CAFé BLANC : EFFETS SECONDAIRES... (1ère partie)
Jack-Erreur s'entraînait fréquemment, lorsqu'il était seul et n'avait rien d'autre à faire, au lancer de couteau sur le buste en plâtre qui trônait au milieu de son salon. Manifestement, ce n'était pas son arme de prédilection (mais en avait-il une ?) ; l'état du mobilier, des murs et du tapis le laissait largement présager. Mais il s'y exerçait tout de même, en dilettante et en espérant faire à la longue quelques progrès. C'est ce à quoi il s'occupait, sans grand espoir, lorsqu'il entendit l'antique sonnette résonner dans l'entrée. Qui pouvait venir le voir à cette heure dans son appartement sous les toits, il s'en moquait ; ou plutôt, il verrait bien. Un mari jaloux ou une femme volage, désireux l'un comme l'autre de se débarrasser d'un conjoint gênant ? Un commerçant en perte de vitesse qui ne pouvait plus admettre la présence d'un concurrent ? Ou encore, peut-être un inconnu qui sans rien dire lui apporterait un simple nom, une photographie et un acompte sur la somme dévolue au contrat entre les deux parties. Jack aimait bien ce type de contrat, justement ; pas un mot en trop, pas de questions à poser ni à se poser. Très professionnel, quoi. Ce n'était pas le plus courant certes ; mais apprécié lorsqu'il se présentait. Le reste du temps il se contentait d'affaires hautement plus classiques et banales, où il devait avaler les histoires, vraies ou fausses, de clients intimidés par son métier autant que par son aspect froid et hautain. Ils éprouvaient toujours le besoin de se justifier, et faisaient preuve d'une mauvaise foi évidente en nombreuses occasions ; c'était fort ennuyeux généralement, mais au moins ça payait le loyer...
La femme qui se présenta à lui était voilée ; cela arrivait parfois, quand les clientes étaient d'une certaine classe. C'était bon signe, et Jack la fit entrer sans autre cérémonie qu'une discrète et respectueuse inclinaison du buste. La dame parut apprécier, et alla d'une démarche rapide et décidée se planter sur le petit tapis rond qui marquait le début du salon. « Entrez, entrez ! », s'empressa-t-il d'ajouter en désignant de la main le divan aux coussins clairsemés ; dans le même geste il fit disparaître le couteau planté dans le socle du buste en plâtre - même chez un tueur professionnel une telle chose pouvait faire mauvais effet. Puis il s'assit dans le fauteuil en face de sa visiteuse.
« Monsieur, dit-elle ; j'ai un petit travail à vous confier.
_Je vous écoute.
La dame se racla la gorge ; puis elle redressa la tête sous sa voilette d'un autre âge.
_Voici l'adresse, déclara-t-elle en déposant un papier plié sur la table basse entre eux ; je vous suggère de la recopier, car je n'ai pas l'intention de vous la laisser.
Jack, un peu surpris par les directives pour le moins autoritaires de sa nouvelle cliente, s'exécuta ; au moins, songea-t-il, elle ne laissait rien au hasard...
_Bien. A présent, je vais vous dire en quoi consiste exactement le travail que je vous destine. Encore une fois, je vous suggère de prendre des notes ; une erreur de votre part serait extrêmement malvenue. Tout d'abord, il vous faut savoir...
Après un léger temps d'arrêt, Jack obéit ; tandis qu'il écrivait fébrilement dans son petit carnet, il se demanda si cette femme n'avait pas déjà, par le passé, eu recours à ses services. Oui, il en était sûr, elle avait dû être mêlée à une de ces histoires où la chance ne lui avait pas souri. Cette silhouette, cette voix ne lui disaient rien ; mais cela ne voulait rien dire. Des affaires qui s'étaient mal terminées, il y en avait un bon paquet dans ses souvenirs...