LE FEU AUX POUDRES... (3ème partie)
Terrifié par la chute de mon compagnon, je me précipitai pour le relever ; mais il restait sur le sol, évanoui. Je le ramenai à lui par quelques claques appliquées sur ses joues glacées.
« Hé bien..., dis-je, qu'est-ce qui vous prend ? Ça ne va pas ?
_Euh...excusez-moi, mais...nous ne pouvons pas rentrer à la nage !
_Pourquoi ? Je suis bien venu ici comme ça, moi...
Hunter avala sa salive avec difficulté :
_Et...vous n'avez pas eu d'ennuis ?
_Non ; j'aurais dû ?
Cette fois, je sentis mon ami frissonner avant de me répondre :
_En principe, oui ; ces eaux sont infestées de piranhas...»
Il s'en fallut de peu que je ne m'évanouisse à mon tour. Dire que j'avais traversé à l'aller sans même soupçonner... Je me rendais compte tout à coup de ma naïveté. Comment avais-je pu supposer que l'endroit serait aussi peu gardé ? La mesure du danger que j'avais couru sans le savoir m'apparaissait d'autant plus terrifiante à présent ; des piranhas ! Ces féroces petits poissons carnivores d'Amérique du Sud, des bêtes voraces qui vous nettoyaient en un instant de leurs redoutables mâchoires équipées de petites dents coupantes comme des rasoirs... Instinctivement, je fus tenté de vérifier mon intégrité physique ; mais je songeai en même temps que si j'avais été attaqué par ces maudites bestioles, je m'en serais forcément aperçu beaucoup plus tôt.
« Comment expliquez-vous que je sois arrivé indemne, alors ?
_Je ne sais pas...quand vous êtes-vous mis à l'eau ?
_Juste à la fin de la dernière averse, pour que le bruit de mes mouvements se confonde avec celui de la pluie à la surface du lac...mais c'est insensé : les poissons ne se dirigent pas uniquement au son, que je sache !
_Certes non, mais la pluie a pu suffire à les désorienter ; et puis, elle charrie beaucoup de terre venant des collines. C'est sans doute grâce à cela que vous avez pu passer inaperçu... Mais à présent, ce ne sera plus possible, je le crains... »
Je dus bien admettre qu'il avait raison. D'ailleurs, dans le doute je préférais ne pas courir le risque... Mais cela posait évidemment un problème de taille : comment allions-nous pouvoir fuir et regagner le rivage du lac ?
« Inutile de songer à longer la presqu'île, murmura Dan Hunter ; l'entrée est perpétuellement gardée, comme vous savez.
_Il va falloir dégoter une embarcation, répondis-je ; n'importe quoi, une barque, un radeau, enfin quelque chose qui flotte et qui puise supporter notre poids...et puis des sortes de rames ou de pagaies. Je ne veux pas avoir à remettre les mains dans cette eau-là ! Vous n'avez rien vu dans la cour, pendant la journée, qui puisse nous servir ?
_Je n'ai pas fait attention, mais en y réfléchissant...il doit bien y avoir quelque chose. Venez, retournons-y. »
Nous reprîmes le passage sombre qui conduisait à l'intérieur du château, heureux de nous éloigner pour un moment de l'eau devenue très antipathique de ce fichu lac perdu au cœur du Nicaragua. Nous marchions aussi discrètement que possible, quoique sans redouter grand-chose pour le moment : il me semblait que dans une telle forteresse, protégée finalement par de si formidables gardiens (sauf en cas d'averse, éventuellement ; mais pour rien au monde je n'aurais voulu retenter ma chance), on pouvait se permettre de dormir sur ses deux oreilles - et même laisser un prisonnier se balader seul la nuit sans surveillance aucune. Cependant, il faut croire qu'en cela, je me trompais... A peine avions-nous mis le pied dans la cour qu'un ordre bref fusa dans l'ombre derrière nous, et nous fûmes tout à coup entourés d'hommes en armes.