CAFé BLANC : EFFETS SECONDAIRES... (2ème partie)
Quand j'arrivai devant le magasin, en haut du fameux petit escalier, aucune lumière ne filtrait au travers de la porte vitrée. Miss Garland et sa tante dormaient-elles ? Il était tard ; mais Hunter avait insisté pour que nous ne nous présentions qu'à la nuit tombée devant notre ancien repaire. Depuis notre évasion rocambolesque du château des trafiquants au Nicaragua, il se montrait exceptionnellement prudent.
Lorsque la charge oubliée par moi près de la serre, où étaient développés les plants de Café Blanc du Nicaragua, avait explosé, nous étions restés bouche bée ; puis, profitant de l'affolement général, nous courûmes dans la cour du château. Les gardes improvisés nous avaient délaissé pour manipuler des seaux d'eau tirés du puits central, et un monde fou grouillait autour de l'incendie dévorant que j'avais déclenché. A côté stationnait un camion, dont les occupants descendirent d'ailleurs précipitamment, après une nouvelle explosion très proche qui avait failli les emporter.
« C'est le moment ! », me cria Hunter en se mettant à courir ; quelques visages se tournèrent dans notre direction, mais déjà nous montions dans la cabine. Dan lança le moteur, mit les gaz et le camion bondit en avant dans rugissement furieux. Ecrasé contre le siège passager, je vis les portes de la cour entrouvertes partir à la volée dans un grand choc ; nous étions dehors ! Mon ami appuya sur le champignon, et nous disparûmes sur la route sinueuse dans un nuage de poussière et de fumée noire...
Quand l'adrénaline commença à retomber, le camion - dont la bâche flambait allègrement - filant à tout allure dans la jungle, je me tournai vers mon compagnon de route en reprenant peu à peu ma respiration.
« Vous l'avez fait exprès, Horowitz !
_Pardon ? dis-je dans un hoquet ; les roues du camion passèrent sur un trou qui nous secoua les os.
_Cette charge, vous l'avez oubliée volontairement, je le parierais ! Vous saviez que je ne serais pas d'accord...
Je ne sus pas quoi lui répondre ; même maintenant, je ne sais pas vraiment si cet oubli fut ou non conscient.
_En tout cas, cela nous a bien rendu service, avouez !
_Peut-être, mais sans ce camion, nous étions cuits nous aussi... »
Il se tut, regardant la route fourmillant de nids-de-poules qu'il semblait impossible d'éviter tous. Puis il soupira.
« ...cela dit, merci, reprit-il sur un ton contrit ; c'est effectivement grâce à vous si nous sommes là, et pas dans une cellule de cette fichue forteresse...ou pire.
_Ah, tout de même ! »
Je me laissai aller contre le vieux fauteuil aux ressorts grinçant du camion volé à nos geôliers ; c'était bon d'avoir, de nouveau, une petite chance de voir de bout du tunnel. Oui, d'ailleurs cette route méritait bien le nom de 'tunnel' : partout, sur les côtés et au-dessus de nous des branches, des lianes qui semblaient obscurcir la nuit en faisant obstacle à la maigre lumière des étoiles. La lumière...je bondis soudain, comme nous passions en trombe dans un petit groupe de cahutes misérables.
« Les phares, criai-je ; bon Dieu, Hunter, éteignez-donc ces phares, vous allez nous faire repérer !
Le pied toujours au plancher, mon ami le détective ricana et me regarda par-dessus ses bras cramponnés au volant :
_Vous êtes cinglé, mon vieux ; sans éclairage nous allons droit dans le décor. C'est une piste forestière, pas une avenue de chez nous...
_Mais... »
Il avait raison ; et je fus bientôt rassuré sur ce point. Nous étions au beau milieu de la jungle, dans un camion écharpé de flammes qui filait vers Managua aussi vite que le permettait l'état de la route. Peu importaient les phares ; de toute façon l'aube s'annonçait déjà au travers de l'épais feuillage. Seule comptait la vitesse, et la distance que nous mettions ainsi entre nous et nos adversaires...