UN FOND DE CAFé FROID... (4ème partie)
Le jeune saxophoniste commençait à trouver particulièrement agréable la vue de l'infirmière, et un vaste sourire s'élargissait sur son visage de convalescent ; mais elle s'effaça soudain tandis qu'un autre personnage faisait son entrée dans la chambre d'hôpital. Attorius Kay, tombant des nues, reconnut son supérieur, c'est-à-dire l'officier à qui il transmettait ses informations quand il travaillait pour la police. Combien de rapports sur le commerce du Café Blanc du Nicaragua, d'abord griffonnés sur son petit carnet noir puis rigoureusement tapés à la machine, lui avait-il remis déjà ? Impossible à dire. Mais, à voir la physionomie du nouvel arrivant, il songea qu'il devait vraisemblablement en manquer un. En l'occurrence, le dernier...
« Bonjour, Mr Kay, dit l'officier ; à présent que vous êtes réveillé nous allons pouvoir discuter. Pour commencer, j'espère que vous vous sentez mieux...
_Euh...oui, répondit Attorius, l'infirmière vient de me donner un...
_C'est bien. J'aurais préféré qu'elle vous laisse mariner un peu plus, mais...soit. Je n'ai pas de temps à perdre ; alors mon bon ami, vous allez me dire sans plus attendre pourquoi vous êtes ici.
_Pourquoi... ? Je pensais que vous alliez me le dire ! »
Le policier fronça les sourcils et fit une grimace de mauvaise augure.
« Vous ne vous souvenez donc pas, Mr Kay ? On vous a conduit à l'hôpital suite à une overdose ; vous avez d'ailleurs été bien près d'y passer. En temps normal, votre décès eût été le cadet de mes soucis ; mais vous étiez en mission pour moi, dois-je vous le rappeler ?
_Une overdose !? Mais...
_Oui. Je suppose qu'en tant que musicien vous savez ce que c'est ; vos semblables sont fréquemment sujets à ce genre de désagrément. Je sais que nombre de jazzmen sont piqués - ce qui, pour ce que j'ai pu entendre de leur musique, ne m'étonne guère - mais j'aurais pensé que pour un travail de cette importance vous vous abstiendriez de goûter à ce vice... »
Attorius Kay ouvrait des yeux ronds comme des tasses à café.
« Ecoutez, je n'y comprends rien ; je n'ai rien pris...je veux dire, pas ce soir-là, je vous assure ! Si j'ai été drogué, c'est forcément à mon insu...
_Et qui vous aurait drogué, selon vous ? Le barman sans doute ? Allons, Kay, vous naviguez en pleine paranoïa ! »
Devant l'officier de police qui le regardait d'un air peiné, assis au bord du lit, Attorius sentit ses membres se mettre à trembler sous les couvertures. Drogué ! Il ne pouvait pourtant pas avoir eu l'imprudence... Non, il en était sûr, il était 'clean' ce soir là, lorsqu'il avait entrepris Miss Garland au bar. Un petit verre de trop, peut-être, mais...rien d'autre ! Alors, comment cela avait-il pu arriver ? Son esprit s'affolait en l'absence de solution satisfaisante. N'était-il pas en train de devenir fou ? Qui donc avait pu... ?
Tout à coup, il se figea : ses derniers instants à l'Apollo-Jazz lui revenaient en mémoire. Il enlaçait Maggie dans l'ombre, il embrassait fiévreusement sa nuque, son cou adorable... Son... Oui ! Son collier ! Le saxophoniste écarquilla les yeux, la mâchoire tombante et le souffle court : il n'y avait pas d'autre solution ! C'était le collier qui était piégé ! Forcément... On avait dû l'identifier, percer à jour sa couverture et subodorer ses liens avec la police. A coup sûr, Maggie Garland s'était méfiée de cette invitation inopinée ; et, peut-être sur les conseils de sa tante, elle avait mis au point ce stratagème pour l'éliminer. C'était soudain tellement clair ! Mû par une énergie nouvelle, il bondit sur son lit et releva la tête :
« Ecoutez, je crois que je sais comment... »
Mais l'homme était déjà parti.