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Publié par Tecna à 11:18:39 dans Textes inédits | Commentaires (0) | Permaliens
Publié par Tecna à 20:39:08 dans Textes inédits | Commentaires (0) | Permaliens
(D'un carnet de voyage )
Que signifie partir? On est toujours déjà parti. Ou jamais. Une fois dans l'élan du mouvement, c'est comme si l'on n'avait jamais cessé d'être là, dans l'immobilité de chaque instant. Des portes qu'on ne cesse de franchir, qui ouvrent sur d'autres portes.
(Le petit matin gris, le lac comme un miroir et la découpe bleue sombre des montagnes)
Le voyage, c'est l'imminence entretenue. D'où l'inutilité (ou l'utilité, c'est selon) des kilomètres parcourus.
(Par le hublot, la Méditerranée: une côte entrevue (laquelle?) avec quelques taches turquoises tout près du liseré clair d'une côte. Puis une immense marbrure de nuages blancs. Un peu comme la fonte des glaces au printemps dans les mers polaires)
Même si nous prenons peu l'avion, comment comprendre que, malgré sa splendeur, le spectacle soit usé d'avance. A cause des images dont nous sommes repus et qui nous donnent le sentiment que l'inconnu n'existe plus?
(Première vision de l'Afrique: le quadrillage gris, blanc de Tunis. Avec les noms (Tunis-Carthage) les siècles se télescopent. La géométrie du port contre la mer vert pâle et la descente sur des marais, comme pour y atterrir avec, au bord, les immeubles qui grandissent)
Alors pourquoi aller vers le désert? Pour y retrouver l'étonnement? Ou le visage du même?
(Damiers ocres et verts éteints. Des montagnes comme un aubier rougeâtre)
*
Entre Djerba et Tataouine, passée la route construite sur la voie romaine qui relie l'île au continent, c'est d'abord le pays plat du bord de mer. Amène et sympathique, le conducteur parle, explique avec les mains. D'où les fréquentes embardées et l'inquiétude des passagers. Maisons couleur de terre, de poussière, hommes et femmes en djellabahs, champs d'oliviers à perte de vue. Dans un village des petites filles reviennent de l'école cartable en main et robes de couleur, comme chez nous. L'insolite et le familier et l'impression étrange d'être ailleurs sans y être...
Tataouine est construite au pied de contreforts montagneux avec, au sommet d'une colline rocheuse, à droite en arrivant, l'ancien bagne. Le soir, la voix au loin du muezzin et les couleurs du crépuscule, gris bleuâtre et ocre. Une fois encore cette impression d'entre-deux mondes.
Pour nous faire comprendre la fascination du désert, quelqu'un raconte l'histoire de la fille du roi d'un pays merveilleux aimée par un horrible sorcier. Econduit, ce dernier transforme l'Eden en désert de sable et la princesse en gazelle dont les yeux profonds reflètent toute la nostalgie du paradis perdu.
Départ à neuf heures. Trajet en Land Rover à travers steppe (et brouillard!) jusqu'à Remada, poste militaire où nous faisons halte pour un contrôle des papiers. En attendant nous nous promenons. Rues blanches au portes bleu vif. Des hommes assis bavardent sur les seuils dans un flot de musique plaintive et obsédante. Pauvreté et art de vivre. Béchir, le chauffeur, nous vend des chèches et nous apprend à nous les mettre. Cette bande de tissu blanche ou de couleur protège la tête et le visage du soleil et du vent tout en laissant passer l'air de son tissage relativement lâche. Nous les essayons avec circonspection, sceptiques sur leurs vertus de protection. Un peu gênés aussi de nous sentir comme déguisés.
Ensuite c'est de nouveau la steppe verts pâles, orangers, gris , mais plus vaste, avec au fond des tables montagneuses, des mamelons violets. Dîner au pied d'un tamaris. Le grand désert est encore à 60 km.
Sable et pierre, cendre et feu, la plaine immense défile. L'impuissance à décrire est l'un des aiguillons du désir d'écrire. Que dire qui ne soit usé d'avance?
Le désert. Rien.
Les voitures nous laissent avec M. le le guide-interprète-cuisinier et les chameliers au pied d'une première dune à la taille impressionnante. Nous l'escaladons avant le repas du soir. Sur le sable orangé, presque aussi fin que du talc, le trajet des lézards, des scarabées et autres insectes imprime des motifs délicats et répétitifs pareils aux frises ornementales des édifices arabes. Y aurait-il là l'une des origines de l'artisanat et de l'art musulmans?
Premier soir. Nous mangeons à quatre pattes, dans la cuvette commune, le couscous préparé par M.. Puis l'espace se resserre autour du feu. Au-dessus, un ciel comme je n'en avais jamais vu, je crois. Les étoiles d'une luminosité, d'une densité incroyables des fleurs blanches, presque. Vapeurs lactées, clignotements, pluies de givre immobiles. Les yeux luisent, les sourires. Le thé à la menthe, très fort, très sucré, circule de main en main. Puis c'est le tam-tam sur la cuvette du souper devenue un tambour. On chante, on rit. On traduit comme on peut les paroles. Arabe, espagnol, français, anglais. Les rythmes obsédants, les mélodies. Les voix se croisent: on traverse les langues.
Sur le safran, l'ocre-vert de la steppe, le jour se lève en rose et bleu. La tente et les sacs restés dehors sont ruisselants d'humidité. Dans le froid vif le corps retrouve les gestes premiers. Les visages, les mains se tournent vers le feu où fume la bouilloire. On s'agenouille pour manger, pour boire (café, lait, biscuits). On plaisante et on rit. Puis c'est le départ.
La marche dure plusieurs heures, à un rythme soutenu, dans une grande plaine caillouteuse. Nous sommes seuls, partis bien avant les chameaux, mais à la première pause, vers une heure, nous les voyons surgir comme par enchantement. D'où arrivent-ils? Lieu sec et plat, criblé de crottes et de mouches autour d'un puits artésien où boivent les bêtes. On atteint l'eau par un étroit goulet où ne peut passer que le fond d'une demie bouteille de plastique. Il faut donc répéter inlassablement l'opération pour puiser suffisamment de liquide. Le guide raconte que deux ans auparavant l'eau chaude jaillissait à flots et formait une sorte de piscine en contrebas mais que les forages des prospections pétrolifères ont brisé les conduits rocheux qui l'amenaient en surface. Repas (sandwichs au thon, crème de gruyère, dattes sèches et thé) aux lisières d'un paysage de dunes basses qui moutonnent à l'infini.
Dunes ocres, surfaces terre de sienne et l'immensité bleue.
Décrire n'est pas écrire.
(Soirée très réussie: chants croisés et danses autour du feu)
Petite prière de l'écrivain
Journée difficile avec le vent qui n'a cessé de souffler. Pas suffisamment fort pour nous empêcher de marcher mais trop tout de même pour que la marche n'en soit gênée. Têtes et visages protégés jusqu'aux yeux nous découvrons les vertus du chèche.
Nous entrons dans une zone où alternent les dunes et de vastes cirques plantés çà et là d'arbustes résistants. Nous ne nous séparons pas des bêtes sur lesquelles plusieurs d'entre nous sont montés. Le chameau semble avancer lentement, d'un pas de sénateur, mais sa marche, au rythme imperturbable de ses longues pattes est très rapide et difficile à suivre.
Assis dans un épais buisson pour échapper au vent, je regarde l'ocre du soir tomber peu à peu sur les dunes. Ce bout du monde est plein d'une vie imperceptible et inattendue: bruissement des feuilles, grignotement minuscule d'un scarabée, voix des chameliers. Tam-tam intermittent sur une cuvette ou une bouteille vide. Chant bref, qui reprendra gai et litanique à la veillée. Poussé par le vent le sable glisse en ondulations mouvantes et les chameaux qui broutent sur les dunes sont les effigies obscures d'un monde très ancien.
Le soir, à la veillée, M. raconte un peu sa vie. D'origine pauvre, il quitte son pays pour gagner sa vie. En Hollande, d'abord, où il travaille huit ans comme cuisinier, puis dans la bâtiment, en France, pays dont il dénonce le racisme larvé. Au retour, après l'échec d'une pâtisserie à Tunis, il monte un restaurant près de la frontière lybienne avant que la fermeture de cette dernière n'handicape considérablement son petit commerce. Il devient donc écrivain public et, pour arrondir des fins de mois difficiles, guide-cuisinier-interprête pour les randonnées chamelières.
Je demande à M. de m'apprendre quelques mots arabes. Il les écrit sur mon carnet:
LAIL/nuit;
NAHAR/jour;
EL MAA/l'eau;
NAAR/feu;
EL RAML/le sable;
DAOU/lumière.
EL RIH/Le vent;
JAMEL/dromadaire;
KAMEL/chameau;
SABAHELKAIN/bonjour;
SALAM ALIEKEM/bonsoir;
CHOUKRAN/merci;
EL HOUB/L'amour;
RAJOUL/Homme;
MARRA/femme;
TEFAL/enfant;
CHIBANI/vieux;
AZOUZ/vieille;
EL KOUBZ/Le pain;
AGANI/chanson;
Il me demande de lui composer un poème sur le désert. Un peu plus tard, monté sur un dromadaire, accroché à mes deux cordes (avant et arrière pour éviter de basculer dans un sens ou dans l'autre), je compose mentalement le texte suivant:
La brume au lever. Puis le soleil. Nous partons à travers l'erg. Couleurs pâles (farines, safran). Les grandes dunes abordées hier sont les plus belles du voyage. Certaines atteignent une centaine de mètres de hauteur.
A midi, M. prépare un pain cuit sous la cendre. Nous cherchons du bois pour entretenir le foyer. J'arrache des branches que je crois mortes. L'un des chameliers me montre qu'elles sont vivantes: une multitude de minuscules bourgeons s'y préparent. Honte vague d'être encore si peu attentif à la vie.
Dans l'après-midi, la lumière déclinante découpe les ombres. La succession des mamelons est comme un espace crémeux où nous marchons avec délice. Les pieds nus retrouvent un contact perdu depuis longtemps et les descentes des pentes de sable abruptes sont un retour d'enfance.
Au moment où j'écris ces lignes, le soleil disparaît sur l'horizon rouge. Les dunes deviennent violettes, ocre éteint. Bientôt le feu crépitera et ses flammes illumineront les visages des hommes du désert. Nous chanterons, nous danserons pour célébrer l'instant de l'amitié sous la splendeur du ciel nocturne. Une fois encore, la dernière pour nous, dans ce pays où, sans doute, nous ne reviendrons plus.
Publié par Tecna à 12:33:16 dans Textes inédits | Commentaires (0) | Permaliens
L'INITIATION
Publié par Tecna à 16:29:43 dans Textes inédits | Commentaires (0) | Permaliens
L'identité obscure (2003-2004)
Chant 12
Tu te dis qu'il faut se dépêcher, qu'il faut garder
ce qui peut l'être encore, un après-midi de mars
par exemple, avec un ciel gris et des primevères,
un marché, peut-être aussi, comme il y a longtemps ,
la lumière, les cris, les odeurs et ce silence
où tout soudain s'arrête sans pourtant s'arrêter,
mais tu vois chaque visage, chaque geste figé
dans l'éclat d'un instant suspendu, une explosion
immobile qu'on entend partout dans la douceur
de l'heure qui sonne, le roucoulement des pigeons,
sous les paroles, les sourires, les mains serrées,
tu te dis qu'est-ce qu'on peut faire, la vie continue,
mais la vie c'est quoi au juste quand tout vole en éclat,
sang, débris, corps, bouches qui s'ouvrent sans se fermer,
photos, discours, le poudroiement, dit-il, la fumée,
le siècle commence dans la haine et la fureur,
sirènes hurlements, une minute de silence,
les voix s'étranglent, les yeux s'enfoncent dans les yeux,
plus rien n'en sort que des morceaux, des débris de vie,
le chœur bêle en temps réel, une peur en images,
elle n'a aucun et à la fois tous les visages
comment lui échapper, déconecte-toi, dit-il,
ouvre toutes les fenêtres et pars sur les chemins,
mais en reste-t-il qui ne mènent pas au pire,
tais-toi et marche, fait-il encore, ou reste là,
peu importe, l'interstice seul te sauvera,
cet entre-deux qui ne brille sur aucun écran
mais là, tout près, dans cet espace entre la clôture
et le chêne, quelque chose comme une embrasure
tu dis là, regarde, mais elle s'est refermée,
n'en reste qu'une lueur instantanée, un mot
qui tremble sous son sens, moins, un souffle sur les lèvres,
les choses ont repris leur place, versé dans les yeux
le plein de leurs images sais-tu ce que tu cherches,
le jour brille sur le cendrier d'étain, la porte
interdit de voir qu'il n'y a jamais rien à voir,
que tout est là sans y être, visage, fenêtre,
tu marches mais tu n'as plus de jambes, tu tends des mains
sans doigts, les phrases ont perdu leurs bouches, tu ne sais plus
que l'évidence sans profondeur d'un paysage
arrêté comme dans l'attente de ce regard
il ne le reconnaîtrait plus puisqu'il aurait soudain
traversé tout son savoir, puisqu'il toucherait sans voir
et dans sa vue éprouverait le toucher du monde,
sa profondeur perdue, mais aujourd'hui le jour tombe
quand il se lève, un brouillard de voix couvre les yeux,
un désordre de branches, tracteurs, tronçonneuses, haches
racourcissent le paysage, le temps n'est plus
ce qu'il était, tu pries quand tu ne peux plus penser,
tu dis ce que tu peux non ce que tu veux, tu baves,
tu n'as plus un mot à toi, tous les mots sont aux autres,
ils vous les ôtent de la bouche, tu es sans voix,
sans autre certitude que le fil du présent
où tu avances en équilibre fixant un point,
une image invisible et son éclair sous les yeux,
pendant ce temps, poudre bleue, nuages et primevères
font un nouveau printemps qu'on voudrait bien te gâcher
OMC, PNB, PIB, PAF, ONU, COGEMA,
terrorisme, mésanges, élections, les arbres en fleurs
et malgré l'angoisse le corps marche à la rencontre
de la lumière comme pour la première fois
ou est-ce la première fois qui vient vers lui,
à chaque pas le premier pas, même si tu tombes
tu te relèves, soleil, pluie, cliquetis des doigts
sur un clavier et le livre abandonné, repris,
qu'y cherches-tu que jamais tu ne pourras trouver,
que tu trouveras tout de même mais sans savoir
et toute une vie à ce jeu, perdue ou gagnée,
perdue et gagnée, avec à chaque jour l'espoir
d'en arrêter le jour, ce vertige sans issue
où en aveugle une fois de plus tu recommences
mais qui tu, et quel visage dans tous ces visages
qui s'avance, tu crois le reconnaître à cette voix
sortie de sa bouche, tu écoutes chaque syllabe,
tu vas comprendre, tu comprends un instant, tu oublies
et c'est de ça que tu te souviens, de cet éclat
où soudain toutes les lumières se réunissent,
toutes les poussières, où chaque chose est autre chose,
et autre chose la même chose, l'identité
est un puits noir, rien n'y est identique, tu vois
en sortir des images, des formes, des contours,
tu dis, je tu on, on tu je, je tu, ou tu on,
jours, gestes, corps font un fleuve de reflets, ils dansent,
se touchent, se perdent, tu dis voilà, c'est la vie
Publié par Tecna à 11:16:31 dans Textes inédits | Commentaires (0) | Permaliens