas une condition suffisante. Moi j'ajoute en plusqu'elle est nécessaire. Parce que ces partis ne disent pas que cette lutte est nécessaire.
Moi, ce que je veux dire, il ne faut pas combattre les extrémistes intégristes avec leurs propres armes qui sont des armes de la violence. Il faut les combattre avec les armes qui sont les armes d'un Etat de droit, c'est-à-dire qu'il faut les combattre d'abord sur le plan culturel, en essayant d'implanter une culture humaniste. Il faut les combattre sur le plan juridique par tout l'arsenal de la loi qui sauvegarde, à la fois, les droits de l'homme et sa dignité. Donc, il ne faut pas combattre les intégristes par la violence qui est leur arme à eux, mais qui n'est pas l'arme d'un Etat de droit.

 Le dialogue actuel engagé par le pouvoir avec les partis d'opposition et les associations de la société civile a-t-il une chance d'aboutir sans la participation de représentants de l'ex-Front islamique du salut (FIS) ?

 Je pense qu'à ce niveau il y a un projet de société, il y a un projet civilisationnel. Quelle que soit l'importance du Front islamique du salut dissous, on ne peut dialoguer avec ce parti. Quelle que soit son implantation sociale, son idéologie totalitaire fait qu'on ne peut pas dialoguer avec lui. Et là, c'est un choix politique que la société algérienne doit assumer. C'est comme le problème du nazisme et le problème du fascisme : quelle que soit l'implantation de ces deux idéologies, il fallait les combattre, parce que ce sont des idéologies négatrices de tout ce qui fait la valeur de l'homme, de tout ce qui fait la démocratie.
Je pense que l'annulation du processus électoral en janvier 92 ne voudrait rien dire si aujourd'hui le pouvoir qui a décidé d'annuler ce processus —parce qu'il voyait dans ce processus un départ non seulement vers l'inconnu mais vers le chaos de l'Algérie, donc ce serait un retour en arrière terrible — se met soudain à dialoguer avec les islamistes. Je crois que l'islamisme, comme nous l'avons dit tout à l'heure, c'est l'aboutissement de toute la pratique politique et idéologique en place depuis 1962.
Je pense que des gens au pouvoir en janvier 1992 ont eu un sursaut d'intelligence devant ce qui attendait l'Algérie. Ils ont dit non à la poursuite d'une telle logique électorale.
Si, aujourd'hui, on se met à dialoguer avec ces gens-là qui ont pris les armes, qui, chaque jour que Dieu fait, assassinent des citoyens ou des agents de l'ordre, ça ne veut plus rien dire. Je crois qu'aucun Etat de droit ne peut se permettre de dialoguer avec un parti qui a pris les armes et qui assassine les citoyens.

 Passons à autre chose, si vous le voulez bien. Depuis quelques temps, on assiste à un débat sur le système éducatif algérien. Il se trouve que ce débat-là tourne autour d'un seul point : l'introduction de la langue anglaise en 4e année aux côtés du français. Cette décision a suscité une levée de boucliers, a provoqué une polémique dans le pays. Que pensez-vous de cette décision ?

 L'école algérienne se porte très mal. Parmi l'une des causes, il y a le fait que cette école tourne le dos à la réalité linguistique du pays. L'Algérie est un pays trilingue : on y parle l'arabe, le berbère et le français. Cette école, malheureusement, pour des raisons idéologiques, des raisons de légitimité politique, n'a pas voulu prendre en considération cette réalité de la langue que nous rencontrons chaque jour dans les rues de l'Algérie. Les langues en Algérie ont un statut idéologique qui n'est pas toujours conforme ou même n'est jamais conforme à la réalité du terrain. Le courant idéologique connu, arabo-islamique, qui a fait main basse sur l'école algérienne depuis une vingtaine d'années (...), revendique, nous le savons depuis longtemps, l'exclusion du français du système d'enseignement. Et aujourd'hui, il veut introduire l'anglais en concurrence avec le français.
C'est totalement absurde. L'anglais est une langue internationale, qu'on peut apprendre, mais cette langue n'aura jamais la même place ou le même statut que le français. Le français est une langue extrêmement prégnante dans la société algérienne. Regardez le tirage des journaux de langue française est supérieur au tirage des journaux de langue arabe. Regardez toute la littérature algérienne produite en langue française.
Donc, il y a une réalité de la langue qu'on veut ignorer. Le français est une langue pratiquée par les Algériens, c'est une langue qui n'est pas à proprement parlé une langue étrangère même si, idéologiquement, elle n'a pas le statut de langue disant nationale. Mais ce n'est pas du tout une langue étrangère.
Les Algériens ne pourront jamais écrire en langue anglaise des chefs-d'œuvre littéraires comme ceux qu'ont écrit Kateb Yacine, Mouloud Mammeri et Mohamed Dib en langue française. Donc, on ne peut pas mettre sur le même plan ces deux langues. Moi, je souhaite que l'anglais puisse avoir une place dans notre école. J'ai fait mes études en français et en arabe et j'ai appris l'anglais comme langue étrangère, comme d'autres ont appris l'allemand, l'espagnol ou le russe. Mais l'anglais ne pourra jamais être maîtrisé comme le français l'est en Algérie.

 Comment interprétez-vous cette décision de mettre en concurrence l'anglais et le français ?

 Vous savez, c'est une vieille revendication, comme je l'ai dit, du courant qui a investi l'école depuis maintenant deux décennies. Je pense que c'est une concession faite par le ministre actuel à ce courant idéologique qui est très fort au sein de l'institution éducative. Je pense que c'est une concession à ces gens-là. Est-ce que le ministère de l'Enseignement va maintenir cette décision qui est extrêmement critiquée comme vous le voyez chaque jour dans les journaux en Algérie ? Est-ce que, quand bien même elle est maintenue, cette décision donnera des fruits réellement à l'école ? C'est des questions qui restent posées.
Mais je crois que, fondamentalement, le fait de poser l'introduction de la langue anglaise à l'école algérienne en ces termes c'est-à-dire en termes de concurrence avec une langue qui est maîtrisée, qui est implantée qu'est le français c'est encore une fois une preuve que les vrais problèmes de l'éducation en Algérie ne sont pas abordés et qu'on essaie de gagner du terrain, qu'on essaie de dévoyer le débat par des questions qui sont de fausses questions.

*Interview réalisée le 23 mai 1993 au siège de l'hebdomadaire Ruptures près de la Faculté centrale d'Alger. Victime d'un attentat le 26 mai, Tahar Djaout est décédé le 2 juin à l'hôpital de Baïnem à l'ouest d'Alger.

Mohamed Arezki Himeur

Publié par arez à 02:11:07 dans AINSI VA LA VIE | Commentaires (0) |

El Watan - Dossier sur Tahar Djaout: cherche Tahar désespérément | 30 mai 2008

Quel rapport entre Graham Greene, l'auteur de chefs-d'œuvre tels que La Puissance et la Gloire et Tahar Djaout ? Et quel lien entre une riche et désoeuvrée héritière de Boston et l'Algérie de 1992 à la veille d'événements dramatiques ? Aucun a priori, n'était le vécu et l'imagination d'une brillante journaliste américaine, Gloria Emerson.

Il y a moins d'un an, par le plus pur hasard, je découvrais en surfant sur internet un roman au titre curieux : Loving Graham Greene. Ma passion pour Graham Greene me faisait lire alors tout ce qui se rapportait à lui. Intrigué par ce titre, je finis par me procurer l'ouvrage et découvrais un roman tout à fait singulier. Molly Benson est une riche américaine de la côte est. Passionnée par Graham Greene avec qui elle correspond, elle est torturée par la mauvaise conscience d'être riche et est obsédée par l'idée de venir en aide aux autres.
Ses modèles sont les héros de Graham Greene, qui vacillent entre la foi et leur engagement, l'Indochine d'Un américain bien tranquille où le Sierra Leone du Fond du problème. Elle aime chez eux ce flegme, cette distance ironique si précieuse pour affronter la dure réalité du monde, où rien n'est tout à fait sérieux mais où tout peut prêter à conséquence, y compris l'heure et la manière dont est servi le thé ou le whisky.
Le monde de Molly Benson s'effondre lorsque l'auteur anglais meurt au printemps 1991. Elle en est terriblement affectée, plus qu'elle ne l'aurait imaginée. En son hommage elle décide, un an plus tard, et presque par hasard, de se rendre en Algérie pour venir en aide aux intellectuels menacés par l'intégrisme. Elle est accompagnée de sa meilleure amie et d'un étudiant gras, bavard et présomptueux de la très chic université de Princeton Elle souhaite en particulier rencontrer Tahar Djaout.
C'est un voyage à la fois désopilant et inquiétant qu'elle effectue alors. C'est que Molly arrive à Alger avec quelques milliers de dollars cachés dans ses chaussures. Elle se promène dans Alger et distribue cet argent au gré de ses rencontres. Elle croise un avocat du nom d'Ali Abendour Yacef qui ressemble à s'y méprendre à Ali Yahia Abdennour. Elle lui propose 1000 dollars pour venir en aide aux familles de prisonniers et, par la même occasion, « acheter la sécurité d'un écrivain du nom de Tahar Djaout ». Il en est interloqué.
Molly Benson, flanquée de ses deux acolytes, se rend à la Maison de la Presse, et on jurerait reconnaître tel patron d'un quotidien francophone bien en vue qui ne comprend rien à ce qu'elle lui dit. Elle visite la Casbah sur les traces d'Ali la Pointe et se fait agresser par des voyous. Elle croit trouver enfin le domicile de Tahar Djaout et croit lui parler.
Mais il y a maldonne, il ne s'agit pas de lui. En définitive, elle ne rencontrera pas l'écrivain, ne lui viendra pas en aide et finira par s'en retourner à Boston, avec ses illusions et sa mauvaise conscience. Plus tard, elle découvre dans le « New York Times » la notice nécrologique consacrée à Tahar Djaout après son assassinat. Son univers s'effondre à nouveau, ses illusions meurent. J'ai beaucoup aimé le roman de Gloria Emerson où l'on retrouve cet art consommé des écrivains anglo-saxons (disons de Henry James à John Le Carré) qui savent mêler la farce et le tragique, faire le portrait en quelques lignes d'un personnage, être cruel et juste à la fois.
Par le biais de son héroïne, Gloria Emerson fait revivre l'Algérie angoissée et confuse du printemps 1992. C'est très enlevé, subtil et informé. Je me suis dit que c'était presque là le roman définitif qu'il eut fallut écrire sur cette sombre période, avec humour et distance, loin du pathos habituel et du côté démonstratif de tant de romans écris sur cette période. Bien sûr, Tahar Djaout n'y est qu'un prétexte, un objet de fixation au sens psychanalytique et un symbole au sens littéraire. Il désigne cette part obscure et équivoque à la fois de nos engagements et de nos reniements.
A l'évidence, Molly Benson, l'héroïne du roman est un peu le double de l'auteur, Gloria Emerson. Celle-ci, née en 1930, issue d'une famille new-yorkaise aisée, appartient à ce monde où la futilité et la distinction le disputent à une noire lucidité face aux désordres du monde. Journaliste de mode, elle est aussi grand-reporter au « New York Times ». Elle rend compte des défilés de mode et devient la première femme correspondante de guerre au Vietnam (de 1970 à 1972). Elle en dénonce les conséquences dans un livre - Winners and losers (Vainqueurs et perdants) - qui lui vaut le National Book Award, une des plus prestigieuses distinctions littéraires aux Etats-Unis.
Passionnée par l'œuvre de Graham Greene, elle le rencontre en 1978. Elle en tire une interview fameuse publiée dans le magazine « Rolling Stone » et engage avec lui une correspondance. Son troisième livre, paru en 1990, A year in the intifada revenait sur la première intifada de 1987, un livre favorable aux Palestiniens. Puis, après que son coiffeur, un français de New York, lui eut parlé de son beau-frère habitant Alger, elle y débarque le 5 mars 1992. Elle séjourne à Alger plus de deux semaines.
Sept ans plus tard, elle tire de son séjour algérois un roman, le seul qu'elle n'ait jamais écrit, son quatrième et dernier livre. Atteinte de la maladie de Parkinson, elle se suicide en 2004. Après la publication de son roman, deux livres de Djaout furent traduits aux Etats-Unis. Ce n'est pas rien. Peut-être même est-ce là le véritable engagement dont rêvait Gloria Emerson, alias Molly Benson ?

  Gloria Emerson. Loving Graham Greene. Roman, Éditions Jacqueline Chambon, 2007.

Extraits : (L'action se passe à Alger en 1992)


« Molly admirait deux immenses toiles d'araignées qui ressemblaient vraiment à de la dentelle dans la lumière matinale. Dans l'espoir de dissiper la morosité qui régnait, elle appela Bertie, qui lambinait dans la salle de bain.
 Aujourd'hui, nous devons aller voir Tahar Djaout, lui dit-elle. On était jeudi, et elle attendait que Bertie cesse de se contempler dans la glace.
 Non, je crois qu'il faut réserver notre vol de retour. Immédiatement, répondit celle-ci. Molly fut stupéfaite, car elle n'avait pas l'habitude que Bertie se rebiffe. Mais elles n'avaient réalisé que la moitié de leur programme, et ne devaient pas abandonner la partie avant d'avoir porté secours au talentueux écrivain algérien. C'était sans aucun doute ce que Graham Greene aurait souhaité. »

 Dans son roman Acide sulfurique, prix des Lecteurs 2007 du Livre de Poche, l'écrivaine Amélie Nothomb, imaginant le basculement de la téléréalité dans un univers de camp de concentration, fait allusion à Tahar Djaout. C'est le moment-clé du roman, celui où le personnage central, une femme du nom de Pannonique, se tourne vers les caméras et demande aux téléspectateurs d'éteindre leurs postes pour faire cesser la répression dans le camp. Interrogée sur la folie de cet acte, elle répond : « Je me suis souvenue de cette phrase d'un héros algérien : Si tu parles, tu meurs. Si tu ne parles pas, tu meurs. Alors, parle et meurs » (p. 125).
En avril dernier, Louis Gardel, lauréat du prix Méditerranée pour son roman La Baie d'Alger, avait déclaré à la Closerie des Lilas à Paris où avait lieu une réception en son honneur : « Aujourd'hui, j'ai surtout une pensée pour mon ami Tahar Djaout, qui fut également primé par ce jury, en 1991, pour son livre, Les Vigiles, quelques mois avant son assassinat par les islamistes ».

Sofiane Hadjadj

Publié par arez à 01:59:27 dans AINSI VA LA VIE | Commentaires (0) |

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