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Lumière des jours

le blog de Jacques Ancet

L'inépuisable | 14 février 2007

Yannis Ritsos (Grèce, 1909-1990)
 L'INEPUISABLE
     Il y a dix-sept ans, disparaissait Yannis Ritsos et avec lui, l'un des poètes les plus considérables du XXè siècle. “Fils d'une grande famille ruinée par la tuberculose et la folie”[1], membre dès l'âge de vingt-cinq ans du Parti communiste grec, solidaire de toutes ces femmes et ces hommes qui luttèrent pour la liberté contre les Occupations successives de son pays, grand poète national ouvertement hostile au régime des Colonels (1967-1974) qui le lui firent payer par de multiples arrestations et internements, traduit et unanimement célébré à l'étranger de son vivant, il ne s'est laissé ni écraser par le poids de la notoriété  ni prendre au piège mortel de la “poésie engagée”. En effet, ce poète océanique des grandes causes est  en même temps  le poète de l'infini des petites choses –– de cette  “intrahistoire” où, dit Unamuno s'enracine l'Histoire, parce que ne cesse de s'y jouer, au jour le jour, pour chacun, et à chaque instant, tout le sens de l'existence.
En ces temps de néo-libéralisme triomphant et de “mondialisa tion” mercantile, où la mémoire et le mystère du concret s'évaporent dans  la fascination du « temps réel » et autres labyrinthes virtuels, relire Yannis Ritsos c'est, dans l'immensité d'une œuvre dont, malgré leur nombre, les traductions françaises ne donnent qu'un aperçu visiblement très partiel, retrouver le souffle du large et le bruit des mouches, la cendre des oliviers et les statues vivantes, les couleurs, le bleu, l'argent, le rose, des fins d'après-midi d'été,  l'unijambiste et le clown, la corde à linge et le morceau de miroir d'où coule la nuit, l'autobus et les éboueurs, la chaise, la boite d'allumette, les ossements, les ailes, tout cet infini hors légende, où ne cesse de se défaire, de se faire cet inconnu toujours recommencé qu'on appelle la vie.
  L'étrangeté quotidienne
 Les choses d'abord, innombrables, témoins muets de l'existence quotidienne... Cela monte, pénètre par effraction la conscience close sur sa propre inanité. Parler alors est nécessaire, "vider son sac", comme le dit bien la langue. De cette nécessité participe toute cette poésie et, en particulier ses grands monologues dont Chrysotémis et Phèdre referment le cycle[2] : quelqu'un parle, parle, oui, très exactement, vide son sac; ce sac de l'intériorité qui n'est qu'une peau de chagrin ou une baudruche gonflée à en crever, si ne le remplit pas le poids du dehors:
 ... L'extérieur nous pénètre –– une acceptation générale comme le destin
on se remplit soudain jusqu'à étouffer; on prend conscience du vide précédent ; ce vide
n'est plus tolérable (et où trouver la plénitude? On étouffe).
La sainteté du dénuement ––
c'est ce que tu disais je ne me souviens plus bien : (que disais‑tu au juste: du dénuement ou du refus?); des paroles vraiment insensées[3]
 Dit‑elle... Phèdre ou le froid délire de la passion et, à travers elle, Yannis Ritsos ou l'amour, non pas d'un seul corps si beau fût‑il, mais de tous les corps, de toutes les choses –– du réel en son infinie diversité.
Du réel, non pas de ce système conventionnel de références, trame de notre vie, de cet ordre dont nous ignorons qu'il n'est qu'une image parmi d'autres et que nous appelons réalité. Car le réel ne peut être déterminé d'avance. Il est, précisément, ce qui déborde l'image de toutes parts, la fait bouger ou même l'absorbe au coeur de l'imprévisible et de l'obscur. Comme dans les innombrables poèmes brefs, instantanés saisis au jour le jour (la mention des dates de composition est significative) qui, depuis Témoignages, Notes en marge du temps, en passant par Gestes, Le mur dans le miroir La Conciergerie, Papiers, Le Heurtoir et bien d'autres ne cessent d'explorer, parallèlement aux grands poèmes dramatiques, le mystère insondable de l'existence:
 Un prétexte
les cages vides dans la cour
les bouteilles vides sous l'arbre
quand tombe le soir sur les hangars
quand la statue noire
assimilée aux ténèbres
ne représente plus rien.[4]
  Ici, rien qui rompe apparemment avec l'habitude et le langage de communication immédiate. Le quotidien dans toute sa platitude. Un monde sans surprise. Mais, presque aus­sitôt, les derniers vers détruisent ce confort de lecture: la représentation s'achève en non‑représentation. Ecartant toute image ("Ah parler sans détour : la chose la mieux cachée du monde"), le poème entier est lui‑même image, mais image de ... rien; de ce que l'écriture ne peut que désigner négativement, comme présence invisible, à travers le révélateur de chaque objet, chaque geste, chaque situation particulière: « dis avec autre chose: ça, rien que ça. »[5]
Subversion par et dans le langage de la “réalité” et son ordre figé, jeu introduit dans la mécanique de nos routines mentales –– "le monde entier est une inexactitude / le vrai poème une inexactitude” ––, le poème est le lieu d'une mise en perspective inattendue qui, déformant les cadres de la perception sans cependant les détruire, produit ce sentiment d'étrangeté quotidienne, cette expérience de l'instant présent qui, “en la moindre de ses exigences / est plus absolu que la mort":
 Puis ils sont partis.
Le fond remonta.
Un homme
s'installa sur le canapé en plein air
près d'un verre démesuré
sa main transparente
tient un rouleau de papier à cigarettes.[6]
 Précision et indétermination constituent le double fondement de cette poésie: s'arrêter aux détails, à cette poussière de choses et d'infimes événements qui font notre existence, les désigner, les fixer hors de toute référence, de toute explication et, par‑delà leur charge utilitaire, dans l'absolu de leur présence insignifiante, c'est montrer l'essentiel en l'omettant, le laisser pressentir en creux comme absence: “Pourtant l'essentiel, nous l'omettons –– l'éternel essentiel –– rendant bien manifeste l'omission.” L'essentiel: ce vide entre les objets, ce blanc entre les mots, ce silence entre les paroles, tour à tour matrice et bouche dévorante –– ce que plus haut nous appelions “réel” et que nous pouvons aussi nommer devenir. Tel ce sang qui nous habite, nous appartient sans nous appartenir, signe de cette tragique conjonction en nous de la vie et de la mort :
 Adosse‑toi au mur en regardant sur le mur d'en face le portrait à l'air sombre qu'on a brossé de toi avant ta naissance
Et que tu as dû accepter ‑ que faire d'autre? Bien sûr, tu pourrais changer le cadre, ou remplacer la porte du fond par un arbre (il y avait deux barques sur le rivage sur l'une la serviette rouge oubliée, sur l'autre une guitare;
ça, tu peux l'omettre ‑ peu importe). Mais le sang, par quoi le remplacer?
 le sang exigeant, le sang irréductible.[7]
  Je est tous les autres
               Rien n'a de sens hors ce mouvement perpétuel qui nous fait, nous porte, nous défait, en un enchevêtrement inextricable d'être, d'actes, d'objets, de lumières et d'ombres. C'est ce qu'annonce l'ouverture de Le Sondeur, par exemple, avec Le Chef d'œuvre sans queue ni tête[8] sans doute l'un des textes les plus modernes de Ritsos:
 ... Deux jours? trois jours? Un seul tour du cadran? Une heure? Des siècles? Les paroles enchevêtrées, correspondances, éloignements, malentendus, suites fortuites­ surtout des monologues; –– paroles décousues, insignifian­tes, scrutatrices, sans réponse, indispensables [...] Tu as parlé? J'ai parlé? Personne. Tous. Et le fleuve qui engloutit tout, qui avance, qui avance...[9]
 Aucun fil pour réunir ces voix; pas même celui, narratif et dramatique, des grands monologues où la grandeur mythique du passé vient se confondre –– se banaliser et, qui sait, revivre en se rapprochant de nous –– avec la quotidienne déchéance du présent. Aucun fil, sinon peut‑être cette coulée de fleuve inépuisable, ce souffle unique et multiple à la fois, ancrant chaque voix dans le présent indéterminé d'une parole sans âge et qui fait de ces monologues discor­dants une extraordinaire polylogue. A travers les voix des deux fous, du jeune homme blond, du solitaire, de la fille triste, de l'ami invisible, du sondeur, de tant d'autres, celui –– celle –– qui parle, qui dit “je”, c'est toi, c'est moi, tous et personne. Plus qu'un “autre”, je est “tous les autres”.
Si la main qui écrit n'est nulle part, la voix, elle, même immémoriale et sans lieu, est d'ici et de maintenant. Elle ouvre un espace et un temps ‑ ceux du souffle ‑qui engagent intimement tout corps qui la perçoit. Elle n'a pas de visage ‑ elle les a tous ou n'en n'a aucun; un masque, simplement, avec ce trou noir qui la profère, bouche de personne parce qu'elle est celle du devenir où le sondeur (le poète) est condamné, tant qu'il vivra, à lancer son fil interminablement:
 que de fois me suis‑je enroulé avec mon fil, que de fois l'ai‑je déroulé, l'ai‑je lancé tout au fond?
je mesure, je mesure, je me rétracte, je me rends inutile, je m'empêtre, j'existe;
 je commence par le commencement; je me répète, je change, je ne veux pas de la fin; il n'y a pas de fin.[10]
  II
  Un témoignage universel
 Poésie politique, la poésie de Yannis Ritsos n'en évite pourtant pas moins l'écueil de la poésie politique: celui de la rhétorique partisane, à laquelle d'autres poètes communistes d'envergure comme Neruda ou Aragon, n'ont pas su échapper. Ce qui est politique dans son oeuvre, ce n'est pas la défense d'une cause (facile à deviner, au demeurant) assortie des dénonciations et panégyriques de rigueur autrement dit, la présence d'un discours constitué d'avance comme point de départ et fil conducteur de l'écriture mais une tentative inlassablement reprise d'écouter et de dire intégralement ce qui toujours échappe : l'ici maintenant, l'infini constamment méprisé du quotidien :
 ... j'insiste; je ne rends pas les armes;
j'ai dit: le champ de marguerites par un matin de printemps avec les cloches sur les collines
j'ai dit: le parapluie rose, renversé, ouvert, plein de lumière dans les épis
j'ai dit: baiser, pain, raisin, poitrine, ancre, femme,  liberté
j'ai dit aux morts: attendez; rien ne finit...[11]
 “J'insiste”, “je résiste”: l'écriture est un combat. Contre tout ce qui entrave, détourne, tue la parole: routine, fatigue, paresse, peur, bêtise, aveuglement idéologique, pesanteurs de tous ordres aussi bien extérieures qu'intérieures. Ce qui est politique, c'est donc ce désir de témoignage universel; ce refus de se taire, de laisser s'installer le silence de l'Histoire qui ne connaît que l'événement et les grands nombres, quand ce qui la tisse à chaque instant, c'est ce poudroiement, cet infini de matières, d'objets, de corps, de voix, d'actes infimes où l'horreur, le cauchemar, côtoient le simple, le banal, où “l'oursin de la peur”, “la peau écorchée” d'Electre Apostolou, militante communiste torturée à mort par les Allemands en 1944, se mêlent à la beauté d'un geste, à la lumière du matin sur une feuille, aux travaux invisibles des jours : tout cela qui, toujours, pour peu qu'on s'en avise, pourrit déjà sur la décharge de l'oubli. Ce qui est politique –– ou mieux : ce qui fonde le politique, comme d'ailleurs le poétique, mais, à ce niveau, y‑a‑t‑il une différence? –– c'est ce sentiment du réel, de cela qui déborde, qui brise cadres et cages, et monte du coeur du quotidien, l'éclairant parfois d'une lumière intense : “cet illimité qui fait s'arrêter les marins le dos tourné à la vitrine de sous‑vêtements pour dames, / et le croquemort qui pisse contre le mur oublie de pisser, lève la tête, regarde, prête l'oreille, écoute... ”
D'où une écriture répétitive, accumulative ne cessant, à travers tant de livres, de nous communiquer cet appel de “l'inépuisable” qui n'est pas seulement la prolifération du multiple impossible à réduire à la simplification de l'un, mais l'épaisseur infinie du moindre objet singulier : “J'ai toujours eu peur comme toi de ne pas avoir le temps pour toutes choses / car toutes choses ont une durée immense malgré leur mouvement rapide...” La poésie de Ritsos travaille simultanément dans l'instant et dans la durée, dans l'expansion et dans la concentration. Elle dit toutes les choses et chaque chose. Elle n'est pas faite d'idées mais de mots, d'objets, de corps, d'actes, qu'elle sauve de l'oubli. Ce quotidien, ce vertige de choses, de gestes, si banals qu'on ne les voit pas, ce sont aussi l'Histoire, la politique, mais sans auréole, pompeuse ou tragique selon le cas, dont on les pare comme pour nous faire oublier que nous en sommes non pas les spectateurs mais les acteurs.
“Car la tragédie peut vivre aussi dans des meubles ordinaires, chaises, fauteuils, avec des choses ordinaires, mouchoirs, encriers, livres journaux, casseroles”, écrit Antoine Vitez[12], où s'entend souvent, en écho, la voix du poète grec. Et il n'y a pas meilleur commentaire de la démarche constante de Yannis Ritsos: rapprocher de nous la légende, le mythe; nous montrer qu'ils n'appartiennent pas à un passé inaccessible, mais qu'ils ne cessent de porter le moindre de nos actes, que nous sommes, nous autres, femmes ou hommes simples, les héros de ce quotidien qui soudain peut devenir légende. Comme à la fin de Graganda où ces innombrables personnages des poèmes de Ritsos –– “le charpentier, le potier, le bûcheron, le rémouleur, le garde forestier, le fabricant de cierges” et tant d'autres encore –– ne forment plus qu'un seul fleuve disant, malgré la souffrance, la mort, le miracle d'exister, d'être le corps immense du géant légendaire:
 ... Et alors moi, courant, j'ai crié: Graganda
et les autres ont compris instantanément ils ont crié: Graganda
et les échos des collines en face comme nous montions crièrent :
Gra et ga et nda
et Gra et ga et nda
Graganda
 Et en vérité c'était Graganda.[13]
  Le présent
 Le réel, c'est l'inépuisable. C'est pourquoi le poète, comme le sondeur, ne cesse de refaire inlassablement le même geste. Et c'est pourquoi, à chaque fois, saisit dans les livres de Ritsos la même impression de recommencement perpétuel. Comme si, à travers les années, il n'avait cessé d'écrire le même poème, infiniment ramifié et toujours renaissant. Tel ce quotidien, toujours semblable et toujours différent, dont c'est le propre d'être insaisissable, et qu'il ne cesse de traquer, apparaissant, disparaissant, dans le présent recommencé de l'écriture:
 A la porte on entendait les locataires qui nettoyaient leurs chaussures crottées de boue.
Les choses s'abaissaient; perdaient de leur solidité. Le concierge
marchait avec une solennité différente dans l'espace étroit du rez‑de‑chaussée
jetant de temps en temps un regard étrange au miroir de l'entrée,
comme s'il observait les formes et les faits d'un lieu et d'un temps indéterminés...[14]
 Ce présent peut s'étendre sur plusieurs dizaines de pages porté, comme dans les grands monologues, tantôt par la voix de quelque figure mythologique (Philoctète, Perséphone, Ajax, Phèdre, Ismène, Hélène...) tantôt, comme ici, par une voix indéterminée qui, à travers la forme du “on” et de la première personne du pluriel nous invite à participer nous aussi au mouvement sans fin de l'énonciation. Ou, au contraire, il peut ne durer que l'espace d'une ligne –– d'une corde vibrante –– et se prolonger dans le silence qu'il engendre, comme le haïku auquel certaines notations de Sur une corde font penser : “Soir. Et la femme de ménage de la douane entre en conversation avec une étoile.”
Mais, qu'il soit tendu ou distendu, ce présent demeure la clé vive de ces poèmes. A chaque fois une voix l'engendre qui, parce qu'elle oublie tout dans l'instant de sa parole, ne cesse d'incarner et de conserver son perpétuel jaillissement dans l'ici et le maintenant de sa profération:
 Je vous parlais donc –– dit Phèdre –– et je ne me souviens même pas de quoi, car la mémoire est devenue maintenant
et le maintenant il faut s'en souvenir pour qu'il soit toujours.[15]
 Reprise indéfinie qui est une part importante de la poétique de Ritsos: “La répétition: une vérification du sens anonyme” écrit‑il dans Sur une corde[16]. Répéter : se perdre soi‑même dans l'amnésie du présent, devenir cet inconnu toujours renaissant qui est l'écriture du poème. Car répéter n'est ressassement stérile que pour celui qui oublie le temps et son présent toujours recommencé auquel nous fait partici­per cette oeuvre: “Il revient sur le même sujet. La répéti­tion / est d'avance un changement.”
  Célébration du corps
          Pareille  poétique  du   présent   explique  sans  doute  cette  célébration  du  corps,                           
cet érotisme panique qui, immédiatement après Erotica[17] (l'un des sommets de la poésie amoureuse de ce siècle) traverse Le funamabule et la lune, l'un des derniers grands poèmes écrit par Ritsos:
 Des statues s'éveillaient à minuit, leurs paupières papillotaient
le sang coulait dans leurs veines de pierre, leur sexe bandait,
le marbre rougissait et fumait de tous ses pores,
 et les bûcherons, crac crac, coupaient des arbres gigantesques qu'ils poussaient sur la pente
et tous, chouettes, loups, papillons, gémissaient du grand engrossement.[18]
 Car il n'est de corps qu'au présent, il n'est de fusion qu'instantanée : tout se tient, se pénètre, de l'infime a l'immense, dans cet instant perpétuel de l'univers, “ce périlleux et prodigieux équilibre éternel” symbolisé ici par le funmabule :
 Corps à corps, dix mille corps, sans compter les autres, ceux des rêves. Amour. Et les nuits ne gardent ni masques ni réserves;
toutes les nuits tintent de bouts de seins roses dressés
et de longs testicules noirs
de fleuves impétueux et de chevaux et d'arbres. Dans l'air tremblent et étincellent gouttes d'eau, filaments de vapeurs, pollens d'étoiles et de fleurs
dans les poches se raniment de débris de tabac et tout au bout
la racine de chaque duvet se plonge dans une goutte de sang arrondie.[19]
          On comprend alors cette “sainteté” du corps et du quotidien que Ritsos n'a cessé de célébrer et pourquoi, comme on l'a vu, cette poésie est, au sens le plus profond du mot politique. Non, encore une fois, parce qu'elle véhicule­rait des slogans ou des valeurs préexistantes pour généreux qu'ils soient, mais parce que les hiérarchies qui construi­sent notre monde s'y effacent avec tous les dualismes qui nous parasitent: sacré et profane, merveilleux et banal, fête et quotidien s'y confondent en un immense chant d'amour à la vie.
         C'est pourquoi tout, dans cette oeuvre immense, nous invite à participer à la création perpétuelle du monde et donc à résister jusqu'au bout aux forces réactives qui ne cessent de contrôler, de clore, de verrouiller, de faire taire une fois pour toute la voix de l'inconnu qui ne se tait jamais :
 attends; ne pars pas, ne partez pas; c'est ici qu'il nous faut le vivre –– dit Alkis ––l'instantané, l'éternel l'inépuisable.[20]
                  


[1] Dominique Grandmont, préface à Le mur dans le miroir et autres poèmes, Poésie/Gallimard, 2001, p.8.
[2] Cycle réuni en grec sous le titre de Quatrième dimension et qui comprend sieze monologues écrits entre 1948 et 1972, dont "La maison morte" (1960), "Philoctète" (1963‑1965), "Ajax" (1967‑1969), "Perséphone" (1965‑1970), "Chrysotémis" (1967‑1970), "Hélène" (1970), "Ismène" (1966‑1971) et "Phèdre" (1974‑1975). Cf. la bibliographie de l'ouvrage de Dominique Grandmont précédemment cité.
[3]  Phèdre, in Chrysotémis, Phèdre suivi de Le Sondeur  et de Le Heurtoir, traduit par Gérard Pierrat, Gallimard, 1980.

[4] Le Heurtoir.

[5] Le Heurtoir.

[6] Le Heurtoir.

[7] Le Sondeur.

[8] Traduit par Dominique Gramndmont, Gallimard, 1978.

[9] Le Sondeur.

[10] Le Sondeur

[11] Graganda in Granganda suivi de Le Clocher et de Vue aérienne, traduit par Khrysa Prokopaki et Antoine Vitez, Gallimard, 1981
[12]  L'Essai de solitude,  POL, 1981.
[13] Graganda.

[14] Le funambule et la lune traduit par Michèle Métoudi, Europe/Poésie, 1989..

[15] Le funambule et la lune.

[16] Sur une corde, traduit par Dominique Grandmont, Solin, 1990.

[17] Erotica (comprenant Petite suite en rouge majeur, Nudité du corps, Parole de chair), traduit par Dominique Grandmont, Gallimard, 1984.

[18] Le funambule et la lune.

[19] Le funambule et la lune.

[20] Le funambule et la lune.

Publié par Tecna à 12:21:38 dans Lectures | Commentaires (0) |

L'horreur et l'extase | 11 février 2007

L'horreur et l'extase
    

La difficulté d'écrire sur le travail de Bernard Noël vient de l'impossible même auquel il ne cesse de se heurter : comment accéder à cette charnière, à ce point basculement où la présence (du corps, de la matière) devient langage (du verbal, du mental) ? Et donc, comment faire en sorte que le langage devienne présence. Tout le problème de la littérature est là. Aucun livre de Bernard Noël n'échappe à cette interrogation, mais La Maladie de la chair[1] est un de ceux qui l'affrontent le plus directement. De quoi y est-il question ? De l'horreur. Non pas seulement pour la dire, la raconter, mais pour qu'elle finisse par imprégner le lecteur au point d'habiter sa propre chair comme elle habite celle du narrateur.

            Ce dernier, s'adressant à une invisible interlocutrice, raconte son enfance et la terrible expérience qui l'a dévastée. Le paradoxe de ce monologue, comme des deux qui lui succèdent, La Langue d'Anna[2] et La Maladie du sens[3], réside dans le fait que, plus la voix qui parle nous plonge dans l'intimité d'un destin (ici celui de Georges Bataille, là celui d'Anna Magnani et de l'épouse de Mallarmé), plus elle nous fait entendre celle qu'on désigne commodément par le nom de Bernard Noël, lequel nous dit qu'elle sourd d'une bouche obscure dont il ne sait rien sinon qu'elle est en lui celle de l'Autre qui lui souffle ses mots : « Si j'ai parlé –– lit-on dans les dernières pages –– c'est dans le désir que l'Autre déchire le voile et devienne visible pour qu'il sorte de moi et vous rencontre ». Et peu importe que cet « Autre » pour le narrateur  soit le père: la voix que nous entendons ici est aussi et indissolublement la voix de celui qui parle à travers celle du personnage qui se confie. Ce qui donne au texte cette dimension proprement autobiographique qui ne peut être pourtant que fictive, puisque c'est Georges Bataille qui est censé parler, mais en même temps parfaitement réelle, dans la mesure où la voix n'est autre que celle de Bernard Noël.

            D'où ce paradoxe qui est à la fois celui du traducteur, de l'acteur, du dramaturge et du romancier : vous habitez l'autre au point de devenir ce qu'il est du même mouvement que vous faites de lui votre propre substance. Ou, plus simplement : en devenant l'autre, vous devenez cet autre que vous êtes vous-même. Comment cela ? La réponse, ici, passe bien sûr par le travail verbal qui, par la dépossession dans laquelle il jette l'écrivain, ouvre en lui  l'altérité silencieuse qui résonne à travers toutes les voix auxquelles il prête la sienne : « ...si je m'efforce de dérouler [...] cette longue histoire, je ne le fais longuement que pour multiplier les intervalles afin d'articuler peut-être ainsi le grand silence dont je porte l'empreinte... »

            L'écriture qui trame cette polyphonie intérieure au monologue suppose donc plusieurs niveaux. D'abord ce qu'on pourrait appeler une fonction d'interlocution à travers ce « vous » qui commence chaque phrase (comme le « je » les phrases de La langue d'Anna et le « il » celles de La maladie du sens), et qui invite ainsi la personne invisible à laquelle il s'adresse à partager une expérience dont, malgré la féminité du pronom, chaque lecteur ne peut s'empêcher de se sentir partie prenante. Cette première tresse verbale semble avoir pour rôle de créer un élan textuel où l'organisation syntaxique et la respiration souvent ample du phrasé tend à masquer le caractère réitératif du pronom initial, lequel ne cesse cependant de relancer le mouvement, donnant ainsi au texte la fluidité d'une durée qui emporte le lecteur et le livre ainsi à la seconde tresse verbale, étroitement mêlée à la première, qui se déploie à travers la fonction narrative.

            Le récit est ce qui mène ici le texte vers un sens dont on peut croire longtemps qu'il est le but ou la visée de ces pages : l'enfance du narrateur pris entre un père syphilitique et grabataire et une mère dont le dévouement et la dévotion cachent et révèlent à la fois la haine qu'elle éprouve pour son compagnon ; l'épisode de la descente à la cave de l'enfant soutenant l'infirme et l'horrible attouchement sexuel auquel il est contraint ; les séances de mixtion et de toilette du père ; la posture de voyeur de l'enfant et ses jeux sexuels avec sa petite amie dans le dos de l'infirme ; la relégation du malade sous l'escalier dans le placard à balais pour cause de nettoyage. Autant de scènes par lesquelles le récit nous emporte, nous obligeant à tourner des pages dont nous découvrons peu à peu que leur propos est tout autre que des rapporter des faits : « ...cette doublure verbale dont j'enveloppe un récit que vous limiteriez plutôt à la succession des faits, mais qu'est-ce qu'un fait si on le prive du double écho mental et charnel qu'il a déclenché ? »

            Cet écho, c'est la troisième tresse verbale qui nous le donne à travers la fonction imageante. Cette dernière vise clairement à nous faire vivre ce qui nous est raconté, dans la mesure où l'image est ce langage corporalisé qui, nous dit Bernard Noël, s'inscrit « à la charnière de la chair et de la langue ». Et les images de La Maladie de la chair sont d'une intensité quasiment insoutenable. En particulier, près des yeux baissés de la mère, celle des yeux du père, « ces globes humides et vaguement nacrés [...] ces yeux pareils à quelque masse gélatineuse que le temps aurait battue puis durcie pour en faire du blanc jauni [...] ces yeux au plat [...] ces deux trous au creux desquels stagne cette petite masse blanchâtre qui tout à coup vous paraît sur le point de déborder des orbites... » ; celle aussi de « la bouche ténébreuse où tremble ce morceau de vieille viande » ; celle de la mixtion et sa crampe érectile qui exige du malade qu'il « renverse en même temps sa nuque, ouvre grand sa bouche et [fasse] rouler des yeux qui [...] deviennent alors deux formes ovoïdes et luisantes autour desquelles suinte une espèce de glu limpide ». Toutes images d'une extase dégoûtante –– d'un misérable orgasme compensatoire induisant une double appréhension : celle d'une beauté paradoxale et celle d'une religiosité immanente à la dégradation humaine (« ...si bien qu'à force de voir s'élever du fond de l'horreur cette beauté impossible, j'ai fini par apercevoir l'âme de mon père... ») qui semble conduire, par l'image du père comme « un dieu malade et trop humain » auquel voudrait finir par ressembler sa créature, à la vision quasi gnostique d'une « religion particulière qui passe par l'exercice de la déréliction au lieu de vouloir surmonter cette dernière dans le projet d'en être sauvé ». Bataille, certes, mais Bernard Noël aussi, sans aucun doute...

            Pourtant l'image est elle-même un pis-aller et n'est en somme qu'une propédeutique à l'ultime niveau auquel s'affronte l'écriture : celui de la « chair », justement, de la présence, pour peu que l'emportement verbal aide à la pénétrer en la « crevant » : « Vous avez compris que je ne peux parler de lui qu'en retournant dans la présence et qu'il faut par conséquent que vous entriez dans l'image ». Ecrire, à présent, ce n'est ni communiquer, ni raconter, ni même montrer. C'est, par la biais de ces différents chemins verbaux arriver au bord de quelque chose que seule la perte de tout savoir, de toute représentation, de toute image permet d'entrevoir : « quelque chose d'abrupt, de vertigineux », que Bernard Noël, appelle aussi « l'intime », « le dessous de l'histoire », « la brèche intérieure », ce « trou que les mots creusent » ou encore « ce suintement, dit le narrateur, dont je suis devenu le suaire ». Autant d'images, malgré tout, pour dire l'absence d'images et, par-delà le secret désir de n'être jamais né, d'avoir droit à l'inexistence que nous révèlent les dernières pages, le vide éblouissant de la « chambre mentale » où, récit, images,  sens et non sens, tout s'efface dans la lumière d'un regard lavé des discours, des savoirs, des représentations qui le constituent et qu'il ne cesse de projetter sur ce qui l'entoure : « Vous comprenez pourquoi j'aime le soleil : il aveugle le regard servile et ramone l'orbite, action qui métamorphose la substance de notre vision, et donc de notre âme ». Alors, peut-être serait-il possible de voir vraiment, non pas un « autre » monde dans une « volonté d'élévation qui galvaude le terrestre » mais celui-ci, dans tout le poids de sa matérialité et l'infini de son in-signifiance. Mystique sans Dieu ––– « a-théologique » –– qui serait aussi bien celle de Georges Bataille que celle de Bernard Noël. En quoi leurs deux voix se rencontrent et se confondent.

            Parler de La Maladie de la chair relève de la gageure. Le livre terminé, le lecteur reste comme ce buvard dont le narrateur nous dit qu'il sait tout de l'encre qu'il absorbe sans en rien comprendre. Mais, on l'a vu, s'agit-il vraiment de comprendre ? L'horreur et l'extase son envers, est-elle compréhensible, même passée au crible du langage ? Sauf si ce langage lui-même, dans sa parfaite rigueur, dans cette surface lisse qui est la sienne, est plus un révélateur qu'un filtre. Ce qui frappe toujours, chez Bernard Noël, c'est l'extrême maîtrise qui recouvre l'extrême violence. Ici, cette tension est à son comble. Le texte, sans brutalité, sans éclat, investit irrésistiblement son lecteur, comme une eau noire et éblouissante qui semble en  monter. Les avertissements, les précautions, les appels à l'interlocuteur ont beau se multiplier, cette rhétorique n'est là que pour mieux le prendre aux fils de la chose obscure ou blanche –– obscure et blanche –– qui est au centre du récit. Et ses pulsations d'encre le poursuivent, bien après qu'il ait refermé le livre.
 


[1] Petite bibliothèque Ombres, 1995.

[2] P.O.L., 1998.

[3] P.O.L.,  2001.

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Don Quichotte | 07 février 2007




LE LIVRE DES MIROIRS

     - Du moins, pendant que nous montons à cheval - dit don Quichotte -, vous pouvez bien me dire si je suis ce même don Quichotte que vous dites avoir vaincu.
     - A cela nous vous répondons - répondit le chevalier des Miroirs - que vous ressemblez comme un œuf ressemble à un autre, à ce même chevalier que j'ai vaincu ; mais puisque vous dites que des enchanteurs le poursuivent, je n'oserai assurer que vous êtes ou non le susdit.
              Don Quichotte,
IIè partie, chap. XIV

     Jadis, dans deux livres mémorables,  L'ancien et le moderne et Roman des origines et origines du roman[1], Marthe Robert a montré, que le problème sans cesse posé et  jamais résolu, des rapports des livres et de la vie ou, si l'on préfère, de la littérature et de la réalité, était le thème central de Don Quichotte. Auquel on ne comprenait rien si on le réduisait à une simple parodie des récits de chevalerie. Outre, en effet, que le genre était passé de mode au moment de sa rédaction, elle rappelle qu'il y a, dans la première partie, un passage trop souvent oublié, où le chanoine et le curé du village ont une longue discussion avec le barbier sur les dits récits. Le premier, après avoir montré tout ce qu'il peut y avoir d'invraisemblable et de grotesque dans ce type de littérature, passe aussitôt après, à la surprise du lecteur, à un éloge appuyé d'un genre que ses paroles précédentes avaient, croyait-on, définitivement voué à l'oubli ou au bûcher. Sur quels arguments fonde-t-il un si curieux plaidoyer ?
     Ces livres, nous dit-il, par leur absence de règles et de limites, peuvent permettre à un véritable écrivain de donner toute sa mesure, de montrer tous les registres stylistiques dont il est capable ; ils lui permettront également de révéler l'ampleur de sa vision du monde et d'un savoir aux multiples facettes. Sur quoi il conclut : « En effet, l'écriture décousue de ces livres, donne la possibilité à l'auteur de pouvoir se montrer épique, lyrique, tragique, comique et de réunir les qualités que renferment en soi les si douces et agréables sciences de la poésie et de l'éloquence ; car l'épopée peut aussi bien s'écrire en vers qu'en prose. »[2] Lignes essentielles, puisqu'elles nous permettent d'assister, sur le vif, à la naissance de ce « genre des genres » –– cette épopée en prose dont le Quichotte est à la fois l'origine et l'une des plus hautes manifestations ––, que nous connaissons sous le nom aujourd'hui si banal et finalement si galvaudé de « roman ».
     Oui, nous dit en somme Cervantès, le contenu du genre chevaleresque est inepte, mais l'élan d'écriture –– le désir –– qu'il peut susciter est magnifique et c'est lui qu'il faut défendre. Aussi, dans ce panégyrique qui succède à la violence sarcastique d'une critique en règle, n'y a-t-il aucune contradiction. Puisqu'il nous est montré qu'il n'y a pas lieu de jeter le bébé avec l'eau du bain : s'il faut brûler les mauvais livres, ne brûlons pas la littérature avec. La vraie. Celle qui n'est ni un salmigondis d'histoires à dormir debout (les récits de chevalerie), ni un catalogue pesant et insipide de ce qu'on appelle « réalité » (les travaux de l' « humaniste » occupé à une taxinomie des différents types de livrées), mais dans et par le mouvement d'écriture qui la porte, une exploration de cet inconnu où, intérieur (le monde des livres) et extérieur (celui des choses), s'interpénètrent à tel point qu'ils finissent par se confondre. Comme dans la deuxième partie où les personnages, qui ont lu la première, se prennent tellement au jeu de la folie qu'ils finissent par y succomber : « ...les mystificateurs étaient aussi fous que les mystifiés, et [...] le duc et la duchesse n'étaient pas à deux doigts de paraître sots tous les deux, puisqu'ils se donnaient tant de mal à se moquer de deux sots »[3]. Il n'y a donc pas la réalité d'un côté et les livres de l'autre, puisque ces derniers ont une telle influence sur leurs lecteurs qu'ils les transforment eux et leur comportement. Si, dans la première partie, don Quichotte ne voit plus le monde qu'à travers le prisme déformant de ses romans de chevalerie, les personnages de la seconde finissent par ne plus voir qu'à travers le regard qu'ils croient être le sien. Livre des miroirs, comme le chevalier du même nom, tout n'est qu'interprétation dans Don Quichotte, métamorphose, masques posés sur d'autres masques. Tout s'y diffracte,  s'y multiplie, s'y évanouit. Rien n'y est stable: ni le héros, ni l'auteur, ni le livre, ni le genre, ni même la réalité.
     Qui est, en effet, don Quichotte sinon, d'abord, la métamorphose d'Alonso Quijano dont on ne sait d'ailleurs s'il s'appelle « Quixada » (« mâchoire ») « Quesada » (« tarte au fromage »( !)) ou « Quijana ( ?) ». Et, dans la seconde partie, lorsque apparaît le bien nommé Chevalier des miroirs (qui n'est autre que le bachelier Samson Carrasco), celui-ci déclare à don Quichotte l'avoir vaincu et, par là même, s'être attribué ses exploits, sa réputation et sa gloire, autrement dit, son identité. Il serait donc lui-même don Quichotte s'il n'avait, en réalité, vaincu non pas le vrai mais le faux Chevalier. Et c'est là que la vie « réelle » intervient dans la fiction qui, aussitôt, en tire partie. Car le faux don Quichotte n'est autre que celui d'Avellaneda, cet auteur d'une seconde partie apocryphe, publiée quelque temps avant la vraie, dont on ignore qui se cache sous ce patronyme. Certains pencheraient pour Cervantès lui-même (c'était le nom d'une de ses arrière-grand-mères), lequel l'aurait inventé pour augmenter les jeux de miroirs de sa propre seconde partie. Ce qui fait rêver Nabokov sur la « scène à faire »[4] –– le duel des deux chevaliers ––, devant laquelle Cervantès recule, puisque don Quichotte, en route vers Saragosse où se trouve son double, bifurque en direction de Barcelone pour ne pas le rencontrer.
     Si l'identité du héros ne cesse de fluctuer, que dire de celle de l'auteur ? Qui est-il ? Cervantès, qui déclare n'être que le compilateur et l'éditeur du livre ? L'historien anonyme des huit premiers chapitres ? L'historien arabe Sidi Ahmed Benengeli dont Cervantès fait traduire le texte, découvert sur la place du marché de Tolède? A moins que ce ne soit tous ces auteurs et narrateurs dont Sidi Ahmed s'est inspiré pour sa chronique, lui qui avoue qu'il aurait aimé assister à telle ou telle scène[5], qu'il n'est pas sûr de tel ou tel détail ni de la véracité de ce qu'il rapporte de seconde main[6], etc. Sans compter les enchanteurs qui, selon don Quichotte, sont finalement les véritables auteurs de ses aventures. Echos, rumeurs, voix lointaines et brouillées... Qui parle ? Qui raconte ? Qui écrit ?
     Une chose est sûre, en tout cas : le premier grand roman moderne d'Occident se présente explicitement comme une traduction. Elle-même traduite, depuis, dans toutes les langues du globe. Ce que lit le lecteur, c'est toujours un autre texte : jamais l'original. A quoi il faut ajouter, pour faire bonne mesure, que Don Quichotte est une imitation parodique d'Amadis de Gaule, modèle du récit de chevalerie, qui n'est lui-même qu'une transposition affadie de l'épopée originaire : l'Odyssée. Le texte du roman est donc la version d'une version qui, elle-même renvoie aux versions déjà lointaines d'un inaccessible archétype: enfilade vertigineuse de miroirs dont la traduction est le foyer... Comme si, finalement, Cervantès avait voulu nous dire que l'original, la pureté n'existent pas. Que tout est toujours transcription, transposition, translation. Trans : passage, ouverture, et non pas clôture. Il n'est pas indifférent que cette vision de l'expérience littéraire comme métissage soit née en Espagne, pays à la culture foncièrement métisse (même si près de quatre siècles d'histoire ont cherché à prouver le contraire) et qui, plus que tout autre, a connu les tentations de la pureté et les tragédies de la purification  — terme qui nous ramène, hélas, à notre actualité la plus brûlante. De traductions, en transcriptions et en transpositions, l'original –– l'origine –– est inaccessible. Et l'identité. Et le réel.
     Le réel, pas la réalité. La réalité est une description apprise, dont l'évidence tient au degré de cohérence et de familiarité qu'elle induit. Elle est essentiellement, pour chacun, l'ensemble des phénomènes nommables et donc reconnaissables qui l'entourent et sur lesquels il peut avoir prise, directement ou symboliquement. Car la mise en forme qu'est l'acte perceptif obéit à une nécessité d'ordre vital : s'adapter au monde extérieur, agir sur lui pour survivre et, donc, choisir ou éliminer ce qui conviendra ou non à l'action projetée. En son fond, toute perception, avant même d'être une élaboration, est une sélection d'éléments utiles à la vie, un découpage opéré par le corps dans le flux infini des phénomènes. C'est cette sélection-élaboration partagée que j'appelle “réalité” et que je définis spontanément comme “ce qui existe”, “ce qui est”. Mais ce que je n'ai pas sélectionné, cette multitude de phénomènes que je n'ai pas réfléchis  en vue d'une action possible et qui, par conséquent, me sont invisibles, n'en cesse pas pour autant de me traverser de son infini poudroiement. Elle m'est, proprement, imperceptible, mais elle existe. Elle est la plénitude invisible de ce qui est –– le réel. Dont la réalité, n'est qu'une actualisation partielle. Et si être sans être actuel, c'est, précisément, être virtuel, le réel, lui, sera entièrement virtuel.  Or, toute action humaine engage, peu ou prou, une activité de virtualisation. Le moindre acte intelligent ou  raisonné, suppose une prise de distance par rapport à l'immédiat et, si peu que ce soit, une “représentation” de ce qu'il doit être et des conséquences qu'il va entraîner. L'espace par excellence de cette représentation est le langage où le monde se donne en puissance et non en acte. Car si l'action la plus simple (sauf si elle est réflexe) suppose déjà un “discours” intérieur minimum (et souvent non conscient) qui permet d'anticiper ne serait-ce qu'un geste, que dire alors de la lecture d'un livre, cette opération purement langagière qui met en jeu une virtualisation telle que le lecteur n'est plus en face mais à l'intérieur de l'univers qu'elle sécrète ?
     Ce caractère essentiellement virtuel de toute littérature et, en particulier du roman, c'est Don Quichotte  qui, à l'orée du XVIIème siècle, la met si fortement en lumière que les problèmes qu'il soulève sont encore les nôtres aujourd'hui. Est-il exagéré d'y voir les livres de chevalerie comme de véritables “machines virtuelles” ? Non seulement ils arrachent Alonso Quijano à son univers quotidien de petit hobereau de campagne pour l'immerger dans leur monde purement imaginaire, mais ils précipitent sa métamorphose en ce chevalier errant dont la perception est si troublée qu'elle finit par substituer à la description quotidienne apprise celle qu'ils lui imposent. D'où l'armée au lieu du troupeau, les géants au lieu des moulins, le château au lieu de l'auberge... Autrement dit, en substituant à la réalité vécue une réalité virtuelle, ils lui font non seulement prendre des vessies pour des lanternes mais le conduisent à transformer lesdites vessies en véritables lanternes. A tel point que les livres finissent par être plus vrais que la vie. Possédé par sa passion, Alonso Quijano vend, dès le début du roman, “plusieurs arpents de bonnes terres à blé pour acheter des livres de chevalerie”. D'entrée, la littérature entreprend de dévorer le monde physique. Comme dans L'invention de Morel, l'impressionnant récit de Bioy Casarés où, pour entrer dans la vie purement virtuelle de la femme-hologramme dont il s'est épris, le narrateur accepte de perdre la sienne afin de demeurer à jamais liée à elle aux yeux de tout éventuel spectateur. Don Quichotte et sa nombreuse lignée –– Robinson, Emma Bovary, le prince Mychkine, d'autres encore  — sont les lointains ancêtres de ces nouvelles générations de drogués du virtuel qui fuient le réel par immersion totale dans les labyrinthes des aventures numériques.
     Néanmoins — et c'est en cela que Don Quichotte est l'œuvre clé de notre modernité et même de notre contemporain le plus extrême —, sa leçon ne s'arrête pas là. En effet, si Alonso Quijano retrouve dans le monde de tous les jours l'univers de ses romans de chevalerie, c'est, semble nous dire Cervantès, qu'entre nous et ce dehors que nous nommons “réalité” s'interpose toujours l'épaisseur infinie de la lettre? Et que ce que nous voyons, entendons, touchons, n'est qu'une projection du “discours” qui nous habite jusqu'à notre mort: celui de la langue que nous parlons et, à travers lui, du système de valeurs qui nous a formés et détermine ainsi notre “vision du monde”. Percevoir, nous montre Don Quichotte  avec une extraordinaire acuité, c'est toujours percevoir du langage — du symbolique. Non pas ce qui est (l'appréhenderons-nous jamais?) mais ce qu'on sait, ou mieux, ce que l'on croit ou désire: non pas une souillon mais une gente dame, non pas un plat à barbe mais un casque... Grossi par la caricature, Cervantès nous montre à l'œuvre l'imperceptible mécanisme de toute perception. Et, en même temps, comme à l'état naissant, le processus de formation de la réalité. Ce virtuel qui s'actualise pour occuper tout le champ perceptif et existentiel. Les réalités sont donc aussi nombreuses que ces mondes virtuels que sont les langues, les cultures et les groupes sociaux. Sancho, utilitariste, terre à terre et âpre au gain ne voit pas plus le réel que don Quichotte, mais une autre réalité —un autre découpage. Qui n'est ni plus ni moins “vrai”, puisqu'il est susceptible de se transformer: au fil du livre, la description du monde du valet, beaucoup plus encore que celle des autres personnages, finit par être contaminée par celle du maître et, comme le dit Unamuno, Sancho se “quichottise”. Qu'est-ce donc finalement qu'un livre, sinon un redoublement du processus de formation de la réalité? La substitution de ce qu'elle est — du virtuel actualisé — par une virtualisation seconde qui menace de la supplanter. Au même titre que la “réalité virtuelle” d'aujourd'hui qui, fascinante par les savoirs et les prouesses techniques qu'elle met en œuvre, n'invente finalement rien, puisqu'elle s'inscrit, au contraire, dans une très longue tradition — celle de l'art comme mimésis — à laquelle elle semble à la fois mettre un terme en lui ouvrant de nouvelles perspectives jusque là insoupçonnées.
     Demeure, pourtant, une différence fondamentale entre Don Quichotte et une machine virtuelle : sa dimension critique. Alors que les techniques de simulation supposent une adhésion sans faille du spectateur-acteur afin que l'effet de réalité produit soit convaincant, le livre de Cervantès vise, à travers la folie de don Quichotte, à dénoncer le danger de ce procédé de virtualisation à outrance qu'est la littérature, tout en le glorifiant, en en multipliant  les effets jusqu'au vertige. Avec lui, le roman s'ouvre au lieu de se fermer sur ses propres mirages. Coiffant tous les formes littéraires de son époque (épique, pastorale, picaresque, amoureuse, byzantine etc.), il contient à la fois le passé du genre qu'il invente et son futur : celui d'une modernité qui, dès le milieu du XIXè siècle, va faire du roman le lieu d'un incessante critique de la réalité et de lui-même et, par là, malgré ses récentes réactions et involutions, celui d'une constante affirmation de liberté.
                                                          

















[1] Bernard Grasset, 1963 et 1972.







[2] Don Quichotte, Iè partie, chapitre XLVII.




[3] Don Quichotte, IIè partie, chapitre LXX.



[4] Vladimir Nabokov Don Quichotte, traduit par Hélène Pasquier, Stock, 1998, p.169-171.






[5] En cet endroit, Sidi Ahmed fait une parenthèse, et dit que, par Mahomet , il aurait donné pour les voir tous deux aller, ainsi serrés si fort, de la porte jusqu'au lit, le plus beau des deux cafetans qu'il avait. » (II, XLVIII)







[6] Celui qui a traduit cette grande histoire de l'original écrit par son premier auteur dit qu'en arrivant au chapitre qui suit l'aventure de la caverne de Montesinos, il trouva en marges, écrites de la main d'Ahmed lui-même, les réflexions suivantes : « Je ne puis comprendre ni me persuader qu'il soit réellement arrivé au valeureux don Quichotte ce que rapporte le précédent chapitre [...] Si donc cette aventure paraît apocryphe, ce n'est pas ma faute, et, sans affirmer qu'elle soit fausse ou qu'elle soit vraie, je l'écris. Toi, lecteur, puisque tu es sage, juge la chose comme il te plaira, car je ne dois ni ne peux rien de plus. » (II, XXIV)

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Retomber en enfance | 31 janvier 2007

Tomber en enfance[1]
                                                On doit écrire avec une langue qui ne soit pas maternelle
                                                                                                 Vicente Huidobro, Altaigle
           
            Malgré la constance, la ténacité de Fernand Verhesen qui, depuis cinquante ans, par ses traductions et ses articles, ne cesse de la défendre dans la culture de langue française, la poésie de Vicente Huidobro, condamnée au ghetto de l'hispanisme et de quelques happy few, est demeurée pratiquement inconnue des lecteurs français. Pareille ignorance de l'une des œuvres les plus foisonnantes et les plus novatrices du XXème siècle et, qui plus est, écrite pour une bonne part en français, est incompréhensible, si l'on ne retrace pas, ne serait-ce que brièvement l'itinéraire de celui qui, avec César Vallejo, Jorge Luis Borges et Pablo Neruda apparaît comme l'un des fondateurs de la poésie hispano-américaine d'aujourd'hui et, plus généralement, comme l'un des grands créateurs de la poésie de langue espagnole de ce siècle.
            Né au Chili en 1893, dans une famille patricienne, Vicente Huidobro publie ses premiers recueils dès 1911 sous les auspices du Modernismo (version hispano-américaine du symbolisme) finissant. Fondateur de la revue Azul  en 1913, inventeur l'année suivante des premiers calligrammes, à peu près en même temps qu'Apollinaire, il lance en 1916 le "Créationnisme", mouvement poétique qui vise, comme son nom l'indique, à faire du poète un créateur à part entière -- “un petit Dieu”, comme il l'écrit -- et non plus un plat imitateur de la Nature. Rejet d'une mimésis simpliste, qu'il partage, entre autres, avec les peintres cubistes, au profit d'une autre  mimésis: celle que définissait déjà Aristote comme imitation non des produits mais du geste créateur de la nature elle-même. A l'étroit au Chili, dans un milieu traditionaliste étouffant qui rejette ses tentatives novatrices, il s'installe à Paris à la fin de l'année 1916 et se met à fréquenter assidûment l'avant-garde littéraire et artistique de l'époque. Il fonde avec Reverdy la revue Nord-Sud qui publie Apollinaire, Max Jacob, Philippe Soupault, André Breton, Tristan Tzara, Louis Aragon, tous les ténors du dadaïsme et du futur surréalisme. Auteur d'une définition de l'image poétique ("J'admire ceux qui perçoivent les relations les plus lointaines des choses", Pasando y pasando, 1914) qui précède de trois ans celle de Reverdy, créateur du poème "cubiste" un peu avant ce dernier, leur collaboration virera très vite au conflit sur la paternité de la nouvelle poésie. "Cette querelle, écrit Fernand Verhesen, oblitérera par la suite la vive amitié qu'entretient Huidobro avec Apollinaire, Juan Gris, Max Jacob, Cendras, Picasso, Tzara (et même Breton dont il s'éloignera toutefois en 1925 en publiant ses propres Manifestes). De ce différend résultera une sorte de conspiration du silence savamment organisée." 
            Telles sont les raisons humaines trop humaines pour lesquelles une œuvre aussi novatrice, ample et variée, est demeurée si scandaleusement méconnue dans le pays où elle fut en grande partie écrite. Au point que Fernand Verhesen fut le seul en Europe à rendre hommage, au moment de sa mort, en 1948, à ce grand poète dont il traduira une première fois, en 1957, le chef-dœuvre, Altazor, sous le titre d'Altaigle. Quarante ans plus tard, le voici qui récidive, avec la courageuse complicité des éditions Unes. La réédition de cette traduction, revue et remaniée, met enfin à la portée du public français et dans son intégralité, après la publication dans les années 80 des Cantos  d'Ezra Pound et de Paterson de William Carlos Williams, l'une des œuvres poétiques majeures de notre modernité.





*





            Ce vaste ensemble de 2230 vers précédés d'un long prologue, en même temps qu'il est la tentative la plus extrême menée dans le domaine hispanique pour créer une langue nouvelle à l'intérieur de la langue elle-même, se présente comme un effort pour résoudre le difficile problème esthétique posé par le poème long. Celui-ci, privé aujourd'hui du liant narratif de l'épopée, doit trouver d'autres moyens pour durer et conserver une unité que le lyrisme ou la force disruptive de l'écriture poétique semblent lui interdire. Dans Altaigle, le premier de ces procédés est la répartition en sept chants dans la mesure où elle instaure une sorte de linéarité (même s'il elle est purement extérieure) qui fait du poème un itinéraire ou un voyage. D'où son sous-titre, "voyage en parachute" évoquant une trajectoire non pas horizontale mais verticale. Et c'est là qu'intervient un second facteur d'unité: le mythe du poète, Altaigle, qui, comme ses illustres prédécesseurs, Orphée, Enée ou Dante, descend dans les profondeurs du monde et de lui-même à l'aide de son parachute, la poésie. Ou, plus exactement, y tombe. Car, dans cette chute — "C'est toi toi l'ange déchu" — il perd le paradis figuré par les espaces interstellaires pour plonger vers la terre, le monde étroit de hommes bardé de lois, de morales et d'interdits. Ce monde, il lui faudra le traverser pour, en s'enfonçant dans l'angoisse d'un destin voué à la mort, pouvoir lui échapper d'un bond formidable qui sera celui de la poésie même:
           
     Au fond de toi-même, hors de toi-même, tu tomberas du zénith au nadir parce que tel est ton destin, ton misérable destin. Et plus grande est ta chute, plus haut sera ton ricochet, plus longue ta durée dans la mémoire de la pierre.

Car si cette chute peut sembler d'abord purement négative — chute dans la contingence, la déréliction, la dissolution et la mort: "Tout est terminé/ La mer anthropophage frappe la porte des roches inhumaines / Les chiens à l'heure de la mort aboient"—, elle contient en elle-même des germes de renaissance. Ce n'est, en effet, rien moins que l'infini hors du temps et de l'espace que poursuit Altaigle dans cette plongée interminable. Un infini qui est la plénitude perdue, celle d'une inaccessible Présence:

                        Un être maternel où  s'endorme le cœur
                        Une couche à l'ombre du tourbillon d'énigmes
                        Une main qui caresse les battements de la fièvre

Or, pour approcher l'Objet du désir, ce ventre d'où renaître dans le jaillissement d'une vie neuve, dans l'insignifiante jubilation de la profération première, il va falloir littéralement tomber en enfance ("Tombe/ Tombe éternellement/ Tombe au fond de l'infini / Tombe au fond du temps : Tombe au fond de toi-même [...] / Tombe en enfance..."), retourner à l'origine de la langue, au chaos primordial de toute dissolution et de tout engendrement: "Que le chaos chante le chaos au cœur de l'homme" C'est ce voyage — cette aventure de mort et de renaissance dans et par le langage — qui donne à Altaigle , à travers débordements, ruptures, vertiges, et pirouettes en tous genres, son unité profonde. De l'ordre au désordre, du discours lié sous le signe de la révolte néo-romantique et rimbaldienne du Chant I, au règne sans partage des signifiants en liberté du Chant VII. Évidemment, ce mouvement vers une progressive désarticulation n'est pas aussi linéaire et progressif qu'on pourrait croire. La lecture suivie d'Altaigle  laisse l'impression d'un texte qui, dans sa trajectoire, est coupé de séismes, d'épiphanies multiples et  parfois contradictoires. C'est que, sa composition qui s'étend sur douze ans (1919-1931), n'a pas été continue. Commencé, abandonné, repris, on y sent passer en filigrane tous les bouleversements politiques et esthétiques de ces années-là dont Huidobro, tel le véritable sismographe de l'époque qu'il était, se fait la chambre d'écho.   
            Poème eschatologique, Altaigle  témoigne d'une crise personnelle (perte de la foi) et collective ("agonie du christianisme"). Altaigle tombe. Comme les romantiques allemands, comme Nietzsche qui l'a profondément marqué, il vient de découvrir que le ciel est vide — "le Créateur [...] est un simple creux dans le vide" — et que le sens de la vie n'est plus que la mort et le néant: "Il restera dans l'espace l'ombre sinistre/ D'une larme immense / et une voix perdue désolée hurlant / Néant néant néant".
            Poème politique, Altaigle  résonne du bruit et de la fureur de la grande guerre: "C'est l'hiver / L'Europe a déjà enterré tous ses morts / Et un milliard de larmes sont une seule croix de neige". Il est l'annonce angoissée d'un monde qui sur les charniers à peine refermés va édifier le règne mécanisé de l'utile et du profit. Un monde — le nôtre! — qu'avec des accents nietzschéens ("Le désert avance avec ses vagues sans vie") Huidobro évoque en des vers prophétiques dont García Lorca se souviendra dans Poète à New York:

   Après ma mort un jour
   Le monde sera trop petit pour les hommes
   On plantera des continents sur les mers
   On fera des îles dans le ciel
   Il y aura un grand pont de métal autour de la terre
   Comme les anneaux construits sur Saturne
   Il y aura des cités grandes comme un pays
   Gigantesques cités de l'avenir
   Où l'homme-fourmi sera un chiffre
   Un numéro qui bouge souffre et danse
   (Un peu d'amour parfois comme une harpe qui fait oublier la vie)
   Jardins de choux et de tomates
   Les parcs publics plantés d'arbres fruitiers
   Il n'y a pas de viande à manger la planète est trop petite
   Et les machines ont tué le dernier animal
   Arbres fruitiers dans tous les chemins
   Ce qui est profitable rien que ce qui est profitable

Mais l'espoir en même temps est né. La révolution russe se lève à l'horizon et le poète la salue, lui qui rêve d'une société sans chaînes où régnerait la liberté. Anarchisme qui, non content de chanter le chaos pour que s'écroulent institutions lois et valeurs va peu à peu l'introduire au cœur de la langue elle-même.
            Car Altaigle  est aussi et surtout un grand poème de la poésie On y voit apparaître toutes les expériences poétiques passées et présentes assimilées par Huidobro qui prétend les dépasser dans une synthèse supérieure, prélude à autant de tentatives futures. Si toute la poésie antérieure (Romantisme, Symbolisme, Modernismo ) est là, dans le Chant I avec, sous le signe de Lautréamont et de Rimbaud, une vision du poète maudit à la fois destructeur et créateur, on voit également apparaître, dans les Chants suivants, à côté du simultanéisme et du créationnisme crée et pratiqué par Huidobro l'automatisme surréaliste avec, çà et là, des échos anticipés de ce que seront, dans leur période surréalisante, les voix d'Albertí, de Lorca, d'Aleixandre et de Cernuda. Comme la fin du poème est une préfiguration et du lettrisme et des petits jeux combinatoires des années 70sss mais mis à distance par l'humour et donc privés de leur incurable prétention.
            Pourtant -- et c'est en quoi on retrouve l'unité sous-jacente à ce poème multiforme -- cette réceptivité aux mouvements d'époque est moins mimétique que critique. Huidobro, à la recherche de cette langue primordiale dont il a été question, va user et abuser ouvertement de tous les procédés poétiques et systèmes expressifs en vogue en se livrant, à partir du Chant III, à un réjouissant jeu de massacre. Car, nous dit-il, le plus grand ennemi de la poésie, c'est la poésie elle-même:

                        Poésie encore et poésie poésie
                        Poétique poésie poésie
                        Poésie poétique de poète poétique
                        Poésie
                        Trop de poésie
                        De l'arc-en-ciel au cul pianiste de la voisine
                        Assez madame de poésie infantile

 D'où le désir proclamé de ressusciter la langue selon un programme de destruction systématique qui la rendra à cette liberté originelle sans laquelle il n'est qu'enlisement dans les routines et les conventions c'est-à-dire dans une mort généralisée:

                        Toutes langues sont mortes
                        Mortes aux mains du voisin tragique
                        Il faut ressusciter les langues
                        Avec des rires sonores
                        Avec des wagons d'éclats de rire
                        Avec des phrases à courts-circuits
                        Et le cataclysme de la grammaire
                        Lève-toi et marche
                        Étire tes jambes ankylosées saute
                        Flammes de rire pour le langage grelottant de froid
                        Gymnastique astrale pour les langues engourdies
                        Lève-toi et marche
                        Vis vis comme un ballon de football
                        Ta bouche crépite de diamants

"Phrases à courts-circuits" et "cataclysme de la grammaire" vont être les outils propres à venir à bout non seulement des postures traditionnelles des poètes "manucure(s) de la langue" mais aussi des expérimentations avant-gardistes qui, une fois figées en procédés, sont aussi "l'enterrement de la poésie". Tel le fameux comme  de Lautréamont: "Assez de comme illuminés et furtifs /Autre chose cherchons autre chose". Ce qui nous vaut une litanie réjouissante:
                       
                        Nous savons poser un baiser comme un regard
                        Planter des regards comme des arbres
                        Capturer des arbres comme des oiseaux
                        Arroser des oiseaux comme des héliotropes
                        ......................................................................................
                        Équiper des crépuscules  comme des navires
                        Déchausser un navire comme un roi
                        Pendre des rois comme des aurores
                        Crucifier des aurores comme des prophètes
                        Etc., etc., etc.

Des litanies comme celle-ci, il y en a d'autres. Leur but est manifestement, en portant un procédé à son comble, de l'épuiser — avec la patience du lecteur! C'est que, pour renaître, la poésie doit se faire jeu: "Jouons pendant que nous vivons / Au simple sport des vocables / de la pure parole et rien de plus / Sans images sans joyaux". Mais — et Altaigle nous le montre avec humour et brio — ce jeu est insignifiant quand il n'est que formel. Il ne faut donc pas s'arrêter aux trouvailles mais dépasser chaque nouveau procédé. D'où le leitmotiv du Chant IV: "Il n'y a pas de temps à perdre”. Injonction mise en pratique par le poète dans un vertigineux exercice de dé-construction  qui peut paraître gratuit si on ne se rend pas compte que sous la variation des systèmes de “des-écriture", il y a toujours intention et système.
            D'abord on joue avec les mots. Comme avec la  permutation croisée des terminaisons — "A l'horitagne  de la montazon  / Une hironline  sur la mandodelle" — et autres procédés ludiques qui laissent percevoir que ce poème a été, en partie, composé  à partir du français. Puisque la montée de la gamme, par exemple — "rodognol, rorégnol, romignol, rofagnol, rosolgnol, rolagnol, rossignol" — ne pouvait se réaliser en espagnol qu'en gallicisant le mot “ruiseñor” en “rosiñol”. Parfaite illustration du métissage linguistique, du cosmopolitisme que prônait Huidobro et qui, selon lui, en rendant la poésie traduisible par-dessus la barrière des langues, supprimait le seul handicap sérieux dont souffre la poésie par rapport aux autres arts. En même temps que ces jeux proches des comptines on crée pour des mots féminins des conjoints masculins normalement inexistants: "La montaña y el montaño (“La montagne et le montagné) / Con su luno y su luna ("Avec son lunon et sa lune")". Puis, les créations anagrammatiques ou paragrammatiques entrent en scène. D'un mot, en l'occurrence un prénom, vont sortir comme du chapeau d'un prestidigitateur d'autres mots d'où naîtront images et phrases nouvelles.
            Et c'est là que la traduction proposée, malgré ses grandes qualités, ne mène pas le français aux limites où Huidobro mène l'espagnol. Ainsi la litanie des prénoms aurait dû être traduite en tenant compte plus des signifiants que des signifiés puisqu'on est dans l'ordre du jeu. Ainsi, au lieu de traduire littéralement “Aquí yace Rosario  río  de rosas  hasta el infinito" par "Ci-gît Rosario rivière de roses à l'infini” on aurait pu risquer quelque chose comme “Rosario rosaire de roses...” De même pour "Raimundo raí ces del mundo son sus venas” qui ne donne rien tel quel en français ("Raymond ses veines sont racines du monde”) on aurait pu, en féminisant ce prénom, essayer: “Raymonde rayons des mondes sont ses veines", etc. Quant à "Altazor azor fulminado por la altura", pourquoi traduire "Altaigle autour fulminant (?) dans (?) l'altitude" alors qu'ici il n'y avait aucun problème: "Altaigle aigle foudroyé par l'altitude". De même, le jeu avec les rimes internes est perdu: "El horizonte es un rinoceronte  ("L'horizon est un rhinocéros"(?))/ El mar  es un azar  ("La mer est un hasard"(?)) / El cielo es un pañuelo ("Le ciel est un mouchoir" (?))... La susbtantivation des verbes qui est une atteinte directe à l'ordre syntaxique est aussi manquée. Là, il aurait fallu traduire littéralement "la cascada que cabellera sobre la noche" par “La cascade qui chevelure sur la nuit" et non par "La cascade qui s'échevelle” sur la nuit". Quant au Chant VI, fait pour être non plus lu  mais prononcé  (puisqu'on reconnaît encore le lexique mais plus le sens), si on y entend en espagnol un certain nombre de patrons métriques de la poésie traditionnelle comme l'octosyllabe du romancero  (auquel il est fait humoristiquement allusion avec "lunancero"), on ne perçoit plus rien de cet ordre dans la version française, et c'est dommage. Car toutes ces formes fixes, ces répétitions codifiées donnent au lecteur une illusion de poésie en-deçà ou par-delà le sens devenu inexistant. ce qui prouve clairement que l' "effet poésie" est indépendant du contenu lexical  même s'il peut s'en passer difficilement.
            C'est pourquoi le Chant VII pousse encore plus loin la démonstration. A ce niveau, par contre, la traduction ne pose pratiquement plus aucun problème, puisqu'on entre dans le domaine de la pure signifiance, d'une glossolalie généralisée qui dans son insignifiance lexicale transmet directement quelque chose comme un sens mais incarné. Travail vocal et rythmique qui exhibe délibérément ce qui fait l'essence de toute écriture poétique quelle qu'elle soit: cette sorte de "danse", comme disait Mallarmé, de gestuelle — de physique du texte — presque toujours imperceptible parce qu'inscrite dans le discours lisible et les images, mais toujours présente comme irruption d'un corps singulier dans le langage qu'il transforme en son propre idiolecte:

                                               Ai i a
                                               Temporie
                                               Ai ai aia
                                               Ulalayu
                                                           lulayu
                                                                       layu yu

Cette subjectivisation maximale, Huidobro la met ici en scène de façon saisissante, nous rendant à cette origine de tout langage qui est le corps — le corps propre et, en de-çà, inaccessible, le corps maternel, matière matricielle, source inépuisable d'un inépuisable désir, d'un inépuisable jaillissement:

                                               Campanudie laladi
                                                                       Auriscente auronide
                                               Lalai
                                                           Io ia
                                               i i i o
                                               Ai a i ai a i i i i o ia





*





            L'œuvre de Huidobro, on s'en doute, ne s'arrête pas là, mais Altaigle est le terreau où pourront s'enraciner ses livres suivants, comme cet autre grand poème d'amour et de mort, Tremblement de ciel, publié la même année en espagnol, l'année suivante (1932) en français et qui mériterait lui aussi d'être réédité. Fernand Verhesen, dans la préface à sa traduction donne la liste de ce travail intense qui, du poème au roman-film en passant par le drame, le manifeste, la fondation de revue ou l'engagement antifasciste montre Huidobro présent sur tous les fronts. Il mentionne également un fait qui mérite, pour finir, d'être signalé parce qu'il donne la mesure non seulement du poète mais de l'homme qu'était ce Chilien. Militant anti-Nazi de la première heure, Huidobro participa comme capitaine sous les ordres du général de Lattre à la seconde guerre mondiale où il fut blessé à deux reprises en avril et mai 1945. Blessures dont les séquelles jointes à une hémorragie cérébrale devaient l'emporter, trois ans plus tard, à l'âge de cinquante cinq ans. Combien d'intellectuels, de poètes et d'artistes français "progressistes", prudemmenr repliés aux U.S.A. dès 1940 pourraient en dire autant?




                                                                                                                  























[1] Vicente Huidobro, Altaigle, préface d'Octavio Paz, présenté et traduit par Fernand Verhesen, éditions Unes, 1996.

Publié par Tecna à 16:36:47 dans Lectures | Commentaires (0) |

Coïtus interruptus | 21 janvier 2007

Coïtus interruptus*
           
            Connaissez-vous François Jacqmin? Personnellement ce n'était pas mon cas il y a encore quelques années Jusqu'à ce que le hasard d'une rencontre me mette dans les mains Les saisons. J'ai beaucoup lu de poésie. Il m'arrive le plus souvent d'en être saturé. Fatigué de ses subversions monotones ou de ses ronrons rétros. J'ai ouvert le livre à la première page et, immédiatement, j'ai été, à tous les sens du terme, saisi:

                                       Ce qu'il y a à dire du printemps
                                       le printemps le dit.

Tout est dit, en effet, et le livre pourrait s'arrêter là. Oui, à quoi bon écrire, se perdre dans les joliesses ou les approximations quand le réel s'impose avec une force à vous couper le souffle? Et pourtant François Jacqmin continue. Pendant exactement 188 pages et quatre saisons:

                                       La brise annonce des noces
                                       impitoyables.
                                       Il y a une lueur d'apocalypse
                                       dans tout ce qui naît.
                                       L'herbe fait trembler le
                                       néant.
                                       Il est périlleux de ne pas
                                       être jeune.
                                                                       (Le printemps)

D'entrée, le cliché, dont nous nous débarrassons difficilement, d'une nature maternelle, accueillante et douce reç