LE FEU AUX POUDRES... (1ère partie)
Après la disparition de mon ami, je restai agrippé au buisson dont les racines me raccrochaient au sommet de la falaise. Je voulais désespérément crier, appeler Hunter ; mais je savais aussi qu'on m'entendrait et que ce serait nous mettre tous les deux en danger. Je me tus donc, serrant les dents. Peut-être, après tout, les ouvriers que nous suivions lui viendraient-ils en aide s'ils le trouvaient blessé... Je l'espérais de toutes mes forces ; je ne pouvais raisonnablement rien faire d'autre pour le moment, et j'en avais les larmes aux yeux de rage. La pluie torrentielle ne cessait pas, comme si le ciel ne se préoccupait absolument pas de nous (ce qui était sans doute parfaitement vrai, d'ailleurs). Quand je m'extirpai de la boue qui m'avait recouvert, tel un sanglier de sa bauge, les portes du pénitencier du château s'étaient depuis longtemps refermées sur l'équipe matinale de travailleurs indigènes ; je me risquai sur l'éboulis de terre et descendis jusqu'à la route, le cœur battant. Mais rien ; j'eus beau chercher, remuer la terre en surface, pas une trace de Dan Hunter. L'eau avait tout homogénéisé, et l'énorme masse de déblai compact issu de la falaise effondrée pesait son poids comme une énorme pierre tombale, sous laquelle mon ami n'aurait pu respirer même une seconde. Je jetai mon chapeau sur le sol, dans un grand geste d'impuissance et de désespoir...
Cependant, malgré ces évènements tragiques, je décidai de ne pas perdre de vue le but de l'expédition : nous étions venus au Nicaragua pour trouver un moyen de mettre fin au trafic pernicieux du café blanc, et tout le poids de la mission retombait à présent sur mes épaules. A moi de m'en montrer digne ; je disposais pour cela d'un sac rempli d'armes et d'explosif, ce serait bien le Diable si je n'arrivais pas à faire un joli feu d'artifice de tout ça. Après tout, ma formation de géologue comportait aussi, par sa composante minière, des compétences d'artificier... Bien entendu, je ne pouvais faire disparaître d'un coup le château tout entier, il aurait fallu pour cela tout un camion de nitroglycérine et mon pauvre ami et moi n'y avions pas pensé au moment de faire notre paquetage. En revanche, j'avais de quoi provoquer plusieurs explosions de moyenne importance qui, judicieusement calculées et situées, pourraient mettre à mal les stocks et détruire les laboratoires de ces monstrueux scientifiques qui vendaient leur science aux plus infects trafiquants. Il allait falloir établir un plan relativement précis des lieux ; mais je me faisais fort, à force d'observation, de découvrir l'emplacement de ces points névralgiques. Ensuite, il faudrait - et c'était bien là le plus problématique - gagner le cœur de l'îlot et pénétrer dans le château. Quelque chose me disait qu'une fois parvenu sur les rochers, il ne me serait pas difficile de franchir les murs : les occupants redoutaient peu sans doute une attaque de ce côté-ci. Mais il s'agissait d'y arriver, justement...
Le surlendemain au coucher du soleil, mon plan était au point ; j'avais passé suffisamment de temps à observer les allées et venues des gardes, des travailleurs et de quelques hommes en blouse blanche pour avoir une idée assez précise de l'emploi des divers bâtiments qui, tous, donnaient sur la cour. Il était nécessaire d'y entrer pour mener mon projet à bien ; mais j'avais ma petite idée là-dessus. Pendant la journée, à l'abri dans un creux de rochers, j'avais confectionné avec la toile imperméable des tentes un sac étanche dans lequel je transporterais les charges explosives confectionnées la veille. J'avais également retouché la coupe de mon grand manteau sombre pour qu'il puisse couvrir ma progression sans me gêner dans mes mouvements ; aussi à la nuit tombée, je me mis à l'eau. J'avais choisi l'endroit à la fois le plus éloigné de la presqu'île et le plus rapproché de l'îlot rocheux ; et je nageai en silence, priant pour qu'aucun des gardes ne s'avise de faire preuve de zèle nocturne - ou de regarder du haut d'une tour les reflets de la lune sur les eaux boueuses du lac. Par chance, il ne devait y avoir ni poète ni paranoïaque parmi eux. Je pris pied sur l'île une demi-heure plus tard ; et en furetant je découvris un passage sombre qui menait directement à la cour, partant de ce qui avait dû être un petit embarcadère. Placer ma première charge, près de ce que j'avais identifié comme étant la serre où l'on développait le café blanc, ne fut pas difficile ; puis je me glissai le long du mur en direction des hangars où d'après mes calculs, on stockait la marchandise empaquetée, prête pour l'export.
Je terminais de poser ma charge et de régler le minuteur lorsqu'un bruit me fit dresser l'oreille et me glaça le sang ; comme un crissement de gravier derrière mon dos. Comme quelqu'un qui s'arrête et qui s'interroge sur la conduite à tenir, prêt à frapper, en espérant n'avoir pas été entendu...