CAFé, POUDRE AUX YEUX ET CENDRES DE CIGARES... (4ème partie)
Le soir du concert de l'infortuné Attorius Kay à l'Apollo-Jazz, Maggie se préparait dans sa chambre, stressée mais sans impatience. Il lui tardait que le collier changeât de mains - si l'on peut dire. Elle n'avait accepté que dans cet unique but l'invitation du musicien qu'elle ne connaissait absolument pas ; la façon dont son nom avait pu arriver sur ce carton était d'ailleurs pour elle un vaste sujet d'étonnement. Cependant, cela s'avérait très utile en la circonstance, alors elle ne se posait pas trop de questions. Comme elle l'avait dit à l'inconnu au téléphone, elle viendrait, après le concert elle irait prendre un verre au bar et , une fois le « colis » transmis, elle rentrerait chez elle par le plus court chemin. Ainsi, tout serait dit ; pas un instant elle n'envisageait de rencontrer ce mystérieux Attorius Kay qui l'avait invitée si opportunément...
Elle se voyait déjà presque prête à partir quand sa tante frappa deux coups et entra dans la chambre. Maggie l'observa un instant dans le reflet de la glace.
« J'ai oublié de te dire quelque chose, ce matin, Maggie.
La jeune femme tressaillit violemment. Oublié ? songea-t-elle ; laisse-moi rire...
_J'ai eu les précisions que tu réclamais sur la situation au Nicaragua, dit Ruth Garland ; en fait, des pluies torrentielles auraient causé l'éboulement dans lequel Hunter et Horowitz ont été pris. L'un des deux a été pris à la suite de cet accident ; quant à l'autre, il ne s'en est pas...
_Lequel a été pris ?, coupa sa nièce en se tournant vivement vers elle, comme pour l'empêcher de prononcer les mots fatidiques ; je veux juste savoir lequel d'entre eux est encore en vie...s'il-te-plaît, tante Ruthie !
_C'est...
La tante marqua un temps d'arrêt, puis reprit :
_C'est Hunter qui s'est fait prendre. Ce fichu Dan Hunter, le détective... »
On eût dit que Maggie Garland allait s'évanouir ; si elle ne le fit pas, tombant seulement assise sur son lit, sans un mot, c'est qu'elle s'attendait déjà depuis longtemps à cette réponse. Elle le soupçonnait, elle le sentait, elle en était sûre : c'était fini, Gérald Horowitz était mort, elle ne le reverrait jamais plus. Ce fut un rude coup pour elle, qui chamboula toutes ses idées et lui mit la tête à l'envers. Elle ne pensait plus à rien, submergée par des émotions diverses ; elle accusait le coup, et c'était tout. C'est dans cet état d'esprit plutôt perturbé, le regard trouble et la démarche mal assurée qu'elle partit pour le rendez-vous de l'Apollo-Jazz...
***
« Je t'assure, tante Ruthie, c'était un accident ! »
Après les évènements de la nuit, qui avaient mis le saxophoniste des Funky Cigars dans le triste état que l'on sait, Maggie était rentrée dare-dare chez sa tante et lui expliquait à présent, dans la cuisine de l'appartement, les circonstances de cet épouvantable gâchis qui avait manqué de tourner à la catastrophe. Cette dernière, bien entendu, prenait l'affaire plutôt mal.
« Je ne comprends pas...comment as-tu pu laisser un inconnu toucher à ce collier ?!
_Je ne pouvais pas savoir qu'il y toucherait, ma tante ; et puis...qui aurait pu imaginer que les pilules du collier étaient solubles ?
Ruth Garland prit un air pincé :
_Ce qui m'étonne et me peine surtout, Maggie, c'est que ce Mr Attorius Kay ait eu l'occasion d'être suffisamment...proche de toi pour les ingérer.
La jeune femme rougit violemment ; dans la confusion du moment, elle n'avait pas trouvé comment dissimuler cet aspect de la chose.
_Je...euh, ça n'est pas très...j'étais un peu déprimée, tu sais ; il aura voulu me réconforter, ma tante... »
Elle se rendit bien compte, à l'air sceptique de son impitoyable parente, que celle-ci n'était absolument pas dupe ; mais en vérité les faits se passaient de commentaire, elle en était parfaitement consciente. Aussi n'ajouta-t-elle rien d'autre qui pût ressembler, de près ou de loin, à une excuse. Après tout - elle commençait à retrouver son assurance - elle avait bien droit à une vie privée et personne, fût-ce sa tante Ruthie, n'avait son mot à dire là-dessus. Elle n'avait par ailleurs aucune envie d'expliquer comment sa déception sentimentale - la disparition brutale d'Horowitz - l'avait poussée dans les bras de ce crétin de saxophoniste...
« Mr Rebbenkohl risque bien de ne pas apprécier l'histoire, grinça la duègne en détournant le regard.
_Il serait beau qu'il se plaigne, répliqua Maggie, vertement ; après tout c'est sa faute si je me suis retrouvée dans cette situation abracadabrante.
_Ce n'est certainement pas lui qui t'a poussé à te soumettre aux avances de cet individu alors que ta mission n'était pas encore accomplie.
_Est-ce que je me mêle de sa vie privée, moi ? Je ne peux pas empêcher les gens de m'aborder ; si son type était arrivé le premier, il aurait eu le collier tout de suite...et intact. Mais non, il a pris son temps et a dû se mêler aux badauds qui grouillaient autour de nous - par sa faute - pour récupérer son dû comme un pickpocket. Et sans un merci, rien ! »
Sur ces mots, elle pivota brusquement sur elle-même et s'en alla dans sa chambre, claquant la porte derrière son dos. Ruthie Garland resta un moment seule dans la cuisine, le front baissé et les sourcils froncés par la contrariété ; puis elle se leva de sa chaise et gagna sa chambre à son tour.