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Voir le blog de Lucienne et Jacques Ancet, "El Compadrito", consacré au tango et à sa culture. (lien ci-contre)
Publié par Tecna à 11:57:37 dans Traductions inédites | Commentaires (1) | Permaliens
TANGO, MILONGA ET COMPADRITOS
Du côté de chez Jorge Luis Borges
Voir le blog de Lucienne et Jacques Ancet, "El Compadrito", consacré au tango et à sa culture (lien ci-contre)
Publié par Tecna à 11:43:51 dans Traductions inédites | Commentaires (1) | Permaliens
ON ENSEIGNE COMMENT TOUTES LES CHOSES
NOUS AVISENT DE LA MORT
J'ai regardé les murs de ma patrie,
un temps puissants, déjà démantelés,
par la course de l'âge exténués
qui voue enfin leur vaillance à l'oubli ;
je sortis dans les champs, le soleil vis
qui buvait l'eau des glaces déliées,
et dans les monts les troupeaux désolés,
le clair du jour par leurs ombres ravi.
J'entrai dans ma maison, je ne vis plus
que les débris d'un séjour bien trop vieux ;
et mon bâton plus courbé et moins fort.
J'ai senti l'âge et mon épée vaincue,
et n'ai trouvé pour reposer mes yeux
rien qui ne fût souvenir de la mort.
IL CONNAIT LES FORCES DU TEMPS, ET QU'IL
EST EXPÉDITIF RECEVEUR DE LA MORT
Entre mes mains oh ! comme tu ruisselles
mon âge, comme tu t'évanouis !
Oh ! froide mort, quels pas tu fais, sans bruit :
d'un pied muet, c'est tout que tu nivelles.
Féroce, au faible mur tu mets l'échelle
en qui la fraîche jeunesse se fie ;
pourtant mon cœur du dernier jour épie
déjà le vol, sans regarder ses ailes.
Oh ! condition mortelle ! oh ! âpre sort !
Car je ne puis vouloir vivre demain
sans le souci de rechercher ma mort !
Et chaque instant de cette vie humaine
est une exécution qui dit combien
elle est fragile et pauvre, et combien vaine.
QUI RÉPÈTE LA FRAGILITÉ DE LA VIE,
ET SIGNALE SES ILLUSIONS ET SES
ADVERSAIRES
Quoi de plus vrai, sinon la pauvreté
au cours de cette vie fragile et vaine ?
Les deux mensonges de la vie humaine
sont richesse et honneur, dès qu'on est né.
Le temps, sans revenir ni hésiter,
en ses heures fugitives, l'entraîne ;
et, d'un désir trompeur, en souveraine,
la Fortune use sa fragilité.
C'est une mort muette et gaie que vit
la vie ; et la santé est une guerre
où la combat cela qui la nourrit.
Oh ! qu'il est distrait, l'homme, et comme il erre :
en terre, il craint de voir tomber la vie,
sans voir qu'en vie, il est tombé en terre !
DÉSILLUSION DE L'APPARENCE EXTÉRIEURE,
PAR L'EXAMEN INTERIEUR ET VÉRITABLE
Tu regardes ce Géant corpulent
qui avec morgue et gravité chemine ?
Dedans il est chiffons et paille fine,
un portefaix est son soutènement.
Son âme vit, il a le mouvement,
Et où il veut, sa stature s'incline ;
Mais qui son aspect rigide examine
Méprise en lui allure et ornements.
Telles sont bien les grandeurs apparentes
de cette vaine illusion des Tyrans,
fantastiques scories, et éminentes.
Les voyez-vous en la pourpre brûlant,
diamants leurs mains et pierres différentes ?
Abjects ils sont, boue et vers en dedans.
QUI PERSÉVÈRE DANS L'ÉXAGÉRATION DE
SON AFFECTION AMOUREUSE, ET DANS
L'EXCÈS DE SA DOULEUR
Dans les cloîtres de l'âme, la blessure
muette gît, mais consume la vie,
puisque sa faim en mes veine nourrit
une flamme dans mes moelles qui dure.
et déjà cendre amoureuse et pâlie,
montre, cadavre en ce bel incendie,
son feu défunt, fumée et nuit obscure.
Je fuis les gens, j'ai le jour en horreur ;
et vers la mer, sourde à ma peine ardente,
je lance en de longs cris de sombres pleurs.
Aux soupirs j'ai donné ma voix qui chante ;
la confusion a submergé mon cœur ;
mon âme est un royaume d'épouvante.
QUI MONTRE LA DIFFICULTÉ DE FAIRE LE PORTRAIT
D'UNE GRANDE BEAUTE, QUI LE LUI AVAIT DEMANDÉ,
ET ENSEIGNE LA MANIÈRE LA SEULE VALABLE POUR Y
PARVENIR
Si pour vous peindre il faut vous regarder
ce qu'on ne peut sans y perdre les yeux,
faire votre portrait qui donc le peut
sans se blesser la vue ni vous blesser ?
De neige et roses ai voulu vous parer,
honneur des roses et pour vous injurieux ;
j'ai voulu deux étoiles pour vos yeux ;
mais les étoiles en ont-elles rêvé ?
J'ai connu l'impossible en cette esquisse ;
mais il fallut qu'à votre feu si beau,
dans son reflet le miroir réussisse.
Vous peindra-t-il sans éclairage faux,
si de vous-mêmes êtes dans son eau lisse,
original, copie, peintre et pinceau.
A LISI COUPANT DES FLEURS ET
ENTOUREE D'ABEILLES
Les roses non coupées sont indignées,
Lisi, du choix que tu fais des meilleures ;
celles que tu foules restent inférieures,
pour conserver la trace de ton pied.
Toi si beau leurre aux abeilles abusées
qui courtisent tout empressées tes fleurs ;
leur appétit leur vient de tes couleurs :
leur goût tu nargues et ris de les tromper.
Puisque sur moi ton état n'est point tel
qu'il s'apitoie, de l'essaim merveilleux
prenne pitié ton printemps éternel.
Il sera fortuné, et moi heureux,
s'il tirait cire de ton buste, et miel
de ton doux visage miraculeux.
SOUFFRIR OBSTINÉ SANS RÉPIT NI
SOULAGEMENT
Avril colore les champs que captive
gel effilé et neige éparpillée
de son nuage obscur et, bien parées,
déjà brillent à l'entour les feuilles vives.
Il redécouvre les bords de la rive
le courant d'eau, par le soleil calmé ;
et la voix du ruisseau, articulée
sur les pierres, défie l'air qu'il la suive.
Les ultimes absences de l'hiver
des montagnes sont les lointains échos,
signe de déroute, l'amandier vert.
Au fond de moi, pas de printemps nouveau,
l'amour y vit et y brûle l'enfer,
et c'est un bois de flèches et de faux.
POUR DÉFINIR L'AMOUR
SONNET AMOUREUX
C'est la glace qui brûle, un feu glacé,
une plaie douloureuse et qu'on ne sent,
c'est un bien dont on rêve, un mal présent,
c'est une trêve courte et accablée.
C'est un oubli qu'on ne peut oublier,
c'est un lâche qui prend nom de vaillant,
c'est marcher solitaire entre les gens,
ce n'est qu'aimer de se sentir aimé.
C'est une liberté prise en ses liens
et prolongée jusqu'au délire ultime,
un mal qui croît plus il reçoit de soins.
Tel est l'enfant amour, tel son abîme :
quelle amitié aura-t-il avec rien,
qui est en tout contradiction intime !
traduction: Jacques Ancet
Extraits à paraître dans Les furies et les peines, 102 sonnets de Quevedo, Poésie/Gallimard, janvier 2010.
Publié par Tecna à 17:19:43 dans Traductions inédites | Commentaires (2) | Permaliens
Jorge-Luis BORGES
QUELQUES POEMES
L'autre, le même, 1964
Spinoza
Elles taillent les translucides mains
Du juif, dans la pénombre, les cristaux.
Le soir est peur et froid en son déclin.
(Au soir qui vient chaque soir équivaut).
Ses mains comme l'espace de jacinthe
Qui aux lisières du Ghetto pâlit
Existent peu pour l'homme qui construit,
calme, le songe clair d'un labyrinthe.
La gloire ne l'émeut pas, cet espoir
De songes au songe d'un autre miroir,
Ni le craintif amour des jeunes filles.
Métaphores et mythes, il les oublie
taillant son cristal: la carte infinie
De Qui dans toutes ses étoiles brille.
*
Œdipe et l'énigme
Quadrupède à l'aurore, droit à midi
Puis au vain espace du soir errant
Sur ses trois pieds, c'est ainsi qu'elle vit
La sphynge éternelle son frère fuyant,
L'homme, et avec le soir un homme vint
Qui, pris d'épouvante, dans le miroir
De la monstrueuse image put voir
Le reflet déclinant de son destin.
Éternellement, Œdipe c'est nous,
La longue et triple bête, c'est nous, tout
Ce qui de nous sera et nous a fui.
Nous serions écrasés de voir l'immense
Forme de notre être; avec sa clémence
Dieu nous offre succession et oubli.
Pour les six cordes, 1965
Milonga des deux frères
Que la guitare nous rapporte
Des histoires d'acier qui brillait,
De jeux de cartes et d'osselets,
De courses et de verres au bistrot,
De la Côte Sévère un couplet
Et du vieux Chemin des Troupeaux.
Allez, une histoire d'hier,
Qu'apprécieront les moins malins;
Pas d'harmonie pour le destin
Nul ne le lui reprochera —
Cette nuit à ce que je vois
Du Sud le souvenir revient.
Voici donc, messieurs, une histoire,
Celle des Iberra, les deux frères,
Des hommes d'amour et de guerre,
Devant le danger les meilleurs,
La fine fleur des ferrailleurs,
Ils sont aujourd'hui sous la terre.
Les hommes se perdent souvent
Par l'orgueil ou par l'avarice:
Le courage aussi devient vice
Pour qui nuit et jour s'y soumet —
Des deux le plus jeune devait
Le plus de morts à la justice.
Lorsque Juan Iberra découvrit
Qu'il faisait moins bien que son frère
Il fut aveuglé de colère
Et un piège lui prépara
D'un coup de feu il le tua
Là-bas vers la Côte Sévère.
Sans traîner et sans se presser
Il le déposa sur les voies
le livrant au train de passage.
Le train le laissa sans visage
Car lui, l'aîné, il voulait ça.
Ainsi de manière fidèle
J'ai tout conté jusqu'à la fin ;
Toujours l'histoire de Caïn
Qui vient tuer son frère Abel.
La monnaie de fer (1972)
Baruch Spinoza
Brume d'or, le Couchant pose son feu
Sur la vitre. L'assidu manuscrit
Attend, avec sa charge d'infini.
Dans la pénombre quelqu'un construit Dieu.
Un homme engendre Dieu. Juif à la peau
Citrine, aux yeux tristes. Le temps l'emporte
Comme la feuille que le fleuve porte
Et qui se perd dans le déclin de l'eau.
Qu'importe. Il insiste, sorcier forgeant
Dieu dans sa subtile géométrie ;
Du fond de sa maladie, son néant,
De ses mots il fait Dieu, l'édifie.
Le plus prodigue amour lui fut donné,
L'amour qui n'espère pas être aimé.
La rose profonde, 1975
Moi
Le crâne, un cœur avec sa vie secrète,
Les chemins de mon sang dissimulés,
Et les tunnels du rêve, ce Protée,
Les viscères, la nuque, le squelette.
Je suis ces choses. Et, je ne peux y croire,
Je suis aussi un épée, sa mémoire,
Celle d'un soleil seul et déclinant
Qui se disperse en or, ombre, néant.
Je suis celui qui voit les proues, du port ;
Je suis ce peu de livres, de gravures
Fatigués par le temps et son usure.
Je suis celui qui jalouse les morts.
Et, plus étrange, l'homme qui assemble
Des mots chez lui, dans un coin de sa chambre.
Les conjurés, 1985
Les fleuves
Nous sommes temps. Nous sommes la fameuse
parabole d'Héraclite l'Obscur,
nous sommes l'eau, non pas le diamant dur,
l'eau qui se perd et non pas l'eau dormeuse.
Nous sommes fleuve et nous sommes les yeux
du grec qui vient dans le fleuve se voir.
Son reflet change en ce changeant miroir,
dans le cristal changeant comme le feu.
Nous sommes le vain fleuve tout tracé,
droit vers sa mer. L'ombre l'a enlacé.
Tout nous a dit adieu et tout s'enfuit
La mémoire ne trace aucun sillon.
Et cependant quelque chose tient bon.
Et cependant quelque chose gémit.
Extrait de La Proximité de la mer, 99 poèmes de Jorge Luis Borges, à paraître en octobre 2010 aux éditions Gallimard.
Publié par Tecna à 14:18:15 dans Traductions inédites | Commentaires (0) | Permaliens
Francisco de QUEVEDO, Espagne, 1580-1645
DEUX SONNETS
AMOUR CONSTANT AU-DELÀ DE LA MORT
Clore pourra mes yeux l'ombre dernière
Que la blancheur du jour m'apportera,
Cette âme mienne délier pourra
l'Heure, à son vœu brûlant prête à complaire;
Mais point sur la rive de cette terre
N'oubliera la mémoire, où tant brûla;
Ma flamme sait franchir l'eau et son froid,
Manquer de respect à la loi sévère.
Ame dont la prison fut tout un Dieu,
Veines au flux qui nourrit un tel feu,
Moelle qui s'est consumée, glorieuse,
Leur corps déserteront, non leur tourment;
Cendre seront, mais sensible pourtant;
Poussière aussi, mais poussière amoureuse.
QUI REPRESENTE LA BRIEVETE DE SA PROPRE VIE
Hier fut songe, et Demain sera terre:
rien peu avant, et peu après fumée.
Et moi plein d'ambitions, de vanité,
à peine un point du cercle qui m'enserre!
Brève mêlée d'une importune guerre,
je suis pour moi le suprême danger.
Et tandis que je sombre tout armé,
moins m'abrite mon corps qu'il ne m'enterre.
Hier n'est plus; Demain s'annonce à peine;
Le Jour passe, il est, il fut, mouvement
qui vers la mort précipité m'entraîne.
Chaque heure est la pelle, chaque moment
Qui pour un prix de tourments et de peines,
Creuse au cœur de ma vie mon monument.
Traductions à paraître dans Les Furies et les peines, 102 sonnets de Francisco de Quevedo, Poésie/Gallimard, janvier 2010.
Publié par Tecna à 20:19:50 dans Traductions inédites | Commentaires (1) | Permaliens