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Lumière des jours

le blog de Jacques Ancet

Le Dénouement | 15 mai 2008

Le dénouement

Opales/Pleine Page éditions, 2001


    Et sur la montagne rien
              Jean de la Croix



Mercredi 8 novembre

La montagne. Elle montait et m'écrasait. J'ai vu son noir : j'ai crié. Ouvrant les yeux, où étais-je — et qui ? Ces mots, je les écris pour fuir ce cauchemar.  Mais de ma vie, comment sortir ?



Jeudi 9 novembre

     J'habite seul. C. est morte, il y a un an. J'ai cru que je ne lui survivrais pas. Et pourtant je suis là. Je me souviens des visages le jour de l'enterrement. Ils cherchaient mimer la douleur sans y parvenir. Il pleuvait. C'était un jour froid de novembre. J'ai pensé: "le mois des morts". Et c'était comme si le mort c'était moi. Mais un mort qui, en plus, avait à supporter la vie. "Courage", disaient les voix. Des mains humides serraient les miennes. Un chuintement tenace m'enveloppait: soupirs, chuchotements, bruits de la pluie, des pas traînaient sur le gravier. Autre chose aussi, dedans : ce pleur silencieux, sec, interminable.  "Que vas-tu faire ?" m'a demandé L.. Lui seul, peut-être, pouvait comprendre. Mais les mots m'avaient quittés. J'ai dû baisser la tête ou le regarder d'un œil vide. Il n'a pas insisté. Après la cérémonie, je suis rentré. Seul. L'appartement désert était comme une tombe. Les choses y avaient déposé une écume sale. Je ne sentais plus mon corps. J'ai murmure le nom de C. Il est resté sur mes lèvres. J'ai cherché quelque chose à quoi me raccrocher, un signe de vie, mais tout était comme une pluie sans fin: les murs, les fenêtres, les tableaux, les livres, les fauteuils. Tout. Ma tête tombait aussi. Sur la table de la cuisine, entre mes bras. Mon front roulait sur le formica froid. J'aurais voulu ne plus penser, laisser venir le noir. J'ai dit "C." J'ai répété le nom. Jusqu'à n'en plus pouvoir. Puis tout s'est perdu dans une gelé grise : la même consistance pour les jours et les nuits, la même couleur. Le corps semblait vivre au loin, répétant des gestes privés de sens se lever, manger, sortir, travailler, se coucher, chercher le sommeil absent. La nuit, les lueurs jaunes des phares tournaient au plafond.  Ma main touchait à côté la surface du lit. Vide. Un jour, je me souviens, j'ai voulu me tuer. Je n'en ai pas eu le courage. Chaque soir, je restais seul à regarder mon assiette : l'ampoule électrique reflétée sur le liquide verdâtre de la soupe, les petits pois et la tranche de jambon, qui luisaient. Souvent, je les jetais sans y avoir touché.  J'ai survécu. On ne meurt pas d'amour. Ce serait trop facile.



Dimanche 10 novembre

Je vais d'un jour à l'autre.  Rien de plus. Je me dis que mourir ne changera pas grand-chose. Je regarde sur les trottoirs des choses infimes : mégots crasseux, papiers, feuilles mortes, crottes de chiens. Elles m'accompagnent dans mon errance, me donnent le sentiment d'exister. Leur insignifiance me rassure : je ne suis pas seul.



Lundi 11 novembre

     Couché, j'écoute les bruits. Indicatif du journal télévisé, assiettes, voix. Huit heures. Du vivant de C. nous parlions. De tout, de rien. De la journée, de nos lectures, du travail, de la vie. Je n'avais pas besoin d'écrire: chacun pour l'autre était un journal vivant ... Au bout d'un an la souffrance est un peu moins massive, plus diluée: chaque geste, chaque parole en porte une parcelle qui parfois se ravive. C'est le silence qui en est le plus chargé. J'y sens comme un souffle, une imperceptible perturbation. J'essaye de résister. Mais la solitude est noire. Et la mémoire la rend insupportable. Je ne veux pas me souvenir.  Malgré moi, pourtant, reviennent des images. Bribes muettes. Visages. Un arbre avec son rire. Je m'efforce d'oublier. Je regarde la chambre. J'écoute : quelqu'un marche au-dessus. Cliquetis de griffes d'un chien qui court. Silence encore, plein de rumeurs. La ville est un corps énorme que j'entends respirer. Comme j'entends à mon oreille le bruit du sang. Le froissement lointain de ce qui me fait et me défait.



Jeudi 14 novembre

     Rencontre de B. Je l'ai vu trop tard pour l'éviter. Ce n'est pas qu'il me déplaise, mais son militantisme à toute preuve me fatigue. Sans préambule, il me demande si je suis au courant, si j'ai signé la pétition. Comme je ne sais rien, il se lance dans un interminable plaidoyer pour l'action, comme il dit.  Les mots "lutte” et "unité" reviennent sans cesse. Pendant qu'il parle, je regarde l'ourlet décousu de son pantalon qui traîne dans la poussière. C. n'aurait pas supporté. Moi si. Maintenant, je suis capable de tout supporter. D'ailleurs je ne fais aucun effort. Je me demande, simplement comment B. peut encore croire à ce qu'il dit. Un instant, je l'envie presque. Pour lui le futur existe. Mais trop de choses nous séparent. Comme ces mots, par exemple : action, unité, lutte. Quelle lutte ? L'époque est veule et j'en suis un parfait produit. Nous nous quittons. Non sans qu'il m'ait vendu le journal de son parti, que je ne lirai pas.



Samedi 16 novembre

     En rangeant des papiers, je retrouve une enveloppe contenant trois photos : deux de J. F.. à sept et douze ans. Sur la troisième, C. est avec lui. Très vite, c'est le parfum passé du bonheur.  Et son contraire : l'irrémédiable. Je suis comme sur la plate-forme arrière d'un train. Le paysage de ma vie s'éloigne : arbres, chemin, corps en leurs gestes suspendus. Tout diminue, s'amenuise dans la distance du temps. Telles ces formes arrêtées des trois photographies, que je voudrais encore atteindre, caresser d'une main inutile. Levant les yeux, je m'aperçois dans la glace du couloir : moi aussi, je semble reculer, aspiré par le trou clair. Je ferme les yeux en me détournant. Le soleil traverse le plafond nuageux. Les vitres deviennent bleues.


Samedi 23 novembre

     Comment franchir le mur? Tout part de cette mort. Tout y revient. J'essaye, pourtant, de renouer le fil cassé. Redonner un sens à chaque geste. Marcher, comme avant, parler, rire même. Sans cette présence, qui éclairait ma vie. Je ne peux plus dire "toi” qu'au silence et au vide. J'envie ceux qui, par-delà la mort, poursuivent un dialogue à peine interrompu. La nuit est là et je suis seul. Et pourquoi penser à ces soirs où malgré tout la vie nous séparait. L'amour est fait aussi de ces tortures infimes. Ces désespoirs silencieux. Si loin du corps aimé, parfois, de sa chaleur proche. Ton regard me fuyait, me traversait. Je voulais l'arrêter et je t'aimais sans comprendre ce silence entre nous, soudain, comme une gifle. Ma main cherchait ta main absente. Te tendait une tasse, un livre. Retombait dans son désert. Répétais-je déjà la solitude pour après? Je pleure, sans larmes, ces morts brèves qui faisaient plus vives les renaissances.  L'instant où tout basculait dans le clair de ton rire. Je regarde mes doigts sous la lampe, le bord à vif des ongles. J'ausculte des mots fragiles, l'espace infini qui m'efface. Pas plus que tu n'es, je ne suis. Le silence est un puits où nos échos se croisent. Pourrais-je dire un jour mon nom sans y trouver le tien? Le vent s'est tu. Mes phrases se perdent dans l'obscur. La nuit est une pupille immense où tombe le visible.


Mercredi 27 novembre

     Au téléphone, la voix de T. "Ne te laisse pas aller, mon vieux. Réagis." Je regarde les objets devant moi : le pèse-lettre, les stylos, les crayons en gerbe dans leur pot, les livres, les papiers. "Le monde continue. Il faut vivre". Il y a quelque chose, sinon de faux, du moins de conventionnel dans la conviction de cette voix à prononcer le mot "vivre". Je griffonne sur un calepin pendant qu'elle parle. Une vague figure émerge de l'entrelacs des lignes hasardeuses.  "Je te rappelle demain". Corps de femme ou quoi ? J'hésite encore. J'entends le déclic, le sifflement de la ligne vide. Un corps de femme, oui, que ma main raye violemment tandis que je raccroche.



Jeudi 28 novembre

     Celui qui crie vraiment ne sait pas qu'il crie.  Il n'a rien décidé. Il crie, simplement. Sans pouvoir s'arrêter. Il vomit son amour, sa vie. Il ne voit plus. Il n'entend plus. Il est le souffle venu, il ne sait d'où. La déchirure de sa gorge. La vibration d'un désespoir sans fond. Il rejoint le territoire anonyme de la douleur. Il sombre. Il disparaît.
     Quelque temps après la mort de C., un jour, j'ai crié. Les voisins sont sortis sur le pallier. Ils ont sonné. Je n'ai pas ouvert. J'ai continu jusqu'à ce qu'il ne reste rien. Que le vide de la stupeur et son assourdissant silence.


Jeudi 5 décembre

     Assis dans la salle de bains. Incapable d'aucun geste. Regardant sans le voir chaque objet : lavabo, baignoire, carreaux de faïence bleue, serviette rose, verre à dents, brosse insolite soudain, comme une fleur dérisoire, peigne, miroir d'en face.  Mes pieds nus aussi, immobiles sur le tapis, immobiles, étranges, comme deux choses inertes. Fixant interminablement ce décor neutre où rien n'arrive que mon image chaque jour, un peu plus grise. À intervalles réguliers, une goutte tombe, écho sec, sonore, dans le lavabo qui peu à peu s'emplit. Je compte un moment : un... deux ... trois ... quatre ... cinq... six ... sept... Chaque nombre est une goutte perdue dans cette monotonie hypnotique. Silence. Goutte. Silence. Je m'ankylose, fixant la surface d'eau lisse. Vif cercle d'ombre. Perturbation instantanée sur la bonde chromée. Quelque chose lentement glisse, m'emplit aussi. Peu à peu (cercle) et au centre (cercle) cet autre cercle noir, très vite, clin d'œil ou bouche à peine (cercle), visage peut-être, fuyant, noyé ... Autour l'eau monte ... je m'enfonce ... anneau, pupille ... je suis regard très loin un ciel... pierre et silence ... appel... lueur... l'ombre vient du clair, lune inverse puis rien... Mes mains, mes avant-bras sont dans l'eau qui déborde, coule sur le carrelage. Je m'asperge le visage. Je frissonne. Je m'essuie lentement. Le goutte-à-goutte, toujours. Banal. Imperturbable. Je serre le robinet. J'écoute mon souffle dans le silence. Comme si quelqu'un d'autre respirait, invisible mais proche, sous la lumière crue.



Dimanche 8 décembre

     J'ai vieilli de dix ans. Une sorte de cendre couvre mes traits. Une ombre monte de l'intérieur qui donne cette teinte grise à tout ce qui m'entoure. Au travail — parce qu'il le faut bien - je ne sais répondre que par monosyllabes. Mes phrases tournent court, quel que soit mon désir d'être aimable et je retombe dans le mutisme.



Mardi 10 décembre

     Un an. Je revois C. amaigrie, dans son lit, après l'opération. Une boule me serre la gorge. J'essaye de sourire. C'est l'automne. Il fait beau. L'air encore tiède gonfle légèrement le rideau. Le monde s'effondre doucement. Sans bruit. Désespérément je cherche quelque chose à dire, mais tout est dérisoire. Ma main serre la sienne. Sa chaleur qui s'enfuit. Je vois la pâleur du visage, le clignotement du regard, l'appel muet qui le traverse.  Et je m'évertue, au bord des larmes, à sourire...

     J'ai dû m'arrêter d'écrire.  Malgré le temps, la douleur est trop vive. Son absence en moi est un trou. Je cherche sa voix, l'odeur de sa peau. Je me perds. Froid le long des jambes. J'appelle. La mémoire est meuble. Je m'enfonce. Je me débats. Mais je ne me détourne pas. Revivre le désespoir, est-ce lui échapper ?

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     Comme dans un rêve.  Je suis penché. Sa voix est faible "Promets-moi ... “ Le reste n'est qu'un râle léger. Mon silence crie. Je serre ses mains. Je pleure, le visage dans les draps. Il y a un soupir, une longue vibration de tout le corps. Je dis "C." Le nom est une pierre. Il tombe, très loin de moi. Je ne peux pas voir. Quelque chose est là. Comme une montagne ...

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     Comment dire cela? Mes mots n'en sont que les débris. Soudain, la nausée monte. Je revois les dents. Leur claquement sinistre, frénétique. Pourquoi ce souvenir? Jaunâtre, la peau sur les os : le chien errant, affamé du parc de S. Nous l'avions ramené chez nous. La vue de la nourriture le rendait fou. Sa mâchoire cliquetait, happait le vide, vomissait ce qu'elle absorbait. Nous courions derrière lui avec notre jambon et notre lait inutiles. Écœurés par cette vie désordonnée, agressive ... Aider suppose une force que je n'ai jamais eue. Alors comment aurais-je pu aider C. dans l'abîme de cet instant? Personne ne peut rien pour personne. Face à la solitude, au désespoir, la compassion ne suffit pas. Avec chaque mort s'écroule un monde. Je le savais. De loin. Ce jour-là c'est dans mon corps que je l'ai su.



Mercredi 11 décembre

     Écrire pour dire. J'essaye depuis le début. Dire simplement, sans contenu. Comme écrire pour crier. Mais le cri n'est pas mon fort. Alors pour dire, oui. Je n'ai pas oublié : je voudrais raconter ma vie. Trop tôt encore. Je n'ai toujours pas trouvé mon présent. Chaque jour, je m'applique à être là. Gestes, paroles, décors me fuient, comme aspirés par ce vide en moi où je ne cesse de retomber. Mais je m'obstine. Je regarde les murs, les appliques et leurs fausses bougies, la lumière jaune des abat-jour, les ombres sur le tapis, le mouchoir en papier, froissé, posé dans un cendrier, le rouge des lanternes japonaises près de la fenêtre. Combien d'années depuis qu'elle les avait posées là ? Leur couleur a passé avec le temps, mais son sourire leur est associé. Les mains sur le visage, je m'efforce de chasser l'image. J'ai froid. Seules les sensations sont présentes. Mais sans rien pour les relier. Discontinues. Éparpillées. Qui suis-je alors ? Je m'applique à respirer calmement, profondément. Je sens le parcours de l'air des narines aux poumons (cri dans la cour voisine, moto) Je voudrais ne pas cesser de dire. Simplement. Pour être un peu. Mais les choses manquent à mes mots. Le, vide est là, toujours. Ce blanc. Le contraire de l'espace. Tout s'y referme. Je n'y vois plus. Autour, pourtant, rien ne change. C'est ce qui m'obsède. Le présent est ailleurs. Dans le regard. Mais un regard mouvant, décentré, ouvert, où quelque chose clignoterait.



Jeudi 12 décembre

     J'écris pour comprendre. Mais plus j'écris, plus les phrases me semblent glisser sur une surface lisse, impénétrable. Comme la glace sous laquelle coule l'eau noire ...



Mercredi 18 décembre

     Presque une semaine que je n'ai pas ouvert ce cahier. Trop difficile. Les pages semblaient me repousser. Où la peur de rester en face, incapable d'écrire un mot. Aujourd'hui, je sais que je dois continuer. Pour que le fil ne casse pas. Oui, le fil. Quelque chose de très fragile. Qui, parfois, me redonne, non pas le goût de vivre, mais un peu de courage. Une distance aussi, vis à vis de ce qui m'accable.
     Assis ce matin dans le séjour, j'écris ces mots. Le tic-tac de la pendule m'accompagne. Levant les yeux, je vois le bleu sur les toits. Je voudrais dans ces phrases organiser un peu le désordre de ma vie. Ce poudroiement absurde d'actes, de paroles, de perceptions, de souvenirs, d'angoisses où je me perds et me défais. Mais que de peine à écrire la moindre phrase! Le vertige insignifiant m'aspire quand je tente d'y échapper. Et pourtant mon espoir est là : dans ce présent évanescent, invisible. Alors j'essaye. Je chasse ce qui revient. L'image noire, toujours. L'à-pic de la fatigue. Je regarde, j'écoute. Mentalement je nomme : canapé, table, fleurs séchées, livres, lampe, rideaux, vitre et ciel. Je le sais bien : mon présent, ce n'est pas cette énumération laborieuse qui gomme les choses au lieu de les saisir. Mais je poursuis quand même : rumeurs, froissements, silence, comme en équilibre, rire quelque part, moteurs, voix. Mon visage sur la vitre, comme un trou. Mes mains, seules, ne touchant que le vide de cette page ...
     Je me suis arrêté d'écrire. Ça remontait encore. Debout, j'ai fait quelques pas vers la fenêtre. En bas, j'ai vu le marché. Sa vie grouillante où, soudain, j'ai voulu me perdre.

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     Entrer dans un marché m'a toujours ému. Une sorte d'alacrité me prend. Même si, comme aujourd'hui, la solitude m'est insupportable. J'ai marché lentement essayant encore de rejoindre le présent, l'incessant jaillissement des formes, des couleurs, des odeurs, de bruits, leur vivacité brutale. Un instant j'ai cru y parvenir. Mais, très vite, ce fut comme une vitre impalpable derrière laquelle tout glissait. Des mots me traversaient, des voix m'enveloppaient le vent, la lumière, mais je n'étais, plus là. Il y avait un matin, peut-être, comme celui-ci. Loin. Ma main dans une main. Les formes glissent sur le ciel, très haut. Je vois leurs ombres. Je cherche. Odeur d'ail, sacs de pois, fraîcheur profonde. Instant d'instants multipliés. Éclats, visages, sifflements. Parfums. Jappements, rires. Éparpillé. Bousculé. Abandonné dans l'odeur forte et glacée d'un étal de poissonnier : reflets mauves, billes vernissées des yeux fixes, bouches béantes. Dérivant. Pains, saucissons, allez monsieur, grelot de pièces. Corps dans le fleuve des autres corps. Perdu. Rejeté soudain seul au bord du piétinement, entre les cageots empilés, les camionnettes, les voix et leurs bouches anonymes, leurs mots simples. Déjà lointaines, brouillées. Titubant, étourdi. Plus seul encore dans l'escalier et son silence qui n'en finissait pas.



Jeudi 19 décembre

     J'ai froid. Il est sept heures. Je fixe ma tasse de thé où tourne une nébuleuse de mousse terne. Sur le matin, j'ai fait un rêve. J'ai du mal à m'en remettre. Je suis dans un grand jardin. Dans un parc, plutôt. Je longe lentement une allée dans un silence total, presque palpable. Mon pas, d'une régularité angoissante, crisse sur le gravier. Comme si quelqu'un d'autre marchait à ma place. De chaque côté, de hautes haies obscures. Mon cœur bat. L'attente est interminable. Puis les haies diminuent de hauteur découvrant une vaste étendue. Une sorte de damier où alternent régulièrement bosquets et petites places carrées avec, au centre, une statue, un arbre ou l'étincellement d'une fontaine. Mais tout est plus compliqué, plus brouillé. En écrivant, je simplifie Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que ce labyrinthe a une étrange géométrie : carrée, triangulaire, circulaire, chaque portion d'espace l'est et ne l'est pas exactement. Comment dire ? D'autant qu'il me semble être, non pas sur un plan, mais sur trois ou quatre à la fois. Tout cela, pourtant, est très normal. Terrible aussi. Si je pouvais, je me mettrais à courir. Mais il y a ce silence. Le bruit de mes pas. Presque dur maintenant. D'une régularité obsédante, toujours. Au centre d'un espace circulaire d'où rayonnent toutes les allées (comment y suis-je parvenu?), quelqu'un. Immobile. Pas une statue, j'en suis sûr. Une femme, de dos. Blanche et nue. C'est là. J'essaye d'appeler. Pour qu'elle se retourne. J'ai peur. Mais pourquoi, puisque c'est elle? Maintenant, je suis tout près. Je reconnais son corps. J'allais écrire : "les yeux fermés". Ces épaules, ces hanches. Ensuite, je ne sais plus très bien tant l'émotion est forte. Je crois que mes doigts effleurent la peau. Froide. Quand elle se retourne, quelque chose en moi hurle non! non! Je vois le visage. Ou plutôt son absence. L'œuf! Blanc, lisse, sans aucun relief. Et pourtant il me regarde! Mon cri me réveille. Haletant. La chambre me paraît minuscule, étouffante. Je me lève pour aller boire. Puis je marche dans le séjour de long en large, m'efforçant de contrôler mon souffle. Ensuite je m'assois et je fixe la fenêtre. Longtemps. Jusqu'à ce qu'elle pâlisse.


Vendredi 20 décembre

     La solitude. J'aimerais en parler pour l'exorciser un peu. Mais que dire d'un trou sinon que tout y tombe? La chambre et ses objets. La rue plus vide de sa vie qui m'exclut. Chaque jour je marche. Comme entre deux eaux. Je dérive entre les corps, les visages anonymes, les sourires, les paroles errantes. Tout glisse sans m'atteindre. Même le vent brutal, froid, au détour d'une rue, qui me fait frissonner et ne me semble fouetter qu'un corps lointain. Je compte mes pas. Machinalement. Comme si cette rumeur de chiffres monotones était nécessaire. Pour ne pas penser. Compter repose. Aucune surprise. Un monde stable et clair. Rien d'autre que l'éclosion régulière, attendue, du nouveau dans le même. Quand les nombres sont trop grands, je repars à zéro. De temps à autre un signe — éclat de soleil, affiche, vitrine. Je regarde autour, hébété, comme émergeant d'un monde souterrain. Les bruits. les images soudain m'assaillent. Je m'arrête. Je m'assois sur un banc, quand je peux. Je respire lentement. Je me remets à compter : un, deux : inspir expir. Remontent alors de vagues souvenirs. Comme si le seul acte de respirer touchait quelque chose de très ancien. Peu à peu le calme revient. J'y vois mieux : la chute intermittente des feuilles de marronniers, le réseau des branches déjà nues, les passants. Je les compte aussi. Les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Puis les deux, indifféremment. Je regarde les chaussures dans la boue. À leur aspect, j'essaie de deviner l'allure de leur propriétaire. Ça n'est pas difficile : je me trompe rarement. Quand je sens l'humidité m'envahir, je me relève et me remets à marcher. Jusqu'à la nuit.
     Au retour, je retrouve mon silence. Je m'applique toujours à lire un peu, mais les pages sont des surfaces lisses, impénétrables. Comme la lumière du séjour me semble déserte, j'éteins. Je reste immobile dans l'ombre à écouter les bruits : porte claquée, voix, moteurs, craquements du radiateur. Le vide n'en finit pas.



Dimanche 22 décembre

     Visite de J.F. Émotion en ouvrant : sa silhouette sombre sur le seuil. Puis son visage dans la lumière, la vigueur rapide de son étreinte, la fraîcheur de sa joue. Il entre. Les mots viennent difficilement. Assis en face de moi, je vois soudain le sourire de C. passer dans son sourire. Pendant qu'il parle, j'admire sa jeunesse. Je cherche une phrase pour le lui dire. Mais il se penche vers moi, pose ses mains sur les miennes. Ce simple geste me bouleverse. Mes yeux s'embuent. Je tourne la tête. Cette propension à pleurer me fait honte. Je voudrais retrouver mon calme d'autrefois, mais tout m'ébranle. Cette inversion des rôles, par exemple. Pour ne pas sombrer dans la tristesse, je parle. De choses anodines : travail, vie quotidienne... Pourquoi cette incapacité à se livrer aux êtres les plus proches? Le jour est très vite tombé. Nous restons dans la pénombre. Je préfère ne pas allumer. La nuit aussi est une main et je retrouve mon calme. J.F. parle maintenant. J'écoute le son de sa voix, ses inflexions familières. Peu m'importe le contenu de ses paroles. Une fois encore le sens me fuit pour un autre, plus profond que je ne sais pas dire. Celui du présent, de la vie, comme un bord sur lequel je me penche ?
     Nous sommes descendu manger. Au restaurant, les choses avaient une netteté effrayante malgré les lumières tamisées. Pendant quelques minutes, nous avons gardé le silence. J'écoutais le cliquetis des couverts, le brouhaha des voix. Les sirènes de la nostalgie, surtout. Je luttais pour ne pas leur céder. Je revoyais C., en face de moi dans ce même lieu, pareille à une buée lumineuse. J'ai dû m'accrocher au présent, aux sensations simples qui me fuyaient : le froid du métal sur les doigts, la rumeur tiède et feutrée de la salle, le visage de J.F., grave maintenant. Pourquoi ne pas venir habiter avec moi ?" Sa voix était légèrement voilée, émue elle aussi. J'ai refusé. Malgré la solitude. Ou, plutôt, à cause d'elle.
     En sortant, je nous ai vus côte à côte dans le miroir au-dessus des tables. J'étais le petit à présent. Vieil enfant seul dans l'espace soudain déserté des lumières.



Lundi 23 décembre

     Qu'est-ce qui me pousse à poursuivre malgré tant de raisons d'abandonner? Ces mots, peut-être, réclamant une issue. Mes doigts sont roses sous la lampe. J'écoute le grignotement du stylo, comme venu de loin, de cette blancheur plus vive avec la nuit. Demain est un désert. Quel nom y tracer ? Ou plutôt : quelle absence de nom? De temps à autre des voix montent. On baisse des stores, on ferme des portes. Je ne sais où, un piano doucement s'est mis à jouer. Ritournelle légère, un peu étouffée par la distance. Comme pour accompagner mes mots. Mélancolie. Mouvement à peine des notes lointaines qui parfois se rapprochent. L'eau du temps s'y loge, s'y apaise. Qui appelle?  Qui veut toucher ce fil en moi d'une vibration infime? Les mots, à leur tour, ondulent, s'accélèrent, ralentissent au rythme du phrasé, brillent un instant d'un éclat plus vif, retrouvent l'obscur des graves, leur régularité profonde. Quelque chose passe. Oui. Un jardinet dans une ville. C'est l'été. Les notes aussi montent et descendent. Il y a une vigne vierge, le bord d'une façade, un morceau de bleu, immobile. Les fleurs le sont aussi, les ombres. Seul le piano semble vivant. Son mouvement imperturbable. La main touche le bord de la table, le front. Les notes passent sur la fenêtre. Il faudrait arrêter cet instant. Ou l'étirer. Pour qu'il dure infiniment. Avec sa paix étrange, sa couleur un peu passée pareille au mauve des vitres. Doucement les choses dérivent. Entre ici et ailleurs. Quelque chose parle. Une voix? Un silence? Mais quel silence? L'oubli est une mémoire plus vaste. Les échos y sont infinis. Comme une ramure immense où vont les chemins de la sève. Pourquoi cette image? Et pourquoi écrire? Chaque jour je m'interroge. Montent maintenant les lentes pulsations d'un cœur mélodieux. L'heure se contracte. Elle me tient dans son poing, serrant autour de moi la pièce, son air, son silence. Mots. Bribes de phrases. Je bruis. Je tournoie. Je coule. Le piano s'est tu. Mais en moi quelque chose persiste qui ne veut pas se perdre.



Mardi 24 décembre

     Impossible de ne pas penser à C. Les courses, la veille de Noël, dans le clignotement des lumières. Les pas chuintant sur les trottoirs. La nuit tombait. Son corps, sa chaleur, repoussaient le froid à quelques centimètres dans un halo de vapeur bleuté ...



Mercredi 25 décembre

     Aujourd'hui j'ai senti l'odeur. Se souvenir d'une odeur est impossible. C'est du moins ce qu'on dit. Je le croyais aussi. Mais, soudain, il y a eu l'odeur. Liée sans doute à une certaine disposition des lieux : le lit, en face, la fenêtre, derrière, un peu à gauche, avec sa lumière froide. L'image alors est redevenue visible. Montée je ne sais d'où. Un petit tas d'étoffes fripées. Et là, en émergeant à peine, le visage. De cela je suis sûr. Même si je le vois mal : amaigri cireux, s'efforçant peut-être de sourire. À l'époque, je ne sentais rien qu'un vague malaise et le bouillonnement de ma jeune vie. J'avais quatorze ans, je crois, ou quinze. Aujourd'hui la chose remonte, grise, visqueuse, glissant jusqu'à mes lèvres. Nausée qui aurait attendu tant d'années pour enfin me saisir... Le visage, oui. Et puis la voix, sûrement. Elle disait aussi : "Promets-moi ...” Comme celle de C. plus tard. Ou ai-je fini par les confondre? Absent, je répondais, regardant l'heure, ignorant cet amour qui, une fois encore, me faisait signe, de loin déjà. Tout m'appelait dans cette chambre grise, dans ce bout d'une vie que l'ennui pluvieux d'une campagne de banlieue rendait plus désolé encore. Je regardais distraitement le lavabo, le verre à dents, le tube de crème, la poudre de riz — ou est-ce aujourd'hui seulement que je les vois enfin? Derrière les vitres embuées, un arbre sans doute, un bout de toit et des façades sales. Tout était immobile. Comme un souffle suspendu. Les mots s'amenuisent. Ils ne toucheront bientôt plus que le vide, ces mains, à peine, tendues vers moi, belles encore. Penché, la douceur fanée des joues est soudain si présente que les larmes me viennent. Autour, la pièce se referme. Les doigts, invisibles, tirent sur mes manches, cherchent à me retenir encore un peu. "Promets-moi ...” Mon corps déjà s'éloigne. Mais qu'est-ce qui en moi, malgré tout, malgré l'indifférence, reste dans la nausée de cette dernière chambre? Le lit, le lavabo, à gauche, la fenêtre, derrière avec sa lumière blanche. Rien ne bouge. Et l'odeur. Douceâtre, persistante. Quelque chose qui doucement pourrit. Mais, alors, avais-je seulement fait le rapport? Quelque chose pourrissait. Les mains se tendaient : "Promets-moi ... “ Aujourd'hui cette odeur, je la sens comme jamais peut-être. Écrivant, mon cœur se soulève. Je vois l'escalier de bois. (Le reste de la maison s'est perdu). Premier. Deuxième. Les marches grincent. Troisième. L'odeur est là. Avant la porte. Je m'arrête. J'hésite. Qui "je"? Et où? Dans quel temps hors du temps? Avant la mort de C., je le sais maintenant, il y a l'odeur. Associée à cette image qui jamais ne bouge. Si parfois elle change — le lit à gauche, la fenêtre en face, le lavabo, à droite — c'est que c'est moi qui m'y déplace. L'odeur. Et le silence. Avant la mort, c'est encore la mort ...
     De l'une à l'autre, pourtant, l'espace d'une vie. Avec ses souvenirs fermés comme des portes que je ne sais plus ouvrir. Ou, plutôt, comme des portes closes. Je les vois. Je ne peux y entrer. Interdit de mémoire.



Jeudi 26 décembre

     À l'entrée du passage, qui mène de la place P. à celle de l'église St. J., une femme m'arrête. La soixantaine, grisonnante, d'épais verres de myope : "Pardon, pourriez-vous me répondre? Ce passage où mène-t-il ? À force d'ajouter les chemins aux chemins, on s'y perd. J'y suis passé plusieurs fois, mais rien. Et personne ne peut me le dire." Pendant qu'elle parle, un léger vertige me saisit. Quelque chose se dérobe sous ses mots. Un peu comme dans certains dessins aux perspectives insolites où le haut et le bas ne s'opposent plus. Le flot de paroles est rapide, ininterrompu : "Les gens ne savent pas. L'un vous dit : là. L'autre : là. En fait personne ne sait.'' J'ai oublié le détail. Mais son discours se complique, se ramifie : il y est question de cure, d'un religieux (un prêtre?) qu'elle chercherait, de chemins, toujours. Comme je lui réponds que je ne comprends pas très bien et que je suis pressé, elle ajoute : "Vous non plus vous ne savez pas, hein ? On est de la même ville et aussi bête l'un que l'autre." La rencontre de l'absurde est insupportable. De l'absurde, non. Car l'absurde, soudain, c'était moi, ma vie. Cette femme posait la seule vraie question : celle du sens. Et livré à elle j'ai senti qu'elle ne se fonde que sur son contraire. Où je patauge. Où nous pataugeons tous. Rentré, j'écris ces mots. Au fur et à mesure, tout se brouille, se perd : le ciel bleu vif sur les toits, le vent froid de la ruelle ... Les paroles reconstituées tant bien que mal. Devenues trop simples, trop claires. Vides, pour tout dire. Seul reste le visage, une fois de plus. Les gros yeux myopes qui me fixent, me réclamant une réponse que, moins qu'un autre encore, j'aurais pu leur donner.



Vendredi 27 décembre

     Écrire que rien n'arrive. Le travail. L'ennui. D'un jour à l'autre les mêmes livres, le même vide. J'ai perdu le présent. Le passé me repousse. Le futur n'existe pas. Où suis-je? Parfois je prononce quelques mots pour entendre ma voix. Je ronge la peau morte de mes doigts près des ongles jusqu'au sang. Je regarde le point rouge et luisant s'agrandir. Être vivant n'est-ce que cela? Saigner, respirer, dormir. Ces réponses du corps, malgré tout. Cette lassitude... Autour, le monde s'écroule. Inexorablement. D'où mon angoisse. Vous êtes bien pessimiste disent les imbéciles. Alors que je suis lucide, simplement. Pour la première fois. Et sans aucun mérite. Il suffit de regarder, d'écouter. Pourtant, qu'il y ait toujours eu autre chose, j'en suis convaincu. Même si depuis la mort de C. et jusqu'à ces derniers jours, je n'en faisais plus l'expérience. Comment nommer cela ? Tout jeune déjà, à l'école, il me suffisait du coin d'un simple dessin de mon livre de lecture (quelques lignes figurant des nuages sur des collines) pour sentir un espace s'ouvrir et me blesser. Comme une porte entrebâillée, révélant et interdisant à la fois un autre côté. Qui n'était pas ailleurs mais ici, tout près. Par la suite, l'expérience s'est renouvelée. Je sais maintenant que cette ouverture était intérieure. Ou, plutôt, qu'elle avait lieu aux lisières du dedans et du dehors. Dans une zone franche, insituable. Quelque chose se produisait soudain. La lumière qui se lève, par exemple, sur le gris des façades était plus que la lumière. Ou la lumière vraiment, totalement. Le cœur battait très vite. Un frisson passait. Puis rien d'autre à nouveau, que le cours banal des choses. Cela, n'importe quand. N'importe où. Dans les gestes les plus quotidiens. Dans les lieux les plus clos, les situations les plus contraignantes. Comme si la contrainte était un stimulant. Quelqu'un l'a écrit quelque part : l'échancrure des toits fait le ciel infini.


Samedi 28 décembre

     Première neige. Je regarde les flocons. Leur lenteur silencieuse. Y voyant comme l'image inverse des mots déposés sur la page. La solitude me pèse aujourd'hui. Les flocons tombent, tramant les choses de leur poudroiement infini, les effaçant peu à peu d'une blancheur que j'ai toujours associée au temps. J'écoute leur rumeur silencieuse, comme celle du sang. Des formes imprécises s'animent, des images lointaines... Danse légère dans le halo du réverbère ... Je me souviens. Une voix disait : "il neige". D'où venait l'émerveillement ? De la métamorphose soudaine? De la rue et sa clarté étrange sous les persiennes? Du mot prononcé, syllabes douces et son silence de lèvres? Des mains bougeaient lentement. Avec précaution. On les voyait parfois, noires sur le clair. Dans la cuisine, la chaleur du gaz, les gestes simples, un bol fumant. La voix parlait encore, mais les mots sont perdus. Ensuite l'air, le froid sur le visage. Légers, les pas touchaient le blanc. À peine. Comme pour marcher sans poids. Le jour ne se levait pas. Dehors, c'était encore dedans ... La nuit tombe maintenant. Un instant je ne sais plus où je suis. Présent et passé se rejoignent dans la même ombre mauve. Je crois même entendre le choc métallique d'un bidon à lait. Comme alors. Puis rien d'autre que le silence de la pièce. Et ce vide en moi comme une place déserte que la neige rend plus vide encore.



Lundi 30 décembre

     Ce soir, je voudrais parler des trous. Les trous dans les murs. Il y a une rue dans une grande ville. Un long mur : celui du “Groupe scolaire". L'appellation est inquiétante. On sent dans ces deux mots quelque chose de massif, de sale, de violent. Comme les gosses peu fréquentables qui en sortent en bousculade bruyante à quatre heures et demie. Chez moi, on en parle avec condescendance et même une pointe de dégoût. En face, de l'autre côté de la rue, l'institution Ste. B. Mur blanc, fenêtres à barreaux plus claires, porte de bois imposante. Ici, on le voit, c'est le bon côté. Mais ce n'est pas de l'Institution Ste. B. que je veux parler. Pas pour l'instant. Au bout du mur continu et gris du "Groupe scolaire", quelques marches. Une porte aussi, mais plus étroite, plus sombre. Autour, les trous. Des sortes de petits cônes blanchâtres creusés dans l'épaisseur de la pierre. J'y passe l'index. Une fine poussière en tombe. Comme de la craie. Je répète souvent ce geste sans savoir pourquoi. D'où viennent-ils? Je ne me le demande pas. Mais obscurément, je dois savoir. Quelqu'un a-t-il prononcé le mot en les montrant? Je sais, en tout cas, qu'il leur est associé. C'est un mot dur. Comme "bûche". En plus sombre. Sans le chapeau de l'accent circonflexe qui rappelle Noël. Comme "caboche", aussi. On a dû parler de la guerre. Mais ce mot-là n'a rien de particulier. L'autre est beaucoup plus inquiétant. Il sort des lèvres, quand le doigt passe dans les trous : "boche, boche". La fine poussière tombe. Je regarde autour de moi. D'où vient ce sentiment de commettre un acte clandestin ?
     Ai-je seulement raconté ce souvenir à C.? Ou l'autre qui lui est associé? Je ne crois pas. D'ailleurs, qu'aurais-je dit? Il n'y a rien à raconter. Je vois la même rue, toujours. Le même mur avec les trous, les marches. Mais sur les marches, un soldat. Je suis sur le trottoir d'en face. Je n'y suis plus. Je touche le fusil. L'homme sourit, peut-être. Tout est brumeux. Personne ne crie. Une main simplement tire la mienne. Souvenir ou récit d'adulte mis en images? Peu importe. C'est là, quelque part, flottant. Sans avant ni après ...



Mercredi 1er janvier

     Premier de l'an. Retour plutôt que renouveau. Que me souhaiter qui ne soit dérisoire? Seul. Écrire m'aide dans le vide du temps. Avec les souvenirs. Leur sécrétion imprévisible entre les mots. Mais aujourd'hui rien d'autre que le bruit de la pluie.



Jeudi 2 janvier

     Où es-tu dans la beauté froide de ce jour de neige? Toute la nuit ton image m'a hanté. Tu revenais du noir, tu souriais. Ce matin je ne peux plus voir la lumière. Sans toi je suis perdu. Même si je sais que c'est en vain, je te parle, j'invoque cette absence que tu m'as laissée. Autour, les objets disposés par tes mains. Je n'y touche pas. Je les regarde souvent, mais ils me blessent. Le jour tourne, bleu sur les vitres, et blanc. Mes yeux voudraient donner tant de couleur à tes yeux morts. Mes mains tant de chaleur au vide de tes mains. Une poudre d'étincelles fume sur le bord des toits. Les branches bougent, perdent leur neige. Mais toi, tu ne te défais plus. Tu ne t'éloignes plus. Tu ne tombes plus. Maintenant que tu n'es plus, tu es. Absolument. Cette non-forme que rien n'altère. Ce nom que je répète, que j'écris, qui est toi parce qu'il te survit. Cet espace sans Nord où moi aussi je glisse, tournoyant comme un fétu emporté par le courant. L'ombre rapide d'un oiseau passe sur les pages, en éteint la blancheur. Ainsi la mort soudaine. Tout perd son poids. Le sens des jours s'évapore. La roue de la mémoire plonge sans fin dans la même eau. Je suis perdu sans toi. Je suis un mort qui bouge. Mon passé se réduit à ce jour noir où tu me laisses. Où je ne cesse de revenir : pâleur de ton visage. Tu sembles dormir. Je prononce ton nom. Doucement. L'église proche sonne trois heures. Le rideau ne cesse de bouger. La lumière. Mais je ne vois plus rien. Je t'appelle sans voix. Je répète ton nom. Le monde, soudain, est immense, désert. J'enfouis mon visage dans les draps. Je pleure. Le ciel doit être bleu. Trop bleu. Je pleure. Je suis seul. D'une très vieille solitude. Ta mort me rend à la terreur de vivre. Je pleure. Je redeviens l'enfant sans main. Jeté là. Qui appelle ... Plus tard on s'approche. On t'emporte. Moi, on me tient par les épaules. On me parle. On m'emporte aussi, loin de toi, avec des paroles douces que je n'entends pas ...

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     La neige n'a pas cessé de toute la journée. Vers cinq heures, je suis sorti. Pour ne plus être seul. J'ai marché longtemps dans l'humide et le froid. Sans but, cherchant à retrouver mon calme. Le raclement des pelles accompagnait mes pas, le froissement des pneus dans l'eau, le gris du ciel bas. Peu à peu l'absence s'est adoucie, a reculé vers l'horizon, avec le peu de jour qui restait. Je suis entré dans un café et j'ai demandé un thé. Puis je suis resté à fixer la rue sans la voir. Mon regard était un espace vide : les corps y glissaient, silencieux, dans un sens ou dans l'autre, avec une régularité monotone. Je dis "les corps" car je ne percevais aucun détail : ni visages, ni vêtements. Rien d'autre que des ombres sur le blanc de la neige. Puis doucement, une sorte de brume grésillante est venue et j'ai eu l'impression, tout en restant immobile, de m'éloigner progressivement. Le mouvement des formes derrière la vitre n'avait pas cessé, mais semblait de moins en moins me concerner. Comme le décor du café, les couleurs, les odeurs, les voix. Je les percevais très nettement, mais dans un dédoublement qui, peu à peu, les rendait irréels. J'eus vaguement peur. De ne plus pouvoir rejoindre le présent. De m'égarer sur cette lisière confuse où ce qui était le monde perdait son sens... C'est le souvenir de la même expérience (plusieurs fois répétée par la suite) qui m'a fait reprendre pied : je suis à la laiterie. J'attends mon tour. Doucement, le grésillement monte. Quand je m'en aperçois, il est trop tard. Tout s'éloigne sans pourtant s'éloigner : les autres clients, le laitier qui se penche vers moi. Mon corps, lui, continue, là-bas. Il tend le bidon à lait, parle, sourit même. Quelque part, au même moment, je me débats. Comme dans un rêve, cherchant à remuer, sans y parvenir. Oui, comme dans un rêve. Même sensation d'être ici et ailleurs à la fois. De ne plus coller à ce qu'on appelle "réalité"; sans en être séparé pour autant; mais au bord de la perdre. Comme aujourd'hui, dans ce café où, après tant d'années, un fil se renouait. Je suis revenu à moi (la langue dit bien les choses). Derrière la vitre, le va-et-vient des passants avait repris son caractère de rassurante banalité. Mon thé, que je n'avais pas bu, était froid. J'ai payé et je suis sorti.


Vendredi 3 janvier


     Franchie la porte de l'institution Ste. B., on entre dans un petit hall éclairé, je crois, par une verrière. À droite, un couloir. Sur l'un des murs, des rangées de portemanteaux. Sur l'autre, des portes donnant sur des salles interdites. (Je n'en connaîtrais qu'une). Au bout du couloir, le grand escalier et sa rampe, majestueusement enroulé sur deux étages et coiffé, lui aussi, d'une verrière. Les salles de classe sont en haut. On reste, parfois, quelques instants à regarder : les jambes, les mains, les têtes montent vers la lumière. Puis on gravit les marches. Le bois verni grince. On est intimidé. Au premier, un autre couloir, d'autres portes, autorisées celles-là. De petites tables aussi contre les murs. En attendant l'heure, on y écrit dans le va-et-vient, le brouhaha. On trace des rangées de lettres des s qui en s'allongeant deviennent des j ...

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     Une salle de classe. C'est la prière. La maîtresse est debout sous le grand crucifix noir. Au fond, à gauche, près de la fenêtre, je sanglote. Je ne sais plus pourquoi. La lumière est grise  ...

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     Un autre jour. Qui s'acharne sur moi? Qu'ai-je fait? "À la cave!" crient les voix. On me tire par les poignets. Je me débats. On me traîne dans l'escalier. Je m'accroche à la rampe. Je hurle. Des mains desserrent un à un mes doigts. Au-dessus, les têtes se penchent, noires sur le clair. La porte est là, ouverte. Je suis agrippé à la poignée. Derrière, des marches obscures. Personne ne me fera plus lâcher. Ce jour-là, je n'ai pas voulu mourir. J'ai défendu mon droit à la lumière. Quand on me traîne vers l'une des salles interdites du couloir d'entrée, je cesse de résister. Le plancher craque et sent la cire. Au centre, une table massive, froide. Couché sur le dos, bras et jambes liés aux quatre pieds, je halète. Seul, je regarde la lumière du jour au plafond. J'écoute les bruits de la rue : les pas, les voitures. Je ferme les yeux. Je sens la trace des larmes qui sèchent sur mes joues. Les bruits se confondent, s'éloignent. Quand je rouvre les yeux, la lumière a pâli. Quelqu'un entre, s'approche, se penche. Je vois le visage. Sa douceur mielleuse. Je baisse les paupières. Comme je les baisse à présent. Une fraction de seconde, les deux instants se confondent. La solitude, toujours. N'ai-je fait autre chose que de la fuir toute ma vie? Pour découvrir au bout que je la porte en moi ...


Mercredi 8 janvier

     Je dispose ces morceaux, ces bribes de temps. J'essaye d'en faire un impossible récit. Ce que je pourrais dire de mon milieu de naissance, famille, enfance citadine, etc., serait exact mais ne serait pas vrai. Situés, ces fragments perdraient leur intensité : instants redevenus quelconques dans une chronologie convenue. C'est hors du temps que le temps prend sa source. Dans le sursaut d'un présent immobile, toujours recommencé ...



Dimanche 12 janvier

     Un geste. Comme pris dans la brume. Puis une forme, debout sur un escabeau, bras tendu vers une étagère. Un homme, il me semble (j'en suis sûr). La vision reste floue. Pourtant tous les détails y sont : le matin, la boîte de sucre bleu foncé. On parle. Je n'entends rien. Le souvenir n'est pas un spectacle. J'y suis pris. Tout mon corps le sécrète. Et quelque chose se passe en cet instant suspendu. J'ignore quoi. Mais chaque mot est une tentative toujours manquée, pour dire cet impossible ...

     La nuit vient de tomber. La solitude est plus dense. Peuplée d'une rumeur de phrases. Comme si soudain les livres s'étaient mis à parler. Mais le vide demeure. Et le silence. Les voix qui m'atteignent s'y engloutissent. J'écris pour traverser la mort de C. En deçà, très loin, quelque chose recommence. Au-delà, toujours rien que le temps immobile.



Mercredi 14 janvier

     Je m'approche. Je mets les mains sur les genoux. Je demande: “Pourquoi tu pleures?" Pas de réponse, mais les doigts caressent ma joue. Je dis (Je crois dire) : "Maman". Elle est rouge. Et les sanglots à petits coups... Je cherche. Rien autour ... Les mots se perdent. Seul ce fil ténu ... Il ne doit pas casser ...

     (Des souvenirs. Plus nombreux. Comme si le tissu de ma vie se reconstituait ...) L'image change. Je dis l'image" parce qu'il n'y a pas d'autre mot. Mais c'est d'abord le carillon. Suivi d'un nombre de coups indéterminés. Tout près, un couloir. Un bruit de pas, peut-être. C'est tout. Mais j'entends toujours la ritournelle. Je peux même la fredonner. Ma voix résonne bizarrement dans le silence. Hésitante, vacillante, venue de très loin ...



Samedi 16 janvier

     Première sortie véritable aujourd'hui, depuis plusieurs mois. Hors de la ville, je veux dire. Il faisait très froid. Le vent du Nord soufflait mais j'étais presque heureux de marcher dans la blancheur nacrée du paysage. Quelques arbres faisaient des signes d'encre sur la neige. J'écoutais crisser mes pas. Le soleil était une goutte claire que le vent emportait. Le souvenir de C. m'accompagnait, mais plus léger, apaisé. J'ai marché longtemps, essayant d'accorder mon souffle au rythme de mon pas. D'être là, simplement, dans le froid blanc de l'instant. Tout autour glissaient les troncs poudrés, les branches obscures et leur fin liseré argenté. Il y avait là une paix que j'aurais voulu rejoindre. Je me suis arrêté et, du bout des doigts, j'ai effleuré l'écorce froide. Quelque chose de vivant m'a traversé. Comme un signe d'une sève lointaine. Malgré l'hiver. Alors j'ai su que vivre était encore possible. La graine de cet instant s'est logée en moi. Germera-t-elle un jour ?



Dimanche 17 janvier

     L'intervalle. C'est toujours là que ça se passe.

 

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Image et récit de l'arbre et des saisons | 03 février 2008

IMAGE ET RÉCIT DE L'ARBRE ET DES SAISONS

André Dimanche éditeur, 2001 



I

Dans l'image, le temps passe mais sans passer: les heures se succèdent, les nuances de lumière et d'ombre, les soirs et les matins. Le regard, lui, reste le même, posé sur le rectangle de la fenêtre, y cherchant sans doute ce qu'il ne cesse d'ignorer. D'un jour sur l'autre, la floraison de l'arbre est im¬perceptible. Il arrive pourtant que les yeux sentent une sorte de grésillement silencieux et l'extrémité des branches se crible d'une blancheur surgie du vert pâle des feuilles. Comme si la neige de la montagne floconnait au coeur même de l'arbre abolissant ainsi les distances, faisant de la vitre une tapisserie où feuilles et pierre, ciel et bois s'entretisseraient dans le surgissement d'un seul motif immobile et vivant. Submergés, les yeux ne voient plus alors que leur propre émerveillement. Un instant, l'image semble s'exorbiter, jaillir d'elle-même, se déchirer, puis tout retombe dans le calme et la pénombre. Mais sans que cette blancheur tenace ne cesse de bourgeonner, de travailler la nuit de sa buée lactée. Dès lors, tout se passe très vite. Si vite même que le regard ne peut plus suivre l'irrépressible jaillissement qui, un matin, traverse l'entrelacs des feuilles et des branches. L'espèce de grésil qui criblait l'image de sa clarté naissante est devenu soudain d'une blancheur crémeuse dont le bouillonnement envahit, recouvre tout: le bleu du ciel, le tracé du chemin, le gris cendré des branches. Profusion vibratile, ruche de pétales, grappes floconneuses si compactes que les rameaux les plus légers s'inclinent doucement vers le sol. Une sorte de cascade immobile, à peine frémissante, emplit les yeux levés vers le bord su¬périeur de la fenêtre et, une fraction de seconde peut-être, fleurs et écume ont été un seul mot interchangeable, ténu, au point de disparaître, de se fondre dans l'énorme blancheur épanouie où plus rien n'existe maintenant que la seule jubilation des choses qui commencent

D'un geste las l'homme a repoussé le cahier ouvert et, debout devant la fenêtre, reste comme auréolé par la blancheur qui lui fait face. A contre-jour, son ombre semble même se confondre avec celle du tronc et des branches maîtresses, si bien qu'un instan  il ne se distingue plus nettement de l'arbr , en un suspens où s'interrompt le récit et triomphe l'image. Mais un geste (main levée, passée dans les cheveux), une toux brève et sèche, effacent très vite la vision. Et tout reprend sa place: la silhouette debout, demeurée sans bouger, l'arbre et son ruissellement immobile découpé par le cadre de la fenêtre et, entre les deux, cette vitre invisible où viennent s'inscrire les fluctuations du temps et du désir

Au levant, prise à contre-jour par le feu solaire, toute cette blancheur est sombre. Sur la lumière, la profusion de fleurs et de pétales bouillonne d'une pâleur grisée et le mouvement puissant et souple du tronc et des branches maî¬tresses occupe maintenant l'image. Grand signe obscur qui monte, traversant le vert lumineux du pré et ses constellations jaune d'or, la brume bleuâtre de la montagne, pour s'ouvrir, plus obscur encore, sur le vide éblouissant du ciel. Un coq s'égosille un moment puis se tait. Le silence est d'une légèreté telle que chaque bruit, chaque rumeur s'y exalte d'une vivacité presque tangible. Sur le bout de route visible en bas et à gauche de l'image, glisse un instant une silhouette sur un vélomoteur. Il y a dans cette paix matinale quelque chose de si incroyable que les paupières battent plusieurs fois. Mais rien ne vient troubler la vision. Sauf, peut-être, cet imperceptible mouvement de la lumière qui touche maintenant l'extrémité des branches les plus basses, éveillant leurs fleurs éteintes, éclaboussant le bord inférieur de la fenêtre d'une blancheur vive et transparente. Écume, dentelle, neige immobile. Mystère d'une simple image où tout est là et tout échappe. Les yeux errent à la recherche de ce point idéal où la vue, échappant au vertige multiplié du détail, deviendrait un instant total et parfait, mais, rapidement lassés, ils reviennent s'unir à l'immobile poussée du tronc, à ce jaillissement mesuré, maîtrisé qui, à la fois, porte et traverse le grand désordre blanc. Alors, un instant il se produit comme un renversement de perspective: il n'y a plus de fenêtre, plus d'arbre. Le regard devient nuit de racines, circulation de sève, écorce, élan multiplié, levée solaire, éblouissement, et le récit se perd longtemps, jusqu'à cet instant de tonnerre soudain où il resurgit, se déploie dans le vent et la pluie, traverse l'image, l'animant de ce temps qu'elle ignore mais qui toujours l'assiège, tels ces minuscules flocons d'ombre la blancheur qui n'est plus maintenant qu'une pâleur grisâtre sur le vert obscur de feuilles. Le regard reste pensif, comme bousculé par cette violence inattendue puis, reprenant son parcours quotidien, glisse du tronc presque noir au V de la fourche où s'entrevoient à peine la ligne du chemin et la façade blême aux vitres obscures, traverse le balancement des branches, le tournoiement des fleurs, l'errance des pétales pour s'attarder sur le toit de la ferme, en bas à gauche, d'un gris un peu plus clair que celui du ciel bas. Rien n'y bouge. Le récit ne pourra pas y prendre, malgré les signes de l'homme: hangars, réservoir à eau, carrosseries aux couleurs diverses en partie cachées par la végétation. Seul l'arbre retient en lui la vie. Mais de manière si impalpable (et pourtant si évidente) que le regard, pour l'approcher, doit multiplier cette auscultation minutieuse, presque maniaque, qu'il ne cesse de pratiquer (tronc, branches maîtresses, fouillis toujours plus dense des fleurs et des feuilles) sans parvenir à rien d'autre qu'à cette dispersion de fragments qu'épelle en quelque sorte (de haut en bas, de droite à gauche) la lenteur de sa circulation appliquée. Et cependant , s'il ne s'obstine pas à le détailler, s'il s'abandonne à son désir, toujours réprimé, de voir à perte de vue, d'accommoder sur l'infini ou, du moins, sur le fond – en l'occurrence, le gris embué des nuages qui couvrent la montagne –, alors, au premier plan, l'arbre est là tout entier en sa présence inépuisable mais contenue dans l'espace ouvert et pourtant limité qu'il déploie

En entrant dans la pièce, ce doit être l'énorme bouquet vert et blanc posé sur la fenêtre qui, sans doute, attire son attention. Mais il ne s'y attarde pas, s'approche du téléphone, décroche le récepteur, compose un numéro, attend, fixant sans la voir la cascade immobile, s'animant soudain, parlant, pris dans ses phrases, souriant, riant même, opinant de la tête plusieurs fois, puis, redevenu sérieux, écoutant, immobile un instant, attentif, traçant quelques barres sur un carnet, les rayant de traits horizontaux, ponctuant son silence de brefs mouvements d'approbation, se levant, sans lâcher le récepteur, s'approchant de la fenêtre où le soir tombe en vert et mauve, distinguant sans doute  à peine la ferme, la façade claire mangée par le feuillage , l'Y obscur, l'écume presque bleue, mais sans les voir, riant encore, faisant maintenant "non" énergiquement de la tête, se rasseyant, ajoutant quelques traits au griffonnage naissant, tandis qu'une lumière se pique dans le noir de la nuit qui s'installe

Inlassablement, le regard revient à l'espace immobile délimité par l'encadrement de la fenêtre où, apparemment, rien ne se passe. Pourtant, chaque jour, à chaque heure, l'arbre est différent, quelque chose d'imperceptible mais de visible se produit dans l'image y faisant croître le récit. Ainsi ce frissonnement de feuilles, ce balancement de branches, ces sursauts intermittents, matérialisant un vent silencieux derrière la vitre, tandis qu'une voiture blanche longe un instant le pré rayé de longues traînées jaunes. La blancheur à présent s'estompe, comme grignotée par le vert croissant des feuilles qui cachent toujours plus le paysage où s'entrevoit encore, mais de moins en moins, un fragment de façade crème et, au-dessus, le fond bleu mauve de la montagne, dont la pierre du sommet n'est plus qu'un morceau de cendre immobile veiné de neige pâle. La structure de l'arbre, elle, continue de s'affirmer au premier plan, encore plus nette peut-être maintenant que l'explosion blanche se résorbe et que l'émotion qu'elle produisait fait place peu à peu à cette affirmation calme, obstinée du tronc et des branches maîtresses. Le feuillage ne cesse de trembler sous le vent, tra¬versé de vols brefs. Tout, dans la forme de l'arbre paraît disposé à la pleine réalisation de ce même geste de bois, de feuilles et d'air qu'on lui connaît depuis des années. L'heure sonne à un clocher invisible. Un peu de soleil avive les couleurs – vert et jaune du pré, rouge de la roue du tracteur – sur le gris plombé des sapins. L'arbre semble immobile, identique à lui-même, toujours. A chaque instant, pourtant, l'image change, et de ce changement pourrait naître le récit. Mais comment montrer des variations aussi infimes, raconter l'imperceptible, l'infini passage de la vie, la seule histoire qui vaille d'être racontée? Ici, dans le tronc massif, dans la souplesse des branches, travaille cette circulation muette, obscure, éployée comme par miracle en cet immense surgissement végétal dont la lumière illumine un instant la partie supérieure. Malgré le vent, son incessante agitation, le balancement de chaque branche, la vibration de chaque tige, l'arbre est un geste venu de la terre et qui, obscur et clair tout à la fois, est une forme de paix, une figure constante de la beauté

La pièce est vide. Comme venu de l'arbre, le regard pourtant ne l'a pas quittée. On ne voit, en effet, ni la fenêtre ni son feuillage, mais la partie la plus éloignée de la lumière près de la porte de communication. Le mur qui fait face à la vitre est occupé par un placard. Suspendu à sa poignée un cintre portant une veste marron. Une grande affiche occupe le haut de la porte. Blanche, avec en son centre un fouillis de formes, de couleurs que les yeux distinguent mal, elle porte un titre lisible, lui, en gros caractères: ILS SONT MENACES. Le ton dramatique d'une telle phrase pousse le regard à redescendre vers le rectangle aux formes imprécises pour y chercher à reconnaître quelque chose à la lumière de cette légende. Peut-être alors, malgré la brillance du papier et la distance entrevoit-il des queues évasées, des ailerons ou des ailes peut-être, quelques taches brunes, poissons ou batraciens, oiseaux et, sans doute, d'autres espèces, méconnaissables à cette distance, mais qui ne peuvent manquer de figurer là. Puis, glissant sur la droite, il rencontre l'angle que fait ce mur avec le mur contigu contre lequel est appuyé un escabeau où il s'attarde quelques secondes avant de revenir à la table au premier plan encombrée d'un fouillis de papiers, de carnets et de livres. Le jour est gris et la pièce ne sera pas vide longtemps. La présence qui l'habite est là, comme suspendue entre parenthèse, et la vision est une attente

Il pleut à nouveau dans l'image. Au fond, la montagne a disparu, remplacée par cette clarté grise et uniforme sur laquelle se déploie la sil¬houette sombre de l'arbre. Rien ne bouge dans l'imposant réseau où mousse la chevelure végétale dont le blanc est comme définitivement éteint. Derrière, le vert du pré, plus dense, plus soutenu que d'habitude, emplit les yeux. Dans le silence, une sorte de bruissement étouffé semble couler sous l'image comme une légende sans paroles, ininterrompue, où le temps, à la fois, passe et reste suspendu. Une grisaille imperceptible l'accompagne et la grande forme de l'arbre y vibre un peu, comme si s'amorçait un lent processus d'évaporation qui, du fond brumeux aurait gagné chaque détail pour finalement brouiller la vision entière d'une buée uniforme qu'on pourrait croire issue du regard lui-même. Ce vide dense s'étire dans une durée indéterminée accompagnée par la rumeur monotone de la pluie. Des heures passent, une nuit peut-être, un matin, et peu à peu le paysage se reforme et le geste de l'arbre revient s'arrêter sur la vitre: plus touffu, couvert d'un vol vibrant de feuilles dont le nombre équilibre maintenant l'écume persistante des fleurs. La pluie a cessé, mais le ciel reste bas. Et sur le gris, le vert du pré et maintenant de l'arbre prennent une luminosité intense, comme si une lumière douce et uniforme, phosphorescente, les éclairait de l'intérieur et, pendant quelques secondes, le regard n'est plus que cette lueur verte, atmosphérique, qui devient le foyer du monde. Puis l'image devient fixe. Transparente et fixe. Tout y a repris sa place: le tronc, son écorce cendreuse, la courbe des branches maîtresses; le foisonnement des ramilles, des feuilles et des fleurs; l'herbe plus haute du pré; le chemin presque invisible au fond, les taches claires de la façade; le bout de route avec la ferme en bas à gauche et la masse obscure des sapins, coupée presque horizontalement par le ciel  bas. Et tout y est immobile. Au point que le regard cherche un événement, moins, un simple mouvement sur lequel s'attarder pour ne pas se perdre parmi l'indifférence multipliée  de chaque détail qui flotte séparé de tous les autres, délié, comme suspendu dans une attente sans objet, pour ne pas sombrer dans cet espace neutre où les choses ressemblent à des noms, nettes, précises, abstraites, où le silence n'est qu'un vide de bruits, une sorte de lac étale sans reflet ni limites. Le seul mouvement perceptible est celui des yeux qui parcourent lentement, avec insistance, le rectangle de la fenêtre, s'efforçant sans doute d'y découvrir une amorce au récit. Mais le temps, lui aussi, est arrêté, suspendu, pareil à une goutte translucide, gonflé d'un poids d'attente dont on ne sait s'il va bientôt le rendre à la fluidité qui est la sienne. Ou, du moins, c'est ce qu'il semble, car la lumière, pâle jusque là, commence à se lever, rendant l'image plus claire, plus habitable, même si rien apparemment n'y a encore changé. C'est alors qu'un grondement étiré, étouffé, venu d'on ne sait quelle source invisible – camion, tracteur, avion? – déchire la fixité de l'image, son attente figée. Et, comme répondant à un signal, le feuillage se remet à frémir d'une brise légère issue, semble-t-il, de l'intérieur même de l'arbre et qui, de loin en loin, gagne peu à peu tout le paysage

L'homme est assis à la table. Le visage recouvert entièrement par ses deux mains ouvertes et jointes, dans une attitude d'accablement ou de fatigue intense. Il ne bouge pas. Depuis combien de temps garde-t-il cette position? Rien ne permet de le dire. Mais le désordre de papiers sur lequel s'appuient ses coudes semble montrer qu'il a travaillé longtemps et qu'en effet il se repose d'un effort trop soutenu. Pourtant, les yeux distinguent, posée sur les pages éparpillées, une feuille de papier qui, visiblement pliée en quatre, vient d'être ouverte, et dont les bords un peu relevés par l'effet de la pliure, n'empêchent pas de distinguer les lignes serrées, nombreuses, d'une fine écriture bleue. Peut-être, alors, cette pose d'abandon est-elle due à autre chose qu'à la fatigue. Émotion trop vive? Tristesse? Désespoir, même? Quoiqu'il en soit, la pose se prolonge, tandis que sur la vitre, indifférent, le feuillage de l'arbre ne cesse de bruire silencieusement d'une vie retrouvée

Quelques pétales épars se détachent encore du feuillage maintenant entièrement vert où les fleurs ne sont plus qu'un semis d'étoiles fanées, couleur miel, à peine visible dans le frissonnement léger. Taché d'ombre et de soleil, l'écorce du tronc est une géographie mouvante, terre et cendre. Les traces des jours s'y inscrivent et les yeux s'attardent sur les plages claires, les craquelures, les écorchures, les fissures mauves, le travail obscur des mousses, tout un monde inépuisable que la distance rend uniforme, paisible, dans la douceur de l'après-midi. Derrière, les gris, les bleu, les blancs du ciel changeant ne cessent de tisser une toile brouillée sur laquelle réapparaît le profil plombé de la montagne. A gauche même, au-dessus du toit de la ferme, plus haut que les pentes violettes des bois, s'ouvre la clarté vert pâle d'un champ, surmontée d'une crête rocheuse et d'une dentelure bleue-noire de sapins. La vie a repris ses droits et le regard circule à nouveau avec aisance dans l'image. Malgré le vent qui s'est levé, l'herbe du pré reste immobile. Pareille aux prairies des toiles impressionnistes, elle est un fouillis de touches distinctes mêlant de longues traînées roses, des taches rougeâtres, des semis intermittents de points allant du blanc au jaune d'or et aux multiples nuances du vert. Il en émerge pourtant un ordre léger, insaisissable, que l'œil s'épuise à discerner. Puis, lassé, brouillé par trop d'effort inutile, il revient au premier plan dont la stabilité reposante – encadrement de la fenêtre, tronc massif de l'arbre – apaise son vertige. Pause. Vrombissement d'un petit moteur dans le flou de l'image. Silence. D'une des deux boites de bois suspendues au tronc, s'échappe un oiseau (queue-rouge ou mésange) trop vite pour qu'un nom puisse s'imposer. Le récit des heures se poursuit dans la simplicité tranquille de l'après-midi. Vers le soir, une sorte de petit drame se prépare. Derrière le tremblement de l'arbre, la partie supérieure de l'image s'obscurcit, devient noire, tandis que l'entier du feuillage s'illumine d'une lumière intense. Mais rien, finalement, ne se produit. L'orage demeure une menace suspendue peu à peu recouverte par le soir

L'écriture est lente mais régulière. On voit la main droite glisser de gauche à droite, accompagnée de son ombre, tandis que la main gauche, index et majeur écartés, posée sur le bord de la feuille, la maintient fermement. Tout le corps légèrement incliné vers l'avant participe à cet acte immobile. La tête, à peine penchée sur la droite, surplombe un mouvement qui lui semble étranger, mais derrière les petites lunettes métalliques, les paupières et les cils ne cessent de battre sur les yeux attentifs. De temps en temps, la main s'arrête, hésite, suspens imperceptible, puis reprend son trajet. La page ainsi est vite remplie et produit un froissement léger quand la main gauche la retourne. La lumière matinale qui entre par la fenêtre à gauche, tamisée par le feuillage, tremble sur la table et le mur. Trilles, roulades, cris, pépiements accompagnent le bruit discret de la plume sur le papier et, un instant, il semble que la silhouette de l'homme assis en train d'écrire entre dans l'image, se superposant puis se confondant à elle

A contre-jour, l'arbre est une grotte obscure transpercée d'aiguilles de lumière étincelantes. Pour une fois, c'est l'arrière plan qui attire le regard: la pierre de la montagne, ses pentes, leur alternance de verts pâles et de verts sombres, le toit gris de la ferme cernée de feuillages touffus, le pré surtout  où flottent, surgies de nulle part, une dérive de bulles blanches, comme un écho de la splendeur évaporée de l'arbre. Tout est si léger que les yeux osent à peine s'attarder, glissant de la nappe encore sombre de l'herbe au chemin esquissé parmi l'encre des feuilles, se posant très vite sur la vitre noire de la façade, sautant au tracteur d'un rouge plus vif dans la lumière, revenant à l'obscur du tronc, au feuillage, qui semblent avoir conservé un peu de la nuit proche, même s'il perçoit très bien dans leur ombre immobile une sorte de fièvre, de frémissement encore invisible qui bientôt les investira, faisant de l'arbre entier un délicat brasier de flammèches dansantes. Pour l'instant, l'image demeure froide, humide presque, malgré les traînées lumineuses du fond, et la présence du soleil comme pris au piège, étouffé dans l'enchevêtrement obscur n'est encore qu'une promesse. Revenus malgré tout au feuillage, à son bleu  sombre et mat dans le contre-jour à chaque fois plus vif, les yeux s'exercent à y poursuivre le récit qui, tout d'abord, paraissait impossible tant la lumière venue du fond figeait l'arbre, par contraste, dans une ombre uniforme et compacte. Ainsi, après une première errance infructueuse le long des branches maîtresses à peine visibles, ils s'attardent à présent près du bord droit de l'image, sur une sorte de miroitement incertain qui, sans qu'ils aient pu savoir comment, devient insensiblement l'ovale à peine plus pâle de trois feuilles oscillant légèrement, comme suspendues à un fil, sur la masse obscure et indifférenciée. Mais le temps de prendre conscience de cette infime apparition, elle s'est déjà métamorphosée et multipliée (car ce ne sont plus maintenant trois feuilles mais huit) en un tremblement d'un or sombre d'abord, puis de plus en plus clair. Chaque jour la lumière est une naissance. Pourtant, jamais le regard n'a pu la surprendre à ce point de surgissement où elle semble s'engendrer elle-même de la nuit ou du néant. Déjà, l'apparition s'est muée en un frémissement igné, s'est répandue, créant d'autres foyers fourmillants dont se dégagent plusieurs plans, une profondeur, comme celle d'une grotte aux parois frissonnantes, étincelantes par place d'une profusion toujours plus grande de feuilles dansantes et lumineuses. Le matin est dans l'arbre

Le cercle de lumière de la lampe laisse la pièce dans la pénombre. A droite, sur le mur faisant face à la porte de communication, un lit. L'homme y est couché sur le dos, les mains sous la tête, les yeux clos, les jambes étendues, un pied sur l'autre, dans une attitude de repos ou de détente plus que de sommeil. Depuis peu de temps sans doute, car la fumée bleuâtre d'une cigarette monte verticalement d'un cendrier posé sur le bureau avant de subitement se disperser plus haut vers l'ombre du plafond. Tout, donc, est en attente – ou semble l'être. Rien ne vient troubler l'immobilité et le silence. Et, pourtant, flotte comme une angoisse diffuse. Comme si le poids des jours accumulés s'était mis soudain à peser et que, tout près, l'absence était là, derrière la porte. La respiration régulière soulève légèrement la poitrine, mais comment savoir si le coeur bat avec violence ou tranquillité? A un certain moment, des pas se font entendre. Au-dessus, peut-être, ou à côté. Un bruit sec, aussi, puis rien. L'homme ne bouge pas

Dans la partie médiane de l'image, une trouée des feuilles laisse voir la pierre de la montagne, rose déjà avec le soir. Passée la chaleur, surprenante pour la saison, d'un jour rayonnant de lumière, une ombre paisible est descendue sur les choses immobiles. L'arbre, encore faiblement éclairé dans sa partie supérieure est entré dans une sorte de méditation où chacune de ses parties, chacun de se plus infimes éléments, paraît se fondre en un geste d'acquiescement. Oui, semble-t-il dire, oui au jour et à sa splendeur, oui au soir, oui à la clarté du ciel, oui à la terre obscure où germent les couleurs. Et le regard s'émeut de tant de consentement et de force à la fois tandis qu'une brise légère fait maintenant trembler les feuilles les plus basses comme un léger frisson ondulant sur et sous les deux branches maîtresses et que le grondement d'un tracteur, agressif un moment, se perd au loin avec l'aboi d'un chien. Que chercher d'autre que cet équilibre précaire entre ciel et terre, entre noir et lumière, entre mouvement et immobilité, violence et paix, que ce point où, pour un instant sans mesure, les yeux deviennent l'image, s'y perdent, pur regard que n'habite plus qu'une clarté mourante et si lumineuse, pourtant? Mais, très vite, l'ordre des apparences se recompose, chaque chose reprend sa place, arbre, pré et son vert pastel, mur encore clair de la ferme et de la maison d'en face, montagne grise à présent, alors qu'une cloche sonne, régulière, une heure incertaine – huit, neuf heures? – hors de l'image d'où le jour se retire imperceptiblement. Désormais, mis à part un foyer rose-orangé près de la ferme (sans doute le tracteur) tout s'éteint, devient cette pâleur mate qui n'est plus une attente mais une chute lente. Une lampe s'est allumée à la vitre d'en face. Seul le ciel conserve une clarté que semblent recueillir encore, sur le pré et son vert à présent presque gris, l'écume éparpillée des bulles indécises. L'arbre entre dans la nuit

Entre l'homme et l'arbre existent des affinités que le regard d'abord ne remarque pas. Quelque chose comme un amour du silence et une obstination discrète mais inébranlable. Les jours et les nuits passent et l'ombre ou la lumière les retrouvent toujours à leur place, comme s'ils attendaient malgré leur apparent affairement – main qui écrit, feuilles qui bougent – un événement qui les arracherait enfin à leur immobilité relative. De temps à autre, l'homme s'arrête d'écrire, s'étire, se lève, disparaît même de la pièce mais pour y revenir un peu plus tard un verre à la main ou resserrant sa ceinture, et tous ces gestes anodins semblent répondre aux mouvements intermittents des branches et des feuilles. Les jours de soleil, l'ombre de l'arbre et celle de l'homme se rencontrent parfois sur le mur et il y a dans cette conjonction une sorte de paix qu'eux-mêmes sans doute ne perçoivent pas. Mais le plus frappant, bien sûr, c'est cette verticalité qui les fait tous deux appartenir au même monde: celui de l'entre-deux et du passage dont ils sont en quelque sorte les témoins ou les gardiens. Car même assis, le buste dressé de l'homme, sa tête légèrement inclinée, désignent un point de l'espace que prolonge, de l'autre côté de la vitre, le mouvement ascendant du tronc, tandis que l'écriture rapide, nerveuse, semble amener au jour de la page le noir de la vie, comme les feuilles sur le ciel l'obscur travail des racines

Le calme est le propre de l'image, malgré les contrastes parfois violents qui peuvent l'affecter. Ainsi le gris perle du ciel ou la bande cendreuse et uniforme de la montagne qui coupe l'horizon. Également grise, une voiture entre pour quelques secondes dans le champ de vision, remonte la route et disparaît. Le vert assombri du feuillage, au premier plan, parcouru d'un léger tremblement, tourne lui-même au gris. Seul le pré conserve sa luminosité paille et or qui rappelle au regard la splendeur des jours précédents. Silencieuse, une mouche tourne devant la vitre, s'y pose, l'arpentant à petits pas intermittents, tandis qu'un chien se met à aboyer, sans doute dans la ferme, avec une insistance qui, peu à peu, finit par céder au ronflement lointain d'un avion. Car l'image ne relève pas seulement de la vue. Les autres sens, l'ouïe surtout, mais aussi l'odorat et même le toucher peuvent y avoir leur part, et c'est ce qui la rend perméable au récit, à ces métamorphoses tantôt imperceptibles, tantôt évidentes qui ne cessent de l'habiter. Ainsi la lueur plus vive, inattendue, comme émanée du champ, dont s'éclairent un peu quelques feuilles ou le chemin presque invisible maintenant dans les herbes, sur lequel passe lentement un promeneur sans doute, bien que la distance ne permette de distinguer qu'une tache rouge vif contrastant nettement avec la grisaille et la verdure environnantes. Ou encore la pierre pâle de la montagne qui vient d'émerger de l'uniformité grise. L'énumération peut se poursuivre indéfiniment, puisque chaque instant est un changement et que le regard change continuellement, réintroduisant lui-même, à son insu, le récit dans l'image. Tel celui de cet autre après-midi de pleine lumière et de chaleur, avec le pré où l'herbe haute criblée de boutons d'or ondule sous le vent. Le feuillage, au premier plan est plus calme et l'écorce du tronc ou des branches, grise et mauve, tachée de clair, est une texture sûre et paisible sur laquelle les yeux peuvent trouver ce repos que l'arrière-plan éblouissant leur refuse. Une rumeur (moteurs, voix) cerne l'image, mais, étouffée, elle semble repoussée par le silence de l'arbre et demeure lointaine, sans toutefois complètement disparaître, rôdant quelque part sur l'horizon, à la fois vague et insistante. Rayant l'espace entre les feuilles, entrecroisant leurs vols intermittents, tenaces, des insectes trament un texte invisible que les yeux cherchent vainement à décrypter. Parfois, pour un instant, plus rien ne bouge, et la pierre blanche de la montagne se fait soudain plus proche. Puis, comme brouillant la précision transparente de l'image, le vent refait de l'arbre une ruche bruissante dont la brusque agitation contraste avec la géométrie simple du mur et du toit de la ferme ensoleillée. Sur les pentes de la montagne, les champs ont verdi, et le regard trouve dans l'éclaircie qu'ils forment entre les sapins une douceur inattendue. Resté un moment à suivre les traces claires qui les sillonnent – peut-être des sentiers – il revient au bord de la fenêtre rendu obscur par l'éblouissement vert et or de l'image. Une cloche sonne alors cinq heures, comme si par là elle voulait signifier la fin imminente de la séquence

Depuis plusieurs minutes, l'homme marche de long en large, les mains dans les poches, la tête baissée vers le sol, comme s'il attendait une nouvelle urgente et voulait tromper son attente ou, simplement, se dégourdir les jambes. Et, tandis qu'il marche, son ombre l'accompagne, disparaît dans le fond de la pièce, resurgit sur le mur, se mêle à celle, multiple et vibrante de l'arbre. C'est l'après-midi avec la lumière et des voix d'enfants quelque part. Dans la pièce, il y a le froissement monotone des pas et, à peine perceptible mais présente, la respiration égale, régulière. Brusquement, l'homme s'est arrêté devant l'affiche collée sur la porte du placard et paraît la contempler un instant, avant de se retourner pour revenir s'asseoir à sa table. Dehors, la lumière s'est assombrie. Quelques nuages couvrent le soleil et les ombres s'effacent

Comment montrer les voix de l'arbre? La circulation ininterrompue, même silencieuse, le murmure invisible, chuchotements, craquements, grincements parfois comme des rires, crissements, crépitements de pattes et d'ailes, froissements de feuilles? Tout monte,  bouge, s'éparpille et tout appartient, pourtant, au même univers. A cette force agglutinante d'où naît la grande silhouette végétale. L'image est une chambre d'échos et le regard qui se fait ouïe, erre, s'égare dans le labyrinthe bruissant. Comme si, brusquement, tout avait pris valeur sonore, même les couleurs, la lumière, les formes entrelacées. Il y a, d'abord, le grave des racines et du tronc, levée obscure ou basse continue, qui s'ouvre peu à peu, se ramifie, prend des tonalités plus claires, et c'est le médium du vert, les mille chatoiements, les voix paisibles qui se répondent, se frôlent, se confondent, une rumeur égale, homogène, orchestre végétal où les cordes joueraient toutes ensemble sans qu'aucun trait, aucune mélodie n'en jaillissent, frôlements, glissements d'archets, bruissement unanime, hypnotique, prolongé des heures peut-être avant que les flûtes frêles de lumière se mettent à perler, émergeant du frémissement massif, jetant quelques trilles scintillants, s'étirant, se répandant en flaques sonores, et tout l'arbre va maintenant faire entendre la symphonie des grands jours, fouetté de vent, vibrant de roulements d'orage, de percussions de foudre, d'un choeur tourbillonnant de feuilles, jetant sur un ciel, cuivre et suie, des clameurs de fanfares puis, s'apaisant tout aussi brusquement – éclats, échos dispersés – retournant à la paix minutieuse des gouttes, au silence matrice, à l'espace enfin retrouvé du regard

Quel âge, celui de l'homme? Trente, trente-cinq ans? Ses cheveux bruns, bouclés, font autour de l'ovale de son visage une auréole sombre et ses yeux clairs reflètent la clarté de la fenêtre qu'ils fixent depuis quelques instants, sans qu'il soit possible de savoir s'ils regardent un détail précis ou si, au contraire, ils se perdent dans le vide. A en juger par la longueur de ses bras posé sur la table, il doit être assez grand, mince, et son allure générale l'accorde au foisonnement de l'arbre tout proche. Comme si, entre eux, existait un lien invisible mais que tout, dans l'organisation de la pièce, les couleurs, la lumière même, laisse deviner. Pour le moment, l'homme a repris son travail et, penché sur un cahier, il écrit lentement, s'arrêtant parfois pour consulter l'un des livres entassés près de lui ou, simplement, pour regarder par la fenêtre le tremblement lumineux du feuillage. L'après-midi passe, imperceptible, dans le glissement des ombres sur le mur. Peu à peu, la clarté se fait plus vive. L'homme, alors, s'étire, reste quelques instants à relire, debout, ce qu'il vient d'écrire puis disparaît par la porte de communication. Et la conjonction discrète de son absence et de la présence de l'arbre brille éphémère dans la pièce restée vide

Achevé le récit de l'orage, l'arbre est rentré dans l'image, dans sa fixité grise où plus rien ne se dessine que les figures de l'attente. Tronc et branches semblent à présent plus massifs, mais il ne s'agit peut-être que d'une illusion d'optique due à l'importance du feuillage dont la cascade figée, d'un vert obscur, occupe presque entièrement le champ de vision. L'immobilité de l'ensemble est si totale que les divers mouvements des branches – verticaux, diagonaux, horizontaux, arqués, brisés – ressemblent à autant de gestes interrompus dans l'infime buée grise du paysage. Moins lumineux qu'à l'ordinaire, ses hautes herbes désordonnées couchées en longues stries crayeuses, le pré rappelle une mer démontée aux vagues arrêtées, tandis que l'immense déferlante plombée de la montagne demeure suspendue dans la paix insolite de l'image. Une sorte de présage nocturne se propage insidieusement dans l'uniformité chromatique de l'ensemble et le regard, pris dans cette imminence indéchiffrable, s'obscurcit de sa propre contemplation. Un invisible poing se resserre doucement sur la ferme qui semble maintenant plus lointaine, plus irréelle – une sorte de souvenir méconnaissable dont le sens peu à peu s'évapore. La nuit, alors, peut s'approcher, montant du centre de la vision, pâle d'abord, puis de plus en plus sombre, sécrétée tache après tache, morceau après morceau, par l'encre du feuillage où une lampe s'est mise à briller. Ensuite, les yeux ne reconnaissent plus rien que la nuit de la vitre derrière laquelle la pluie s'est remise à tomber, couvrant de son bruissement continu, monotone, le silence de l'image, longtemps, très longtemps, sans autre issue que la lente pétrification des choses sans visage, la déclinaison des nuances du noir, l'attente massive, où se perdent les noms, où plus rien d'autre ne se distingue que, géométrique, le possible reflet d'une vitre, mais non, peut-être n'est-ce qu'un imperceptible bougé du regard, un infime écoulement, frôlement à peine, indistinct mais tenace, jusqu'au matin, sa lueur sale levée dans l'arbre, sa clarté laiteuse sur laquelle se découpent les feuilles toujours immobiles mais qui, touchées par le hasard des gouttes, vibrent par intermittence comme des battements de paupières dispersés dans l'entier réseau de la ramure. A présent, une brume épaisse, crayeuse, traîne en bas de l'image, couvrant les premières pentes de la montagne dont la ligne de crête émerge, comme flottant sur une épaisseur de vapeurs instables. La ferme demeure visible, mais les feuillages qui l'entourent commencent à se dissoudre dans la grisaille mouvante. La rumeur de la pluie n'a pas cessé, faisant de l'espace une substance sonore, indistincte où tout s'éparpille, d'où n'émergent que quelques bruits reconnaissables (grondement d'un moteur, passage d'un train) très vite absorbés par ce froissement uniforme, interminable qui semble ne jamais pouvoir s'achever

Tourné vers la fenêtre, le bébé est assis sur la table encombrée de papiers, les yeux bleu fascinés par le mouvement des feuilles, immobile, dans une contemplation muette qui fait sourire l'homme et la femme penchés à ses côtés, prêts à intervenir au moindre déséquilibre. Mais, pour le moment, tout semble suspendu, dans une attente que rien ne vient troubler. Les deux adultes se regardent par-dessus le petit corps, et cet instant est d'une beauté paisible, profonde, pareille à celle du grand arbre épanoui dans la vigueur de son feuillage retrouvé. Puis – cri de jubilation, froissement – tout s'anime à nouveau de cette vivacité inquiète de la vie naissante. Appuyé sur son bras gauche l'enfant heurte maintenant convulsivement de sa main libre serrée sur un morceau de papier le bois de la table. Souriante, la jeune femme se penche un peu plus vers lui et se met à lui parler doucement, sans voir les doigts qui frôlent sa chevelure  d'une caresse contenue

En bas, à gauche de l'image sur la diagonale maintenant invisible de la route monte lentement une silhouette grise qui bientôt disparaît derrière l'extrémité feuillue d'une des branches de l'arbre vêtu d'un paisible clignotement d'ombre. La lumière reste au second plan, concentrée sur le pré de graminées et les nuances du rouge du jaune et du vert s'équilibrent en un tissage à la fois désordonné et homogène. Au premier plan, une danse d'insectes tisse une toile transparente où s'attarde le regard. A chaque fois, la plénitude de l'image l'aveugle et il lui faut quelques secondes pour rétablir la distance, ordonner l'infinité des signes qui simultanément le submergent et paraissent vouloir l'annuler de leur prolifération instantanée. A présent, le récit du soleil recommence. Levé de derrière le vide bleu sombre de la montagne, il est venu habiter l'arbre. Caché par la branche maîtresse de gauche, au sommet de l'image, il diffuse une lumière blanche si vive que l'ensemble du feuillage n'est plus qu'un charbonnement immobile traversé de temps à autre par le vol rapide d'oiseaux impossibles à nommer. Mais s'agit-il encore de nommer quand tout semble se dissoudre dans la blessure éblouissante d'une sorte de coeur en fusion dont les pulsations intermittentes obligent les yeux à se fermer, à redécouvrir sous les paupières un feuillage inverse de taches jaunes qui, tournant au rouge puis au mauve, tarde longtemps à s'effacer? Mais l'obstination du regard reste la plus forte et, revenu au contre-jour clignotant, il se remet à ausculter minutieusement la forme familière et pourtant insolite. Proche du bord inférieur de l'image, le tronc, les branches, échappant au contre-jour, retrouvent leur apparence paisible. Tombée du haut, la lumière pose quelque taches luisantes sur les feuilles périphériques, et cet éclat disséminé, reflété sur le toit de la ferme, crée entre les différents plans une complicité où s'engendre l'espace

La jeune femme est maintenant accroupie le visage à la hauteur de celui de l'enfant. Celui-ci, troublé par la répétition de son propre geste, s'est immobilisé à nouveau et la regarde de ses yeux clairs dont on ne sait s'ils sont rieurs ou inquiets. Puis, tout en fixant le visage proche, sa main droite, sans lâcher le chiffon de papier qu'elle serre fermement, monte, hésitante, vers la bouche qui s'ouvre, luisante, pour l'accueillir. Sa mère fait une grimace et semble dire "sale, pas bon",conseil qui, manifestement, ne le trouble pas, puisque, consciencieusement, il s'est mis à sucer son poing toujours refermé sur la papier humide. Soudain revenue, la lumière les auréole d'un liseré miel et leurs ombres viennent se confondre sur le mur avec celle du feuillage

Depuis le temps qu'il contemple l'image, le regard a pris une grande acuité qui lui permet de percevoir de minuscules détails invisibles auparavant: tel cet insecte posé sur le feuille extrême de l'une des branches basses qui, sur la gauche, en une courbe déclinante semble désigner le désordre du pré. La distance ne permet pas de lui donner un nom mais, tache brune sur le vert de la feuille, il devient une sorte de point magnétique vers lequel ne cessent de revenir les yeux et autour duquel paraît s'ordonner aujourd'hui l'image. Comme si tout le reste – l'arbre au premier plan, les herbes hautes, la ferme, la montagne au loin – n'était que prétexte à cet instant brusquement incarné dans cette forme minuscule. Puis, un peu de vent se mettant à secouer la feuille, l'insecte disparaît, rendant sa mobilité au regard étonné maintenant de l'épaisseur déjà fournie du feuillage. Au point que la façade et les fenêtres du pavillon , visibles il y a encore un mois dans le Y formé par les deux branches maîtresses, ont presque disparues. Seule s'entrevoit encore une touche de beige, dans le tremblement des feuilles et leur vert sombre, luisant et métallique, brille comme le toit de la ferme répété en écho par les toitures des deux boites de bois suspendues au tronc où, un peu au-dessus, un autre détail infime arrête le regard: une tache d'un violet assez vif dont il ne parvient tout d'abord pas à discerner si elle est une fleur émergeant d'un petit bouquet de feuilles ou une coloration de l'écorce elle-même parmi les longues traînées sillonnant le craquèlement cendreux de sa surface. Inquiets, les yeux s'attardent sur le point lumineux, sans parvenir à lui donner un nom, jusqu'à ce qu'une légère vibration finisse par révéler la fleur (d'où venue, poussée de quelle manière à cette hauteur sur le bois de l'écorce?) et qu'en bas à droite, sur le pré, un vol de corneille les entraîne à sa suite glissant sur l'écume rose verte et jaune des graminées désordonnées par les récents orages

Restée vide, la pièce est à nouveau le lieu de rencontres minuscules. Ce qu'on aurait pu prendre, de loin, pour le dernier mot de la page abandonnée à mi-parcours, s'anime soudain d'une saccade, s'immobilise, repart, traçant comme un pointillé invisible sur la blancheur du papier. Il se révèle ainsi que mouche et mot ont plus d'une affinité et que de leur conjonction peuvent naître d'étranges, d'illisibles figures. Comme celles, mouvantes, qu'engendrent l'ombre et la lumière, animant sur la porte du placard du fond les formes confuses de l'affiche, sans pour autant brouiller le sens de l'en-tête aux grandes lettres noires: ILS SONT MENACES. Mais, personne n'étant là pour lire cette phrase, l'inquiétude qui pourrait lui être associée se dissipe dans le chassé-croisé des ombres. D'autres rencontres vives, brèves – celles du soleil avec les ciseaux sur la table ou un sous-verre proche du placard – ponctuent l'espace d'instants visibles. C'est pourtant celle de la présence et de l'absence, la plus impalpable, la plus invisible, qui demeure la plus intense. Comme si se jouait là un drame énigmatique. Et, de fait, une fois l'homme sorti, et malgré tant d'objets qui, brusquement inutiles, dessinent de leur attente sa présence et son proche retour, l'absence insidieusement s'installe, annonçant, par le silence maintenant rétabli et le vide de la chambre, son triomphe futur

C'est le vent qui, aujourd'hui, porte le récit dans l'image, y introduisant un mouvement de gauche à droite selon lequel tout semble glisser en une dérive sans fin: l'arbre, bien sûr, dont les branches (le regard ne s'en aperçoit que maintenant) penchent dans leur majorité vers la droite, le pré, surtout, parcouru d'ondoiements pâles qui sont autant de courants rapides et changeants dans l'épaisseur de l'herbe, la ferme, heurtée, bousculée de feuillages tourbillonnants,  la montagne, comme emportée par un galop de nuages rapides. L'image elle-même est prise d'une déformation inquiétante – un étirement horizontal –, à moins qu'il ne s'agisse d'une illusion d'optique due au déchaînement furieux dont elle est le théâtre. Feuilles, brindilles, pollens, insectes tournoyants la traversent, tandis que l'arbre est un désordre de feuilles secouées avec un bruit de mer. Incapables à présent de rien fixer, les yeux restent immobiles, pôle fixe des métamorphoses, jusqu'à ce que sur le fond de l'image devenu soudain presque noir, le feuillage proche, touché par un soleil étroit et invisible se mette à brûler tel une torche verte. Il y a là comme une frontière énigmatique entre deux mondes où le regard hésite, fasciné, en quête de quelques signes familiers, de quelqu'impossibles repères. Puis, comme si la tension était devenue insupportable, le ciel se déchire, et une éblouissante brisure scinde l'image de haut en bas

Accoudée à la fenêtre ouverte, la jeune femme regarde le paysage. Son visage calme, malgré les cernes légers des yeux et l'infime creusement des joues sous les pommettes, semble flotter dans la clarté rose du crépuscule. Derrière elle, la chambre est une douce pénombre où s'estompent puis, très vite, disparaissent les choses. Ne reste qu'un éclat pourpre sur le vert pâle de l'arbre reflété par la vitre. Sans doute celui du dernier soleil qui brille peut-être dans les yeux sombres du visage. Autour, sur la façade crème, l'ombre du feuillage devenue violette bouge un peu, ajoutant un tremblement léger à la silhouette rouge prise dans le cadre de la fenêtre. Il y a là, une fois encore, une paix singulière, sans doute parce que la forme humain, même si elle n'est qu'un détail parmi d'autres, est en même temps le centre de ce qui pourrait être une photographie que personne ne prendra. La brise fait vibrer une boucle sur le front pâle et les lèvres ont un sourire de bonheur calme. Puis, sans que rien n'ait pu laisser présager une disparition aussi soudaine, la fenêtre reste vide. Sur l'obscur de la vitre maintenant refermée, un rose se dilue dans le reflet trouble et criblé du feuillage

Pourquoi soudain pour le regard tant de difficulté à rentrer dans l'image? Est-ce la crainte de rester pris dans sa fixité foisonnante, de ne plus pouvoir l'animer de son désir? Ou, au contraire, de n'y plus rien trouver qu'il ne connaisse déjà et, donc, de demeurer seul avec lui-même? Ce matin, tandis qu'un papillon blanc, erratique et léger, danse à droite sous l'arceau de la branche la plus basse, l'arbre frissonne sur le ciel clair d'un vert obscur encore chargé des ombres de la nuit qui semble persister en haut, à contre-jour. Le Y de la double branche maîtresse monte en s'évasant d'un mouvement puissant, continu, à chaque instant prolongé dans son immobilité apparente, ce qui donne aux yeux une raison de s'attarder dans l'image, même si cette contemplation a quelque chose de morose, d'un peu triste presque, à cause sans doute de la fatigue qui pèse sur les paupières, les obligeant à quitter le léger éblouissement du ciel pour la brume grise de la zone médiane où n'apparaît pas la montagne. La ferme, la ligne d'arbres bordant le chemin invisible derrière les herbes hautes, restent dans une clarté diffuse que le soleil qui commence à poindre ne dissipe pas encore. Pour l'instant, tombée du coin supérieur droit, sa lumière touche le bord inférieur opposé puis se répand sur le désordre du pré, sans atteindre encore, au premier plan, le vert charbonneux du feuillage. Seules les extrémités des deux branches basses, à gauche, détachées de l'ensemble, se mettent à briller comme des ailes légères

Vue de l'arbre, seule fenêtre éclairée dans la masse obscure de la maison, la chambre ressemble à une cabine de bateau et la silhouette de l'homme à celle d'un capitaine penché sur ses cartes, calculant longitude, latitude, absorbé longuement dans de délicats tracés. Autour, la nuit, qui pourrait être celle de l'océan tant ses ténèbres sont denses, empêche de distinguer autre chose que ce rectangle de clarté jaune dont s'éclairent quelques feuilles proches. De temps à autre, des bruits traversent le silence – froissements, craquements, rumeurs lointaines – que l'homme pourrait peut-être reconnaître s'il leur prêtait attention, mais, obstinément penché sur son travail, il ne lève pas sa tête, presque immobile, à peine oscillant de droite à gauche puis de gauche à droite, selon le mouvement de la main qui écrit. Pourtant, vient un moment où, la fatigue gagnant, l'homme pose son stylo, se redresse, s'étire longuement, bras levés dessinant un V ou un Y semblable à celui des branches invisibles à présent sur la vitre. Puis, les pages écrites une fois feuilletées, il referme le cahier dont la couverture verte rayée en haut et en bas de deux bandes grises parallèles s'orne d'une vignette figurant, stylisé, un cheval cabré et son cavalier, lance dressée. Mais, la lampe brusquement éteinte, la vision disparaît presque aussitôt. La silhouette de l'homme se découpe un instant dans l'encadrement éclairé de la porte de communication, et plus rien n'échappe à la nuit

 

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Image et récit de l'arbre et des saisons | 15 avril 2007

Image et récit de l'arbre et des saisons
André Dimanche, éditeur, 2002.

L'arbre est visible de la fenêtre. Depuis des jours,  des mois, des années. Même avant la fenêtre, il était là, mais invisible parce que libre de l'image, dans le vent ou la pluie, avec ou sans feuilles. Ce qui n'a pas changé c'est cette présence obscure où se prend la lumière, où passe un bruissement léger, inaudible derrière la vitre. Quelqu'un, s'il tendait l'oreille pourrait peut-être l'entendre, mais à peine, comme un murmure de voix étouffées, lointaines. Pour le moment, rien n'est perceptible, rien ne bouge. C'est une fin d'après-midi de printemps grise et humide. Les couleurs sont éteintes: les verts, les bruns tendent vers une ombre qui semble veiller au centre de chaque chose. L'arbre en est plein de cette ombre mais, pour l'instant, le jour ne la laisse pas encore venir. Simplement, le tronc monte en silence, d'un seul mouvement paisible, veiné de gris puis, d'une torsion, se dédouble en deux branches maîtresses qui suivent chacune leur chemin, dessinant cette fourche énigmatique où viennent toujours se prendre les désirs. Dans cet espace, progressivement ouvert à mesure que monte le regard, s'en va la profondeur d'un pré, son vert maintenant soutenu, vif, presque lumineux, jusqu'à la ligne obscure, clairsemée, d'autres arbres en bordure d'un chemin. Pour le moment, personne n'y passe et le regard revient aux branches maîtresses qui, entre-temps, semblent s'être obscurcies (mais peut-être est-ce un effet de contraste entre le vert du pré et le brun gris de l'écorce). S'entendent alors plusieurs cris d'oiseau variés – pépiements, roulades, appels insistants – et le bruit plus lointain d'un train qui s'éloigne. La branche de gauche s'élève du même mouvement harmonieux que le tronc, se dédoublant elle-même jusqu'à un fouillis de ramilles où se perdent les yeux. Celle de droite, par contre, à mi-parcours dans le tracé d'un V presque parfait rompt brutalement l'équilibre en un coude qui la mène à l'horizontale vers un point coupé par le bord droit de la fenêtre. Les ramilles bourgeonnantes d'un gris vert pâle sont moins nombreuses de ce côté et l'œil s'attarde à en suivre les lignes à la fois prévues et inattendues. Il y a, dans la contemplation d'un arbre, un plaisir difficile à décrire. Peut-être parce qu'il a quelque chose à voir avec le clair du ciel et l'obscur de la terre sans qu'il soit possible de dire qui de l'un ou de l'autre l'emporte. Peut-être aussi par l'élégance d'un désordre qui toujours se mue, in extremis, en un ordre subtil et concerté

A ce point de son parcours l'œil a dû se détourner puisque pendant quelques secondes plus rien n'a été visible que la blancheur du papier ou ce suspens, simplement, comme dans une conversation lorsque l'un des deux interlocuteurs reste dans l'attente de la fin d'une phrase qui ne vient pas. Dans ce blanc, peut se loger un monde. Pour l'instant, rien n'est visible qu'une lumière qui pourrait être celle d'une lampe le soir avec une main calme accompagnée de son ombre et qui écrit. S'entend même le bruit du stylo à bille sur le papier. Tout cela très rapide. Puis le blanc s'obscurcit et la nuit vient, soudaine, pleine de la traînée brasillante des lumières de la ville

Revenu, le regard, depuis la fenêtre, retrouve l'arbre. C'est le matin et le soleil vient de percer la brume. Des gouttes scintillent dans le pré et les feuilles naissantes se confondent sur le ciel blanc. Difficile de retrouver l'émotion de la veille. Pourtant, de nombreux détails hier cachés par la brume ou la lumière basse sont apparus. Et, d'abord, la montagne, au fond, entre les branches, sa face de pierre veinée de neige. Quelque chose comme un grand souffle d'air immobile, délimitant le ciel. Suivant les failles et les fractures, l'œil oublie l'arbre qui n'est plus qu'une gêne au premier plan. Mais son ombre, sa présence, ne se laissent pas éliminer et, par intermittence, une branche, une ramille, quelques feuilles d'un jaune naissant viennent occuper très brièvement le champ de vision. Puis, à nouveau, la montagne se rapproche – ou plutôt le regard s'éloigne à sa rencontre, glisse d'un bout à l'autre de la brume bleuâtre délimitée par la fenêtre, comme s'il y cherchait un signe, la permission, en somme de commencer le récit. Passé quelque temps, cependant, l'arbre l'emporte. Et son réseau frémissant revient remplir définitivement le cadre de la fenêtre. Tableau vivant. Silence, toujours, mais habité par le mouvement des branches secouées par le vent. Malgré tous ses efforts, le regard ne réussit pas à embrasser l'ensemble des détails, sinon infinis du moins innombrables, de la vision. Il ne retient que cet éblouissement fragmenté et discret, cette agitation intermittente où il se perd, incapable qu'il est de s'arrêter sur un détail pour y épuiser définitivement le visible. Il s'y essaye malgré tout, répétant une fois de plus un trajet sans cesse repris, du tronc à la fourche maîtresse puis à la branche de gauche qui, s'élevant, se diffracte en deux dérivations elles-mêmes dédoublées en fourches ramifiées en ramilles enchevêtrées qui sont autant de signes d'encre sur le ciel clair. A droite, le tissage est moins serré, mais la fatigue le prenant, le regard tombe brusquement sur deux boites de bois couvertes de deux planchettes en forme de toit et suspendues aux deux branches maîtresses: fermées par un morceau de grillage, elles abritent les nids de mésanges qui, à chaque printemps ne cessent d'entrer et de sortir en un bruyant va-et-vient. Elles ont quelque chose de rassurant sous la floraison naissante de l'arbre et les yeux s'y attardent un peu avant de repartir à l'assaut du réseau inextricable d'où ils se détournent une fois encore

  La pièce est spacieuse. Des rayonnages couvrent tous les murs excepté celui de gauche  où s'ouvre la fenêtre. Un amoncellement de papiers et de livres, divers objets – pèse-lettres, cassettes, vieux poste de radio, Minitel, verres à crayons, boite d'allumettes, blague à tabac – sont répartis sur une longue planche portée par des tréteaux le long du mur qui, de la fenêtre s'étend à droite jusqu'à une porte entrouverte  au centre de laquelle une coupure de journal jaunie est fixée avec des punaises. Debout, devant la table, l'homme semble feuilleter des papiers ou un livre. A gauche, le soir tombe. L'arbre est un grand hiéroglyphe pâle sur le bleu sombre. Une lampe s'allume en face. Absorbé dans sa lecture la silhouette s'obscurcit. Finalement, une main tâtonne, trouve l'interrupteur: la pièce s'illumine. L'homme s'assoit à la table. Tout près, la fenêtre est presque noire et son reflet s'y dessine. Lui, n'y prête pas attention. Incliné sur une page de livre ou de cahier, il lit, jetant de temps à autre un coup d'œil distrait vers l'obscur de la vitre

Parallèle au mouvement horizontal de la branche maîtresse droite, un peu au-dessous d'elle, le chemin est une ligne coupant le vert dense du pré. Parti à gauche, de la petite route qui monte le long du même pré et dont le regard peut entrevoir l'asphalte gris près d'une ferme entourée d'arbres, il va d'un seul mouvement uniforme et presque rectiligne accompagné d'une barrière de bois brun et, ça et là d'un châtaignier, vers le bord droit de la fenêtre où il disparaît dans le fouillis clair des feuilles et des fleurs naissantes. Le pas aimerait sans doute le suivre vers cet inconnu qu'il indique, mais est-il certain que le monde continue hors du champ de vision? C'est pourquoi les yeux ne quittent jamais longtemps les branches de l'arbre qui oscillent sous le vent, auxquelles viennent se prendre tant d'infinis détails que leur patience ne semble pouvoir suffire. L'important, cependant, est moins de tout voir que de voir, de prendre simplement conscience de cet acte apparemment si simple où se rencontrent, se confondent l'espace de l'image et celui des yeux. Une cloche sonne le quart: deux coups paisibles, dans un silence qui pourrait être la survivance d'une époque révolue. Presque au même instant, noire et blanche, luisante, une pie se pose sur une branche, balancée un instant, queue rayant le vide, puis disparue dans le bleu pâle du ciel coupé par le bord supérieur de la fenêtre qui empêche également de distinguer le sommet de l'arbre. Le regard redescend donc une fois de plus à la hauteur de la fourche pour, dans l'espace triangulaire qu'elle délimite, traverser à nouveau le pré parcouru d'ondulations légères vers le chemin toujours vide et, passé le bouquet de châtaigniers, atteindre la pelouse puis le crépi beige et les fenêtres d'une maison neuve dont le toit brun dessine un triangle inverse à celui de la fourche sur le vert sombre des sapins étagés au pied de la montagne. A cette heure, c'est un nouveau crépuscule aux couleurs vives. Deux corneilles se détachent du haut de l'image et glissent vers le pré où s'étirent de longues ombres pâles. L'arbre est entré dans le soir. Seule sa partie supérieure reste éclairée comme la façade mauve et blanche de la montagne découpée sur le ciel d'un bleu très pur. Coassement des corneilles invisibles. Silence. La ferme à gauche paraît déserte. Le regard reste fixe un moment, comme fasciné par la paix de l'image, par cet instant d'équilibre où jour et nuit se confondent, échangent leurs visages

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Le dénouement | 02 février 2007

 Le dénouement (1986-1988), Opales, 2001 
 

Jeudi 2 janvier

La neige n'a pas cessé de toute la journée. Vers cinq heures, je suis sorti. Pour ne plus être seul. J'ai marché longtemps dans l'humide et le froid. Sans but, cherchant à retrouver mon calme. Le raclement des pelles accompagnait mes pas, le froissement des pneus dans l'eau, le gris du ciel bas. Peu à peu l'absence s'est adoucie, a reculé vers l'horizon, avec le peu de jour qui restait. Je suis entré dans un café et j'ai demandé un thé. Puis je suis resté à fixer la rue sans la voir. Mon regard était un espace vide : les corps y glissaient, silencieux, dans un sens ou dans l'autre, avec une régularité monotone. Je dis "les corps" car je ne percevais aucun détail : ni visages, ni vêtements. Rien d'autre que des ombres sur le blanc de la neige. Puis doucement, une sorte de brume grésillante est venue et j'ai eu l'impression, tout en restant immobile, de m'éloigner progressivement. Le mouvement des formes derrière la vitre n'avait pas cessé, mais semblait de moins en moins me concerner. Comme le décor du café, les couleurs, les odeurs, les voix. Je les percevais très nettement, mais dans un dédoublement qui, peu à peu, les rendait irréels. J'eus vaguement peur. De ne plus pouvoir rejoindre le présent. De m'égarer sur cette lisière confuse où ce qui était le monde perdait son sens... C'est le souvenir de la même expérience (plusieurs fois répétée par la suite) qui m'a fait reprendre pied : je suis à la laiterie. J'attends mon tour. Doucement, le grésillement monte. Quand je m'en aperçois, il est trop tard. Tout s'éloigne sans pourtant s'éloigner : les autres clients, le laitier qui se penche vers moi. Mon corps, lui, continue, là-bas. Il tend le bidon à lait, parle, sourit même. Quelque part, au même moment, je me débats. Comme dans un rêve, cherchant à remuer, sans y parvenir. Oui, comme dans un rêve. Même sensation d'être ici et ailleurs à la fois. De ne plus coller à ce qu'on appelle "réalité"; sans en être séparé pour autant; mais au bord de la perdre. Comme aujourd'hui, dans ce café où, après tant d'années, un fil se renouait. Je suis revenu à moi (la langue dit bien les choses). Derrière la vitre, le va-et-vient des passants avait repris son caractère de rassurante banalité. Mon thé, que je n'avais pas bu, était froid. J'ai payé et je suis sorti.

Vendredi 3 janvier

     Franchie la porte de l'institution Ste. B., on entre dans un petit hall éclairé, je crois, par une verrière. À droite, un couloir. Sur l'un des murs, des rangées de portemanteaux. Sur l'autre, des portes donnant sur des salles interdites. (Je n'en connaîtrais qu'une). Au bout du couloir, le grand escalier et sa rampe, majestueusement enroulé sur deux étages et coiffé, lui aussi, d'une verrière. Les salles de classe sont en haut. On reste, parfois, quelques instants à regarder : les jambes, les mains, les têtes montent vers la lumière. Puis on gravit les marches. Le bois verni grince. On est intimidé. Au premier, un autre couloir, d'autres portes, autorisées celles-là. De petites tables aussi contre les murs. En attendant l'heure, on y écrit dans le va-et-vient, le brouhaha. On trace des rangées de lettres des s qui en s'allongeant deviennent des j ...

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Une salle de classe. C'est la prière. La maîtresse est debout sous le grand crucifix noir. A