Récemment agrégé de Sciences économiques et sociales, plus anciennement titulaire d'un DEA de Sociologie (aujourd'hui appelé Master de recherche), j'enseigne les sciences sociales en BTS auprès de futurs travailleurs sociaux et prépare au diplôme de Conseiller en ESF. j'interviens également en tant que formateur au CNAM de Bourges, ainsi qu'à l'Institut du Travail Social de Tours et plus ponctuellement à l'Université de Tours dans le cadre du DU Médiation et gestion des conflits.
Ce petit blog sans prétention... a quand même celle de fournir quelques pistes de réflexion et d'analyse à propos de concepts et d'auteurs essentiellement sociologiques.
J'apprécie tout particulièrement vos remarques et commentaires qui sont toujours une source de lecture et de réflexion stimulantes. Alors n'hésitez-pas!
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A l'opposé de l'approche traditionnelle, considérant les croyances comme des formes inachevées de la pensée rationnelle, déconsidérant par là même ceux qui croient, la sociologie cognitive de Raymond Boudon apporte un regard différent sur les croyances. Loin d'être le produit d'une force inconsciente agissante (passion, pulsions psychiques, pensée primitive) sur les individus, il considère les croyances comme relevant d'un processus d'adhésion conscientisé et rationnel d'acteurs sociaux. La question qui se pose alors est la suivante : pourquoi les individus croient rationnellement à des énoncés objectivement faux ou invérifiables?
Pour y répondre simplement, si les individus croient, c'est parce qu'ils ont de « bonnes raisons » de croire. Leur adhésion à un système apparemment faux de croyances repose sur une démarche rationnelle de choix éclairé. Loin de se satisfaire de l'explication causale de la théorie de la sécularisation, qui sur le long terme et au niveau macrosocial reste pertinente, l'auteur préfère une explication par les choix individuels et les raisons de croire. En effet, la théorie de la sécularisation ne résiste notamment pas au maintien de la croyance religieuse solidement ancrée dans le paysage américain. Comment se fait-il que ce pays, où l'individualisme et le matérialisme sont parmi les plus développés du monde soit aussi religieux. La thèse de la sécularisation échoue à l'endroit même où elle devrait s'appliquer le plus.
En fait, si les USA sont aussi religieux, c'est parce qu'il existe de bonnes raisons pour qu'ils le soient. Et Boudon de citer les grandes théories actionnistes qui permettent d'expliquer cette permanence de la foi religieuse. Si les américains croient, il faut aller chercher les sources de cette croyance au coeur même des motivations individuelles, afin de restituer le sens de la croyance religieuse. C'est donc en explorant le sens que les individus donnent à leur foi que l'on pourra comprendre cette permanence historique. Il s'agit donc d'expliquer par une approche rationnelle et actionniste (en partant des acteurs et du sens qu'ils donnent à leurs actions) les raisons qui font que les citoyens américains sont plus croyants que les autres pays développés.

Depuis le XVIII siècle, de nombreux intellectuels se sont penchés sur cette singularité étrange : pourquoi la population américaine est-elle si croyante alors que les populations migrantes originelles ne le sont pas autant? Cette réalité contredit l'hypothèse classique de la sécularisation ou du désenchantement du monde. En outre, les USA ne sont pas un pays arriéré d'un point de vue scientifique, ce qui contredit la théorie évolutionniste de la « mentalité primitive ». la culture US est marqué par un grand pragmatisme, matérialisme et un culte de l'argent, loin des valeurs religieuses. Donc l'hypothèse des forces culturelles agissantes ne tient pas. Pourtant, à la question « croyez-vous en Dieu, 95% des américains répondent oui, contre 51% des français. À la question, « croyez-vous à l'Enfer, 75% des américains répondent oui, contre 14% des français.
Comment expliquer la permanence de cette croyance religieuse?
Trois auteurs ont apporté une explication rationnelle à ce comportement, explications complémentaires les unes des autres qui permet de mieux comprendre la réalité de la foi aux USA : Adam Smith, Alexis de Tocqueville et Max Weber. Voici les hypothèses :
Smith montre que la structure de l'offre religieuse aux USA est différente de celle de l'Angleterre originelle. L'Eglise est monopolistique en Angleterre alors que les Etats-Unis reposent sur un foisonnement de mouvements sectaires. Si bien qui si un individu ne se retrouve pas dans le dogme religieux en Angleterre, il quitte l'Eglise sans trouver une foi de substitution. Tandis qu'aux USA, le désaccord conduit l'individu à trouver un mouvement sectaire autre, plus en accord avec sa pensée. En d'autres termes, d'un côté, il y a une offre concurrentielle qui permet le choix et évite la scission. De l'autre, il y a une offre monopolistique qui contrainte l'individu à tout ou rien. C'est une approche rationnelle du phénomène religieux reposant sur une lecture économique (utilitaire).
A. de Tocqueville reprend l'idée de Smith sur la différence structurelle entre Eglises européennes et USA, mais y ajoute une autre conséquence sur la vie sociale. Par leur monopole, les Eglises européennes avaient un pouvoir de « nuisance » beaucoup plus fort vis-à-vis des Etats. Elles entraient en conflit ouverts avec l'Etat. Ces conflits se sont souvent soldés par une déperdition de leur zone d'activité (charité publique se substitue à la charité religieuse, l'école publique aux écoles religieuses, etc.). En revanche, l'éclatement de l'offre religieuse aux USA n'a pas permis aux Eglises d'entrer en conflit avec l'Etat, mais d'œuvrer à côté de l'Etat. Si bien, que faute de conflits, l'Etat n'a pas eu à s'approprier certaines sphères d'activités des Eglises. Les fonctions sociales de l'Eglise n'ont pas été avalées par l'Etat comme en Europe. Pas de conflits, pas de logique de domination. C'est pourquoi aux USA, les grandes fonctions sociales sont la plupart du temps occupés par l'Eglise. L'Etat US est moins puissant dans ses fonctions sociales que les Etats européens. Si bien que le citoyen US est dans un environnement institutionnel totalement différent de l'environnement européen, ce qui conduit les européens à analyser certains de leur comportement comme irrationnels.
Enfin, M. Weber propose une lecture complémentaire de la pérennité religieuse. Les USA sont fondés sur un mythe égalitaire et insistent à ce titre (au moins jusqu'au début du XX) sur l'évitement de tout signe extérieur de stratification sociale (comme cela est très marqué dans les anciennes sociétés européennes aristocratiques). On n'a donc pas d'information immédiate sur son interlocuteur dans le cadre d'une interaction ordinaire. À défaut d'identification de l'appartenance sociale, c'est l'identification par l'affiliation religieuse qui va jouer ce rôle, nous dit Weber. Ainsi, plus l'émigration est éloignée dans le temps, plus on trouvera de méthodistes. A l'inverse, les catholiques représentent une immigration plus récente et plus pauvre. Ainsi, Weber fait de la religion un élément essentiel de la stratification sociale et donc de la régulation des relations interpersonnelles aux USA, expliquant en cela même sa force et sa permanence.
Ces approches montrent combien les hypothèses rationnelles sont plus performantes et pertinentes que les hypothèses reposant sur des forces agissantes que les individus ne font que reproduire de manière non rationnelle. Ces théories sont plus réalistes, et évitent de faire reposer les croyances sur des comportements biaisés. En outre, elles ont l'avantage d'être critique à l'égard du sociocentrisme spontané qui laisserait penser que les groupes sociaux différents de nous développent des modes de pensée irrationnels lorsqu'ils croient à des choses qui nous paraissent irrationnelles. L'irrationalité de la croyance ne s'explique par nécessairement par l'irrationnalité des comportements. Le plus souvent, les individus ont de « bonnes raisons » de croire à ce qu'ils croient. Cette rationalité est une « rationalité subjective », c'est-à-dire objectivement biaisée (dans ses effets), mais subjectivement logique dans son analyse.
1R. Boudon, A quoi sert la sociologie?, Cités 2002/2, n° 10, p. 133-156.
Publié par deusexmachina à 20:22:57 dans fragments | Commentaires (1) | Permaliens
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